Cassel, 15 août 1812.
J'ai reçu hier au soir la circulaire de Votre Excellence, du 7, qui
nous fait connaître les dernières nouvelles de l'armée et qui nous
fait présager les nouveaux succès du grand mouvement en avant qui
s'est préparé sous les plus heureux auspices.
M. Brugnière est revenu: je ne l'ai point vu encore; mais j'apprends
qu'il n'a pas même pu pénétrer jusqu'à Wilna, de manière que son
courrier seul avait des dépêches à rapporter et qu'on conçoit
comment il a pu ne pas se presser de revenir. Il a raconté avec
indignation des médisances que les Polonais se sont permises sur le
compte du roi et que M. le comte de Furstenstein m'a répétées. Non
seulement ils l'accusaient de s'être fait donner de l'argent en
Pologne, chose qui n'est nullement dans le caractère de Sa Majesté,
mais l'insolence a été poussée à Varsovie au point d'envoyer un
commissaire dans les écuries où étaient les chevaux du roi pour
chercher s'il ne s'en trouvait point qui appartinssent aux Polonais.
Sur la plainte du roi, ce commissaire a été mis aux arrêts, où il
est resté pendant un mois. On sait en effet qu'il y a dans le
caractère national des Polonais une disposition à l'ingratitude et à
la jalousie contre les étrangers quels qu'ils soient et que c'est de
gaîté de coeur qu'ils aiment à nuire, surtout à ceux aux pieds
desquels ils se prosternent pendant la faveur, lorsqu'ils croient
s'apercevoir que la faveur s'en est détournée.
Tous les bruits de débarquement, soit d'Anglais, soit de Suédois ou
de Russes, se sont tout à coup calmés. On assure aujourd'hui que la
Suède a levé l'embargo qu'elle avait mis sur les bâtiments français
et qu'après avoir touché deux mois de subsides des Anglais elle leur
a déclaré qu'ils demandaient des choses trop difficiles.
M. Pichon me dit que son successeur est déjà nommé et désigné et que
ce sera M. Dupleix, de retour de son emploi d'intendant de l'armée
Westphalienne. Il revenait d'une conversation qu'il avait eue avec
le roi, après un conseil d'administration où il avait présenté
l'état de distribution du mois de septembre. Je sais qu'en allant à
ce conseil M. Pichon entrevoyait encore la possibilité de rester,
mais qu'en sortant elle l'avait abandonné. Quant à M. Dupleix, sa
réputation est celle d'un homme actif et intelligent, mais il n'a
pas au même degré celle d'intégrité.
Cassel, le 16 août 1812.
En adressant à V. Exc. le nº 194 du Moniteur westphalien, contenant
le programme de la fête qui s'est donnée hier à Napoléonshöhe,
j'ajouterai quelques détails qui ne s'y trouvent point.
Avant la réception du corps diplomatique, Leurs Majestés m'ont reçu
en audience particulière. Le teint du roi est un peu hâlé; il paraît
avoir maigri un peu; du reste, il jouit d'une bonne santé. En
entrant, j'ai dit que je venais féliciter S. M. de l'anniversaire de
la naissance de l'empereur, son frère, et y joindre tous mes voeux
pour la gloire de S. M. impériale et pour le bonheur de son auguste
maison. Le roi m'a prévenu qu'il m'enverrait une lettre pour S. M.
impériale que je devais faire passer par l'estafette. Je ne l'ai
point reçue encore. En parlant des nouvelles de l'armée, il a dit
qu'on voyait que l'armée du prince Bagration était plus forte que
l'empereur ne l'avait supposé. Il n'a été question, en aucune
manière, des événements qui ont précédé ou causé son retour. Le
front du roi était un peu voilé: le mien l'était peut-être un peu
aussi. Je crois que tous les deux nous cherchions à cacher un
sentiment pénible. On avait reçu, la veille, une lettre de M. Bigot
à Copenhague. Le roi s'est expliqué sur la conduite du prince royal
de Suède en des termes qui prouvaient combien il sentait tout ce
qu'elle avait d'inconséquent et d'inconcevable. J'en ai profité pour
abonder dans son sens. M. Bigot avait mandé que le duc d'OEls et
Dörnberg étaient arrivés à Stockholm; et le roi m'a appris que ce
dernier avait été à Prague et avait demandé deux millions pour faire
soulever la Hesse à l'ancien électeur qui avait répondu que, tant de
fois trompé, il les donnerait lorsqu'il serait rétabli à Cassel. La
reine m'a chargé très expressément de transmettre à S. M. impériale
ses félicitations et ses expressions d'attachement et de respect.
Tous les membres du Conseil d'État sont venus me porter leurs
félicitations. J'ai trouvé peu disposées à converser les personnes
revenues avec le roi. En général, le sentiment de la situation où le
roi s'est placé paraissait tellement dominer toute la cour, qu'on
peut dire que dans ce beau jour la joie ne battait que d'une seule
aile. L'illumination n'avait pas été commandée, mais toutes les
autorités et un grand nombre de particuliers ont illuminé de leur
propre mouvement.
Depuis le retour du roi, je n'ai point encore trouvé l'occasion de
parler à M. Siméon; mais M. Pichon a eu avec moi une conversation
qui m'a paru sensée. Il m'a dit que le roi nourrissait dans son
intérieur un sentiment profond de chagrin et d'amertume, et que pour
son bonheur et son avenir il paraissait importer extrêmement que ce
sentiment fût adouci; que malheureusement, soit légèreté, soit
faiblesse, les personnes qui l'entouraient de plus près avaient,
dans les circonstances comme celles où il se trouve maintenant,
quelquefois l'air de lui donner raison ou du moins ne lui donnaient
pas entièrement tort; que son amour-propre s'en prévalait et s'en
raidissait; qu'il fallait en ce moment qu'aucun de ses vrais
serviteurs ne le flattât ou ne l'entretînt dans des illusions, et
qu'il appartenait à S. M. impériale seule de tempérer pour le guérir
une juste sévérité par la tendresse, par l'indulgence et par la
générosité.