REINHARD AU DUC DE BASSANO.

Cassel, 10 août 1812.

La journée d'hier ne nous a rien appris de nouveau. Quoiqu'on soit

informé que le retour du roi ne doit avoir lieu que le 18, on se

flatte, et moi surtout j'espère qu'il reviendra pour le 15. Au moins

ce serait ce que le roi pourrait faire de plus conforme à l'opinion

qu'il paraît désirer lui-même que le public prenne de sa situation

actuelle. M. le comte de Bocholtz, qui est revenu de sa campagne et

qui pendant cette semaine ainsi que M. Siméon encore sera du voyage

de Napoléonshöhe, m'a offert de demander à la reine ses intentions

concernant la célébration de la fête du 15, afin que de mon côté je

puisse prendre mes arrangements en conséquence. J'ai appris depuis

par M. Siméon qu'il y aurait ce jour-là grande audience du corps

diplomatique le matin, et le soir cercle, spectacle et souper.

Du reste, Monseigneur, quelles que puissent être les dispositions du

roi, en revenant dans ses États, et sans m'inquiéter de ce qui dans

ces circonstances pourrait rendre pénible ma position personnelle,

c'est précisément le moment actuel qui semble m'imposer le devoir

indispensable de remettre sous les yeux de V. Exc. l'état où se

trouve la Westphalie.

Après avoir sacrifié le bien-être de son royaume à la création d'une

armée qu'on ne lui demandait pas et qui, tout compris, monte au

nombre de 36,000 hommes, le roi par sa déplorable inconsistance perd

aujourd'hui le fruit de tous ses soins et se voit rejeté loin de

toutes ses espérances. Il trouvera son trésor épuisé, ses sujets

accablés, ses ministres désolés, sa considération entamée, le crédit

anéanti, les ressources de l'avenir dévorées d'avance.

J'aime à me persuader que la facilité avec laquelle dans l'espace de

deux ans le roi espère rétablir ses finances est la preuve d'une

résolution fortement prise et non d'une présomption naturelle à son

âge; mais alors même, combien de victoires aura-t-il à remporter sur

ses goûts et sur ses habitudes, et combien aura-t-il à regretter de

s'être privé légèrement de tant de moyens qui auraient suffi pour

conserver l'aisance à son royaume et la splendeur à son trône, et

qui n'existent plus! Comment réussira-t-il à s'affectionner pour ses

États qu'il a si souvent paru trouver trop étroits pour son

ambition!

Mais en admettant que son désir de bien faire ait pris un nouveau

degré d'énergie, comment et par qui sera-t-il secondé? Et quand il

existerait autour de lui des hommes dignes de sa confiance, comment

se préservera-t-il à l'avenir des mauvais conseils et des influences

funestes qu'il lui sera si difficile d'éviter, parce qu'il se croit

au-dessus de leur atteinte?

Déjà ceux qui dans cette campagne paraissent avoir joui de la

confiance particulière de S. M. ne sont pas ceux que l'opinion

publique aurait désignés de préférence. M. le général Chabert,

quoique très bon pour dresser des recrues, n'avait pas fait ses

preuves pour remplir la place de chef d'état-major, ni le comte de

Wickenberg, homme sans talents et sans éducation, n'avait été jugé

capable de jouer un premier rôle dans de grandes opérations

militaires. Quant à M. de Furstenstein qui doit son existence de

favori à son dévouement sans doute, mais avant tout à son

infériorité, il est certain qu'en se désolant autant qu'il en est

capable, il n'aura jamais osé sortir de sa nullité.

Revenu dans sa résidence, qui le roi retrouverait-il? M. Siméon, bon

dans sa partie, sage dans ses vues et dans ses conseils, mais sans

fermeté et paralysé par son âge et par sa position? Messieurs de

Höne et de Wolfradt, pleins d'excellentes intentions, mais sans

coup-d'oeil, incapables d'énergie ou de conquérir une confiance

qu'ils n'ont point? M. de Malchus, homme sans conceptions et sans

entrailles, indifférent au mépris et à la haine qui le poursuivent?

M. Pichon, capable de bouleverser l'État pour satisfaire son

ambition ou pour faire triompher un avis mal dirigé, dont la

conduite rend de plus en plus suspects les motifs de son zèle, dont

le caractère et la moralité paraissent tourmentés d'une crise

constante et violente et qui, jouissant d'une très grande influence

et n'ayant encore réussi qu'à porter la confusion dans la

comptabilité dont il fait et refait journellement le système, a

toujours pour ressource de dire qu'on ne l'a pas écouté? Enfin, M.

de Bongars dont les mains manient la police comme un enfant

manierait un rasoir, qui pour augmenter les fonds de son département

assujettit toute l'université de Göttingue à se munir de cartes de

sûreté, établit à Brunswick trois maisons de prostitution à la fois,

à Hanovre des maisons de jeu où vont se réunir toutes les servantes

et qui expose le royaume au danger continuel de passer de la

terreur au désespoir et du désespoir à la révolte?

Je ne vous retrace point, Monseigneur, le tableau des finances; vous

savez que je n'ai point osé porter ma prévoyance plus loin que la

fin de l'année. Vous savez à quel prix on s'est procuré des

ressources insuffisantes. Puisse S. M. I. daigner jeter un regard de

commisération sur ce malheureux pays et ne point abandonner un jeune

roi, dont les défauts en partie proviennent de ses qualités, aux

difficultés de sa position, à l'amertume de ses chagrins et aux

erreurs de son âge!

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 140 / 358 题