NAPOLÉON À BERTHIER.

Mayence, 31 juillet 1813.

Mon cousin, répondez au roi de Westphalie que jamais il n'aura aucun

commandement dans l'armée française si: 1º il ne fait connaître

qu'il désapprouve la conduite qu'il a tenue l'année passée en

quittant l'armée sans ma permission et qu'il en est fâché, et 2º si

en prenant du service dans mon armée, il ne se soumet à obéir à tous

les maréchaux commandant des corps d'armée, que je n'aurais pas

spécialement mis sous ses ordres; ne devant avoir d'autre grade dans

mon armée que le grade de général de division, et ne devant

commander de droit, en cas de circonstances imprévues, qu'à des

généraux de division.--Que ce qui vient d'arriver en Espagne fait

connaître de plus en plus l'importance de tenir à ces principes; que

la guerre est un métier, qu'il faut l'apprendre; que le roi ne peut

pas commander, parce qu'il n'a jamais vu de bataille; que le roi

d'Espagne à qui j'ai fait dans le temps de semblables observations,

en est aux regrets et aux larmes de ne pas les avoir

comprises.--Vous ajouterez que, vu toutes les difficultés qui ont eu

lieu pour la convocation, j'ai pris le parti d'en faire un ordre du

jour; qu'il m'a paru urgent de décider ainsi cette affaire, vu que

déjà des détachements destinés pour Cassel étaient partis de

Mayence.--Faites d'ailleurs remarquer au roi que j'ai pris un ordre,

parce qu'un ordre est un ordre d'un général en chef, et que la

Westphalie et le roi lui-même font partie de mon armée; que c'est

par un ordre que j'ai réglé ce qui est relatif à Leipzik, et

qu'enfin c'est de cette manière que j'opère, surtout sur le

territoire allié.

_P.-S._--Cet ordre ne doit pas être publié.

Mais reprenons la suite des faits, dont cette lettre nous a

détournés. Le 12 août, Reinhard annonçait au duc de Bassano

l'arrivée du roi:

Avant-hier, à sept heures du matin, le canon a annoncé au public

l'heureuse arrivée de S. M. le roi, qui avait eu lieu dans la nuit

au palais de Napoléons-Höhe.

S. M. le roi a reçu le même jour, à son lever, les officiers de sa

maison. Toutes les personnes qui jouissent des grandes entrées ont

eu la faveur d'y être admises. Le soir, tous les habitans de Cassel

ont illuminé leurs maisons.

Par décret royal, daté de Varsovie le 2 août, M. le colonel baron de

Borstel a été nommé général de brigade, chargé du commandement de la

1e brigade de la 1re division des troupes westphaliennes.

Le colonel Lageon du 7me régiment d'infanterie de ligne a été nommé

chef d'état-major de la garde royale.

Après avoir copié ces articles du _Moniteur westphalien_, qui sont

les seuls concernant le roi et le royaume qui ont paru depuis le

retour de S. M., je continue les rapports que j'ai à faire à V.

Exc., et qui ne seront encore guère plus importants.

Le roi se porte bien. Il a reçu toute sa cour avec autant

d'affabilité que de gaieté. Il y a eu spectacle à Napoléons-Höhe

avant-hier et hier dans les appartements intérieurs. Hier matin, S.

M., après avoir déjeuné à sa petite maison de Schoenfeld, est venue

en ville. Elle est entrée dans son palais, s'est rendue chez son

peintre, et de là au château incendié. Son architecte a fait trois

plans de construction d'un nouveau palais: le premier se rapporte à

la reconstruction de l'ancien château; le deuxième transforme en

palais royal le palais actuel des États; d'après le troisième on

construirait un palais entièrement nouveau hors de l'enceinte de la

ville. Dans les deux premiers on a suivi des vues d'économie, il ne

s'agirait guère que d'une dépense de trois ou quatre millions. On

m'a dit que le roi encore hier s'était expliqué dans le même sens

qu'il m'avait parlé, il y a quelques mois, et qu'il avait déclaré

qu'il n'habiterait plus l'ancien château; mais qu'en attendant que

ses moyens lui permettent d'en bâtir un nouveau, il le ferait

arranger pour y donner de grandes audiences dans des occasions

solennelles.

Je n'ai encore vu ni le roi, ni personne de sa suite, excepté le

chambellan comte d'Oberg et le comte de Furstenstein. Ce dernier m'a

parlé de la maladie que le roi avait eue à Varsovie et dont il était

maintenant rétabli. Comme je ne me croyais pas en ce moment chargé

de prendre aucune initiative, notre conversation s'est promptement

détournée sur des sujets indifférents. M. de Furstenstein avait le

maintien modeste; il ne portait même aucune décoration.

Ces deux courtisans se sont beaucoup plaints des Polonais, de leur

esprit de désordre et de pillage, de la haine qu'ils portaient aux

Allemands et de la perfidie avec laquelle ils accusaient les autres

des excès qu'ils commettaient eux-mêmes. Ce langage où peut-être ils

n'avaient pas entièrement tort me paraît avoir été tenu avec

intention.

Voilà, monseigneur, tout ce que m'ont appris mes communications

directes. Voici ce que j'ai appris indirectement:

Le roi, ou ne parle point du tout à ceux qui étaient restés à Cassel

de ce qui s'est passé et a amené son retour, ou il leur dit qu'il

est au mieux avec S. M. l'empereur, que surtout le dernier courrier

qui a déterminé son départ accéléré de Varsovie, lui en a porté

l'assurance et que bientôt on en verra les preuves. La reine même,

depuis le retour du roi, a beaucoup pleuré pendant deux jours.

Aujourd'hui a été tenu le premier conseil des ministres. J'ignore

encore ce qui s'y est passé; mais, d'après ce qui s'est traité au

conseil d'administration qui s'est tenu après, je vois qu'entre

autres choses, il y a été question de la lettre que j'avais remise

hier concernant les diverses réclamations du domaine extraordinaire.

Le roi veut que l'état de ses finances soit débrouillé dans trois

mois: c'est ce qu'il a déjà voulu souvent.

Quant à ceux qui sont revenus avec lui, tous le blâment et tous

cherchent à se disculper. Le général Chabert fait valoir une lettre

qu'il a écrite au roi, en commun avec le général Allin, pour amener

S. M. à des résolutions plus sages. Ils n'ont pas laissé ignorer le

contenu de celle qu'a portée au roi ce courrier par lequel il dit

avoir reçu de si heureuses assurances.

Le courrier dit être parti du quartier général impérial deux jours

après M. de Brugnières (secrétaire du cabinet du roi), et avoir été

obligé de se cacher vingt-quatre heures dans des marais. Arrivé

auprès du roi, il a été fort étonné de ne point trouver M. de

Brugnières. Voilà ce que raconte le général Chabert qui le croit

pris. M. de Furstenstein dit qu'il arrivera incessamment.

La fin de l'année 1812 fut triste pour le roi Jérôme que son frère

continua à battre froid. Revenu dans ses États, il y trouva plus que

jamais les embarras financiers et la misère, l'empereur lui

demandant toujours de nouveaux sacrifices et opposant aux justes

réclamations du gouvernement westphalien une fin de non recevoir qui

se traduisait par la morale de la fable du loup et de l'agneau.

La correspondance de M. Reinhard avec Napoléon et avec le duc de

Bassano mettra les lecteurs au courant de ce qui se passa dans le

petit royaume de Jérôme, royaume voué à une dissolution prochaine.

Quant à l'armée levée avec tant de soin et au prix de tant de

sacrifices par le roi, il n'en devait plus être question; à la

retraite de Russie, après les batailles où cette armée avait

illustré son drapeau, elle fut anéantie complètement.

Nous allons donner les lettres ou les extraits de lettres les plus

essentielles omises aux Mémoires de Jérôme:

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 138 / 358 题