30 juin 1812.

M. le comte de Pappenheim, premier chambellan du roi, frère du

ministre de Darmstadt à Paris, était atteint depuis plusieurs

semaines d'un dérangement d'esprit qui, après quelques accès de

fureur, a amené un abattement assez voisin de l'imbécillité. Il a

été conduit à Paris. Sa femme, dame du palais, est partie pour une

terre que M. de Waldener, son père, possède dans le département du

Bas-Rhin. Les uns attribuent la maladie de M. de Pappenheim à des

causes physiques, les autres à des causes morales. Ce n'était jamais

un homme d'un grand esprit; mais il paraît avoir été élevé dans des

principes sévères dont on dit que l'ambition de devenir grand

chambellan l'avait fait dévier, en connivant à certains arrangements

qui concernaient Mme de Pappenheim.

Mme la baronne de Bigot est partie pour aller joindre son mari,

ministre du roi, à Copenhague. Un voyage qu'elle avait fait à Paris,

sans la permission de Sa Majesté, et quelques démarches qu'elle y

fit, dont le roi eut connaissance, avaient déplu. Après son retour,

elle avait été exclue de la cour: néanmoins, elle semblait préférer

l'état d'abandon où sa disgrâce la plaçait à Cassel à l'honneur de

faire les affaires du roi en Danemark, lorsque tout à coup M. Siméon

reçut les pleins pouvoirs de son mari pour le divorce. M. de

Furstenstein lui ayant mandé que le roi, justement irrité de la

conduite et des liaisons affichées de Mme Bigot, ne voulait point

qu'elle allât à Copenhague écrire les dépêches de son mari, ses amis

lui ont conseillé de partir sur le champ, et, par l'intercession de

M. Siméon, M. Bigot a consenti à la recevoir.

La demoiselle Alexandre, mariée Escalonne, qui avait précédé de peu

de jours le roi partant pour Glogau, est revenue subitement avec sa

mère, pendant qu'on était encore occupé à expédier d'ici des cadeaux

que le roi, disait-on, lui destinait. On ne sait pas encore comment

expliquer cette séparation soudaine, lorsque Mme Escalonne

paraissait encore jouir d'une faveur trop prononcée pour faire

croire que le moment était arrivé où Sa Majesté s'en dégoûterait.

Mme Morio, qui la semaine dernière avait reçu une invitation pour

être du voyage de Napoléons-Höhe, s'en étant excusée parce qu'elle

était au terme de sa grossesse, avait été contrainte de s'y rendre

par ordre de la reine, et ce ne fut que sur une attestation des

médecins qu'elle obtint la permission de retourner à Cassel.

D'un autre côté, M. le comte de Bochholtz s'étant trouvé absent de

Cassel, lors du retour de la reine de Dresde, a reçu avis que

pendant l'été il ne serait jamais du voyage. En conséquence, il est

retourné dans ses terres. On dit que Mme la comtesse de Loewenstein,

dame du palais, est la seule qui ait obtenu du roi la promesse

qu'elle le suivrait dans le cas où il serait roi de Pologne. Ce qui

est certain, c'est que Mme de Loewenstein se distingue de ses

compagnes par ses moyens, par son ton et par son esprit de conduite.

Quoi qu'il en soit, il est douteux si M. de Bongars fera tarir les

pleurs que la crainte d'être délaissées en Westphalie fait verser à

certaines dames de la cour, qui, ayant attaché leur sort et celui de

leur mari au roi, ne prévoient point quelle existence pourrait

compenser celle qu'elles perdraient dans le cas où leurs

appréhensions se vérifieraient.

M. Siméon vient de me prévenir confidentiellement que d'après une

invitation reçue de S. M. l'impératrice la reine partira pour Dresde

ce soir à onze heures. M. de Collignon, son écuyer, ayant été chargé

de la précéder de quelques heures pour féliciter Leurs M. I., je

profite de son départ pour transmettre de mon côté la nouvelle du

voyage de la reine à V. Exc. M. Siméon en donnera demain matin

connaissance officielle au Corps diplomatique.

Il est arrivé avant-hier un nouveau courrier du roi. Sa M. n'a point

ratifié le projet de vente du domaine de Barby, dont l'ancien

fermier avait offert 1,050,000 en argent comptant. L'administration

est embarrassée de ce refus qui fait manquer une ressource sur

laquelle on avait compté. M. le Ministre des finances a convoqué

hier la section du conseil d'État pour proposer plusieurs projets

d'augmentation de recettes et particulièrement de la contribution

foncière. Il s'occupe aussi d'une vente d'une partie considérable

des dîmes appartenant à l'État. Il se pourra aussi qu'on ait recours

à un emprunt forcé qui serait le troisième depuis l'avènement du

roi. Mais plusieurs personnes regardent ce projet comme

impraticable. La suspension du paiement des intérêts de la dette du

premier semestre ne paraît pas douteuse: on en proposera

probablement pour la seconde fois la capitulation.

La reine écoute avec une grande attention les rapports qui lui sont

faits. Elle montre beaucoup d'application au travail. Elle paraît

saisir avec discernement le noeud des affaires. Cette espèce

d'initiation ne peut avoir que des suites très heureuses. Tout ce

que j'apprends à ce sujet confirme la haute idée que j'ai toujours

eue de ses moyens intellectuels.

M. le comte de Schulembourg, préfet de Magdebourg, le même qui, à la

suite de quelques différends qu'il avait eus avec le général

Michaud, avait été éloigné pendant quelque temps de ses fonctions,

vient d'être nommé conseiller d'État en remplacement de M. de

Henneberg, décédé. On ne sait pas encore qui lui succédera.

On dit que le général comte de Wellingerode reviendra de l'armée. M.

le général Allin a été nommé général de division. On dit ici que le

roi lui confiera ou lui a confié le commandement de toute

l'artillerie du corps d'armée qu'il commande.

Le 19 mai nouvelle lettre au duc de Bassano. Lettre importante sur

les finances de la Westphalie:

La question insoluble qui cause l'embarras du gouvernement

westphalien, réduite aux termes les plus simples, est toujours

celle-ci: les dépenses de la Wesphalie étant de soixante millions et

les recettes étant de quarante, comment porter la recette à vingt

millions de plus, puisqu'on ne veut ou ne peut pas réduire la

dépense?

La dépense de la guerre, en y comprenant tous les frais d'entrée en

campagne, est de vingt-huit millions, peut-être de trente. Quand

même la volonté expresse du roi ne défendrait pas d'y faire des

retranchements, les circonstances actuelles doivent interdire à tout

homme sensé d'en proposer. Si, dans le cours de la seconde moitié de

l'année, les événements doivent amener en tout ou en partie cette

diminution sur laquelle compte M. de Malchus, il est au moins

démontré qu'elle arrivera trop tard pour influer efficacement sur la

crise du mois de juin.

Il est encore interdit de faire tomber la diminution des dépenses

sur la liste civile qui est de six millions, telle qu'elle était en

1810, lorsque le royaume comptait onze départements.

J'ai déjà indiqué combien les ressources qu'offriront les recettes

extraordinaires consistant uniquement en vente des domaines

resteront au-dessous de ce qu'elles devaient produire pour ramener

l'équilibre.

Il paraît qu'on a reconnu l'impossibilité d'un troisième emprunt

forcé dans lequel d'ailleurs, de toute nécessité, il faudrait

recevoir ce qui n'est pas encore rentré des obligations du dernier.

Reste l'augmentation des recettes ordinaires.

S. M. veut que tous les traitements soient réduits de moitié, à

l'exception de la liste civile et des traitements militaires. C'est

cette proposition qui a été discutée pendant quatre heures, dans un

conseil des ministres qui s'est tenu samedi dernier. De fortes

objections y ont été faites. On a dit que quand cette mesure

pourrait s'appliquer aux traitements un peu considérables, la plus

grande partie des traitements, à cause de leur modicité, ne pourrait

y être assujétie sans les plus graves inconvénients, ni même sans

danger pour la morale et pour la tranquillité publique; qu'à la

vérité les traitements des juges étaient un peu plus considérables

en Westphalie qu'en France; mais que c'était d'après des

considérations importantes et sur la demande expresse des États

qu'on les avait augmentés, parce qu'en Allemagne, de génération en

génération, des familles entières, sans fortune, mais riches d'une

considération héréditaire, ne vivaient que de leurs emplois, que la

désolation et la misère qui résulteraient de la diminution de ces

traitements aliéneraient du gouvernement cette classe de ses

serviteurs les plus immédiatement en contact avec le peuple, enfin

que l'épargne qu'on pourrait faire par ce moyen ne monterait

peut-être pas à 500,000 francs, qu'au reste, il convenait d'en faire

le calcul, et c'est ce dont a été chargé M. le Ministre des

finances.

Pour ce qui concerne la liste civile, on a remarqué que dans une

aussi grande détresse, si les ministres, les conseillers d'État, les

autres fonctionnaires supérieurs devaient faire un aussi grand

sacrifice, il serait assez étonnant que les officiers de la cour,

pour des fonctions honorables sans doute, mais peu pénibles,

conservassent la totalité de leurs larges traitements; que cette

liste civile, qui constitutionnellement ne devrait être que de cinq

millions, en y comprenant les revenus des domaines de la couronne,

était déjà dans une proportion trop forte avec les revenus du

royaume; qu'elle avait ensuite été portée à six millions, lorsqu'en

1810 le royaume se trouva composé de onze départements;

qu'aujourd'hui le royaume étant réduit à huit départements, elle

restait toujours la même; qu'il fallait ajouter à ces six millions

près d'un million d'autres revenus que la couronne s'était

successivement appropriés, ce qui portait la proportion de la liste

civile avec la totalité des revenus de l'État au sixième. Enfin, on

a demandé si, lorsqu'on allait retrancher le nécessaire aux juges,

aux curés, aux instituteurs publics, on pourrait, avec justice,

laisser subsister à la charge de l'État une dépense de 400,000

francs pour le spectacle français. C'est jeudi prochain que le

ministre des finances donne son avis et ses moyens au conseil des

ministres. M. Pichon, de son côté, prépare un travail sur le même

objet.

M. Pichon, partant de la supposition qu'on ne puisse pas diminuer

les dépenses, en conclut avec beaucoup de logique qu'il faudra donc

hausser les recettes jusqu'au niveau des besoins. La base de son

travail sera donc une augmentation d'impôts de douze à quinze

millions. Il soutient que, pour imposer un pays, il n'est pas

nécessaire de connaître les localités, que sans y avoir égard les

nouveaux départements allemands après leur réunion ont été sur le

champ assimilés à la France; que les premiers fonctionnaires sont

des Français ne connaissant pas même la langue; qu'on peut augmenter

les impôts à volonté, pourvu que la répartition soit égale; que la

règle et l'uniformité feront tout et que c'est là ce qui manque à la

Westphalie. Il a dit à la reine qu'il allait lui révéler tout le

secret de l'artifice par lequel ses serviteurs détournaient le roi

de l'augmentation des impôts: qu'entre eux ils disaient: le roi est

dissipateur, toute augmentation de recette sera dévorée et

s'engloutira surtout dans la dépense pour l'armée, tandis qu'ils

disaient au roi: si vous augmentez les recettes, l'empereur est là

qui en profitera pour étendre les ressources qu'il tire de votre

royaume.

À cela on répond que les maximes d'ordre et d'uniformité peuvent

être bonnes pour un état de choses permanent, tranquille et prospère

et non lorsqu'on est tellement talonné par le besoin qu'on ne peut

marcher qu'au jour la journée; qu'en semant l'alarme partout, M.

Pichon fait tarir les ressources disponibles; que si les charges

locales pour l'entretien, pour le passage des troupes, les

réquisitions, la suspension du paiement des intérêts ou leur

capitalisation peuvent être regardées comme des impôts inégalement

répartis, ils pourvoient à la nécessité du moment et permettent

d'attendre celui où l'on pourra employer le seul remède qui sera la

réduction des dépenses; que parmi ces charges il en est de plusieurs

millions que la Westphalie supporte sans qu'elles entrent dans le

compte des recettes générales; qu'ainsi, en les remplaçant par des

impôts réguliers, uniformes, on ne se procurerait pas une ressource

disponible: que tout impôt a sa nature qu'il était dangereux et

impossible d'excéder, et que mille faits semblent prouver que dans

la plupart des impôts la Westphalie est déjà parvenue à ce maximum;

qu'en Westphalie une contribution foncière de 11,500,000 francs

équivaut exactement au taux de cette même contribution telle qu'elle

est établie en France; et qu'en général il est absurde de prendre

pour exemple la France riche de mille moyens qui manquent à ce

royaume.

Comme, d'après la connaissance que j'ai de ce pays-ci, il m'est

impossible de croire à l'efficacité du remède héroïque que propose

M. Pichon, je ne pourrais, en croyant à ses pronostics, que

rétracter entièrement ce que j'ai eu l'honneur de vous dire dans mon

nº 336: que je croyais qu'au milieu des difficultés la Westphalie

pourrait cependant aller sans secousses jusqu'à la fin de l'année,

et dès lors il faudrait vous faire prévoir des troubles et des

désordres qu'il me semble important d'éviter dans les circonstances

actuelles. Néanmoins, je ne me rétracterai point encore et,

quelqu'illusion que puisse se faire à certains égards M. le ministre

des finances, je me tranquilliserai par l'assurance avec laquelle

encore aujourd'hui il m'a dit que le résultat du travail qu'il

proposerait au conseil prouverait la possibilité de surmonter la

crise de juin et les embarras de l'année.

Du 22.

Dans le conseil des ministres qui s'est tenu hier, M. le ministre

des finances a prouvé que dans les quatre premiers mois de l'année

il avait, par des moyens tant ordinaires qu'extraordinaires, fait

rentrer plus de dix-sept millions (ce qui joint aux trois millions

et demi qui étaient en caisse au 1er janvier fait près de vingt-un

millions), et que d'après cette proportion, la recette serait de

cinquante-un millions au bout de l'année, sur cinquante-neuf

millions de dépenses. Il est convenu, à la vérité, que dans les

circonstances actuelles il ne se flattait point de pousser le

produit des ventes des domaines aussi loin qu'il l'avait espéré;

mais il a assuré que néanmoins il ferait face aux besoins du mois de

juin. Il a proposé des moyens d'augmentation des impôts pour trois

millions, moitié sur la contribution directe, moitié sur les impôts

indirects. Une partie des dépenses locales qu'en 1810 le trésor

public avait prises à sa charge, sera en même temps de nouveau

rejetée sur les communes. Quant à la contribution foncière, il a

démontré qu'au taux de douze millions, elle était portée plus haut

en Westphalie qu'en France, puisqu'en Westphalie, outre les dîmes

qu'on payait encore partout, il y avait encore quatre millions de

revenus des domaines impériaux situés dans le ci-devant Hanovre qui

en étaient exempts en vertu des traités. Enfin, il a calculé qu'en

charges locales non comprises dans les recettes du trésor, la

Westphalie payait au moins dix millions par an.

M. Pichon, sans avoir l'air de trop désapprouver les projets du

ministre des finances, s'est tenu sur la réserve. La diminution des

traitements a été trouvée inadmissible d'une commune voix. Le tout a

été adressé à la reine par un courrier qui est parti ce matin. On

attend maintenant la décision du roi.

La nouvelle de la disgrâce du roi fit éprouver un grand chagrin à la

reine; suivant le désir de Jérôme, elle ne divulgua pas cette

affaire, mais elle ne put dissimuler sa tristesse. Tout le monde en

fut frappé, et Reinhard écrivit le 23 juillet de Cassel:

La reine est toujours triste et inquiète. Le maréchal de la cour lui

demanda dernièrement si elle n'ordonnerait pas une petite fête dans

son intérieur pour le jour anniversaire de son mariage. Pour toute

réponse, elle fondit en larmes. Dans le 4e bulletin, elle a cru

trouver je ne sais quelle intention dans ce passage: «Le roi de

Westphalie est arrivé à Grodno avec les 7e et 8e corps et avec le

corps du prince Poniatowsky», puisqu'on désignait le corps polonais

par le nom de son chef, tandis que les deux autres corps n'étaient

désignés que par leurs numéros. Elle a fait part de sa peine à tous

ses ministres qui se sont efforcés en vain de lui prouver qu'elle se

chagrinait sans raison.

Déjà la reine Catherine avait reçu la lettre du roi en date du 15.

Bientôt elle en reçut une nouvelle de Bialistock du 28 juillet, 8 h.

du matin; c'est à cette dernière que fait allusion Reinhard dans la

lettre suivante au duc de Bassano:

Cassel, le 30 juillet 1812.

Aux inquiétudes habituelles de la reine paraît se joindre, depuis

quelques jours, un nouveau sujet d'alarme. Elle paraît craindre que

la retraite du général Vandamme n'ait produit une impression

fâcheuse sur l'esprit de S. M. imp., avec d'autant plus de raison

que c'était le roi lui-même qui avait demandé que ce général fût mis

à la tête des troupes westphaliennes, et cette crainte est partagée

par les ministres de S. M. On sait que Monseigneur le prince

d'Eckmühl est arrivé à Minsk où l'on s'attendait que le roi

dirigerait sa marche. On lit dans quelques gazettes que les Saxons

se joindront au corps du prince de Schwartzemberg; on est incertain

si les Polonais, dont on dit que deux régiments s'avançant avec trop

de précipitation contre des Cosaques soutenus par l'infanterie russe

ont reçu un léger échec, se trouvent encore sous son commandement;

on croit même savoir que l'une des deux divisions westphaliennes a

reçu une destination nouvelle. Hier, la reine ne vint au spectacle

qu'à huit heures, et le public accoutumé à ces retards attendait

qu'on commençât, avec sa résignation habituelle. Cette fois,

cependant, le retard avait été causé par une lettre du roi que M. de

Pothau venait de lui porter et dont la reine n'a point communiqué le

contenu. Déjà il lui était échappé de dire _combien il serait

fâcheux que le roi ne fût pas bien avec S. M. l'empereur ou qu'il

revint de l'armée_; et la pensée même de cette possibilité avait

effrayé.

Déjà, après son dernier retour de Paris, le roi s'expliquait sur le

compte du général Vandamme avec moins de faveur qu'auparavant; à

peine arrivé à l'armée, on apprenait qu'il y avait eu entre eux une

explication assez vive, mais qui avait été suivie d'une

réconciliation. On craint ici que l'inconséquence et les prétentions

de certains officiers ne sachant pas distinguer entre leur position

de cour et leurs devoirs comme militaires n'aient entraîné le roi

toujours trop accessible à des impressions qui touchent à son

amour-propre, et l'on sent profondément combien il aurait mieux valu

supporter, même, au besoin, quelques légers désagréments de la part

d'un homme qu'on avait choisi soi-même que de s'attirer un nouveau

reproche de versatilité et d'inconstance.

Reinhard attribuait à la tristesse de la reine une cause (le

différend du roi avec Vandamme) qui n'était pas la véritable. Cette

princesse connaissait l'affaire du prince d'Eckmuhl. Aussi, malgré

son désir de voir le roi de retour à Cassel, elle ne se faisait pas

illusion sur les conséquences fâcheuses que pouvait avoir ce retour.

Par le fait, l'empereur, mécontent d'abord de la détermination de

son frère, finit par reconnaître sans doute que les torts étaient du

côté de Davoust, car il lui fit écrire une lettre de blâme par le

major général et laissa Jérôme agir à sa guise, lui recommandant

seulement le silence sur cette affaire. Toutefois, la nouvelle ne

tarda pas à s'en répandre en Westphalie et le duc de Bassano

l'annonça à Reinhard par la lettre suivante, en date du 31 juillet

1812, écrite de Vilna:

Je ne vous envoie pas les bulletins, parce qu'il est impossible au

moment où ils arrivent d'en faire plus d'une ou deux copies qui ont

une destination marquée; mais je vous enverrai, désormais, de

courtes notices, indépendamment de celles que vous recevez

régulièrement.

Les pressentiments de la reine se réalisent: le roi a eu, en effet,

des torts qui le mettent dans une position très pénible. Lorsque son

armée s'est trouvée réunie à celle du prince d'Eckmühl, ainsi que

l'armée polonaise, le maréchal a eu le commandement de toutes les

forces qui se trouvaient ainsi rassemblées. Une armée de 120,000

hommes exigeait un chef d'une grande expérience, et tous les

avantages de cette nature appartenaient certainement au prince

d'Eckmühl. Le roi a aussitôt déclaré que s'il n'avait pas le

commandement, il se retirerait. Les représentations de Sa Majesté,

qui n'aurait pu céder à des considérations et à des affections

particulières sans exposer de si grands intérêts, n'ont pas produit

d'effet. Le roi a oublié que, lorsqu'il demanda à servir, il fut

bien entendu qu'il ne serait pas roi à l'armée, et il a persisté à

l'être. Il va partir, et il a dû recevoir à Varsovie l'ordre de

retourner à Cassel.

Arrivé à Varsovie au commencement d'août 1812, le roi Jérôme écrivit

à la reine:

Je reçois à Varsovie ta longue lettre de conseils du 26; je te

remercie pour ton intention; mais je croyais n'avoir jamais laissé

douter que je ne suis pas de ceux qui se _déshonorent_, et que je ne

fais que ce que je dois faire. Je trouve aussi qu'il est un peu

hasardé à toi, ma chère amie, de parler si longuement sur une

question que tu ne connais nullement, et j'avais le droit de penser

t'avoir inspiré assez de confiance pour te _rassurer entièrement_

sur ma conduite qui n'est jamais dirigée ni par l'humeur, ni par un

coup de tête.

L'empereur ne m'a jamais ôté le commandement de mes troupes, ni des

Saxons, ni d'aucun autre de mes corps; ainsi tu vois que ce que tu

me dis sur ce sujet dans ta lettre du 23 est encore un des cent

mille contes absurdes qui se débitent à Cassel, de même que la

destruction du 2e régiment de cuirassiers, qui n'a pas donné (encore

aujourd'hui) _un seul coup de sabre_, il n'y a que la cavalerie

légère polonaise qui ait pu atteindre la cavalerie ennemie qui se

retirait et qui, _depuis_ mon départ, est entièrement hors

d'atteinte.

Je ne veux pas faire davantage le grondeur, quoique j'en aurais

sujet, car tu ne sais peut-être pas que M. Pothau, qui ne se doute

de rien, écrit au comte de Furskeinstein que rien n'a transpiré de

la dépêche du roi apportée par l'estafette, mais _qu'il a remarqué

que la reine était triste_, ce qui est justement le contraire de mes

intentions et de celles de l'empereur qui veut que tout ceci n'ait

pas le moindre éclat.

L'empereur a bien senti que je ne pouvais rester après l'ordre

inconcevable qu'il m'avait donné, car c'est _alors que je me serais

déshonoré_, puisque j'aurais dit moi-même à toute l'Europe: «Je ne

suis bon que pour passer des revues et des parades, mais lorsqu'il

faut se battre, je sens que je dois obéir et, quoique commandant la

droite et quatre corps d'armée, je suis sous les ordres d'un

maréchal qui n'en commande qu'un seul.»

D'ailleurs, l'affectation à ne parler, dans les bulletins, que du

prince Poniatowski, la manière de dire: le roi est arrivé à Grodno,

comme on l'aurait dit de Louis XIV, lorsqu'il allait avec toute sa

cour au siège de Philipsbourg, prouve seulement que l'empereur ne me

voulait plus à l'armée.

Et à te parler franchement, je te dirai que je crois que l'empereur

me voulait donner d'abord le trône de Pologne, _que je ne désire

nullement_, et que dans ce moment il a changé de pensée, et comme je

commandais les Polonais, il était fâché de me voir où j'étais et où

j'ai été très bien pour lui.

Actuellement, il faut tout simplement dire que j'ai demandé à

revenir chez moi, ne pouvant supporter l'inconstance du climat, et

que l'empereur l'a permis.

Je t'envoie l'article à mettre dans le _Moniteur_ et surtout prends

garde de laisser paraître de la tristesse, car alors on fera cent

contes, qui ne seront plaisants ni pour l'empereur, ni pour moi, ni

pour toi.

Quant à l'article finances, pour l'année prochaine, j'y mettrai tant

d'ordre que cela ira, j'en réponds.

Je voulais que tu vinsses à Brunswick; mais j'ai réfléchi que cela

fera un grand dérangement pour toute la maison, une grande dépense

et beaucoup d'embarras par rapport aux chevaux, surtout dans ce

moment de récolte.

Le ministre de l'intérieur doit se préparer à venir m'attendre à

Halle; je lui enverrai l'ordre par le courrier Viantex, car celui

que tu m'as envoyé va très doucement.

Tu dois faire pour le 15 août ce que tu me disais dans ta dernière

lettre; tu dois aussi recevoir les félicitations le matin et donner

audience au ministre de France et à sa femme les premiers. Tout le

monde doit être en grande tenue, bien entendu que les hommes ne

doivent pas avoir le manteau qui ne sert que dans une cérémonie du

Trône.

Tu peux faire dîner avec toi M. et Mme Reinhard, avec la grande

maîtresse, la dame de service et le ministre de la justice.

Tu donneras la droite au ministre de France, la gauche au ministre

de la justice, etc.

Je te presse sur mon coeur et aurai grand bonheur à t'embrasser,

mais ce ne pourra être avant le 18.

_P. S._--Je me hâte d'ouvrir ma lettre pour t'annoncer une dépêche

de l'empereur, _très satisfaisante_. S. M. paraît s'être convaincue

que je pouvais faire autrement, m'engage à retourner dans mes États

avec mes gardes du corps, mais _met_ pour _condition que rien ne

transpirera_, et que je dirai, et tu dois le dire toi-même, que ma

santé n'a pu supporter le climat.

Je t'envoie un article pour le _Moniteur_; en conséquence, aie bien

soin de songer que la continuation de l'amitié de l'empereur _est

attachée à ce que l'on croie_ que c'est cette seule raison qui me

_fait quitter_.

Le 4 août, Reinhard manda de Cassel:

La reine a reçu hier un paquet de M. de Marinville, à Varsovie, qui

lui apprend que les Russes ont quitté le camp retranché de Dryssa et

se sont retirés de la Dwina. Elle n'a point voulu montrer la lettre,

disant qu'elle contenait encore autre chose. On ignore si dans le

même paquet il y avait des lettres du roi. Le secrétaire-général des

relations extérieures, M. Hugot, a reçu une lettre de M. le comte de

Furstenstein datée de Novogrodek. Ce fait a transpiré et n'a pas

causé peu de surprise. M. Siméon s'explique à ce sujet avec beaucoup

de réserve. Du reste, j'ai lieu de croire que si quelqu'un est

instruit ici de la véritable situation du roi, concernant son

commandement, c'est tout au plus la reine.

M. Reinhard était dans l'erreur, l'affaire du roi était le secret de

la comédie; tout le monde à Cassel la connaissait, mais évitait d'en

parler. La reine, malgré les lettres rassurantes de son mari, ne

pouvait surmonter le chagrin que lui faisait éprouver son brusque

retour. Elle lui avait même écrit à ce sujet une lettre des plus

fortes, le 30 juillet, en apprenant ce qui s'était passé.

On aurait tort de croire, malgré les prétendues lettres de Napoléon

à Jérôme, malgré celles que ce dernier écrivait à sa femme, que

l'empereur pardonna facilement à son frère son coup de tête. Il lui

tint bien longtemps rancune, il ne se remit entièrement bien avec

lui qu'en 1815, à Waterloo; il refusa constamment de lui donner des

commandements de quelque importance. Il cessa presque entièrement sa

correspondance avec lui et, le 31 juillet 1813, il écrivit au major

général la lettre ci-dessous qui nous paraît caractéristique[140]:

[Note 140: Jérôme avait prié Berthier de solliciter pour lui

de l'empereur un commandement.]

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 137 / 358 题