M. le comte de Pappenheim, premier chambellan du roi, frère du
ministre de Darmstadt à Paris, était atteint depuis plusieurs
semaines d'un dérangement d'esprit qui, après quelques accès de
fureur, a amené un abattement assez voisin de l'imbécillité. Il a
été conduit à Paris. Sa femme, dame du palais, est partie pour une
terre que M. de Waldener, son père, possède dans le département du
Bas-Rhin. Les uns attribuent la maladie de M. de Pappenheim à des
causes physiques, les autres à des causes morales. Ce n'était jamais
un homme d'un grand esprit; mais il paraît avoir été élevé dans des
principes sévères dont on dit que l'ambition de devenir grand
chambellan l'avait fait dévier, en connivant à certains arrangements
qui concernaient Mme de Pappenheim.
Mme la baronne de Bigot est partie pour aller joindre son mari,
ministre du roi, à Copenhague. Un voyage qu'elle avait fait à Paris,
sans la permission de Sa Majesté, et quelques démarches qu'elle y
fit, dont le roi eut connaissance, avaient déplu. Après son retour,
elle avait été exclue de la cour: néanmoins, elle semblait préférer
l'état d'abandon où sa disgrâce la plaçait à Cassel à l'honneur de
faire les affaires du roi en Danemark, lorsque tout à coup M. Siméon
reçut les pleins pouvoirs de son mari pour le divorce. M. de
Furstenstein lui ayant mandé que le roi, justement irrité de la
conduite et des liaisons affichées de Mme Bigot, ne voulait point
qu'elle allât à Copenhague écrire les dépêches de son mari, ses amis
lui ont conseillé de partir sur le champ, et, par l'intercession de
M. Siméon, M. Bigot a consenti à la recevoir.
La demoiselle Alexandre, mariée Escalonne, qui avait précédé de peu
de jours le roi partant pour Glogau, est revenue subitement avec sa
mère, pendant qu'on était encore occupé à expédier d'ici des cadeaux
que le roi, disait-on, lui destinait. On ne sait pas encore comment
expliquer cette séparation soudaine, lorsque Mme Escalonne
paraissait encore jouir d'une faveur trop prononcée pour faire
croire que le moment était arrivé où Sa Majesté s'en dégoûterait.
Mme Morio, qui la semaine dernière avait reçu une invitation pour
être du voyage de Napoléons-Höhe, s'en étant excusée parce qu'elle
était au terme de sa grossesse, avait été contrainte de s'y rendre
par ordre de la reine, et ce ne fut que sur une attestation des
médecins qu'elle obtint la permission de retourner à Cassel.
D'un autre côté, M. le comte de Bochholtz s'étant trouvé absent de
Cassel, lors du retour de la reine de Dresde, a reçu avis que
pendant l'été il ne serait jamais du voyage. En conséquence, il est
retourné dans ses terres. On dit que Mme la comtesse de Loewenstein,
dame du palais, est la seule qui ait obtenu du roi la promesse
qu'elle le suivrait dans le cas où il serait roi de Pologne. Ce qui
est certain, c'est que Mme de Loewenstein se distingue de ses
compagnes par ses moyens, par son ton et par son esprit de conduite.
Quoi qu'il en soit, il est douteux si M. de Bongars fera tarir les
pleurs que la crainte d'être délaissées en Westphalie fait verser à
certaines dames de la cour, qui, ayant attaché leur sort et celui de
leur mari au roi, ne prévoient point quelle existence pourrait
compenser celle qu'elles perdraient dans le cas où leurs
appréhensions se vérifieraient.
M. Siméon vient de me prévenir confidentiellement que d'après une
invitation reçue de S. M. l'impératrice la reine partira pour Dresde
ce soir à onze heures. M. de Collignon, son écuyer, ayant été chargé
de la précéder de quelques heures pour féliciter Leurs M. I., je
profite de son départ pour transmettre de mon côté la nouvelle du
voyage de la reine à V. Exc. M. Siméon en donnera demain matin
connaissance officielle au Corps diplomatique.
Il est arrivé avant-hier un nouveau courrier du roi. Sa M. n'a point
ratifié le projet de vente du domaine de Barby, dont l'ancien
fermier avait offert 1,050,000 en argent comptant. L'administration
est embarrassée de ce refus qui fait manquer une ressource sur
laquelle on avait compté. M. le Ministre des finances a convoqué
hier la section du conseil d'État pour proposer plusieurs projets
d'augmentation de recettes et particulièrement de la contribution
foncière. Il s'occupe aussi d'une vente d'une partie considérable
des dîmes appartenant à l'État. Il se pourra aussi qu'on ait recours
à un emprunt forcé qui serait le troisième depuis l'avènement du
roi. Mais plusieurs personnes regardent ce projet comme
impraticable. La suspension du paiement des intérêts de la dette du
premier semestre ne paraît pas douteuse: on en proposera
probablement pour la seconde fois la capitulation.
La reine écoute avec une grande attention les rapports qui lui sont
faits. Elle montre beaucoup d'application au travail. Elle paraît
saisir avec discernement le noeud des affaires. Cette espèce
d'initiation ne peut avoir que des suites très heureuses. Tout ce
que j'apprends à ce sujet confirme la haute idée que j'ai toujours
eue de ses moyens intellectuels.
M. le comte de Schulembourg, préfet de Magdebourg, le même qui, à la
suite de quelques différends qu'il avait eus avec le général
Michaud, avait été éloigné pendant quelque temps de ses fonctions,
vient d'être nommé conseiller d'État en remplacement de M. de
Henneberg, décédé. On ne sait pas encore qui lui succédera.
On dit que le général comte de Wellingerode reviendra de l'armée. M.
le général Allin a été nommé général de division. On dit ici que le
roi lui confiera ou lui a confié le commandement de toute
l'artillerie du corps d'armée qu'il commande.
Le 19 mai nouvelle lettre au duc de Bassano. Lettre importante sur
les finances de la Westphalie:
La question insoluble qui cause l'embarras du gouvernement
westphalien, réduite aux termes les plus simples, est toujours
celle-ci: les dépenses de la Wesphalie étant de soixante millions et
les recettes étant de quarante, comment porter la recette à vingt
millions de plus, puisqu'on ne veut ou ne peut pas réduire la
dépense?
La dépense de la guerre, en y comprenant tous les frais d'entrée en
campagne, est de vingt-huit millions, peut-être de trente. Quand
même la volonté expresse du roi ne défendrait pas d'y faire des
retranchements, les circonstances actuelles doivent interdire à tout
homme sensé d'en proposer. Si, dans le cours de la seconde moitié de
l'année, les événements doivent amener en tout ou en partie cette
diminution sur laquelle compte M. de Malchus, il est au moins
démontré qu'elle arrivera trop tard pour influer efficacement sur la
crise du mois de juin.
Il est encore interdit de faire tomber la diminution des dépenses
sur la liste civile qui est de six millions, telle qu'elle était en
1810, lorsque le royaume comptait onze départements.
J'ai déjà indiqué combien les ressources qu'offriront les recettes
extraordinaires consistant uniquement en vente des domaines
resteront au-dessous de ce qu'elles devaient produire pour ramener
l'équilibre.
Il paraît qu'on a reconnu l'impossibilité d'un troisième emprunt
forcé dans lequel d'ailleurs, de toute nécessité, il faudrait
recevoir ce qui n'est pas encore rentré des obligations du dernier.
Reste l'augmentation des recettes ordinaires.
S. M. veut que tous les traitements soient réduits de moitié, à
l'exception de la liste civile et des traitements militaires. C'est
cette proposition qui a été discutée pendant quatre heures, dans un
conseil des ministres qui s'est tenu samedi dernier. De fortes
objections y ont été faites. On a dit que quand cette mesure
pourrait s'appliquer aux traitements un peu considérables, la plus
grande partie des traitements, à cause de leur modicité, ne pourrait
y être assujétie sans les plus graves inconvénients, ni même sans
danger pour la morale et pour la tranquillité publique; qu'à la
vérité les traitements des juges étaient un peu plus considérables
en Westphalie qu'en France; mais que c'était d'après des
considérations importantes et sur la demande expresse des États
qu'on les avait augmentés, parce qu'en Allemagne, de génération en
génération, des familles entières, sans fortune, mais riches d'une
considération héréditaire, ne vivaient que de leurs emplois, que la
désolation et la misère qui résulteraient de la diminution de ces
traitements aliéneraient du gouvernement cette classe de ses
serviteurs les plus immédiatement en contact avec le peuple, enfin
que l'épargne qu'on pourrait faire par ce moyen ne monterait
peut-être pas à 500,000 francs, qu'au reste, il convenait d'en faire
le calcul, et c'est ce dont a été chargé M. le Ministre des
finances.
Pour ce qui concerne la liste civile, on a remarqué que dans une
aussi grande détresse, si les ministres, les conseillers d'État, les
autres fonctionnaires supérieurs devaient faire un aussi grand
sacrifice, il serait assez étonnant que les officiers de la cour,
pour des fonctions honorables sans doute, mais peu pénibles,
conservassent la totalité de leurs larges traitements; que cette
liste civile, qui constitutionnellement ne devrait être que de cinq
millions, en y comprenant les revenus des domaines de la couronne,
était déjà dans une proportion trop forte avec les revenus du
royaume; qu'elle avait ensuite été portée à six millions, lorsqu'en
1810 le royaume se trouva composé de onze départements;
qu'aujourd'hui le royaume étant réduit à huit départements, elle
restait toujours la même; qu'il fallait ajouter à ces six millions
près d'un million d'autres revenus que la couronne s'était
successivement appropriés, ce qui portait la proportion de la liste
civile avec la totalité des revenus de l'État au sixième. Enfin, on
a demandé si, lorsqu'on allait retrancher le nécessaire aux juges,
aux curés, aux instituteurs publics, on pourrait, avec justice,
laisser subsister à la charge de l'État une dépense de 400,000
francs pour le spectacle français. C'est jeudi prochain que le
ministre des finances donne son avis et ses moyens au conseil des
ministres. M. Pichon, de son côté, prépare un travail sur le même
objet.
M. Pichon, partant de la supposition qu'on ne puisse pas diminuer
les dépenses, en conclut avec beaucoup de logique qu'il faudra donc
hausser les recettes jusqu'au niveau des besoins. La base de son
travail sera donc une augmentation d'impôts de douze à quinze
millions. Il soutient que, pour imposer un pays, il n'est pas
nécessaire de connaître les localités, que sans y avoir égard les
nouveaux départements allemands après leur réunion ont été sur le
champ assimilés à la France; que les premiers fonctionnaires sont
des Français ne connaissant pas même la langue; qu'on peut augmenter
les impôts à volonté, pourvu que la répartition soit égale; que la
règle et l'uniformité feront tout et que c'est là ce qui manque à la
Westphalie. Il a dit à la reine qu'il allait lui révéler tout le
secret de l'artifice par lequel ses serviteurs détournaient le roi
de l'augmentation des impôts: qu'entre eux ils disaient: le roi est
dissipateur, toute augmentation de recette sera dévorée et
s'engloutira surtout dans la dépense pour l'armée, tandis qu'ils
disaient au roi: si vous augmentez les recettes, l'empereur est là
qui en profitera pour étendre les ressources qu'il tire de votre
royaume.
À cela on répond que les maximes d'ordre et d'uniformité peuvent
être bonnes pour un état de choses permanent, tranquille et prospère
et non lorsqu'on est tellement talonné par le besoin qu'on ne peut
marcher qu'au jour la journée; qu'en semant l'alarme partout, M.
Pichon fait tarir les ressources disponibles; que si les charges
locales pour l'entretien, pour le passage des troupes, les
réquisitions, la suspension du paiement des intérêts ou leur
capitalisation peuvent être regardées comme des impôts inégalement
répartis, ils pourvoient à la nécessité du moment et permettent
d'attendre celui où l'on pourra employer le seul remède qui sera la
réduction des dépenses; que parmi ces charges il en est de plusieurs
millions que la Westphalie supporte sans qu'elles entrent dans le
compte des recettes générales; qu'ainsi, en les remplaçant par des
impôts réguliers, uniformes, on ne se procurerait pas une ressource
disponible: que tout impôt a sa nature qu'il était dangereux et
impossible d'excéder, et que mille faits semblent prouver que dans
la plupart des impôts la Westphalie est déjà parvenue à ce maximum;
qu'en Westphalie une contribution foncière de 11,500,000 francs
équivaut exactement au taux de cette même contribution telle qu'elle
est établie en France; et qu'en général il est absurde de prendre
pour exemple la France riche de mille moyens qui manquent à ce
royaume.
Comme, d'après la connaissance que j'ai de ce pays-ci, il m'est
impossible de croire à l'efficacité du remède héroïque que propose
M. Pichon, je ne pourrais, en croyant à ses pronostics, que
rétracter entièrement ce que j'ai eu l'honneur de vous dire dans mon
nº 336: que je croyais qu'au milieu des difficultés la Westphalie
pourrait cependant aller sans secousses jusqu'à la fin de l'année,
et dès lors il faudrait vous faire prévoir des troubles et des
désordres qu'il me semble important d'éviter dans les circonstances
actuelles. Néanmoins, je ne me rétracterai point encore et,
quelqu'illusion que puisse se faire à certains égards M. le ministre
des finances, je me tranquilliserai par l'assurance avec laquelle
encore aujourd'hui il m'a dit que le résultat du travail qu'il
proposerait au conseil prouverait la possibilité de surmonter la
crise de juin et les embarras de l'année.
Du 22.
Dans le conseil des ministres qui s'est tenu hier, M. le ministre
des finances a prouvé que dans les quatre premiers mois de l'année
il avait, par des moyens tant ordinaires qu'extraordinaires, fait
rentrer plus de dix-sept millions (ce qui joint aux trois millions
et demi qui étaient en caisse au 1er janvier fait près de vingt-un
millions), et que d'après cette proportion, la recette serait de
cinquante-un millions au bout de l'année, sur cinquante-neuf
millions de dépenses. Il est convenu, à la vérité, que dans les
circonstances actuelles il ne se flattait point de pousser le
produit des ventes des domaines aussi loin qu'il l'avait espéré;
mais il a assuré que néanmoins il ferait face aux besoins du mois de
juin. Il a proposé des moyens d'augmentation des impôts pour trois
millions, moitié sur la contribution directe, moitié sur les impôts
indirects. Une partie des dépenses locales qu'en 1810 le trésor
public avait prises à sa charge, sera en même temps de nouveau
rejetée sur les communes. Quant à la contribution foncière, il a
démontré qu'au taux de douze millions, elle était portée plus haut
en Westphalie qu'en France, puisqu'en Westphalie, outre les dîmes
qu'on payait encore partout, il y avait encore quatre millions de
revenus des domaines impériaux situés dans le ci-devant Hanovre qui
en étaient exempts en vertu des traités. Enfin, il a calculé qu'en
charges locales non comprises dans les recettes du trésor, la
Westphalie payait au moins dix millions par an.
M. Pichon, sans avoir l'air de trop désapprouver les projets du
ministre des finances, s'est tenu sur la réserve. La diminution des
traitements a été trouvée inadmissible d'une commune voix. Le tout a
été adressé à la reine par un courrier qui est parti ce matin. On
attend maintenant la décision du roi.
La nouvelle de la disgrâce du roi fit éprouver un grand chagrin à la
reine; suivant le désir de Jérôme, elle ne divulgua pas cette
affaire, mais elle ne put dissimuler sa tristesse. Tout le monde en
fut frappé, et Reinhard écrivit le 23 juillet de Cassel:
La reine est toujours triste et inquiète. Le maréchal de la cour lui
demanda dernièrement si elle n'ordonnerait pas une petite fête dans
son intérieur pour le jour anniversaire de son mariage. Pour toute
réponse, elle fondit en larmes. Dans le 4e bulletin, elle a cru
trouver je ne sais quelle intention dans ce passage: «Le roi de
Westphalie est arrivé à Grodno avec les 7e et 8e corps et avec le
corps du prince Poniatowsky», puisqu'on désignait le corps polonais
par le nom de son chef, tandis que les deux autres corps n'étaient
désignés que par leurs numéros. Elle a fait part de sa peine à tous
ses ministres qui se sont efforcés en vain de lui prouver qu'elle se
chagrinait sans raison.
Déjà la reine Catherine avait reçu la lettre du roi en date du 15.
Bientôt elle en reçut une nouvelle de Bialistock du 28 juillet, 8 h.
du matin; c'est à cette dernière que fait allusion Reinhard dans la
lettre suivante au duc de Bassano:
Cassel, le 30 juillet 1812.
Aux inquiétudes habituelles de la reine paraît se joindre, depuis
quelques jours, un nouveau sujet d'alarme. Elle paraît craindre que
la retraite du général Vandamme n'ait produit une impression
fâcheuse sur l'esprit de S. M. imp., avec d'autant plus de raison
que c'était le roi lui-même qui avait demandé que ce général fût mis
à la tête des troupes westphaliennes, et cette crainte est partagée
par les ministres de S. M. On sait que Monseigneur le prince
d'Eckmühl est arrivé à Minsk où l'on s'attendait que le roi
dirigerait sa marche. On lit dans quelques gazettes que les Saxons
se joindront au corps du prince de Schwartzemberg; on est incertain
si les Polonais, dont on dit que deux régiments s'avançant avec trop
de précipitation contre des Cosaques soutenus par l'infanterie russe
ont reçu un léger échec, se trouvent encore sous son commandement;
on croit même savoir que l'une des deux divisions westphaliennes a
reçu une destination nouvelle. Hier, la reine ne vint au spectacle
qu'à huit heures, et le public accoutumé à ces retards attendait
qu'on commençât, avec sa résignation habituelle. Cette fois,
cependant, le retard avait été causé par une lettre du roi que M. de
Pothau venait de lui porter et dont la reine n'a point communiqué le
contenu. Déjà il lui était échappé de dire _combien il serait
fâcheux que le roi ne fût pas bien avec S. M. l'empereur ou qu'il
revint de l'armée_; et la pensée même de cette possibilité avait
effrayé.
Déjà, après son dernier retour de Paris, le roi s'expliquait sur le
compte du général Vandamme avec moins de faveur qu'auparavant; à
peine arrivé à l'armée, on apprenait qu'il y avait eu entre eux une
explication assez vive, mais qui avait été suivie d'une
réconciliation. On craint ici que l'inconséquence et les prétentions
de certains officiers ne sachant pas distinguer entre leur position
de cour et leurs devoirs comme militaires n'aient entraîné le roi
toujours trop accessible à des impressions qui touchent à son
amour-propre, et l'on sent profondément combien il aurait mieux valu
supporter, même, au besoin, quelques légers désagréments de la part
d'un homme qu'on avait choisi soi-même que de s'attirer un nouveau
reproche de versatilité et d'inconstance.
Reinhard attribuait à la tristesse de la reine une cause (le
différend du roi avec Vandamme) qui n'était pas la véritable. Cette
princesse connaissait l'affaire du prince d'Eckmuhl. Aussi, malgré
son désir de voir le roi de retour à Cassel, elle ne se faisait pas
illusion sur les conséquences fâcheuses que pouvait avoir ce retour.
Par le fait, l'empereur, mécontent d'abord de la détermination de
son frère, finit par reconnaître sans doute que les torts étaient du
côté de Davoust, car il lui fit écrire une lettre de blâme par le
major général et laissa Jérôme agir à sa guise, lui recommandant
seulement le silence sur cette affaire. Toutefois, la nouvelle ne
tarda pas à s'en répandre en Westphalie et le duc de Bassano
l'annonça à Reinhard par la lettre suivante, en date du 31 juillet
1812, écrite de Vilna:
Je ne vous envoie pas les bulletins, parce qu'il est impossible au
moment où ils arrivent d'en faire plus d'une ou deux copies qui ont
une destination marquée; mais je vous enverrai, désormais, de
courtes notices, indépendamment de celles que vous recevez
régulièrement.
Les pressentiments de la reine se réalisent: le roi a eu, en effet,
des torts qui le mettent dans une position très pénible. Lorsque son
armée s'est trouvée réunie à celle du prince d'Eckmühl, ainsi que
l'armée polonaise, le maréchal a eu le commandement de toutes les
forces qui se trouvaient ainsi rassemblées. Une armée de 120,000
hommes exigeait un chef d'une grande expérience, et tous les
avantages de cette nature appartenaient certainement au prince
d'Eckmühl. Le roi a aussitôt déclaré que s'il n'avait pas le
commandement, il se retirerait. Les représentations de Sa Majesté,
qui n'aurait pu céder à des considérations et à des affections
particulières sans exposer de si grands intérêts, n'ont pas produit
d'effet. Le roi a oublié que, lorsqu'il demanda à servir, il fut
bien entendu qu'il ne serait pas roi à l'armée, et il a persisté à
l'être. Il va partir, et il a dû recevoir à Varsovie l'ordre de
retourner à Cassel.
Arrivé à Varsovie au commencement d'août 1812, le roi Jérôme écrivit
à la reine:
Je reçois à Varsovie ta longue lettre de conseils du 26; je te
remercie pour ton intention; mais je croyais n'avoir jamais laissé
douter que je ne suis pas de ceux qui se _déshonorent_, et que je ne
fais que ce que je dois faire. Je trouve aussi qu'il est un peu
hasardé à toi, ma chère amie, de parler si longuement sur une
question que tu ne connais nullement, et j'avais le droit de penser
t'avoir inspiré assez de confiance pour te _rassurer entièrement_
sur ma conduite qui n'est jamais dirigée ni par l'humeur, ni par un
coup de tête.
L'empereur ne m'a jamais ôté le commandement de mes troupes, ni des
Saxons, ni d'aucun autre de mes corps; ainsi tu vois que ce que tu
me dis sur ce sujet dans ta lettre du 23 est encore un des cent
mille contes absurdes qui se débitent à Cassel, de même que la
destruction du 2e régiment de cuirassiers, qui n'a pas donné (encore
aujourd'hui) _un seul coup de sabre_, il n'y a que la cavalerie
légère polonaise qui ait pu atteindre la cavalerie ennemie qui se
retirait et qui, _depuis_ mon départ, est entièrement hors
d'atteinte.
Je ne veux pas faire davantage le grondeur, quoique j'en aurais
sujet, car tu ne sais peut-être pas que M. Pothau, qui ne se doute
de rien, écrit au comte de Furskeinstein que rien n'a transpiré de
la dépêche du roi apportée par l'estafette, mais _qu'il a remarqué
que la reine était triste_, ce qui est justement le contraire de mes
intentions et de celles de l'empereur qui veut que tout ceci n'ait
pas le moindre éclat.
L'empereur a bien senti que je ne pouvais rester après l'ordre
inconcevable qu'il m'avait donné, car c'est _alors que je me serais
déshonoré_, puisque j'aurais dit moi-même à toute l'Europe: «Je ne
suis bon que pour passer des revues et des parades, mais lorsqu'il
faut se battre, je sens que je dois obéir et, quoique commandant la
droite et quatre corps d'armée, je suis sous les ordres d'un
maréchal qui n'en commande qu'un seul.»
D'ailleurs, l'affectation à ne parler, dans les bulletins, que du
prince Poniatowski, la manière de dire: le roi est arrivé à Grodno,
comme on l'aurait dit de Louis XIV, lorsqu'il allait avec toute sa
cour au siège de Philipsbourg, prouve seulement que l'empereur ne me
voulait plus à l'armée.
Et à te parler franchement, je te dirai que je crois que l'empereur
me voulait donner d'abord le trône de Pologne, _que je ne désire
nullement_, et que dans ce moment il a changé de pensée, et comme je
commandais les Polonais, il était fâché de me voir où j'étais et où
j'ai été très bien pour lui.
Actuellement, il faut tout simplement dire que j'ai demandé à
revenir chez moi, ne pouvant supporter l'inconstance du climat, et
que l'empereur l'a permis.
Je t'envoie l'article à mettre dans le _Moniteur_ et surtout prends
garde de laisser paraître de la tristesse, car alors on fera cent
contes, qui ne seront plaisants ni pour l'empereur, ni pour moi, ni
pour toi.
Quant à l'article finances, pour l'année prochaine, j'y mettrai tant
d'ordre que cela ira, j'en réponds.
Je voulais que tu vinsses à Brunswick; mais j'ai réfléchi que cela
fera un grand dérangement pour toute la maison, une grande dépense
et beaucoup d'embarras par rapport aux chevaux, surtout dans ce
moment de récolte.
Le ministre de l'intérieur doit se préparer à venir m'attendre à
Halle; je lui enverrai l'ordre par le courrier Viantex, car celui
que tu m'as envoyé va très doucement.
Tu dois faire pour le 15 août ce que tu me disais dans ta dernière
lettre; tu dois aussi recevoir les félicitations le matin et donner
audience au ministre de France et à sa femme les premiers. Tout le
monde doit être en grande tenue, bien entendu que les hommes ne
doivent pas avoir le manteau qui ne sert que dans une cérémonie du
Trône.
Tu peux faire dîner avec toi M. et Mme Reinhard, avec la grande
maîtresse, la dame de service et le ministre de la justice.
Tu donneras la droite au ministre de France, la gauche au ministre
de la justice, etc.
Je te presse sur mon coeur et aurai grand bonheur à t'embrasser,
mais ce ne pourra être avant le 18.
_P. S._--Je me hâte d'ouvrir ma lettre pour t'annoncer une dépêche
de l'empereur, _très satisfaisante_. S. M. paraît s'être convaincue
que je pouvais faire autrement, m'engage à retourner dans mes États
avec mes gardes du corps, mais _met_ pour _condition que rien ne
transpirera_, et que je dirai, et tu dois le dire toi-même, que ma
santé n'a pu supporter le climat.
Je t'envoie un article pour le _Moniteur_; en conséquence, aie bien
soin de songer que la continuation de l'amitié de l'empereur _est
attachée à ce que l'on croie_ que c'est cette seule raison qui me
_fait quitter_.
Le 4 août, Reinhard manda de Cassel:
La reine a reçu hier un paquet de M. de Marinville, à Varsovie, qui
lui apprend que les Russes ont quitté le camp retranché de Dryssa et
se sont retirés de la Dwina. Elle n'a point voulu montrer la lettre,
disant qu'elle contenait encore autre chose. On ignore si dans le
même paquet il y avait des lettres du roi. Le secrétaire-général des
relations extérieures, M. Hugot, a reçu une lettre de M. le comte de
Furstenstein datée de Novogrodek. Ce fait a transpiré et n'a pas
causé peu de surprise. M. Siméon s'explique à ce sujet avec beaucoup
de réserve. Du reste, j'ai lieu de croire que si quelqu'un est
instruit ici de la véritable situation du roi, concernant son
commandement, c'est tout au plus la reine.
M. Reinhard était dans l'erreur, l'affaire du roi était le secret de
la comédie; tout le monde à Cassel la connaissait, mais évitait d'en
parler. La reine, malgré les lettres rassurantes de son mari, ne
pouvait surmonter le chagrin que lui faisait éprouver son brusque
retour. Elle lui avait même écrit à ce sujet une lettre des plus
fortes, le 30 juillet, en apprenant ce qui s'était passé.
On aurait tort de croire, malgré les prétendues lettres de Napoléon
à Jérôme, malgré celles que ce dernier écrivait à sa femme, que
l'empereur pardonna facilement à son frère son coup de tête. Il lui
tint bien longtemps rancune, il ne se remit entièrement bien avec
lui qu'en 1815, à Waterloo; il refusa constamment de lui donner des
commandements de quelque importance. Il cessa presque entièrement sa
correspondance avec lui et, le 31 juillet 1813, il écrivit au major
général la lettre ci-dessous qui nous paraît caractéristique[140]:
[Note 140: Jérôme avait prié Berthier de solliciter pour lui
de l'empereur un commandement.]