Cassel, 30 janvier 1812.
Si tout ce que je viens d'alléguer tend à prouver que la Westphalie
en ce moment possède encore des moyens pour faire ce que lui
prescrit une politique sage et dévouée en ne désorganisant point le
service accoutumé et régulier des fournitures à faire aux troupes
françaises, Votre Excellence d'un autre côté est assez informée par
mes rapports journaliers que la détresse des finances westphaliennes
est réelle, qu'elle va en croissant, et qu'un surcroît d'avances à
faire les épuiserait totalement dans un avenir très prochain. Pour
faire juger Votre Excellence à quel point on se procure ici des
ressources, je n'ai qu'à citer ce que je tiens de Sa Majesté
elle-même, que les domaines de l'État se vendent à neuf et à huit
fois le revenu. Une dépréciation pareille aurait probablement lieu
si l'on se pressait de vendre à la fois une trop grande quantité des
produits des mines qui peuvent être encore disponibles. Le banquier
Jacobson avec lequel on a conclu les derniers marchés parait avoir
fait une spéculation dans l'hypothèse d'une guerre prochaine. C'est
la même hypothèse qui a fait monter assez considérablement le prix
des grains.
Un observateur placé hors de la Westphalie, mais dans le voisinage,
que j'avais interrogé sur la disposition des esprits et que je crois
digne de confiance, m'écrit: «Je suis sûr, comme vous, qu'il n'y a
pas encore de danger pressant. Il n'y a ni foyer de mécontents, ni
point de ralliement, ni chef de parti; au contraire, il n'y aurait
ni plainte, ni élan si on montrait de la confiance aux nouvelles
grandes familles et si on allégeait les impôts; aussi longtemps que
régnera une parfaite cordialité, une tranquille aisance, il n'y a
rien à craindre dans ce qui est soumis au grand empereur. On admire,
on craint, on respecte dans les petites souverainetés autrichiennes
(j'excepte Coethen). On aime et on se tranquillise; mais c'est la
Westphalie où le mécontentement est bien grand. L'idée qu'on a du
luxe, de la pompe asiatique de la cour, au lieu d'en imposer, aliène
les esprits. On ne croit pas à la pureté des moeurs. On exagère sans
doute dans les contes qu'on en fait; mais tout cela attire une
grande mésestime, et puis les impositions toujours nouvelles
occasionnent des plaintes aussi toujours nouvelles et mènent au
désespoir. Les pays de Hesse, Paderborn ne sont pas riches du tout.
Ils n'ont pas de ressources, ils n'ont que des pleurs. Si le coeur
compatissant du roi savait la pure vérité, tout changerait bientôt
de face. De plus, on s'imagine que le maître actuel pourra recevoir
une autre destination. Le manque d'héritier augmente les
inquiétudes. Si on fait des contes dangereux en parlant
d'insurrections qui éclateront, on ne peut nier qu'il y en a des
germes. Peut-être si on avait à faire à d'autres pays qu'à
l'Allemagne, ce serait bien pire; mais vous savez que le Germain est
tranquille, patient, ami de l'ordre, peu fait pour les révolutions;
seulement il ne faut pas le pousser à bout.
Si le roi, au lieu de se dédire des fournitures, avait dit: «Tous
les fonds de l'État sont insuffisants aux dépenses courantes; mais
le moment presse; voilà ma liste civile de six millions. J'en
consacre un pour l'entretien des troupes de mon frère. Plus de bals
masqués, plus de cadeaux pour les costumes jusqu'à ce que j'aie
pourvu à l'essentiel. L'emploi des capitaux qui m'ont été cédés par
l'empereur sera pour l'armée.» Mais au lieu de cela on montre une
avidité scandaleuse pour faire payer d'avance le cadeau de 400,000
francs qu'on a fait offrir par la ville à la reine; et on laisse là
des casernes à moitié achevées. On se fait remplacer par des
domaines de l'État les cinq domaines qu'il a fallu restituer aux
donataires impériaux; et dans la crise la plus importante on vit
dans une dissipation de dépenses et d'amusements qui fait dire dans
la ville de Cassel et dans tout le royaume que le roi n'agit ainsi
que parce qu'il se voit au dernier jour de son règne.
Il est douloureux, Monseigneur, d'avoir à dire ces vérités, mais je
serais coupable en les dissimulant.
Continuant ses investigations sur la conduite et les libéralités du
jeune roi, M. Reinhard adresse encore au duc de Bassano les lettres
suivantes:
Cassel, le 20 février 1812.
J'ai reçu en même temps une lettre pour M. le ministre de la guerre
de Westphalie où Monseigneur le major général de la grande armée
demande l'état de situation du contingent westphalien qu'il évalue
environ à 21,000 hommes, 3,400 se trouvant à Dantzig et 600 en
Espagne. M. le comte de Hoene m'a dit que les troupes mises sur le
pied de guerre atteignaient de bien près ce nombre. Il a observé, au
reste, qu'il fallait porter à 1,200 celui des troupes qui se
trouvaient en Espagne, savoir: un bataillon de 600 hommes en
Catalogne et un régiment de cavalerie légère de 600 hommes à l'armée
du Midi. Je lui ai demandé si le roi regardait son contingent comme
devant être composé en entier de Westphaliens?--«Sans doute, a-t-il
répondu, puisque nous n'avons aucune autorité sur les 12,500 hommes
de troupes françaises.»--«Je ne fais, ai-je dit, cette question que
pour mon instruction particulière, elle n'a point d'autre objet.» Du
reste, M. le comte de Hoene ne m'a point dissimulé que le mot
_contingent_ dont la France avait soin de se servir en parlant de
l'armée westphalienne ne lui paraissait pas d'un heureux augure pour
le désir du roi d'obtenir un commandement particulier.
On se flatte de faire réussir à Francfort la négociation d'un
emprunt de deux millions contre un dépôt de la valeur de trois
millions en produit des mines. Il est aussi question d'une vente de
sels à l'extérieur pour la valeur d'un million. M. Pichon prévoit un
déficit de vingt millions, seulement pour les six premiers mois de
cette année.
Le roi a envoyé, le jour des noces du prince de Hesse-Philippsthal,
à la mariée une corbeille magnifique et au prince, dit-on, un
portefeuille contenant deux cent mille francs en obligations. Je ne
saurais encore garantir ce dernier fait qui s'est accrédité dans le
public, sans doute pour rester en proportion des autres libéralités.
Cassel, 27 février 1812.
L'emprunt de deux millions négocié à Francfort pour le gouvernement
westphalien par le banquier Jordis au moyen d'un dépôt en produits
des mines paraît avoir réussi, on dit même qu'il pourra être porté à
trois millions. Je n'en connais encore les conditions que très
imparfaitement. On ne croit point qu'elles soient fort avantageuses,
mais les besoins étaient urgents. On me fait espérer positivement
qu'une partie de cet argent sera employée à remplir les obligations
contractées envers la France, et particulièrement à payer les
400,000 francs sur la contribution de guerre échus au 31 janvier.
Le roi continue à faire des donations entre vifs, en obligations qui
lui appartiennent sur l'État. M. le comte de Furstenstein a encore
reçu deux cent mille francs le jour de la fête de la reine. M.
Malchus a fait pour M. Siméon l'acquisition d'une terre dont il
paraît que le roi avancera les fonds et qui a été adjugée à 168,000
francs. Ces obligations sont au porteur. Elles ne sont qu'au cours
de 44; mais il paraît que le roi autorise quelquefois à les faire
valoir davantage en acquisitions de domaines. M. Pichon a remis au
roi, il y a peu de temps, pour 500,000 francs de ces obligations; il
vient d'en signer d'autres pour 600,000 qui seront mises à la
disposition de Sa Majesté. Voilà la raison pourquoi le système d'un
grand livre à inscriptions et transferts n'a pas été adopté. Le roi
se croyait dévoilé par cette formalité; cependant le secret n'en est
pas mieux gardé et les libéralités qui se font n'en peuvent pas
moins être constatées. Le roi se regarde en ce moment (ce sont les
expressions de plusieurs de ses serviteurs) comme un gouverneur qui
va quitter sa province et qui se débarrasse des effets qu'il ne peut
ou ne veut pas emporter.
Dans une lettre du 12 mars 1812, Reinhard donne encore un exemple de
la prodigalité du roi:
Le roi a donné à la fille du conseiller d'État Coninx, ancien
intendant des domaines royaux, une dot de deux cent mille francs en
obligations. Abstraction faite de tout ce qu'on peut dire pour ou
contre les motifs qu'il a pour faire de tels dons, provenant d'une
telle source, il est au moins certain qu'ils ont une influence
funeste sur le crédit des papiers de l'État, puisque ceux qui
reçoivent des obligations n'ont rien de plus pressé que de s'en
défaire. Le domaine acquis par M. Malchus s'appelle Marienrode et
non Marienborn. Son acquisition n'a rien de commun avec les intérêts
de Mme Morio. Il paraît aussi que les cinq domaines enlevés aux
donataires impériaux et cédés par le roi à l'État ne seront pas
restitués en nature, mais en argent.
Peu de temps après, Jérôme fut appelé _incognito_ à Paris par
Napoléon. Il rentra bientôt à Cassel, et eut la satisfaction
d'annoncer que son frère lui avait confié le commandement en chef de
toute la droite de la grande armée (60,000 hommes); les
Westphaliens, sous les ordres de Vandamme, composaient le 8e corps.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter la part honorable que prit
Jérôme aux opérations qui signalèrent le début de la mémorable
campagne de 1812; on en trouvera tous les éléments dans les
_Mémoires du roi Jérôme_, et dans un volume intitulé _Mémoire pour
servir à la campagne de 1812_[139]. Il suffit de dire qu'à la suite
de dissentiments avec l'empereur, Jérôme fut relevé de son
commandement. Citons cependant la lettre qu'avant cet événement il
écrivait de Grodno le 5 juillet à sa femme, la reine Catherine,
qu'il avait laissée à Cassel, régente du royaume:
[Note 139: P. 356.]
Ta dernière lettre est du 22, je ne l'ai reçue qu'hier. Tu vois que
je suis arrivé à Grodno avec ma cavalerie légère. J'ai aussi été
obligé d'y rester quelques jours qui n'ont fait de mal à personne.
L'empereur est entré à Vilna le même jour que je suis entré à
Grodno. Ainsi, il ne pourra qu'être, j'espère, satisfait de son aile
droite. Ma cavalerie est à vingt ou trente lieues en avant, mais les
Russes ayant quelques jours de marche, nous ne pouvons les attaquer,
et, à l'exception de quelques convois et quelques Cosaques, nous ne
faisons qu'user nos souliers.
L'armée russe, par les savantes manoeuvres de l'empereur, est
entièrement coupée en trois; aussi, je ne sais pas trop où elle se
réunira, à moins que ce ne soit derrière leurs marais ou la Dwina,
encore je doute que celle de Bagration, qui m'est opposée, puisse y
parvenir; du moins, je ferai tout pour tâcher de l'empêcher.
Tu sais sans doute que la diète de Varsovie s'est déclarée diète
générale du royaume de Pologne et a proclamé son existence, etc.
Je jouis de la meilleure santé; l'empereur ne s'est jamais si bien
porté; il est dans son centre; il n'a même pas besoin de jouer
serré; il pelotte en attendant partie, et je crois qu'il finira
quand cela lui conviendra, car c'est bien le cas de dire que même
sur l'opinion il peut ce qu'il veut.
J'ai été obligé d'ôter à Vandamme le commandement du 8e corps; il en
faisait de toutes les couleurs, pillant, volant, donnant des
soufflets, des coups de pied à tout le monde, etc. C'est incroyable
la haine que son nom inspire dans ce pays, les habitants en ont une
frayeur inconcevable. Je présume que l'empereur le renverra chez lui
ou lui donnera un commandement sur les derrières.
Je compte partir aujourd'hui et j'espère dans quelques jours
rejoindre l'empereur, cela me rendra bien heureux.
La veille du jour où il allait être relevé de son commandement, il
écrivait encore à sa femme de Mir, 13 juillet 1812, midi:
Je répondrai cette fois, ma chère Toinette, à ta lettre du 27, sur
tous les points, c'est ce que je fais toujours; mais tu prétends
que je déchire tes lettres avant ou sitôt après les avoir lues.
1º Il n'est pas douteux que les ministres ne doivent te communiquer
les rapports qu'ils m'adressent; il me semble même que c'est ce
qu'ils font, puisque je les reçois presque toujours et par toi et
par eux.
2º M. Siméon a pu tenir dans sa maison le conseil des bâtiments,
puisque ce n'est qu'une affaire de maison, qui n'a rien de commun
avec l'État; mais pour tenir ce conseil, il fallait le convoquer; et
pour le convoquer, il a fallu que Boucheporne, qui fait les
fonctions de secrétaire du cabinet, prît tes ordres; car il n'y a
que le secrétaire du cabinet qui puisse convoquer un conseil
d'administration de la maison. Il ne faut pas te gêner et le dire
clairement à M. Siméon.
3º M. Siméon _ne peut_ tenir un conseil des ministres chez lui: 1º
parce qu'il faut prendre tes ordres pour le rassembler; 2º parce que
c'est directement défendu par une instruction, tous les conseils
_doivent être tenus dans mon palais_.
4º Il doit te rendre compte de tout ce qu'il fait et reçoit, comme
il le ferait pour moi, et je ne conçois pas comment il a pu se
permettre de donner une permission, soit aux conseillers d'État,
soit aux ministres de France et d'Autriche, sans prendre tes ordres;
tes rapports avec moi ne l'empêchent nullement de te rendre compte
_de tout, il faut l'exiger_. À l'âge de M. Siméon, on n'est plus
dirigé que par deux passions: l'avarice et l'ambition; il faut
réprimer la dernière, et pour cela, il suffit d'un peu de fermeté.
Je ne veux pas des plans que l'on m'a envoyés. Je veux, puisqu'il
faut dépenser huit à dix millions en six ans, que l'on construise
sur l'emplacement de la rue Royale, où demeure la comtesse d'Oberg,
un peu plus en arrière. Donnes-en l'ordre à Moulard pour qu'il se
fasse faire le plan. J'espère que pour cette fois j'ai répondu à
toutes les affaires.
Maintenant parlons de nous:
Tu ne dois pas t'étonner si tu reçois de mes nouvelles beaucoup plus
rarement, car je suis aux frontières de l'ancienne Pologne,
poursuivant le prince Bagration qui se retire avec 80,000 hommes. Il
y a deux jours que 3,000 hommes de cavalerie de mon avant-garde ont
eu un engagement sérieux avec l'arrière-garde ennemie ici-même; les
Polonais se sont battus comme des diables, et s'ils avaient eu la
patience d'attendre l'arrivée des cuirassiers et des hussards,
l'ennemi n'aurait pas emporté ses oreilles; mais ils ont voulu aller
toujours en avant, et comme l'ennemi était beaucoup plus fort, ils
n'ont pu que lui faire beaucoup de mal, mais sans aucun résultat.
Dans peu de jours, les Russes auront évacué toute l'ancienne
Pologne, ce qui est inconcevable; le pays est assez beau, mais il
faut y être obligé pour y rester, car c'est au bout du monde.
Tu as sans doute reçu mes lettres de Grodno, etc.; les postes vont
très doucement, et je crois même être à peu près le seul qui reçoive
aussi souvent des nouvelles de chez moi.
Je vais partir pour Nesvig, assez jolie petite ville de Pologne; car
celle-ci est assez misérable.
À quelques jours de là, la situation avait bien changé, et c'était
sur un autre ton que Jérôme écrivait à Napoléon, de Tourets, 17
juillet, à 8 h. du matin:
Sire, je reçois à Touretz la lettre que V. M. m'a fait l'honneur de
m'écrire en date d'hier. J'ai quitté Nesvig, ayant été prévenu que
les Autrichiens allaient y arriver.
La manière dont j'ai reçu l'ordre d'être sous le commandement du
prince d'Eckmühl sans en avoir été prévenu ni par V. M., ni par le
prince de Neufchâtel; la lettre dure que V. M. m'a écrite en date du
10, dans laquelle elle me disait que je n'avais qu'à m'en aller,
qu'elle ne mettait point d'obstacle à mon départ; l'extrême inimitié
que le prince d'Eckmühl m'a toujours portée; le mésentendu qui avait
existé entre ce prince et moi avant l'arrivée de V. M. à l'armée, et
enfin le malheur que j'avais de ne m'attirer que des reproches et de
ne jamais réussir à contenter V. M. malgré ma bonne volonté; tout
m'a fait croire qu'Elle voulait que je quittasse le commandement
comme Elle semblait me le dire dans sa lettre du 10.
Dieu m'est témoin, sire, que jamais une mauvaise idée n'est entrée
dans mon âme et que vous et l'honneur avez toujours été mes seuls
guides.
Actuellement, il dépend de V. M. d'achever de me perdre ou de me
sauver, puisqu'ayant remis le commandement depuis trois jours, ayant
fait avec ma garde des marches rétrogrades et annoncé que V. M.
m'appelait sur un autre centre, je ne puis plus retourner. V. M.
pourrait, la retraite du prince Bagration s'effectuant sur Mogouir,
me donner un commandement sur les côtes en cas de descente des
Anglais et de mouvement dans cette partie, ou enfin toute autre
destination qu'il lui plaira. J'espère encore que dans une
circonstance comme celle-ci d'où dépend le sort de toute ma vie,
elle ne m'abandonnera pas.
Le 28 juillet, nouvelle lettre du roi à la reine, écrite de
Bialistok:
J'ai reçu ce matin à Bialistok tes lettres du 17 et du 20 en même
temps. Tu peux bien penser que, si je retourne, c'est que je dois le
faire, c'est que je ne puis faire autrement, sans me déshonorer.
Comment, moi qui commande l'aile droite, composée de quatre corps
d'armée, on m'ordonne, en cas de réunion ou de bataille, d'être sous
les ordres d'un simple maréchal qui ne commande qu'un seul corps?
L'empereur a bien senti que ce ne pouvait être, car c'eût été
m'afficher aux yeux de toute l'Europe, comme un homme incapable, et
n'eût-on pas dit avec raison: Quand il s'agit de parades et de
marches, le roi est assez bon pour commander; mais quand il s'agit
de se battre, il doit et ne peut qu'obéir? Il eût autant valu me
donner un coup de pistolet que de me déshonorer de la sorte. Et de
quelle manière je reçois cet ordre par le prince d'Eckmühl! Cet
ordre est daté du 6. Je reçois des lettres de l'empereur et du
prince de Neufchâtel des 6, 7, 8, 9, 10 et 11, et on ne m'en dit pas
un mot; on ne me le fait pas même soupçonner, et c'est lorsque je me
bats avec l'ennemi, lorsque je fais le reproche au prince d'Eckmühl
de ce qu'il perd du temps, et lui mande que s'il veut faire deux
marches de tel côté, Bagration était à nous; c'est alors, dis-je,
pour toute réponse qu'il m'envoie l'ordre qui me met sous ses
ordres. Tu sens bien que je n'ai pu que le transmettre à mes
généraux et me retirer. L'empereur n'eût pas fait autrement. Je ne
pouvais autrement agir sans me déclarer incapable aux yeux de
l'armée et de l'Europe; je n'ai pas mis la moindre humeur dans ma
conduite et l'empereur ne pourra, lorsqu'il sera de sang-froid, que
me rendre justice, et sentir qu'il a de grands torts vis-à-vis de
moi dans cette circonstance.
Bref, l'essentiel en ce moment, ce que l'_empereur désire le plus_,
c'est qu'il n'y ait pas le moindre éclat, et que cela paraisse une
chose simple; d'ailleurs, rien ne l'est effectivement davantage, on
veut que je serve, moi qui commande la droite, sous les ordres d'un
maréchal; je ne le veux ni ne le peux vouloir, voilà tout; je me
retire, c'est tout simple.
Du reste, c'est mon armée seule qui a eu quelques engagements, qui a
arrêté l'ennemi; il n'y a pas eu un coup de fusil tiré depuis mon
départ, et je crains bien qu'il n'y en ait pas de sitôt, car les
Russes ont déclaré vouloir toujours se retirer.
À mon retour, je t'en dirai davantage; tu dois toujours bien dire
qu'ayant demandé à revenir chez moi, l'empereur l'a trouvé tout
simple, les premières opérations étant terminées.
Je t'écrirai demain plus en détail après le retour du baron de
Sorsum que j'ai envoyé auprès de l'empereur.
Cependant Reinhard, resté à Cassel, continuait de tenir l'empereur
et le duc de Bassano au courant de ce qui se passait en Westphalie:
le 2 mai il expédiait le bulletin suivant:
Cassel, 2 mai 1812.
On parle beaucoup à Cassel de la nomination, à la place du receveur
général du département de la Fulde, d'un sieur Alexandre, économe de
la maison des pages du roi. C'est le père d'une demoiselle fort
jeune et fort jolie qui, après avoir épousé pour la forme, dit-on,
un Escalonne, employé aux postes de l'armée, est partie pour le
quartier général de Kalisch. Son départ ayant coïncidé avec celui du
roi, le public voit en elle la maîtresse de camp de Sa Majesté.
On dit que les gardes-du-corps vont revenir, attendu qu'ils sont
trop peu nombreux pour servir en ligne et qu'ils jouissent de
distinctions que Sa Majesté impériale n'a accordées à aucun corps de
sa propre garde. Leur colonel, M. le chevalier Wolf, vient d'être
nommé général de brigade.