Cassel, 19 décembre 1811.
La haute police du royaume déploie en ce moment une activité assez
grande. La nomination des commissaires de police, même dans les
petites villes, qui jusqu'à présent avait appartenu au ministère de
l'intérieur, sera désormais du ressort de la haute police. Elle fait
tenir par la gendarmerie jusque dans les bourgs et dans les villages
des registres où le nom et la fortune de presque tous les habitants
se trouvent inscrits et où il y a une colonne d'observations.
Plusieurs arrestations, dit-on, ont eu lieu, soit ici, soit
ailleurs. Quelques employés des postes surtout ont été ou arrêtés ou
renvoyés, soit pour avoir favorisé des correspondances suspectes,
soit pour s'en être permis eux-mêmes qui ne convenaient point. Un
jeune étudiant de Goettingue a été conduit à Cassel pour avoir écrit
une lettre où il racontait avec une inexpérience enfantine
l'histoire du transparent. Comme il n'a que dix-huit ans, qu'il
n'est venu à l'Université que depuis six semaines et qu'il a de bons
témoignages concernant la régularité de sa conduite et son assiduité
aux études, il a été relâché avant-hier après une détention de
quinze jours. Ils s'appelle Westphal et est natif de Berlin. Le
ministre de Prusse avait intercédé en sa faveur. On nomme aussi
quelques personnes, du reste insignifiantes, dont on a examiné les
papiers.
Il paraît, cependant que, dans certaines circonstances, le zèle de
la haute police passe un peu la mesure. Un baron d'Elking, natif de
Brème, dont le père avait été syndic de cette ville, arrivé ici avec
ses propres chevaux et deux domestiques, ayant pris des chambres
dans une maison particulière et averti qu'il fallait se munir d'une
carte de sûreté, avait envoyé son chasseur chez M. de Bongars, qui
connaissait sa famille, pour demander cette carte et pour lui
annoncer sa visite pour le lendemain. La commission fut mal faite
et, au milieu de la nuit, M. d'Elking fut obligé de quitter son lit
et fut conduit à la police. Il semble que, dans ce cas, ce sont
d'abord les propriétaires qui sont responsables, qu'ensuite,
lorsqu'il s'agit de simples éclaircissements, la police en prenant
ses précautions pourrait attendre le jour pour se les faire donner.
Quoi qu'il en soit, M. d'Elking s'étant présenté chez moi comme
sujet français et m'ayant raconté ce fait, j'ai cru devoir dire au
commissaire général de police que si pareille chose arrivait encore
à un sujet français, je serais obligé de m'en plaindre à sa cour et
à la mienne.
On croit ici que la haute police, en redoublant en ce moment de
surveillance, suit les directions de M. le maréchal prince d'Eckmuhl
et que ces mesures sont liées à celles de l'arrestation du sieur
Becker à Gotha.
Le 24 décembre, le général Morio, grand écuyer, fut assassiné dans
les écuries du Roi par un maréchal-ferrant: Reinhard rendit compte
de cet événement et de la mort du général par une lettre en date du
25, dont nous extrairons un passage:
Le général Morio est tombé victime d'une vue sage et dictée par
l'esprit de justice qui l'avait porté à employer dans son
administration des ouvriers allemands, concurremment avec les
ouvriers français. Il avait adjoint un maréchal ferrant d'Hanovre à
son assassin qui, blessé encore par un refus d'augmentation de
gages, demanda et obtint son congé. Cet homme était au service du
Roi depuis sept ans: il paraît qu'il se sentit humilié, soit de
rester ici sans emploi, soit de rentrer en France. On avait toujours
remarqué quelque chose de sournois dans son caractère; aussi le
général, tombant du coup, s'écria: «C'est Lesage qui me tue.»
Comme en histoire naturelle on croit utile de faire la description
de certains monstres, on doit attacher quelqu'intérêt à connaître
l'action monstrueuse de cet homme dans ses motifs et dans ses
développements. Il est né à Tarascon, pays, dit-on, fertile en
contrebandiers et où les assassins ne sont nullement inconnus. On
ignore s'il a joué un rôle dans la Révolution; mais au service du
Roi il s'est toujours bien conduit; aussi n'avait-on pas fait la
moindre difficulté de lui accorder le certificat de bonne conduite
qu'il demandait pour rentrer en France. On lui offrit des frais de
voyage qu'il refusa avec hauteur, mais le lendemain il revint dire à
M. de Saint-Sauveur qu'il avait réfléchi sur ce qu'on trouverait son
refus insolent et qu'il accepterait l'indemnité. Il possédait une
paire de pistolets: il en acheta une seconde sous le prétexte qu'on
volait du fer dans son atelier, ou plutôt ce vol était véritable, et
ce fut le général Morio qui donna l'ordre de lui fournir des armes.
Chargé de chaînes, voici ce qu'il a déclaré au général Bongars dans
son interrogatoire:
«Depuis plus d'un mois, j'étais déterminé à tuer ou le général Morio
ou M. de Gilsa et ensuite à me tuer moi-même; mais c'est depuis le
19 que ma résolution était de les tuer l'un et l'autre, Gilsa parce
qu'il a donné le mauvais conseil, Morio le premier parce qu'il l'a
exécuté. Depuis le 19, le général Morio se trouva plusieurs fois à
portée de mon pistolet; mais je voulais attendre qu'ils fussent
réunis. Lorsque j'ai voulu tirer le second coup sur Gilsa, j'ai
trouvé dans mon point de mire M. de Saint-Sauveur qui est honnête
homme, c'est ce qui a sauvé Gilsa.» Son second coup n'a point été
tiré contre M. de Saint-Sauveur, mais contre un palefrenier qui l'a
échappé par un miracle. La balle s'est coupée en deux contre une
petite clef qu'il avait dans sa poche et qui s'est dessinée sur sa
chair.--«Mais comment, dit M. de Bongars, avez-vous pu commettre un
pareil crime pour une bagatelle?»--«Mon honneur a été outragé; vous,
dans ce cas, lui auriez demandé raison; et il aurait été obligé de
vous la faire. Moi, on m'aurait jeté dans un cul de basse-fosse et
chassé du royaume. Ainsi ne pouvant le tuer par devant je l'ai tué
par derrière.»--«Mais il ne mourra pas,» dit M. de Bongars.--«Il
mourra, dit le scélérat, j'ai vu le trou où la balle est entrée.»
On a trouvé chez lui le testament qu'il avait annoncé. Il y est dit
que Morio et Gilsa étant deux coquins qui trompaient le Roi, il a
voulu en faire justice. «Lorsque je ferrais seul les chevaux,
disait-il encore, pas un clou ne portait à faux; depuis que ce
misérable Allemand m'est adjoint, il y a toujours six chevaux au
moins qui couchent sur la litière.»
Depuis qu'il est arrêté, il n'a voulu ni manger ni boire. «Les
formalités de mon procès, dit-il, seront assez longues pour me
donner le temps de mourir de faim et de n'être pas déshonoré par la
mort sur l'échafaud.» Il a mangé depuis.
Tous, Français et Allemands trouvent un adoucissement au chagrin que
cause cette catastrophe en ce que l'assassin n'est pas un Allemand.
Tous frémissent de l'idée des conséquences qu'aurait pu entraîner le
même coup si l'on avait pu l'attribuer à l'esprit de parti.
La dissection du cadavre a montré la balle dans la moelle épinière
même. Aussi le général s'est-il cru mort du premier moment. Toute la
partie inférieure de son corps était sans sentiment. Dans son
testament, qu'il a dicté et signé, il a légué les trois quarts de
son bien à sa femme enceinte et l'autre quart à ses frères qui sont
sans fortune.
La mort tragique du général Morio causa un vif chagrin au jeune roi;
dans un bulletin expédié à Paris par Reinhard, le 9 janvier 1812, il
est question de la somme dépensée au service funèbre.
Depuis la mort du général Morio on regarde comme les hommes les plus
influents les généraux Bongars et Allin. Le roi lui-même a dit à ce
dernier qu'il espérait qu'il remplacerait Morio. C'est un excellent
officier d'artillerie, du reste très sourd au physique et au moral
et ne connaissant que ses mathématiques. Son nom, très probablement,
reparaîtra quelquefois dans ma correspondance.
Le roi est toujours inquiet des conspirations. M. Bongars doit avoir
découvert à Brunswick un embaucheur et fait arrêter un fermier
chargé de fournir les fonds. Il est très vrai que sur les revenus
des dotations hanovriennes il n'y a que 300,000 francs de payés, et
que le reste est assigné sur des marchés conclus dont le produit
n'est pas encore tout à fait disponible. À plus forte raison, je ne
puis croire au paiement du premier terme du capital. On se flatte
ici que l'indemnité pour la nourriture de nos troupes sera imputée
sur les 2,400,000 francs dus en 1812 pour la contribution de guerre,
et c'est ainsi qu'on fait les fonds pour la dette la plus pressée.
J'en ai la preuve sous les yeux.
On se montre une liste des cadeaux faits par le roi depuis
l'incendie du château. La voici: la maison et mobilier au comte de
Bochholtz, 100,000 francs; la maison et mobilier au comte de
Loewenstein, 80,000 francs; gratification aux cinq ministres sur le
produit des bulletins des lois, 50,000 francs; à Mme Morio: en or,
36,000 francs, plus un médaillon en diamants avec les portraits du
roi et de la reine, 10,000 francs, enterrement du général Morio,
20,000 francs; sur le budget du ministre de l'intérieur, loterie de
bijoux à Catharinenthal, 25,000 francs; à la reine, en perles,
36,000 francs; budget du grand écuyer, 850,000 francs.
Quelques jours après l'envoi de ce bulletin, le 23 janvier 1842,
Reinhard terminait une longue lettre au duc de Bassano par les deux
phrases suivantes omises aux _Mémoires de Jérôme_:
Il paraît que depuis les dernières représentations faites lors de
l'enterrement du général Morio, le roi boude le corps diplomatique.
Entre les bals masqués qui se donnent chez les ministres de Sa
Majesté, il y en a de masqués et de parés à la cour même, dont les
ministres étrangers sont exclus. Cela fait beaucoup de peine au
ministre d'Autriche qui a été mon principal instigateur (?), mais
qui n'en aime pas moins à savoir où passer ses soirées.
Le public de Cassel, qui a entendu parler des dernières libéralités
du roi et qui est témoin des plaisirs du Carnaval, prétend que la
cour jette l'argent par les fenêtres parce que le roi sait que
Cassel ne sera pas longtemps sa résidence.
En même temps que ces lettres et ces bulletins de Reinhard étaient
mis sous les yeux de l'empereur, ce dernier recevait de son frère
une dépêche en date du 11 janvier (_Mémoires du roi Jérôme_, vol.
5e, page 179), dans laquelle le roi, exposant la situation précaire
des finances de son royaume, implorait un dégrèvement. On conçoit
que les rapports du ministre de France à Cassel n'étaient pas de
nature à engager Napoléon à satisfaire au désir du roi de
Westphalie.
Vers cette époque la guerre avec la Russie devenait de jour en jour
plus probable. Napoléon manda à tous les princes de la Confédération
qu'ils eussent à préparer leur contingent. Jérôme s'empressa de
seconder de tout son pouvoir, dans ses États, les intentions de son
frère.
Le 17 janvier 1812, Reinhard écrivit à ce sujet au duc de Bassano:
On lit déjà dans le _Moniteur westphalien_ quelques nominations qui
semblent indiquer que l'armée va être mise sur le pied de guerre. Le
roi a nommé deux payeurs-généraux et plusieurs officiers
d'ordonnance parmi lesquels on cite MM. de Lowenstein et de
Badenhausen, chambellans, et un comte de la Lippe. Le prince de
Hesse-Philippsthal dont le mariage avec sa nièce va se célébrer
aujourd'hui sera un des aides-de-camp de Sa Majesté. On dit dans le
public que le quartier général du roi sera à Erfurth. Le général de
Hammerstein se dispose à partir pour prendre le commandement de
l'avant-garde. Tous les officiers, toute la cour, s'il était
possible, voudraient joindre l'armée.
Il y a eu pendant le Carnaval six bals masqués chez les ministres du
roi et les grands officiers, deux bals masqués et deux bals parés à
la cour, dans ce qu'on appelle l'intérieur, et un bal paré aussi
dans l'intérieur chez M. de Furstenstein. Le roi a défendu que le
dernier bal masqué qui devait se donner hier au théâtre eût lieu,
attendu que le carême a commencé.
La remise des cinq dotations, montant à un revenu de 145,000 francs
dont le roi s'était emparé en 1809 et que plusieurs traités avec la
France l'avaient forcé de rendre, a enfin été effectuée. J'avais
annoncé dans mes numéros 263 et 264 que le roi s'en était indemnisé
pour une somme de 3 millions d'obligations provenant de créances du
roi d'Angleterre sur le pays d'Hanovre dont M. Pichon avait fait
cadeau à Sa Majesté; mais il y a eu double indemnité. La direction
des domaines de l'État a cédé au roi pour 2 millions de biens du
clergé de Hildesheim; elle a reçu en échange une dotation qui devait
être restituée, et c'est elle qui ensuite l'a rendue au donataire.
Un contrat formel a été passé à ce sujet entre le roi et M. Malchus.
En récompense ce ministre a reçu du roi, le 9 de ce mois, 20,000
francs de sa cassette et 100,000 francs en obligations de l'emprunt
forcé, bonnes à employer comme argent comptant dans l'acquisition de
la terre de Marienborn dont M. Morio n'avait pas consommé l'achat.
La manière dont les intérêts de Mme Morio ont été stipulés dans
cette occasion m'est encore inconnue. À ces faits qui, ainsi que
plusieurs dont j'ai déjà fait mention, sont tous connus du public,
il faut en ajouter d'autres qu'on ne croit ici pouvoir expliquer que
par la supposition que le roi a cessé entièrement de prendre intérêt
à la situation de son royaume. Il a donné au sieur Roulland, son
deuxième chirurgien, 100,000 francs en obligations, pour lui faire,
dit-il, 4,000 francs de revenu. Cet homme, à qui le roi n'avait
presque jamais adressé la parole, est tombé des nues. Un comte de
Blumenthal, ancien maire de Magdebourg, ensuite chambellan, retiré
dans ses terres, enfin revenu à Cassel pour s'y établir, a reçu
12,000 francs.
Je regarde, Monseigneur, ces dernières prodigalités comme l'effet de
l'impression qu'ont fait sur l'esprit du roi les communications
récentes que j'ai été chargé de faire. Il se raidit en se punissant
lui-même contre les reproches trop fondés qui lui ont été adressés.
Il regarde la Westphalie comme perdue pour lui. Il met toutes les
chances dans son armée et dans le commandement qu'il espère obtenir.
Tous ses regards se tournent sur la Prusse et sur la Pologne; mais
l'impression que tout cela fait sur le public et sur tous ses
serviteurs honnêtes est inexprimable. Le public date cet abandon ou
le laisse aller de l'incendie du château. D'un autre côté, il n'est
que trop vrai que depuis l'entrée au ministère de M. de Malchus,
depuis le travail du budget qui a mis à nu son impuissance et la
disproportion entre les recettes et les dépenses, le désordre et la
corruption se répandent d'une manière effrayante dans toutes les
branches de l'administration.
Les administrations militaires subalternes en sont surtout
infectées. M. Pichon garde le silence depuis qu'il habite le palais
le mieux meublé de Cassel; mais au moins il travaille. Les
conseillers d'État allemands sont tous sans la moindre influence.
L'abattement est dans toutes les âmes.