CHAMPAGNY À REINHARD.

Paris, le 19 mars 1811.

Sa Majesté m'ordonne de vous communiquer quelques réflexions qu'elle

a faites sur plusieurs actes du gouvernement westphalien. Elle a

relevé certaines expressions de la proclamation du roi aux habitants

de la partie de la Westphalie cédée à l'empire. Ces mots: _je vous

cède_ lui ont paru inconvenants. On ne cède pas des hommes comme on

cède un troupeau de moutons, ou du moins on ne le leur dit pas.

Cette autre phrase: _ayez pour l'empereur l'amour que vous avez pour

moi_, semble présomptueuse. Ces pays ont-ils été assez longtemps

sous la domination westphalienne pour lui être bien profondément

attachés? Je ne parle pas du rapprochement entre l'empereur et le

roi dont Sa Majesté a lieu de se formaliser.

Mais ce qui a paru plus étrange à l'empereur, c'est un ordre du roi

de Westphalie que Sa Majesté a vu dans une gazette et par lequel ce

prince exprime sa volonté que ses aides de camp auxquels il donne

des missions commandent partout où il n'est pas, et de préférence à

toute autorité existante. Sa Majesté voit dans cette disposition le

bouleversement de tout ordre public. Des aides de camp qui sont plus

que des ministres et qui exercent, partout où le Roi n'est pas, une

autorité sans limites! Jamais l'empereur n'a remis entre les mains

de personne un pouvoir aussi discrétionnaire. Sa Majesté a beaucoup

employé ses aides de camp qui, formés par elle, étaient dignes de

toute confiance; mais elle ne leur donnait que des missions

d'informations dans lesquelles ils n'avaient aucune autorité à

exercer.

Faites ces réflexions, Monsieur, aux ministres du Roi, mais avec

réserve et ménagement. L'empereur les accuse de ces erreurs que

l'inexpérience du Roi peut, quels que soient son esprit, son tact et

ses lumières, lui faire quelquefois commettre et qui devraient être

évitées par des ministres qui joignent à l'habitude des affaires la

connaissance de la manière dont on doit les traiter. L'empereur est

persuadé qu'une représentation juste sera toujours écoutée par son

auguste frère dont il connaît et le bon esprit et le désir de faire

tout bien.

Reinhard répondit à Champagny, le 24 mars 1811:

Votre Excellence m'a communiqué quelques réflexions que Sa Majesté

impériale a faites sur plusieurs actes du gouvernement westphalien.

Sa Majesté a trouvé inconvenantes certaines expressions de la

proclamation du Roi aux habitants de la partie de la Westphalie

cédée à l'empire. Cette proclamation, Monseigneur, m'a toujours pesé

sur le coeur; elle a été rédigée dans le cabinet de Sa Majesté. Les

ministres n'ont pu obtenir que le changement de quelques phrases; et

encore n'ont-elles pas été changées au gré de leurs désirs.

L'intention du Roi était bonne; il voulait montrer en même temps et

sa déférence pour son auguste frère, et l'accord parfait avec lequel

tout s'était passé. Mais l'amour-propre s'en est mêlé et dès lors on

n'a pas voulu toucher à la part qu'il s'était faite. Quant à moi, ne

voulant pas analyser les expressions qui m'avaient frappé, j'avais

prié M. le comte de Furstenstein d'engager le Roi à ne point faire

de proclamation. Quelques jours après, Sa Majesté me demanda si je

l'avais lue; je répondis que oui et que même M. le comte de

Furstenstein me l'avait montrée avant l'impression. Sur le reste, je

gardai le silence, et il me parut que le Roi comprenait ce que ce

silence voulait dire.

Quant aux pouvoirs extraordinaires donnés aux aides de camp de Sa

Majesté, on m'avait assuré que cette mesure avait été discutée et

arrêtée au conseil d'État, et que plusieurs personnes s'en étaient

affligées. Mais, je ne crois point qu'elle ait été publiée dans

aucun papier westphalien; et la gazette dans laquelle Sa Majesté

impériale l'a lue m'est restée inconnue. Je viens d'en parler à M.

le comte de Furstenstein qui m'a dit que c'était un ordre du jour

qu'il me communiquerait.

Je me suis, en effet, déjà acquitté auprès de ce ministre de la

commission dont Votre Excellence m'a chargé pour les ministres du

Roi, et je crois l'avoir fait entièrement dans l'esprit de vos

instructions. Déjà hier, j'avais dit au Roi que dans les dépêches

que le courrier m'avait portées, j'avais trouvé des expressions

pleines d'amitié et d'estime pour Sa Majesté. Le Roi me répondit que

j'étais moi-même témoin de tout ce qu'il faisait, et qu'il me

rendrait juge de ses intentions et de ses sentiments. C'est par la

même route que je suis entré en matière avec M. le comte de

Furstenstein. «Mais, ai-je ajouté, plus Sa Majesté impériale rend

justice au caractère et au bon esprit de son auguste frère, et plus

elle est naturellement disposée à imputer à ses ministres ce que

peut-être elle ne trouve pas digne de son approbation dans les actes

de ce gouvernement, et je suis convaincu, Monsieur le Comte, qu'elle

a entièrement raison.» M. de Furstenstein m'a répondu par son

refrain ordinaire que je ne connaissais pas assez le caractère du

Roi, qui ne se laissait pas conseiller.--«Je juge, lui ai-je dit, du

caractère du Roi, par la manière dont il s'est constamment montré à

mes yeux. Toutes les fois que j'ai eu l'honneur de m'entretenir avec

lui, je lui ai trouvé de la mesure, de la justesse, de la prudence,

enfin beaucoup de pouvoir sur lui-même. Il se peut, à la vérité, que

le maintien qu'il prend vis-à-vis du ministre de France ne soit pas

exactement le même que celui qu'il a vis-à-vis de ses serviteurs qui

lui sont directement subordonnés; mais avec un coeur et un esprit

comme le sien, il y a constamment de la ressource. On peut laisser

passer un premier mouvement, et je suis persuadé qu'avec un peu

d'insistance et de courage, la vérité et la raison finiront toujours

par être écoutées.» Après avoir parlé ainsi en thèse générale, M. de

Furstenstein m'a demandé si quelque acte particulier du gouvernement

avait donné lieu à ces réflexions. Je lui ai cité ceux dont il

s'agit. M. de Furstenstein m'a beaucoup remercié. Il m'a dit sous

combien de rapports il était intéressé à ce que le Roi méritât

l'approbation constante de Sa Majesté impériale, et avec un certain

élan il a ajouté qu'il se promettait bien de ne point laisser

échapper cette occasion pour faire sentir à Sa Majesté que les

ministres n'avaient pas si grand tort d'oser quelquefois lui faire

des représentations. Au sujet de la proclamation, il m'a assuré que

le Roi s'y était déterminé d'après une lettre de M. de Malchus qui

lui avait écrit: _que M. le général Compans le désirait_, et qu'en

s'y refusant, le Roi aurait craint d'être accusé de susceptibilité.

Il m'a demandé si Sa Majesté impériale en témoignait un fort

mécontentement; je lui ai répondu qu'au contraire elle avait à coeur

sur cet objet de ne point blesser la sensibilité du Roi, et qu'en

m'autorisant à en dire quelques mots à ses ministres, elle me

recommandait de le faire avec beaucoup de réserve et de ménagement.

Votre Excellence se rappellera peut-être qu'en lui rendant compte,

au mois d'août 1809, de la situation des choses d'alors, je terminai

ainsi une de mes dépêches: «Tout ce que je me permettrai d'ajouter,

c'est que je suis convaincu de la nécessité de venir au secours des

intentions et des mesures du Roi, et qu'aucun des sujets de Sa

Majesté impériale qui sont ici (j'y comprenais alors M. Siméon et M.

le général Eblé) ne pourrait remplir dans toute son étendue et sous

tous les rapports de convenance une aussi haute mission.»

La sagesse de Sa Majesté impériale a certainement mieux senti que

moi tous les inconvénients que devait avoir une mesure pareille à

celle que je voulais indiquer. Aujourd'hui, elle aurait encore celui

d'être tardive dans un sens et prématurée dans un autre. Mais j'ai

la persuasion qu'elle est devenue moins nécessaire. En comparant le

Roi tel qu'il était il y a deux ans, avec ce qu'il est aujourd'hui,

je suis convaincu qu'il a gagné, si j'ose m'exprimer ainsi, surtout

en docilité. Mais ses ministres craignent tous un premier mouvement

et quelque résolution subite, difficile à rétracter, d'un souverain

dont ils dépendent. Il a trop su les habituer à céder à sa volonté

fortement prononcée. Il leur manque d'oser revenir à la charge. Pour

leur donner un courage qu'ils n'ont point, je ne connais qu'un seul

moyen: c'est d'être assurés à tout événement de la protection de Sa

Majesté impériale. Cette assurance de protection resterait un

secret entre le ministre de France et celui des ministres du Roi

auquel elle daignerait accorder une aussi haute preuve de confiance;

un seul suffirait.

Mais lequel? M. le comte de Hoene, très honnête homme, n'est qu'un

troisième commis. Il prend à la lettre toutes les paroles du Roi. Il

n'entend pas ce qu'on voudrait lui faire comprendre. De tous les

ministres, il est celui qui se tient le plus en garde contre la

légation française. M. le comte de Wolfradt, très honnête homme

aussi, est trop timide et trop peu adroit; il ne sait pas assez la

langue française. M. le comte de Furstenstein est l'homme du Roi;

pour lui, il suffit du ressort de la responsabilité. M. le comte de

Bulow a trop une marche et une manière à lui; mais on peut compter

sur lui dans des circonstances déterminées. M. Siméon est un peu sec

quelquefois, et toutes les affaires ne sauraient être de son

ressort; mais il apportera à toutes de la maturité et de

l'expérience, et c'est précisément ce dont il s'agit ici. Sa qualité

de Français, son âge, son bon sens et la modération de son esprit

peuvent le faire croire capable de prendre de l'ascendant sur le

Roi, sans perdre sa confiance et sans en abuser; et comme le Roi

n'aime point à consulter, il y aurait deux maximes de gouvernement à

établir. L'une, que l'exécution de toute mesure quelconque partît de

celui des ministres qu'elle concerne, et l'autre, que lorsque des

actes quelconques émanent directement du cabinet, les ministres

eussent le temps de faire des représentations lorsqu'ils le

jugeraient nécessaire.

Sans nous arrêter sur une lettre du 24 mars où Reinhard raconte

divers incidents survenus à la cour de Cassel, nous extrayons d'une

lettre adressée par le même à Champagny (23 mars) une conversation

que Reinhard eut avec le roi. Le ministre des finances de

Westphalie, M. de Bulow, avait été envoyé à Paris pour tâcher

d'obtenir des adoucissements à la triste condition faite par

l'empereur au malheureux royaume. Après un préambule que nous

omettons, Reinhard s'exprime ainsi:

Le comte de Furstenstein, ai-je dit, m'a laissé dans le doute si M.

de Bulow doit _terminer_ et revenir, ou signer et revenir. Il n'y a

rien à signer, a dit le Roi. Lorsque toutes les conditions sont

dictées par une seule des parties et qu'elles sont avantageuses à

une seule, ce n'est pas un traité. Que l'empereur ordonne: tout ce

qu'il ordonnera sera fidèlement exécuté; mais qu'il ne demande pas

que je me déshonore.--«Cependant, Sire, l'empereur offre des

avantages à Votre Majesté: d'abord ses domaines en Westphalie non

encore donnés; ensuite l'arriéré des revenus du Hanovre.»--«Oui, dit

le Roi, les domaines non donnés et _non destinés_, ce qui les réduit

à un revenu de 2 ou 300,000 fr. tout au plus, tandis que je perds

12 millions et 600,000 âmes. Les revenus arriérés du Hanovre sont

peu de chose: deux ou trois millions tout au plus, peut-être

rien.»--«Encore, Sire, sont-ce là des avantages que Votre Majesté

n'obtiendra qu'en signant, et qui constituent la réciprocité.» Alors

le Roi s'est récrié sur ce qui s'est passé à la suite du traité

concernant le Hanovre, et je l'ai interrompu en disant que c'était

toujours avec peine que je rappelais à Sa Majesté que sa manière de

voir et celle de Sa Majesté impériale sur la cession du Hanovre

étaient différentes.»--«Mais tout cela n'était qu'un prétexte, m'a

dit le Roi, parlons franchement: rien ne sortira de ce

cabinet.»--«Parlons franchement, Sire, supposons que ce ne soit

qu'un prétexte; mais Votre Majesté connaît le _motif_. L'empereur a

changé d'intention, parce que les circonstances lui en ont fait la

loi; il en a changé quant au Hanovre et quant aux villes

anséatiques. La politique de l'empereur ne reste pas stationnaire;

Votre Majesté marche à côté de lui: voudrait-elle rester en

arrière?»--«Eh bien, que l'empereur me dise son motif et qu'il ne

fasse pas valoir seulement le prétexte.»--«Et quand ce prétexte,

Sire, serait un caprice, pourquoi n'aimeriez-vous pas à y

déférer?»--«Oui, si c'était de frère à frère, alors l'empereur sait

bien que tout est à sa disposition, tout mon royaume, ma vie même;

mais _tout cela se traite diplomatiquement et je ne puis céder_. Je

viens d'écrire à Bulow mon dernier mot: les domaines de l'empereur

non donnés; et quant aux 12,500 hommes de troupes françaises, que la

Westphalie se charge de leur nourriture et _la France de leur solde

et de leur entretien_, afin que je puisse montrer un avantage à mon

peuple.»--«Je suis fâché, Sire, que ce soit votre dernier mot, car

le duc de Cadore m'a écrit que l'empereur a dit aussi le sien. Du

reste, Sire, officiellement je n'ai rien à dire, ce n'est que par

forme de bon office et dans les intérêts même de Votre Majesté; et

comme M. de Furstenstein m'a dit que M. de Bulow serait ici dans

deux ou trois jours, au fond toutes mes réflexions sont tardives et

inutiles.»--«Furstenstein vous a dit que Bulow revenait? Bah,

Furstenstein ne sait rien, c'est moi seul qui conduis toute la

négociation, qui écris toutes les lettres de mon cabinet.» Ainsi,

Monseigneur, je dois croire que M. de Bulow est encore à Paris, et

Votre Excellence jugera si, à lui ou à son maître, on pourra faire

passer le Rubicon. Si c'est à lui, sans le consentement du Roi, il

est perdu.

Je dois vous dire, Monseigneur, le secret de la pensée et de la

conduite du Roi. Il m'a dit à moi-même que Sa Majesté impériale

avait accusé le roi Louis, son frère, de lâcheté pour avoir cédé par

un traité une partie de son royaume. Aussi répondit-il aux instances

de tous ses ministres:--«Vous ne savez ce que vous dites, je ne

signerai pas, l'empereur me mésestimerait.»

La conversation épuisée sur ce point, Reinhard aborda ensuite un

sujet plus délicat. Le roi s'était fait livrer des lettres où le

secrétaire général du département des finances, nommé Provençal,

appelait M. de Bulow «le messie, le sauveur de la Westphalie». Ce

Provençal et un autre commis de M. de Bulow avaient été aussitôt

destitués «comme Prussiens». Reinhard estimait «que ces lettres

étaient bien sottes, mais que le roi venait de trahir le secret de

l'ouverture des lettres». C'est sur ce point qu'il amena

l'entretien:

Après cet objet terminé, il y a eu quelques moments de silence, et

j'attendais le Roi; craignant d'être congédié, j'ai rompu le

silence, d'autant plus qu'avec beaucoup de bonté, le Roi m'avait

invité à lui parler à coeur ouvert.--«Dans une si belle

circonstance, Votre Majesté aura quelque grâce à faire d'_hier

matin_.» Le Roi m'a fait répéter ma phrase:--«Ah! vous parlez de ces

lettres! Ce sont des bêtises, vous sentez bien que ce n'était qu'un

prétexte, et je n'ai fait qu'exécuter un dessein que j'avais depuis

trois mois. J'avais aussi peu envie de me mettre en colère que vous

en avez à présent. Ce Provençal et ce Sigismond sont des Prussiens.

Depuis six mois, j'avais donné une décision qui renvoyait les

Prussiens de mon service: «Je ne veux avoir à mon service que des

Westphaliens et des Français.»--«Des Prussiens, Sire, que M. de

Bulow a pris à Magdebourg.»--«Non, qu'il a fait venir de Berlin.»

Cela est vrai, quant à Sigismond, homme d'un grand talent, mais

d'une mauvaise réputation. M. Provençal, dont M. de Bulow ne se

servait que pour la rédaction, est un ancien ministre protestant. M.

de Bulow l'en raillait quelquefois, et de là ces expressions en

style de bible qui avaient tant déplu au Roi. M. de Furstenstein a

donné cette explication au roi, moi-même je l'ai confirmée; aussi

ces lettres ne sont-elles plus qu'un prétexte.--«Ce Sigismond est un

espion; il a écrit à Berlin des lettres _que Linden m'a renvoyées_

et pour lesquelles je pourrais le faire pendre. Mais cela irait plus

haut, et je ne veux pas en faire une affaire. Imaginez-vous qu'il

rendait compte de chaque conscrit, du mouvement de chaque compagnie,

enfin de tout ce qui se fait chez moi.»--«Ce n'étaient donc pas des

lettres particulières?»--«Oui, particulières; mais vous sentez

qu'elles allaient à une autre adresse. Quant à l'autre, je savais

que Bulow avait une correspondance secrète, qu'il ne se servait ni

de ma poste ni de mes courriers; qu'on lui envoyait son valet de

chambre qui remettait les lettres à la poste de Giessen. J'ai voulu

savoir ce que c'était; il y a eu 39 numéros, je les ai tous lus.

J'envoyais dans le pays du grand-duc de Hesse des gendarmes

déguisés; je faisais prendre et copier les lettres, et puis on leur

donnait cours. On y parlait de tout ce que je faisais, vrai ou faux,

n'importe. Je ne pouvais pas (je vous en demande pardon), pis...

sans que Bulow n'en fût informé.» Ceci, Monseigneur, est la seconde

version: hier le Roi disait que c'était la direction générale des

postes à Paris qui lui avait envoyé ces lettres, parce qu'elle en

avait été indignée. Le fait est que M. de Bercagny tient ses

décacheteurs de lettres à sept lieues d'ici; que d'autres ont été

ouvertes à Giessen, et que la lettre à _Messie_ avait été remise au

secrétaire du cabinet du Roi, il y a deux jours.

«On parle d'intrigues, a dit le Roi, j'en ris. Si je laissais faire,

les Français écraseraient les Allemands, et les Allemands

chasseraient les Français.»--«Cela est vrai, Sire, Votre Majesté

tient assez l'équilibre; mais elle est placée trop haut pour ne pas

voir autrement ce qui se passe au-dessus d'elle que ceux qui sont

placés à distance. Ceux-ci, voyant certains hommes approcher souvent

et journellement de votre personne, leur attribuent une influence

qu'ils n'ont pas.»--«Ah, Bercagny! Il est officier de la maison...

Bercagny! je n'ai aucune confiance en lui. Vous savez ce que j'en

pense, c'est un bavard; il couche toutes les nuits avec des filles.

Il va jouer au reversi avec mes chambellans, pour faire dire qu'il

va au palais, et va chez Brugnière pour faire croire qu'il entre

dans mon cabinet. Il fait comme le duc de Richelieu qui faisait

arrêter sa voiture à la porte des honnêtes femmes, pour qu'on dit

qu'il couchait avec elles.--Sire, c'est au moins celui qui remue le

plus.--Jamais je n'ai rien pu savoir de lui sur la police.--Je suis

enchanté que Votre Majesté confirme mon opinion; il m'a paru que,

dans certaines crises, sa police n'était pas merveilleuse.--_Aussi,

ce n'est pas par lui que j'ai eu ces lettres._»

La conversation est ensuite tombée sur M. de Bulow. Le Roi m'a dit

que les Français ne lui en voulaient pas, puisqu'aucun d'eux ne

désirerait, ni n'était capable d'avoir sa place.--«Il y en a

quelques-uns cependant, et à vous dire vrai, Sire, depuis deux ans

que je suis ici, j'ai vu M. de Bulow l'objet d'un acharnement

perpétuel.»--«Ce sont plutôt les Allemands. Du reste, c'est un homme

à grands moyens.»--«Sire, M. de Bulow a une certaine légèreté dont

j'ai été quelquefois dans le cas de me plaindre moi-même; il sent sa

supériorité dont il abuse peut-être quelquefois. Du reste, il est

homme d'honneur et fidèle serviteur.»--«Le croyez-vous?»--«Oui,

Sire.»--«Croyez que pour changer de serviteurs, il faut que je me

retourne plus d'une fois sur mon oreiller. D'ailleurs, c'est un

homme difficile à remplacer.»--«Oui, Sire, il fait aller sa machine,

et ce n'est pas une chose aisée en Westphalie. (J'aurais voulu,

Monseigneur, rengainer ce mot qui, je m'en apercevais, ne faisait

pas une bonne impression.) Votre Majesté ne peut s'occuper de tous

les détails.»--«Il le faut pourtant, car je veux voir clair.» Le Roi

l'a ensuite accusé de n'avoir pas fait à Paris aussi bien qu'il

aurait pu faire.--«Cependant, Sire, tout son intérêt y

était.»--«D'ailleurs, il y avait un ennemi, si je l'avais su, je ne

l'aurais pas envoyé.»

Dans cette conversation, le Roi a passé en revue tous ses serviteurs

à peu près, Français et Allemands, et sur presque tous, il disait à

peu près ce que j'en pense. «M. Pichon, avocat et écolier, croit

qu'il sera ministre des finances; ce serait une plaisanterie. M.

Pothau, c'est un pauvre homme; il m'a dit lui-même que s'il était

placé au Trésor, il serait un homme perdu et que même il ne voulait

rien pour les postes, que sa véritable place était au tribunal

d'appel. Le général Morio! J'en ai été mécontent comme ministre de

la guerre, peu content comme général en Espagne, pas trop content

comme capitaine de la garde, mais il est excellent grand écuyer; il

a diminué le nombre de mes chevaux, en me donnant deux attelages de

plus, et il a déjà fait une économie de 200,000 francs. La Flèche:

il me fait perdre 150,000 fr. dont il a dépassé son budget, sans

rime ni raison; je l'épargne parce qu'il m'est personnellement

attaché, mais je ne puis payer cette dette qui me ruine, ou du moins

ne puis la payer qu'en deux ou trois ans. Furstenstein ne prend

jamais l'initiative; il m'est personnellement dévoué, l'empereur

lui-même l'a distingué en l'admettant à sa table; c'est un homme

modeste qui ne demande qu'à être auprès de ma personne, qui se

contenterait de tout, et qui est si peu remuant qu'il ne fait même

pas tout ce qu'il devrait faire dans sa place.»

_P. S._--J'adresse à Votre Excellence la décision du Roi concernant

ses aides de camp en mission, telle que M. de Furstenstein me l'a

transmise. Il n'y est pas question d'autorités civiles; il faut

qu'il y ait là-dessous quelque malentendu que je ne puis encore

expliquer.

Le duc de Cadore mit en note au bas de cette lettre de Reinhard, de

sa main:

(_Note du Ministre._) L'empereur veut qu'on fasse connaître à M.

Reinhard que l'ordre du jour du Roi du 19 janvier 1811 est absurde

dans tous les points et contraire à tous les usages, ainsi qu'à

toutes les règles observées dans tous les pays. L'empereur n'est pas

content de cette conversation de M. Reinhard.

Une lettre de Champagny, adressée de Paris le 3 avril, accentua

encore davantage ce sentiment de désapprobation. Après avoir essayé

de se justifier, Reinhard continue de tenir le ministère au courant

de tout ce qui se passait en Westphalie. Il lui écrivit le 11 avril:

J'ai fait hier à M. le comte de Furstenstein la question

confidentielle que j'avais annoncée à Votre Excellence dans mon

numéro 220. Ce ministre m'a répondu que Sa Majesté impériale avait

été prévenue par le Roi de la démission donnée à M. de Bulow

immédiatement après l'événement par un courrier parti le même jour

(par conséquent le 9); que depuis un certain temps déjà, le Roi

n'avait plus en lui la même confiance, et qu'avant tout il voulait

voir clair dans ses finances, ce qu'il n'avait jamais pu obtenir.

J'ai dit que sans doute le Roi était le maître de donner ou de

retirer sa confiance; qu'au reste M. de Bulow, ayant l'honneur

d'être décoré du grand cordon de la Légion, appartenait sous ce

rapport un peu à Sa Majesté l'empereur et méritait quelques égards.

Cela m'a conduit à dire un mot du traitement qu'on fait éprouver à

ses employés. La réponse a été la même que le Roi avait fait donner

à M. de Bulow par M. Siméon. Je ne vous parlerai plus de ces

détails, Monseigneur. Quand une fois on est engagé à marcher à

petits pas dans ce petit labyrinthe, on n'en sort plus, à moins de

faire un pas d'homme pour le franchir.

J'avais cru devoir différer ma visite chez M. de Bulow jusqu'après

ma conversation avec M. de Furstenstein. J'y suis allé. Cet

ex-ministre m'a dit qu'il attachait beaucoup de prix à ma visite,

parce qu'il avait désiré de m'entretenir de sa conduite depuis son

retour, afin de ne point paraître sous un faux jour aux yeux de mon

gouvernement. Il m'a fait un récit abrégé de sa longue conversation

avec le Roi, du langage dont il s'est servi pour lui démontrer la

nécessité de signer la convention, du tableau qu'il a fait à Sa

Majesté des règles de conduite, des moyens de garantie et des

ressources pour l'avenir; enfin de ce que le salut du Roi et du

royaume était dans un plan d'économie sévère et dans une soumission

entière à Sa Majesté l'empereur; des explications, des épanchements

et des assurances qu'il a obtenus de la bouche du Roi, et des

illusions sur le retour entier de sa confiance qu'il se faisait en

sortant de cette conversation au moment où l'on arrêtait ses

employés. «Au Conseil des ministres, a-t-il ajouté, j'ai exposé les

désavantages et les avantages de deux projets de convention que j'ai

rapportés de Paris, les instructions du Roi et les volontés de Sa

Majesté impériale. Le Roi ne semblait écouter que moi. Lorsqu'il a

été question de signer, j'ai prié d'en être dispensé. Je craignais

d'être renvoyé à Paris et de rester une seconde fois en butte à mes

ennemis. J'ai proposé M. de Wintzingerode; il a été arrêté que je

signerais ici et que je ne retournerais pas à Paris.»

Quand nous en étions là, M. Siméon est arrivé. M. de Bulow s'est

plaint alors avec amertume de la nuée d'espions de police qui

entouraient sa maison, qui, montre et tablettes en main, notaient

ouvertement tous ceux qui entraient et qui sortaient, enfin qui

avaient l'air de le garder comme un criminel. Il a dit que M. Siméon

étant ministre de la police, lui, devenu particulier, ne pouvait

regarder ces indignités que comme autorisées par M. Siméon. Nous lui

avons conseillé d'ignorer ces incidents, dont sûrement le Roi

n'était pas instruit. Aussi je les ignore, a-t-il dit, et ce n'est

que mon estime pour vous qui m'a engagé à en parler. M. Siméon lui a

promis de reparler au Roi de ce qui concernait ses employés.

J'ai fait part à M. de Bulow, devant M. Siméon, de la question que

j'avais faite à son sujet à M. de Furstenstein. M. de Bulow m'a

interrompu. «Quoique je me tienne infiniment honoré, m'a-t-il dit,

par la décoration que Sa Majesté l'empereur a daigné m'accorder, je

ne crois cependant appartenir qu'au Roi seul.»--«Par cette

décoration donnée par Sa Majesté l'empereur, ai-je répondu, vous

appartenez un peu à son intérêt, et s'il eût été possible qu'une des

inculpations qu'on vous a faites fût fondée, Sa Majesté impériale

n'aurait pu y rester indifférente. Quant à moi qui ai l'honneur de

porter la même décoration dans un grade inférieur, je vous dois une

considération qui s'accorde parfaitement avec l'estime que m'inspire

votre mérite, et voilà le motif de la visite que j'ai cru devoir

vous faire publiquement, et comme particulier, et comme ministre de

France.»

Quand M. Siméon fut parti, j'ai demandé à M. de Bulow comment le Roi

avait pu être induit à croire à la rétrocession de la ville de

Lunebourg? J'ai en effet, a-t-il dit, à me justifier à cet égard

auprès de vous, et il m'a expliqué la chose comme il m'a assuré

l'avoir expliquée à Votre Excellence. Il m'a parlé ensuite du prix

infini qu'il attachait à pouvoir se dire dans sa retraite que mon

gouvernement lui rendait justice, et que les efforts qu'on ferait

peut-être pour le dénigrer à ses yeux ne produiraient aucun effet.

Enfin il m'a protesté combien il se sentait heureux d'être soulagé

du fardeau qui l'avait accablé et que dans aucune hypothèse il ne

désirerait reprendre.

J'ai trouvé, Monseigneur, M. de Bulow dans un état d'exaltation qui

lui donnait de la fierté et presque de la raideur; mais, au degré

près, je l'ai trouvé le même qu'il s'est toujours montré. Ce qui est

certain à mes yeux, c'est que M. de Bulow est un homme qui a

profondément la conscience de la pureté de ses intentions et de sa

conduite.

M. de Bulow avait été disgracié pour avoir consenti à signer à Paris

les conventions qui démembraient le royaume de Westphalie; le bruit

courut même un moment qu'il avait été arrêté par ordre du roi. Il

n'en était rien. Reinhard s'y opposa d'ailleurs de toute son

autorité. Plusieurs de ses lettres du mois d'avril sont tout

entières consacrées à ces incidents. Celle du 13 se termine ainsi:

Je ne crois pas, Monseigneur, que les événements et mes idées sur

l'avenir aient acquis assez de maturité pour que dès aujourd'hui je

puisse mettre sous vos yeux le tableau de la situation nouvelle des

choses. Je me bornerai en conséquence à compléter mon récit de ce

qui s'est passé et à vous peindre l'attitude actuelle des personnes

influentes.

M. de Bulow a dit au Roi, dans sa conversation, que pour être roi de

ses sujets, il devait se considérer uniquement comme vice-roi de

l'empereur; que quelque désavantageuse que fût la convention à

signer, elle renfermait une garantie précieuse de la convention du

royaume; que le royaume avait en lui-même les moyens financiers

nécessaires pour se maintenir, mais que ces moyens ne pouvaient être

réalisés que _par une économie et un ordre sévères_; que les deux

conventions contenaient la volonté immédiate de Sa Majesté

impériale; que si les conditions en étaient peu avantageuses, elles

l'étaient plus que celles que plusieurs autres États avaient

obtenues; que quand Sa Majesté impériale aurait voulu favoriser le

Roi davantage, elle n'aurait pas pu le faire dans le moment actuel;

que les espérances pour l'avenir restaient entières, etc.

Celui des griefs du Roi que M. de Bulow m'a cité consistait en ce

_qu'il se faisait trop aimer et qu'il se faisait un parti_. Il a été

question de lettres interceptées. M. de Bulow a justifié celles dont

il avait connaissance; son désir jusqu'au dernier moment était de

mettre sous les yeux du Roi la liasse de celles qu'il avait reçues

et surtout toutes les lettres numérotées de M. Provençal.

Dans la courte conversation qu'il a eue avec moi, avant sa

catastrophe, il ne m'a point montré l'espérance décidée de parvenir

à effacer toutes les préventions du Roi; mais aux personnes avec

lesquelles il vivait dans une grande intimité, il a dit qu'il

croyait être sûr d'en venir à bout. Après la conversation même, il

en est sorti rayonnant.

Le Roi, dans cette conversation, avait-il déjà le projet déterminé

de renvoyer le lendemain M. de Bulow? Forcé par l'avis unanime de

son Conseil à signer la convention, a-t-il voulu marquer son

mécontentement en disgraciant le négociateur? Je ne crois ni l'un ni

l'autre. C'est par un retour sur la conversation qui venait d'avoir

lieu, que les vérités fortes qu'il avait entendues lui auront fait

une impression douloureuse, de même que quelquefois on ne sent pas

une blessure au moment où le coup a été porté. Ceux dont l'intérêt

était de forger le fer pendant qu'il était chaud l'auront ensuite

entraîné d'un mouvement accéléré.

Il me paraît certain que les lettres interceptées ont été le levier

le plus puissant dont s'est servi M. de Bercagny pour n'y voir qu'un

moyen d'information. Le Roi a manqué d'impassibilité; il a reproché

publiquement jusqu'à des lettres d'amour à un jeune officier.

Cependant, dans tout ce qui a transpiré, on ne cite absolument rien

qui ait pu réellement blesser la dignité du Roi ou qui prouve que

des secrets de son palais aient été trahis.

Le Roi n'a cru et n'a voulu agir que par lui-même. Il a blâmé

quelques maladresses de M. de Bercagny; mais pour ne point le faire

soupçonner de partialité, il lui avait adjoint MM. de Bongars et de

Gilsa. Il a voulu que l'ensemble des mesures fût regardé comme étant

émané de sa volonté suprême.

M. Siméon s'est conduit avec fermeté et sagesse. Il a fait au roi

des représentations et ne s'est arrêté qu'à la limite où il aurait

cru ou manquer de soumission, ou risquer de se perdre lui-même. Il a

dit hautement sa pensée et ses sentiments à ses collègues et surtout

à M. de Furstenstein. Il n'a point abandonné M. de Bulow. C'est dans

le rapport, à la suite duquel le sieur Hortsmann a été relâché,

qu'il a fait voir au Roi le néant de tous les fantômes dont on

l'avait entouré et dont celui du cocher déguisé n'est qu'un faible

échantillon. Le Roi a chargé M. de Furstenstein de dire à M. Siméon,

s'il croyait devoir lui donner des conseils, qu'il ne lui en

demandait pas.--N'importe, les conseils ont produit leur effet.

M. de Furstenstein était prévenu de tout ce qui devait arriver, mais

il n'a point voulu s'en mêler. Il a dit qu'il se trouvait bien comme

il était, et qu'il n'avait rien contre M. de Bulow; il a détourné le

Roi de faire mettre les scellés sur ses papiers. Vis-à-vis de moi,

il a pris le langage d'un homme qui défend les mesures de son

maître.

Il n'en est pas de même de M. Hugot, son secrétaire général. Les

passions grossières de cet homme qui n'est ni aimé, ni estimé, le

poussent à l'excès de l'absurdité. Il a quelque talent pour la

rédaction et la mémoire des lois françaises et westphaliennes; il

est nécessaire à M. de Furstenstein, mais l'aversion du Roi contre

lui, la tournure de son esprit et de sa personne lui interdisent à

jamais l'espoir de sortir de son rang subalterne. Sa méchanceté est

gratuite; elle est l'effet du caractère haineux et vindicatif d'un

prêtre.

M. de Wolfradt a vu ces événements avec douleur; il est resté

passif. Le public s'obstine à croire que son tour viendra bientôt.

M. le comte de Hoene est nul. M. Morio se cache. M. Pichon, pendant

la crise, a évité toutes les sociétés, et surtout la mienne. M. de

Malmsbourg ayant laissé dans la caisse d'amortissement un fond de

3,500,000 francs pour commencer les paiements au premier juillet, le

public attend son successeur à l'épreuve.

M. de Bercagny est plus aimable et plus spirituel que jamais; il a

donné hier un dîner de vingt couverts. Le nommé Savagner, son

secrétaire général, est un scélérat que lui-même avait été obligé de

chasser et qu'il a repris après le renvoi de Schalch. Soit pudeur,

soit bon esprit, M. de Bercagny pèse au Roi. Il avait eu le projet

de le nommer préfet d'Hanovre. M. de Wolfradt effrayé l'en

détourna, tandis que M. Siméon ne demandait pas mieux; ou bien y

aurait-il de la dissimulation?

M. de Malchus devait son entrée au Conseil d'État à M. de Bulow. Il

est revenu de Paris, accusant le ministre d'avoir voulu le perdre.

Il ne s'est point montré chez moi depuis le retour de la transaction

avec M. le général Compans. Il a vécu depuis quelque temps dans

l'intimité de M. de Bercagny. Il a juré à M. de Bulow de n'avoir

point contribué à sa chute. Il a affecté de s'opposer à sa

nomination définitive, et ce n'est que depuis hier qu'il a accepté

le titre d'Excellence.

M. de Malchus passe pour être un bon travailleur, mais se perdant

dans les détails et incapable de saisir un ensemble. Le Roi ne

l'estime et le public ne l'aime point. On le dit sans âme et

ambitieux à l'excès avec un extérieur calme et simple.

L'emprunt forcé devant être employé aux dépenses courantes, on ne

prévoit pas d'embarras pendant les six mois prochains. Les

obligations westphaliennes sont fortement tombées pendant la semaine

dernière. Celles à 4 0/0 sont au-dessous de 40; mais ce n'est qu'un

signe de l'impression profonde qu'ont faite les circonstances qui

ont accompagné la disgrâce de M. de Bulow.

Cette disgrâce, Monseigneur, fait le triomphe d'un parti: ce

parti-là n'est point le parti français auquel, à peu d'exceptions

près, appartiennent tous les bons serviteurs du Roi. Par une assez

sage distribution des places, le Roi a pourvu à ce que, pour le

moment, les vainqueurs ne pussent pas trop abuser de la victoire.

Les conséquences se développeront plus tard.

Aussi, tout en présageant que, par les derniers événements, la

situation de la Westphalie s'est détériorée, quand ce ne serait que

parce que, dans cette disette de talents, il y aura un homme de

talent de moins, je regarde les derniers arrangements comme les

moins mauvais qu'on ait pu faire dans cette circonstance. _Mais il

est à désirer que le Roi se défasse de M. de Bercagny._

J'ai de forts indices pour soupçonner que ma dépêche, où je traçais

tout le plan qui s'est réalisé depuis, a été livrée par celui de mes

valets que j'avais chargé de la porter à Mayence, et qui depuis est

devenu l'espion de ma maison. Comme je n'ai rien à cacher, et que le

moment actuel ne paraît point propice pour faire un éclat, je le

garderai pendant quelques jours encore. Mais si j'obtenais la

certitude ou plutôt la preuve de la trahison de la dépêche,

suffirait-il de le chasser?

Après les petites intrigues d'intérieur du gouvernement westphalien,

revint la grosse question des finances. L'empereur ordonna, à cette

époque, au prince d'Eckmülh de réclamer de la Westphalie la

réparation des importantes fortifications de Magdebourg et

l'approvisionnement de siège de cette place. Or, c'était une dépense

de trois millions, et Napoléon avait décidé le 29 janvier que cette

dépense serait couverte par le produit des droits imposés aux

denrées coloniales. Reinhard fut chargé de réclamer du gouvernement

de Jérôme l'exécution de la mesure relative à Magdebourg. Il fit des

démarches auprès du comte de Furstenstein et auprès du roi, puis il

répondit le 7 mai au duc de Bassano qui avait remplacé le duc de

Cadore au ministère des relations extérieures:

M. le comte de Furstenstein, en me disant que la demande

d'approvisionnements de siège pour Magdebourg serait le coup de

grâce pour les finances westphaliennes, ajouta que du budget des

finances pour l'année 1811 qui, après plusieurs séances, avait été

arrêté dans le conseil d'administration de dimanche, résultait un

déficit de 14 millions, et que pour l'année prochaine, ce déficit

serait incalculable. M. Pichon vient de me donner le commentaire de

ces paroles.

Voici ce que M. Pichon m'a dit: le déficit de l'année 1811 est de 14

millions au moins; selon lui, il sera de 18, et en toute hypothèse,

il le sera en ajoutant les frais d'approvisionnements de Magdebourg.

L'arriéré de 1810 est de 9 millions, ce qui fait en total 27

millions. Il s'agissait de couvrir ce déficit. Le travail sur cet

objet a été renvoyé samedi, à 7 heures du soir, à l'examen d'une

commission présidée par M. de Malchus, laquelle s'est séparée à

minuit. M. Pichon a passé la nuit à travailler.

Pour couvrir le déficit, on emploiera d'abord le produit de

l'emprunt forcé qui sera de huit millions. M. Pichon dit que cette

somme rentrera en entier, puisqu'elle sera levée sur les rôles de

l'emprunt forcé de 1808, et que les contribuables seront dans

l'alternative de payer ou de s'en aller. Or, ces rôles ont été faits

dans l'assurance que l'emprunt forcé serait payé une seule fois, et

les contribuables ont cru alors payer la totalité. Il se trouve

aujourd'hui que, parce qu'on avait évalué par erreur à 20 millions

l'emprunt forcé qui, dans la réalité, n'en a produit que dix, les

contribuables n'en ont payé que la moitié.

Les intérêts de la dette exigibles à la caisse d'amortissement

jusqu'à la fin de 1811 sont de dix millions. Ces dix millions ne

seront pas payés. M. de Malchus proposait de les capitaliser. L'avis

de M. Pichon était de nantir la caisse d'amortissement, pour le

paiement de ces intérêts, d'une valeur de dix millions en domaines

nationalisés par le décret du 1er décembre 1810, et d'admettre les

coupons d'intérêts à l'achat de ces biens. _S'il y avait une

garantie_, m'a dit M. Pichon, on pourrait calculer que les

possesseurs de coupons perdront vingt pour cent tout au plus.

Les neuf millions restant du déficit seront rejetés sur l'année

prochaine.

On croit obtenir pour l'année prochaine une augmentation de quatre

millions dans les impôts.

On évalue à 40 millions la totalité des domaines nationalisés

disponibles. Avec ce fonds, tant qu'il durera, on pourra encore

marcher. Il y a encore moyen de trouver des acheteurs. Un M.

Godefroi, négociant à Hambourg, a fait sonder les dispositions de M.

Malchus pour un achat de quatre à cinq millions.

Et que deviendront, ai-je demandé à M. Pichon, les

obligations?--Elles n'auront plus de cours, elles tomberont à néant.

Voilà donc table rase pour le grand livre!

Il faut maintenant, a continué M. Pichon, que le Roi, connaissant

parfaitement l'état de ses finances, s'y conforme. Il est impossible

d'entretenir une armée westphalienne de 30,000 hommes, qu'on compte

augmenter encore. Le Roi dit que Sa Majesté l'empereur le veut

ainsi. Vous avez dit le contraire, que faut-il croire?--Le Roi,

ai-je répondu, ne m'a jamais dit que Sa Majesté le voulait ainsi,

mais seulement qu'elle ne désapprouvait pas son état militaire

actuel. Cette approbation me paraît conditionnelle. L'obligation de

remplir ses engagements envers la France est la première; qu'ensuite

le Roi entretienne une armée si ses finances peuvent y suffire, Sa

Majesté impériale, sans doute, n'a aucun motif pour s'y opposer. Je

dois dire cependant que la conduite des troupes westphaliennes en

Espagne n'a pas donné une haute opinion de la confiance qu'on peut y

placer; mais, à dire vrai, je doute que vous déterminiez Sa Majesté

à diminuer son armée. Le Roi, à cet égard, ressemble à un joueur qui

poursuit une grande chance, laquelle doit ou l'enrichir ou le

ruiner. Une fois engagé, il peut se croire obligé à doubler la mise.

Le Roi, a poursuivi M. Pichon, persiste à exiger que sa liste civile

soit de six millions: cela est impossible. D'ailleurs vous n'ignorez

pas que ses revenus ne se bornent point à cette somme, et que par

différents moyens il a su les augmenter encore considérablement.

Tels sont les capitaux ci-devant hessois qui d'après le traité de

Berlin ont une destination particulière. Tels sont les domaines

impériaux dont il s'est emparé et dont le trésor public a fourni ou

doit fournir l'indemnité. Les revenus de ses propres domaines ne

sont pas compris non plus dans les six millions. Enfin la liste

civile doit 600,000 francs à la caisse d'amortissement.

Voici, Monseigneur, ce que j'ai appris de M. Pichon sur cette dette.

À la fin de l'année dernière (probablement à l'époque où il y avait

à mettre au courant l'arriéré de la solde et de la masse des troupes

françaises), le trésor se trouvant sans fonds pour payer la liste

civile se fit avancer 400,000 francs par la caisse d'amortissement.

«Il y a eu depuis, dit M. Pichon, une reculade pour le

remboursement.» Il paraît donc que le trésor s'étant acquitté envers

la liste civile, la dette envers la caisse d'amortissement est

restée à la charge de celle-ci. À quelle époque cela a-t-il eu lieu?

Je l'ignore. J'ignore également comment de 400,000 francs la dette

est montée à 600,000 francs.

J'ai dit, Monseigneur, dans une lettre antérieure, qu'avec 3,200,000

fr. en caisse, M. de Malsbourg se proposait de payer au premier

juillet les coupons d'intérêt à bureau ouvert, et que c'était là que

le public attendait M. Pichon. Je sais qu'avec son air de

nonchalance ordinaire, M. Morio parlant du déficit de M. de Laflèche

a dit que c'eût été un bon moment pour restreindre les dépenses et

pour devenir sage; mais la liste civile ayant réussi à faire un

emprunt de 4,500,000 francs, on ne songeait qu'à bâtir et à faire

des folies; qu'ainsi était le Roi, que dès qu'il avait de l'argent

comptant, cela s'écoulait entre ses mains. Or personne n'a pu me

dire où et comment la liste civile a fait un emprunt de 4 ou 500,000

francs. Je poursuis.

J'ai conseillé au Roi, m'a dit M. Pichon, de mettre son budget sans

réserve sous les yeux de l'Empereur et de lui dire: Sire, voilà où

j'en suis, conseillez-moi, aidez-moi. Le Roi n'a pas voulu.....

Enfin le Roi se perd, si l'Empereur ne vient pas à son secours, s'il

n'interpose pas son autorité.

Ensuite M. Pichon me disant que sa place _actuelle_ était sans

responsabilité, et me rappelant ce que je lui avais dit dans le

temps, que comme garant de la Constitution westphalienne, Sa Majesté

Impériale s'en prendrait à la responsabilité des ministres, m'a

demandé si à ce sujet j'avais fait une notification par écrit. J'ai

répondu que non, mais que dans plusieurs circonstances j'avais

rappelé à tous et un chacun cette responsabilité.--Mais, a dit M.

Pichon, si les ministres n'agissent que par ordre du Roi? Le Roi

doit avoir au moins le même pouvoir dont jouit un maréchal ou un

gouverneur général.--Cela peut, ai-je répondu, n'être que

comminatoire; mais aussi cela peut un jour tomber sur la tête de

quelqu'un comme un coup de foudre.--Cela m'est égal, a dit M.

Pichon, je dirai toujours la vérité au Roi: je viens de la lui dire

fortement sur l'état déplorable des finances de sa maison: je lui

demanderai la permission d'aller à Paris. Là je lui dirai à quelles

conditions je pourrai le servir. Ses bienfaits m'ont mis au niveau

de mes dépenses. D'ailleurs avant tout je reste français: jamais je

ne prêterai un serment qui puisse me perdre cette qualité.

M. Pichon, Monseigneur, jouit en ce moment de la confiance presque

exclusive du Roi. Ce que cette conversation m'a démontré, c'est

qu'il se regarde déjà comme ministre des finances, mais qu'il se

fait encore illusion. M. Pichon est plein de franchise. Il est

infatigable au travail, son caractère honnête, ses connaissances

sont vastes, ses vues étendues; mais son esprit est souvent faux, et

son ambition égale sa présomption. Il m'a accusé d'avoir voulu

l'écarter des affaires: il a méconnu les conseils de l'amitié. Son

impatience et une malheureuse inquiétude, que lui avaient donnée ses

premières dépenses, l'ont jeté dans une fausse route. En le

plaignant, en prévoyant qu'il court à sa perte, mon opinion est et

doit être aujourd'hui qu'il n'y a que M. Pichon qui parmi les

aspirants que peut offrir la Westphalie puisse être ministre des

finances. Il est l'auteur des projets dont l'exécution va commencer;

l'impulsion est donnée, il est français, il fera prévaloir toutes

les idées d'administration française. Il dira au Roi la vérité ou ce

qu'il croira tel, par instinct et sans réfléchir. Il s'opposera

souvent à ses volontés: ses collègues s'accoutumeront à ses vues et

à sa manière d'être. Si le Roi me consultait, ce qu'il ne fera point

assurément, jamais je ne lui dirais qu'il faut nommer M. Pichon, je

ne veux pas avoir M. Pichon sur mon âme; mais quand il l'aura nommé,

je lui dirai que c'est là ce qu'il fallait faire pour être

conséquent.

Du reste, Monseigneur, si Votre Excellence se fait rendre compte de

ma correspondance, elle trouvera que M. Pichon ne m'a appris rien de

nouveau sur le _déficit_, et qu'après l'écart concernant la caisse

d'amortissement, on rentre dans l'ornière de M. de Bulow.

Mais cet écart, Monseigneur, ne peut pas laisser d'entraîner des

conséquences funestes. Dans la stagnation actuelle de toutes les

affaires, avec le bas prix des grains dans un état agricole qui

tirait de leur exportation la plus grande partie de son numéraire,

avec la vigueur qu'il faudra employer pour faire rentrer les impôts,

et ce qui reste à percevoir de l'emprunt forcé, la cessation absolue

du paiement des intérêts de la dette publique, événement inouï en

Allemagne, accroîtra nécessairement à un degré difficile à calculer

les embarras et la misère. On combinera avec cette mesure

l'isolement du Roi et le camp de Catharinenthal (qui au reste n'est

composé que de quelques bataillons de la garde). Mais le Roi en

partant pour Paris[136] laissera-t-il entre les mains de M. de

Bongars un pouvoir sans contrôle? Hélas! faudra-t-il prévoir des

malheurs que peuvent causer dans la nouvelle crise qui menace la

Westphalie des mesures qui ne seraient point guidées par la sagesse?

[Note 136: Il avait été invité à venir avec la Reine assister

au baptême du Roi de Rome.]

Dans une autre lettre du 17 mai, Reinhard rapporte un entretien

qu'il eut avec le roi, au sujet de l'approvisionnement à Magdebourg,

et le refus absolu que Jérôme opposa à toutes ses demandes sur ce

chapitre. Cependant le séjour que le roi fit à Paris lors des fêtes

pour le baptême du roi de Rome fit fléchir ses résolutions qui

semblaient si fermes. Comme le dit Reinhard: «On a toujours remarqué

que le roi rapportait de Paris des maximes saines et des résolutions

parfaites, qui ne durent pas toujours» (lettre à Bassano, du 8

juillet); et il ajoute: «On a dû discuter au conseil des ministres

les moyens d'approvisionnement. On tâchera de trouver des fonds pour

l'acquisition des objets les plus pressants, qu'il faudra payer

comptant. On se procurera les grains par voie de réquisition, et au

moyen de bons payables en deux ans.»

La même lettre jette un jour assez curieux sur la haute police en

Westphalie:

Depuis que la haute police est à peu près détachée de la préfecture,

celle-ci prend son essor contre les contraventions à ses règlements

dans les rues et dans les cabarets. Comme elle tire ses fonds

principaux des amendes et d'autres revenant-bons qu'elle s'est

créés, son industrie s'exerce de mille manières. Elle a pour maxime

de laisser vieillir ses règlements pour faire donner dans le piège

plusieurs contrevenants à la fois. Alors les amendes pleuvent sur de

malheureux paysans ou ouvriers qui expient un délit commis par

ignorance par la perte du gain d'une semaine. La haute police, de

son côté, ne respecte pas davantage la liberté personnelle. Une

circulaire récente du général Bongars ordonne à tous les maires du

royaume de faire arrêter sur-le-champ toute personne qui leur

paraîtra suspecte. C'est le besoin de créer des contraventions et

des délits qui se commettent par des employés français; la règle est

de les renvoyer en France, lorsqu'ils s'en sont rendus coupables

d'une manière trop éclatante, afin d'en soustraire la connaissance

aux tribunaux du pays. C'est ainsi que dernièrement le chef du

bureau de recrutement au ministère de la guerre fut renvoyé en

France pour des malversations énormes. Cela peut n'être pas très

légal et peut avoir d'autres inconvénients encore; mais cela est

conforme à la prudence.

P. S.--Le retour de Mme Savagner n'a rien de commun avec la disgrâce

de son mari. Voici le fait. M. de Bercagny demandait à M. Savagner

des rapports très importants: celui-ci en demandait à ses

subalternes. L'un de ces hommes, voyant qu'on cherchait absolument

des indices de conspiration, imagina d'en forger une dans laquelle

il impliqua plusieurs personnages importants. Ce manège ayant duré

pendant quelques mois, le Roi eut enfin l'esprit de se douter que M.

Bongars et M. Bercagny étaient pris pour dupes. L'homme aux rapports

fut arrêté, menacé, confronté avec son commettant et finit par

avouer qu'il avait inventé toute la conspiration pour se faire

valoir. Sur cela le Roi a résolu de supprimer la préfecture de

police et l'on me dit que M. de Bercagny sera créé chambellan, ayant

la surintendance du spectacle[137].

[Note 137: On l'envoya plus tard préfet à Magdebourg.]

Quelques jours après, nouvelle arrestation! C'est une lettre de

Reinhard à Bassano, de Cassel, 15 juillet 1811, qui nous l'apprend:

Il s'est passé il y a trois jours un événement qui a beaucoup occupé

l'attention du public à Cassel. M. Savagner, secrétaire général de

la préfecture de police, a été arrêté pendant la nuit de jeudi

dernier, dans son lit, et ses papiers ont été visités. Le lendemain

on lui a signifié sa destitution et son bannissement de la

Westphalie. Il doit partir demain.

Il existe plusieurs versions sur la cause de cette disgrâce. On

l'attribue à des malversations découvertes, à des propos offensants

tenus sur la personne du Roi (et en effet quelques personnes ont

subi des interrogatoires à ce sujet); à la dénonciation faite par M.

Savagner d'une prétendue conspiration qui s'est trouvée sans

fondement; enfin à des poursuites dirigées contre lui par le

gouvernement français pour d'anciennes malversations commises en

France.

La lettre du Roi, adressée à ce sujet au ministre de l'Intérieur et

que j'ai lue, porte: que le sieur Savagner ayant, par des pratiques

hautement repréhensibles, cherché à surprendre notre religion et à

abuser de la confiance que nous accordons à toutes les autorités

instituées par nous, Nous ordonnons, etc.

Une affaire d'une autre nature vint à cette époque (juillet 1811)

indisposer l'empereur contre les agents du roi de Westphalie. Un

certain Hermann, commissaire à Magdebourg, fît, le 9 de ce mois, un

rapport à M. de Sussy sur la conduite du préfet de Magdebourg.

Napoléon prit connaissance de cette pièce et la transmit au duc de

Bassano avec la lettre suivante omise à la _Correspondance_:

Trianon, 20 juillet 1811.

Je vous envoie une lettre du sieur Hermann, commissaire à Magdebourg

pour la réception des marchandises coloniales provenant de la

Prusse. Vous y verrez quelle est la conduite du préfet de

Magdebourg. Parlez-en au ministre de Westphalie; écrivez à mon

ministre à Cassel de porter plainte contre le préfet de Magdebourg;

chargez-le d'exprimer à cette cour tout mon mécontentement que dans

une ville que j'ai conquise et où sont mes troupes, on tienne une

conduite aussi contraire à mes intérêts; qu'on n'aurait point osé se

comporter ainsi dans un pays ennemi.

Voici maintenant le rapport du sieur Hermann, en date de Magdebourg,

9 juillet 1811:

Permettez-moi d'appeler un moment votre attention sur un objet dont

j'ai déjà eu l'honneur de vous entretenir plusieurs fois. C'est le

défaut d'emplacement et la mauvaise volonté de M. le comte de

Schullembourg, préfet de cette ville.

Cet administrateur a témoigné cette mauvaise volonté dans toutes les

occasions depuis le premier jour où il a été question de faire ici

l'entrepôt des marchandises coloniales. À chaque demande j'ai

éprouvé un refus. Pour chaque grenier de la douane, pour chaque

emplacement il m'a fallu faire intervenir l'autorité du gouverneur

de Magdebourg et le préfet a semblé prendre à tâche de jeter par là

de l'odieux sur l'opération dans la ville, et de la rendre

désagréable au gouvernement de Cassel.

Le 4 de ce mois, me voyant à la veille de manquer tout à fait

d'emplacement, j'ai été voir M. le préfet pour lui demander une

église convenable: il me l'a refusée sous un prétexte. Je lui en ai

proposé trois autres: il me les a refusées sous d'autres prétextes.

Tout avec lui est embarras. Enfin, voulant éviter de faire usage de

l'autorité militaire, j'ai écrit à M. le préfet la lettre que vous

trouvez ci-jointe. Il m'a répondu le lendemain. Il est impossible en

lisant sa lettre de se dissimuler que M. le préfet est plein d'un

venin secret qu'il ne peut s'empêcher de répandre lorsqu'il s'agit

de la France. En réponse je lui ai adressé le numéro 3 et j'ai tâché

de lui faire sentir le plus doucement possible combien ses

observations étaient déplacées. Il m'a répliqué par le numéro 4. Il

est impossible de faire une proposition plus absurde à un

commissaire de Sa Majesté l'Empereur, de lui prescrire des

conditions d'une manière plus impérative. J'ai répondu à cela par

une lettre nº 5 et il a fini par m'envoyer celle nº 6, dans laquelle

il se plaît encore à s'escrimer contre les fonctionnaires publics

qui lui ont, dit-il, souvent manqué de parole.

Je pourrais encore laisser à M. le préfet la consolation de se

démener contre les Français et les fonctionnaires publics de la

France, mais il me déclare positivement, dans sa lettre nº 4, que

dans aucun cas il ne peut plus rien faire pour l'opération dont je

suis chargé, c'est-à-dire qu'il ne me donnera plus aucun

emplacement. L'église Sainte-Catherine que je me suis vu forcé de

prendre est une des plus petites de la ville. Elle est dans un

grand éloignement, elle est voûtée en dessous, et par conséquent a

besoin d'être ménagée. Elle ne contiendra pas les 10,000 quintaux

métriques environ qu'il me reste à faire débarquer de

l'arrondissement de Stettin; mais il me faudrait deux églises encore

pour mettre à couvert les 40,000 quintaux métriques qui doivent

venir de Koenigsberg. Par la mal-façon du préfet, aujourd'hui déjà

il a fallu suspendre le déchargement et il ne pourra être repris

qu'après-demain, parce que l'église ne peut être évacuée plus tôt.

Les Prussiens ne se plaignent pas d'un si petit retard; mais si, à

l'arrivée des barques de Koenigsberg, il y avait un retard de quinze

jours seulement, ils auraient droit, ce me semble, de demander un

dédommagement.

Ayez la bonté, je vous prie, Monsieur le comte, de faire un rapport

à ce sujet à Sa Majesté l'Empereur et de la supplier de vouloir bien

charger son ministre à Cassel de demander au gouvernement

westphalien qu'il soit adressé ordre au préfet de Magdebourg de

mettre à ma disposition les emplacements qui me seront nécessaires

et de mettre à cela autant de bonne volonté qu'il en a mis de

mauvaise jusqu'à présent; autrement je ne puis répondre de rien. Le

préfet semble prendre à tâche de forcer le général à user de

l'autorité militaire pour pouvoir crier à la tyrannie. Le général ne

se soucie pas de se faire trop de querelles avec le gouvernement

westphalien. En conséquence je risque de rester avec les bateaux en

panne sur l'Elbe sans pouvoir rien mettre à terre.

Je crains aussi qu'en faisant tant de bruit pour une église on

n'indispose la canaille et qu'elle ne cherche à mettre le feu à

quelque magasin. Je crois qu'il serait bon de faire quelques

largesses aux pauvres de la paroisse de l'église Sainte-Catherine.

Si vous m'y autorisez, je leur ferai donner 2 ou 300 écus, ce qui

est beaucoup moins que le loyer que coûterait un pareil emplacement,

et lorsque je serai forcé de demander une autre église, les pauvres

de la paroisse qui s'attendront aussi à un bienfait s'en réjouiront

au lieu de s'en affliger. Il n'y a pas un meilleur moyen de répondre

aux sarcasmes du préfet.

Envoyé à Brunswick pendant la foire importante qui se tenait chaque

année dans cette grande ville, pour observer les dispositions des

habitants, Reinhard y séjourna quelques semaines, rendit compte de

ce qu'il avait observé et reprit, à son retour à Cassel, sa

correspondance avec le duc de Bassano.

Au commencement de décembre 1811, les bruits de guerre avec la

Russie ayant pris une certaine consistance, le roi Jérôme crut

devoir adresser une longue lettre à son frère, pour mettre sous ses

yeux le tableau fidèle de la situation de ses États. Il lui écrivit

donc de Cassel le 5 décembre une lettre[138], où Jérôme donnait à

son frère, dans un langage cette fois vraiment noble et élevé,

presque prophétique, des avertissements auxquels Napoléon répondit

par cette lettre sèche et dure (10 déc. 1811), qui n'est ni dans la

_Correspondance_, ni aux _Mémoires de Jérôme_:

[Note 138: Lanfrey en cite un fragment au dernier vol. de son

_Histoire de Napoléon_, V, 502.]

Mon frère, je reçois votre lettre du 5 décembre. Je n'y vois que

deux faits: 1º que les propriétaires à Magdebourg, à Hanovre

abandonnent leurs maisons pour ne pas payer les surcharges que vous

leur imposez;--2º que vous croyez n'être pas sur de vos troupes et

que vous m'avertissez de ne pas compter sur elles. Quant au premier

objet, il ne me regarde pas. Je vous ai constamment recommandé

d'avoir pour principe de contenir les ennemis de la France, de ne

point leur donner une excessive confiance, d'assurer la place

importante de Magdebourg en accordant plus de confiance aux généraux

qui y commandent, enfin de mettre de la suite et de l'économie dans

le système des finances de la Westphalie.

Quant au second objet, c'est ce que je n'ai cessé de vous répéter,

depuis le jour où vous êtes monté sur le trône: peu de troupes, mais

des troupes choisies et une administration plus économique auraient

été plus avantageuses à vous et à la cause commune. Quand vous aurez

des faits à m'apprendre, j'en recevrai la communication avec

plaisir. Quand, au contraire, vous voudrez me faire des tableaux, je

vous prie de me les épargner. En m'apprenant que votre

administration est mauvaise, vous ne m'apprenez rien de nouveau.

L'empereur n'en prit pas moins en sérieuse considération ce que

Jérôme lui écrivait, car il manda le même jour, 10 décembre 1811, à

son ministre des relations extérieures:

Monsieur le duc de Bassano, je vous envoie pour vous seul une lettre

du roi de Westphalie que vous me renverrez. Tirez-en la substance,

non sur la forme d'une lettre du Roi, mais comme extrait d'une

communication de la Cour de Cassel. Vous enverrez cet extrait à mon

ministre à Cassel, et vous le chargerez d'avoir des conférences avec

les ministres du Roi, pour connaître les faits, ce qui a donné lieu

à cette opinion qui paraît être celle du Roi, enfin quel est le

remède. Si les troupes ne sont pas sûres, à qui en est la faute? Le

Roi lève trop de troupes, fait trop de dépenses et change trop

souvent ses principes d'administration. Mon ministre fera vérifier

les faits à Magdebourg, à Hanovre; la France ne tire cependant rien

de ces pays. Vous lui recommanderez d'avoir des conférences

sérieuses avec les ministres du Roi, de bien asseoir son opinion sur

ces différentes questions et de vous les faire connaître.

Les lettres qui suivent présentent un intérêt moins général:

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 134 / 358 题