29 janvier 1811.

Le cérémonial du dernier bal a fait une trop grande sensation et

dans le corps diplomatique, et dans la ville, pour que je puisse me

dispenser de demander à ce sujet les ordres de Votre Excellence.

Déjà au bal précédent le premier chambellan avait exigé que les

dames se tinssent debout, tandis que M. de Furstenstein leur disait

de s'asseoir. Cette fois, le Roi lui-même, qui plus que jamais

s'occupe d'étiquette, a coupé le noeud. M. de Furstenstein devait

annoncer cette décision aux femmes des ministres; et le hasard

voulut que ma femme fût seule présente. Il ne le fit cependant pas,

disant que ce n'était pas l'usage de la cour de France. Quant au

privilège d'être seul assis que le Roi a accordé à ce ministre, Sa

Majesté le fonde sur ce qu'ayant le collier de l'ordre, M. de

Furstenstein est son _cousin_ et doit être assimilé aux grands

dignitaires. C'est une manière d'éluder la difficulté, et M. de

Furstenstein sans porter le titre de prince en aura tous les

privilèges. J'ignore encore si le ministre saxon, qui n'existe qu'à

la cour et pour la cour et dont la femme courant après toutes les

fêtes et après toutes les faveurs s'est trouvée absente, avait été

prévenu de tout ce qui arriverait. Il m'avait demandé en entrant ce

que j'avais résolu de faire pour le souper et j'avais répondu que

nous serions debout et les femmes assises. La femme du ministre de

Prusse était malade. Votre Excellence voit au reste que, même dans

ces occasions-là, le Roi a soin de distinguer le ministre de France.

Pour cette fois, je m'abstiendrai entièrement d'énoncer dans la

société mon opinion sur ce qui s'est passé, précisément parce que

j'attends les instructions de Votre Excellence.

Je n'avais appris toutes ces circonstances que vers la fin du

souper. M. Jacoulé a fait une terrible grimace en voyant assis M. le

comte de Furstenstein, qui d'ailleurs avait l'air plutôt confus que

glorieux de la distinction qui lui était accordée.

Lorsque l'Empereur eut pris connaissance de la dépêche de Reinhard

et de la nouvelle mesure d'étiquette introduite à la cour de son

frère pour M. Lecamus devenu comte de Furstenstein, il fut choqué de

cette innovation et écrivit le 20 février au duc de Cadore la lettre

ci-dessous, omise à la _Correspondance de Napoléon Ier _:

Monsieur le duc de Cadore, je vous renvoie trois portefeuilles de

votre correspondance. Qu'est-ce que cette prérogative de M. de

Furstenstein de s'asseoir aux cercles de la cour de Cassel devant le

corps diplomatique et les grands de l'État? Demandez des

renseignements plus détaillés que cela. Il n'y a pas d'objections à

ce que le Roi exige que les femmes se tiennent debout quand il

danse. En général, un Roi ne doit pas danser, si ce n'est en très

petit comité. Cependant, cet usage ne choque aucune convenance. Mais

vous devez charger mon ministre de s'opposer formellement à ce que

le comte de Furstenstein soit appelé _cousin_ et s'assoie devant le

corps diplomatique et les grands de l'État. Cette prérogative ne

peut appartenir à qui que ce soit en Westphalie, parce qu'elle est

contraire à toute idée reçue, et que je ne veux pas qu'elle existe.

Personne en France ne s'asseoit à la cour parmi les princes du sang.

Les maréchaux ne s'asseyent pas. Quant aux grands dignitaires, cela

tient au _décorum_ de l'Empire, et quels sont les grands

dignitaires? Lorsque le Roi d'Espagne, le Roi de Naples, le Vice-Roi

d'Italie, qui sont revêtus de grandes dignités, s'asseyent, il est

juste que les premiers grands du plus grand Empire du monde qui leur

sont assimilés s'asseyent; mais il est absurde de donner ce

privilège dans une petite monarchie. Cela est contre l'opinion de

toute l'Europe, et il y a dans cette conduite un peu de folie. Il

faut donc que mon ministre fasse connaître au ministre des Relations

extérieures de Westphalie que mon intention n'est pas de souffrir

ces aberrations du Roi, et que j'exige qu'il ne soit donné aucune

suite à cette innovation. Parlez de ceci à M. de Wintzingerode et à

M. de Bulow. Faites-leur connaître que le Roi ferait bien mieux de

modeler son étiquette sur celle de la Cour de Saxe que de faire à sa

tête et de se faire tourner en ridicule. Parlez sérieusement à M. de

Wintzingerode là-dessus; il devrait donner des conseils à sa cour

sur ce, etc., etc.

L'empereur, non content de sa dépêche au duc de Cadore, écrivit

lui-même à son frère le même jour 10 février. Le roi Jérôme

répondit le 17 du même mois une lettre respectueuse, dans laquelle

il ne laisse pas de faire ressortir les injustices dont on s'est

rendu coupable à son égard. Cette lettre, que voici, ne se trouve

pas aux _Mémoires de Jérôme_:

Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire,

en date du 10 février; tout ce qu'elle contient est vrai, seulement

j'aurais désiré qu'on ne laissât pas ignorer à Votre Majesté que le

soir où le comte de Furstenstein a été assis, _je n'y étais pas_,

que c'était dans un salon particulier et que c'était une erreur du

préfet qui n'avait pas senti que les ministres étrangers pouvant

entrer, ce n'était plus _un salon particulier_; cela ne s'est jamais

fait et ne _se fera plus_. Quant au titre de cousin, comme ayant le

grand collier de l'ordre, je ne le donne qu'en écrivant une lettre

de chancellerie de l'ordre, pour _rassembler_ le chapitre ou faire

une _promotion_, mais jamais je n'ai eu assez peu de sens ni

d'esprit pour ne pas sentir que si j'eusse pu faire comme on l'a dit

à Votre Majesté, j'aurais mérité les petites maisons.

Je le répète, Sire, je ne fais jamais un pas sans avoir Votre

Majesté en vue, sans désirer de lui plaire, et surtout sans

ambitionner qu'elle puisse dire: jamais mon frère Jérôme ne m'a

donné de chagrin. C'est bien le fond de ma pensée, Sire, et si je me

trompe, un conseil paternel de Votre Majesté est plus que suffisant,

non seulement pour me faire changer, mais pour me convaincre que

j'avais tort. Pourquoi donc Votre Majesté est-elle si avare de ses

conseils? et pourquoi suis-je le seul qui lui inspire assez peu

d'intérêt pour qu'elle ne veuille pas m'écrire ce qui peut lui

déplaire? Dans les circonstances critiques où je me trouve, Votre

Majesté n'a pas même daigné me dire: faites _ce que je désire, cela

me sera agréable_; c'est par le moniteur que j'apprends que je perds

_le quart de mes États_ et _le tiers de mes revenus_, et le débouché

de mes rivières, sans qu'un seul mot de Votre Majesté vienne me

rassurer et me dire: c'est telle ou telle conduite que vous devez

tenir; avouez, Sire, que Votre Majesté est bien sévère pour moi qui

n'ai jamais désiré et ne désirerai jamais que de contribuer à votre

contentement.

Je finis, Sire, car je me vois, par l'abandon de Votre Majesté,

entouré d'écueils sur lesquels je ne pourrai manquer de me perdre,

si elle persiste dans cette indifférence pour moi. Que Votre Majesté

se mette un instant à ma place, souverain d'un pays ruiné, accablé

sous le faix des charges extraordinaires, auquel on dit: je vous

prends le quart de vos États, de vos revenus, et cependant je ne

vous ôte aucune charge, ni vous donne aucun dédommagement, que

feriez-vous, Sire? ce que je fais, vous laisseriez prendre, vous ne

vous opposeriez à rien; au contraire, mais en conscience vous ne

feriez pas comme le roi de Hollande, qui a dit à ses sujets: je cède

une partie de mes États, parce que l'on me les demande.

Je vous prie, Sire, au nom de votre ancienne amitié pour moi, de me

diriger et ne pas m'abandonner, car vous seriez fâché un jour

d'avoir perdu un être qui vous aime plus que sa vie.

À peine cette lettre était-elle partie que le jeune roi, avide

d'étiquette et toujours prêt à singer le gouvernement impérial,

donnait encore prise aux critiques fort justes et aux boutades

souvent un peu sévères de Napoléon qui, tout en ayant pour lui une

affection réelle, le traitait en fort petit personnage. Le 49

février, Jérôme avait mis à l'ordre de son armée le règlement

suivant:

1º Trois de nos aides de camp seront désignés chaque trimestre pour

faire le service auprès de Notre Personne; 2º le ministre de la

guerre fera mettre leur nom à l'ordre du jour de l'armée; 3º

lorsqu'un de nos aides de camp de service arrivera, soit dans une

division, soit dans une place forte ou à l'armée, l'ordre qu'il

transmettra de notre part, par écrit ou verbalement, sera

obligatoire. Cependant, les gouverneurs, les généraux et les

commandants de place pourront, dans les circonstances qu'ils

jugeront importantes, exiger que l'aide de camp leur transmette par

écrit l'ordre qu'il aura été chargé de leur signifier, et il ne

pourra alors s'y refuser; 4º l'aide de camp de service en mission,

recevra, soit à l'armée, soit dans les divisions ou les places

fortes, les honneurs que l'on rend au plus haut grade militaire.

Puis, croyant être très agréable à son frère, il adressait (5 mars)

une proclamation maladroite aux populations que lui enlevait le

décret du 22 janvier 1811:

Habitants du territoire westphalien, réunis à l'empire français!

Les circonstances politiques m'ayant déterminé à vous céder à Sa

Majesté l'empereur des Français, je vous dégage du serment de

fidélité que vous m'avez prêté. Si quelquefois vos coeurs ont su

apprécier les efforts constants que j'ai faits pour votre bonheur,

je désire en recueillir la plus douce récompense en vous voyant

porter à Sa Majesté l'empereur et à la France le même amour, le même

dévouement et la même fidélité dont vous m'avez si souvent donné des

preuves, et particulièrement dans les circonstances critiques des

dernières années.

Mes voeux les plus ardents sont et seront toujours de vous voir

jouir, sous votre nouveau maître, d'un bonheur aussi parfait que le

mérite votre caractère brave et loyal.

L'empereur trouva fort mauvaise la mesure prise pour les aides de

camp et critiqua beaucoup de passages de la proclamation, ainsi

qu'on le verra dans les lettres suivantes:

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 133 / 358 题