BULLETIN.

Cassel, le 28 septembre 1809.

«La cour est revenue de Napoléons-Hoehe à Cassel mardi dernier.

Quoique la détermination en ait été prise subitement, elle a été

suffisamment motivée par le temps froid et pluvieux qui ne cessait

de rendre le séjour de Napoléons-Hoehe malsain et désagréable.

«L'exemple de la France et de la Hollande, où les gardes nationales

ont montré une si noble ardeur à marcher contre un ennemi déjà en

présence, avait inspiré à M. Bercagny l'idée de faire paraître

devant le roi, le jour de sa fête, la garde nationale de Cassel.

Comme elle est composée d'un corps d'arquebusiers en uniformes, et

du reste de la bourgeoisie qui n'en a point, il s'agissait de donner

des uniformes à toute la garde. Une souscription devait être ouverte

en faveur de ceux qui n'avaient pas assez de fortune pour s'en

procurer de leurs propres moyens. On espérait que quatre ou cinq

cents hommes pourraient se présenter en uniforme le jour où le roi

les passerait en revue. Dimanche dernier, M. Bercagny vint

m'entretenir de son projet comme d'une chose qui plairait sûrement à

l'empereur. Il en exposa les avantages avec enthousiasme. Il était

sûr que tous les départements s'empresseraient d'imiter la cour et

la capitale. «J'ai proposé au roi, me dit-il, d'ordonner que toute

la cour prît l'habit de garde national; il est vrai que Sa Majesté

me répondit que cela ne prendrait point, et que ce ne serait qu'un

habit de plus.» Je convins avec M. Bercagny que son idée était

excellente; cependant je l'avertis de n'y point mettre trop de

chaleur, parce que le flegme allemand n'aimait point à être trop

pressé.

«Le lendemain matin, je vis passer dans la rue et j'entendis des

cris qui me parurent être des _vivat_; voilà, dis-je, M. Bercagny

qui a donné de bonne heure à boire à sa garde nationale; je me

trompais. La bourgeoisie assemblée par le maire avait refusé de se

mettre en uniforme, et les cris que j'entendais étaient des cris

d'opposition.

«Il paraît que la crainte vague de prendre un engagement dont on ne

connaissait pas assez ni l'objet ni le terme, et une jalousie déjà

existante entre les arquebusiers et le reste de la garde ont été la

cause de ce refus qui heureusement n'a heurté que les espérances

trop vives de M. Bercagny. Le gouvernement, qui ne s'était pas

encore prononcé, s'est décidé sagement à ne donner pour le moment

aucune suite à cette affaire. Je suis persuadé qu'on pourra la

reprendre avec succès, si l'on y met le temps nécessaire, et

peut-être aussi en la faisant manier par des personnes plus

populaires que M. Bercagny. Le roi ce jour-là vint en ville sans

escorte et sans garde, et cette démarche simple prouva aux gens qui

étaient déjà tentés de crier à la révolte, qu'il était étranger à

cet incident et qu'il n'y mettait aucune importance.

«Il paraît que les troupes westphaliennes ont quitté la ville de

Hambourg et qu'elles sont revenues à Hanovre. Le cinquième régiment,

le même qui s'était trouvé à Halberstadt, est revenu de Magdebourg à

Cassel. On dit que le nombre d'hommes sous les armes dont il est

composé n'excède pas encore 800.

«La négociation du général Bongars et du banquier Jordis paraît

avoir abouti à deux cent mille francs pour accélérer le départ des

troupes. J'ai une lettre d'Hambourg où il est question de dix-sept

cent mille francs, mais je crois qu'il y a un zéro de trop. Quant à

l'emprunt, le sénat de Hambourg propose toujours des conditions

telles que le conseil du roi a dû nécessairement les refuser.

«M. de Bulow affirme que les recettes vont en ce moment assez bien;

cependant à Brunswick encore, il s'était trop pressé en annonçant

que tout avait été payé. M. de Wolfradt ne manqua pas de montrer au

roi une lettre du préfet qui assurait le contraire. M. de Bulow

répondit qu'il avait fallu quelques jours pour exécuter les ordres

donnés; M. de Wolfradt soutient que c'est encore un mensonge. M. de

Bulow à contre lui un très fort parti composé à peu près de la

totalité des Français et même de plusieurs Allemands. Il est accusé

de fournir au roi tout l'argent qu'il demande pour ses dépenses, ce

qui est faux et absurde; d'augmenter à dessein le désordre et la

détresse des finances, pour amener des troubles et la ruine de

l'État, ce qui est chimérique. On a dit au roi qu'il avait profité

de sa place pour payer ses dettes. Il en avait: elles provenaient de

ses ancêtres, il en a toujours mis l'état sous les yeux de Sa

Majesté, en prouvant que sa fortune réelle les excédait de beaucoup.

On m'assure que depuis qu'il est ministre elles n'ont point été

diminuées. «Je ne tiens point à ma place, me dit dernièrement M. de

Bulow, mais j'y resterai aussi longtemps que le roi voudra me la

conserver, parce que je suis certain que je serais remplacé par un

imbécile ou par un fripon.» On est au reste généralement persuadé

qu'il ne se soutiendra plus longtemps. La tournure que prendra

l'affaire des postes, où la famille de M. de Furstenstein fait cause

commune, peut en décider, car, quoiqu'il soit plus que probable que

M. de Bulow a raison dans le fond, il paraît avoir exagéré quelques

détails. On dit que le roi pense encore de temps en temps à M.

Hainguerlot.

«Les ordres pour le mouvement des troupes continuent à être donnés à

l'insu de M. le ministre de la guerre. Il en est de même des

nominations militaires, sur lesquelles on dit que le comte de

Bernterode exerce une plus grande influence. On cite la nomination

d'un colonel pour le sixième régiment. C'est un certain Laruelle ne

sachant ni l'allemand ni le français et recommandable seulement pour

avoir le même bon ton que M. de Bernterode. On craint une

nomination pareille pour le premier régiment. Le comte Bernterode,

ajoute-t-on, veut se faire nommer inspecteur général de l'armée. Le

général Boermer est négligé. Les officiers allemands sont dégoûtés

de tant de passe-droits. Il convient de citer mon autorité: c'est le

général d'Albignac. Mais ce que j'ai dit du peu d'influence du

général Eblé, je le tiens de ce ministre lui-même à qui je n'ai pu

m'empêcher de dire qu'un homme de son mérite était assez fort pour

lutter et pour l'emporter. Encore un trait que m'a raconté le

général Eblé. Dans un groupe de courtisans à Napoléons-Hoehe, il

était question de Sa Majesté l'empereur et du roi de Hollande. Et

nous aussi, dit, en se frottant le menton, le comte de Bernterode,

nous nous raccommoderons.

«L'esprit des départements ne s'est pas encore amélioré. Aucune

dépense n'est payée; les impôts ne rentrent qu'à force d'exécutions

militaires. Voilà le refrain. À Brunswick, on vend le portrait, on

porte les couleurs du duc d'Oels, on y attend les Anglais. On ne les

attendra plus quand la paix sera signée.

«On a fait des réparations au palais. On allait y bâtir une salle de

spectacle; mais on a trouvé que le local ne s'y prêtait point et

l'on se borne à continuer la construction de celle de

Napoléons-Hoehe. D'un autre côté, on prend quelques mesures

d'économie; la table du maréchal a été restreinte à douze couverts.

Le palais de Brunswick n'est pas encore achevé et il paraît certain

que la cour ne s'y rendra point pendant l'hiver prochain.»

Le 12 octobre Reinhard envoie de Cassel la lettre suivante:

«Le 3 octobre, l'avant-veille de mon départ, s'est passé à Cassel un

événement dont il est de mon devoir de rendre un compte détaillé à

Votre Excellence. Le ministre des finances était ce jour-là à dîner

avec quelques autres ministres et conseillers d'État chez le grand

veneur, M. le comte d'Hardenberg, revenu le même jour de sa

campagne. Pendant le dîner il reçoit un billet de sa femme; il se

lève de table, disant qu'un événement désagréable arrivé dans son

intérieur l'oblige de se rendre chez lui. On se perd en conjectures,

on envoie pour savoir de ses nouvelles; il fait dire qu'une affaire

survenue avec la police l'empêche de revenir. Voici le fait.

«Le sieur Schalch, commissaire général de la haute police à Cassel,

avait proposé au valet de chambre de M. de Bulow de lui procurer

l'entrée du cabinet de son maître. Le domestique en informa non M.

de Bulow, mais Madame, qui lui ordonna d'accepter la proposition en

se faisant donner une promesse par écrit. Le sieur Schalch la donna

signée de son nom et scellée du sceau de la haute police. Un nommé

Dumoulin, d'une famille prussienne et commis dans les bureaux de M.

de Bulow, était chargé d'examiner et d'enlever les papiers. Le jour

où M. de Bulow allait dîner chez M. de Hardenberg paraît une

occasion favorable. Le valet de chambre introduit le sieur Dumoulin

dans le cabinet du ministre et Mme de Bulow le surprend assis au

bureau de son mari, examinant ses papiers. M. de Bulow arrive, et,

muni du billet du sieur Schalch, se rend immédiatement chez le roi.

Il représente à Sa Majesté que l'attentat qui vient d'être commis ne

concerne point sa personne, mais celle du roi, que les papiers qui

se trouvaient dans le cabinet d'un ministre d'État ne sont pas les

siens, mais ceux du roi; qu'en conséquence il n'a rien à demander

personnellement, et qu'il appartient entièrement à Sa Majesté de

faire justice.

«Le roi se montre indigné; il donne sur le champ l'ordre de faire

arrêter les sieurs Schalch et Dumoulin. Le premier est mis au

castel; le second s'étant réfugié, dit-on, chez M. Bercagny, est

réclamé par le préfet de Cassel. M. Bercagny répond qu'il ne sait

pas où est ledit Dumoulin, et que d'ailleurs un ordre du préfet ne

suffirait pas pour le faire mettre en prison. L'ordre en conséquence

est expédié par le ministre de la justice; le sieur Dumoulin aussi

est conduit au château. J'appris ces faits le lendemain de M. de

Coninx qui avait assisté au dîner. M. de Bulow me les confirma en

masse; il me répéta ce qu'il avait dit au roi. Du reste il avait

l'air modestement heureux d'un homme qui avait déjoué un complot

dangereux et qui avait été plus fin que ses ennemis.

«Le même jour, au spectacle, j'entendis M. le général Eblé demander

au ministre de l'intérieur qui n'est nullement ami du ministre des

finances: «Que pensez-vous de l'affaire de M. de Bulow?»--«Je pense,

dit M. de Wolfradt, que M. Schalch n'a pas agi sans l'autorisation

de M. Bercagny, et que M. Bercagny n'a pas agi sans.......» Ici la

phrase fut interrompue. M. Lefebvre, pendant mon absence, ayant

écrit jour par jour tout ce qui s'est passé à la suite de cet

événement, je ne saurais mieux faire, Monseigneur, que de vous

envoyer l'extrait des notes qu'il m'a remises lors de mon retour.

Votre Excellence jugera facilement de la satisfaction que cet

événement a produite, et peut-être, dans aucune circonstance, un

esprit de parti qui ne devrait pas exister ne s'est montré plus

ouvertement et plus mal à propos que dans celle-ci. Le sieur

Dumoulin s'obstinant dans son refus de répondre, le ministre de la

justice avait ordonné de lui mettre les menottes. M. de Wolfradt

vient de me dire qu'aujourd'hui, au lever du roi, plusieurs Français

l'ont interpellé pour savoir si le fait était vrai, et qu'ils en

jettent les hauts cris.

«Faut-il remonter aux causes de cet attentat? Ma correspondance

antérieure en a dit assez pour me dispenser ici de fatiguer Votre

Excellence par des conjectures; mais je dois citer un fait qui m'a

été rapporté en confidence. Dans une conversation sur la querelle

qui existe entre M. Pothau et M. de Bulow, quelqu'un demanda au

premier pourquoi il était si difficile d'entamer un homme ennemi des

Français et contre lequel il s'élevait de si fortes préventions?

«Ah! dit M. Pothau, si nous pouvions nous procurer deux pièces que

nous savons être dans son cabinet, nous prouverions bien qu'il est

traître, mais il faudrait une autorisation.»

«Quoi qu'il en soit, Monseigneur, la doctrine professée par le sieur

Schalch, et dans son interrogatoire et dans une lettre qu'il a

écrite au ministre de la justice, est aussi celle de M. Bercagny,

qui donnait une trop grande latitude à quelques expressions du roi

sur une attribution de surveillance générale contre laquelle tous

les ministres protestent depuis un an, et voudrait même insinuer que

cette doctrine est conforme à l'opinion de Sa Majesté. Si j'avais

réussi, disait M. Bercagny, encore ce matin (je cite M. de

Wolfradt), j'aurais obtenu un grand cordon; j'ai échoué....... Mais

abstraction faite de la moralité de l'entreprise, un directeur de la

haute police doit-il échouer ainsi?

«Le sieur Schalch est natif de Schaffouse; c'est un homme d'une

réputation tarée; on m'en a raconté un trait qui mériterait non le

cordon, mais la corde. Un autre Suisse avait reçu d'un oncle une

traite qui ne suffisait point à ses besoins; il s'en plaignit. Eh

bien! dit le sieur Schalch, ajoutez un zéro!--Il sera destitué et

banni du royaume.

«La direction de la haute police va rentrer provisoirement dans les

attributions du ministère de la justice. Les commissaires généraux

de police seront subordonnés aux préfets. M. Bercagny sera préfet de

police à Cassel. Le décret qui crée une direction séparée de la

haute police subsiste. Si la nécessité l'exige, un nouveau directeur

pourra être nommé. M. Siméon m'a dit qu'à présent les plaintes

contre M. Bercagny pleuvaient et qu'il en résultait en toute

hypothèse que c'était un homme qui n'avait exercé son emploi que

dans la vue de se faire une fortune dans deux ans. Le roi est très

prévenu contre Mme de Bulow; il l'appelle un monstre, pour avoir

joué un rôle insidieux qui dégradait son caractère de femme. Que ce

soit elle ou non, il est certain que ce rôle qu'elle a joué ou

qu'elle s'est laissé attribuer a quelque chose qui répugne à la

délicatesse. Mais sans le flagrant délit, comment obtenir la preuve?

«J'ai oublié d'informer Votre Excellence que M. B. Huygens, ministre

de Sa Majesté hollandaise, est rappelé et qu'il a été nommé

conseiller d'État. On dit qu'il ne sera remplacé que par un chargé

d'affaires.»

Par suite de cette maladresse de la police dans l'affaire Bulow,

Bercagny fut remplacé dans ses fonctions par le général Bongars,

chef de la gendarmerie, le commissaire général Schlach fut expulsé

du royaume, et une scission eut lieu dans le cabinet. Le parti

allemand représenté par Bülow, plus puissant que jamais, après

Siméon, entra en lutte avec le parti français représenté par le

comte de Fürstenstein et M. de Salha, devenu comte de Hoene et

ministre de la guerre. Mais Bülow par son influence, Siméon par son

talent, étaient autrement forts que MM. Le Camus et de Salha,

ministres assez médiocres.

Revenant sur l'affaire relative à M. Hainguerlot, Reinhard écrivit

le 17 octobre 1809, de Brême, où il se trouvait, au duc de Cadore:

«La dépêche que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire sous

la date du 9 a été envoyée à Cassel par estafette par M. Durand. M.

Lefebvre me l'a expédiée par un courrier. J'ai trouvé tous les

cachets intacts. Je dois vous rendre compte, Monseigneur, du fait

qui m'a donné lieu d'écrire le mot concernant M. Hainguerlot. Je

tiens de M. Lefebvre que M. Courbon lui a dit que lorsqu'au mois

dernier le roi l'expédia pour Vienne auprès de Sa Majesté

l'empereur, le roi qui était seul dans son cabinet appela devant lui

M. de Marinville, son secrétaire intime, et lui demanda: «Avez-vous

écrit ce que je vous ai dit au sujet de M. Hainguerlot?» Et que M.

de Marinville lui répondit: «Oui, Sire;» qu'après un moment de

silence, Sa Majesté lui dit: «Non, toute réflexion faite, ne

l'écrivez point.»

«Cette circonstance m'avait été racontée à l'époque à peu près de la

rédaction de ma dépêche et il paraît en effet que, dans la crise où

était alors la situation de M. de Bulow, le nom de M. Hainguerlot

avait été prononcé, non dans le public, non par des personnes de

l'administration, mais très dans l'intérieur de la cour; et voilà

comment, étant loin d'y attacher toute l'importance que la chose

méritait, j'ai été conduit à écrire la phrase en question. Si j'ai

écrit: _on dit_, je ne saurais justifier ce mot dans toute son

exactitude, j'aurais dû écrire: _il paraît_. Comme toutes les

circonstances du fait qui a été raconté par M. de Courbon à M.

Lefebvre ne sont plus présentes à ma mémoire, j'engage ce dernier,

qui ne verra point cette réponse, à vous en rendre compte

directement dans une lettre particulière; et je me borne à lui

écrire, comme je me bornerai à lui dire, qu'une phrase que je vous

avais écrite au sujet de M. H. vous avait engagé à me demander

quelques éclaircissements à ce sujet.

«Je me permettrai seulement d'ajouter, Monseigneur, que, si dans la

circonstance dont je parle, le souvenir de M. Hainguerlot s'est

présenté dans l'esprit de Sa Majesté, le souvenir d'autres

particularités que j'ignore s'y est présenté aussi et l'a emporté;

que ce fait est antérieur à la nomination de M. Girard pour

Carlsruhe où Mme Girard[125] s'est rendue quinze jours après le

départ de son mari, et que, si le nom de M. Hainguerlot a été

prononcé après cette époque, il est plus que douteux que le roi en

ait donné la moindre occasion.»

[Note 125: Soeur du fournisseur et banquier Hainguerlot que

l'empereur n'aimait pas et qui était un des amis du roi

Jérôme.]

Le 18 octobre, M. Reinhard manda de Cassel au duc de Cadore:

«L'attention de Sa Majesté a été si souvent appelée sur les finances

de la Westphalie, que ce n'est pas sans un sentiment de répugnance

qu'on se voit obligé de ramener sans cesse sa réflexion sur ce

triste tableau. Des réformes de valets ont eu lieu dans l'intérieur

du palais, mais on ne peut raisonnablement se flatter d'en attendre

une amélioration dans les finances. Quelques réductions partielles

ne forment point un système complet d'économie. Ce qu'une sage

administration doit se prescrire, c'est de ne point charger sa

dépense au delà des forces de son budget. Mais, Monseigneur,

l'économie est une vertu dont le goût viendra tard ici; elle choque

les penchants d'un jeune roi né avec de nobles et généreuses

inclinations qui met la libéralité au premier rang des qualités d'un

souverain, et qui, comme il m'a fait l'honneur de me le dire à

moi-même, n'a d'abord vu dans la royauté que le plaisir de donner.

Toutefois, Sa Majesté impériale peut être sous ce rapport sans

inquiétude. Tous les ministres sont d'accord pour combattre le

penchant du roi à des dépenses peu proportionnées avec les forces de

l'État. Le ministre des finances, éveillé par le dernier et sérieux

avertissement qu'il a reçu, ne souffrira aucune application des

revenus publics à des objets qui ne seraient pas autorisés par la

Constitution. M. de Bulow est un homme franc, plein de ressources,

et peut-être, quoi qu'on en publie, celui de tous les ministres qui

est le mieux à sa place.

«Le roi, sur la demande de la ville de Brême, a supprimé une foule

de droits aussi injustes qu'onéreux que s'étaient arrogés sur le

commerce les commandants qui avaient été successivement stationnés

dans cette ville. Il a également réduit au-dessous des demandes et

des espérances du sénat les dépenses de table du général qui y

commande; enfin si Sa Majesté s'est vue dans l'obligation d'envoyer

une partie de ses troupes vivre momentanément chez ses voisins, il

est du moins de la justice de déclarer que la conduite de ces

troupes a été partout exempte de reproches.

«Le chargé d'affaires qui doit remplacer M. le ministre de Hollande

étant arrivé hier, M. le chevalier de Huygens se propose de demander

demain son audience de congé et de quitter Cassel vers le

commencement de l'autre semaine.»

Lefebvre, qui remplaçait Reinhard à Cassel pendant le voyage de ce

dernier à Brême, écrivit, le 20 octobre, au duc de Cadore:

«M. Reinhard, en me faisant passer la réponse ci-jointe à la dépêche

que je lui avais transmise à Brême d'après vos ordres, m'écrit qu'il

aurait bien désiré que j'eusse pris sur moi de l'ouvrir et que la

chose principale regardait M. Hainguerlot; que Sa Majesté impériale

a été frappée d'un passage de la correspondance qui le concerne: «On

dit que le roi pense de temps, en temps encore à M. Hainguerlot;»

que Votre Excellence désire quelques éclaircissements sur ce qui a

donné lieu à cette phrase; enfin M. Reinhard me mande qu'il répond à

Votre Excellence, en lui racontant le fait autant qu'il peut se le

rappeler. Mais, comme c'est à moi que la chose a été communiquée

dans le temps, il m'engage à vous en écrire, Monseigneur, dans une

lettre particulière.

«Voici les faits aussi exacts que je puis me les rappeler moi-même:

«Je m'entretenais un jour avec M. Siméon (et non avec M. de Courbon,

comme M. Reinhard m'écrit qu'il l'a mandé à Votre Excellence), je

m'entretenais, dis-je, avec M. Siméon des finances de ce pays, du

parti qui devenait tous les jours plus violent contre M. de Bulow et

de la complaisance avec laquelle le roi commençait à écouter les

accusations contre ce ministre; je demandai alors à M. Siméon à qui

il pensait que pût être remise une commission si difficile dans le

cas où Sa Majesté se déciderait à retirer le portefeuille à M. de

Bulow. «Je ne vois, dit-il, personne ici qui ait les épaules assez

fortes pour un tel fardeau. Tous ceux qui crient contre le ministre

actuel auraient lieu de crier bien davantage contre son successeur.

On dit que l'on a fait demander il y a quelque temps l'abbé Louis à

Sa Majesté impériale; mais le roi s'accommoderait mal de l'humeur

dure et de l'esprit exact de l'abbé Louis. Le roi voudrait bien sans

doute qu'il lui fût permis de faire venir Hainguerlot, mais

l'empereur ne souffrirait jamais cet homme ici.» Voilà, Monseigneur,

dans quel sens la chose a été dite, et celui aussi dans lequel doit

être entendue la phrase de M. Reinhard. Cette phrase ne veut point

dire que le roi pense à appeler M. Hainguerlot, mais qu'il

l'appellerait s'il ne savait point qu'il s'exposerait au

mécontentement et qu'il encourrait la disgrâce de Sa Majesté

impériale.

«Si, après cette explication, Votre Excellence voulait me permettre

d'ajouter quelque chose de moi-même, je n'hésiterais point à

l'assurer que, quel que puisse être un reste d'attachement que le

roi conserve pour cette famille, jamais ce prince, rempli de

reconnaissance comme il l'est et de vénération pour son auguste

frère, ne se permettrait une telle démarche dans l'état de discrédit

où est tombé M. Hainguerlot, et après que Sa Majesté impériale a

fortement exprimé sa volonté de ne le point souffrir auprès de la

personne du roi. Sa Majesté a sans doute un sentiment très vif de

l'indépendance, je dirai même une volonté passionnée d'être et de

paraître roi. Ce prince semble blessé de tout ce qui arrête son

autorité ou lui indique qu'elle a des bornes. C'est là son côté

faible. Plus on va et plus on rencontre en lui une disposition

prompte à se raidir contre tout ce qui peut indiquer un pouvoir hors

de lui. Mais en avouant cela il faut aussi convenir que cet esprit

d'indépendance fléchit sans résistance devant la volonté de Sa

Majesté impériale dans tout ce qui peut intéresser la gloire de ses

armes et tendre à l'accomplissement de ses hauts desseins, et il

paraît que ce n'est de la part de ce prince ni soumission forcée, ni

résignation née du calcul de sa faiblesse, mais que cette

obéissance, en tant qu'elle se rapporte à des choses de quelque

haute importance, est le résultat d'un système puisé autant dans les

sentiments de reconnaissance et de vénération dont il m'a toujours

paru pénétré pour Sa Majesté impériale que dans le sentiment d'un

intérêt commun.»

L'empereur, qui voulait tout savoir, avait auprès de son frère

Jérôme deux hommes chargés de lui faire connaître tout ce qui se

passait en Westphalie, M. Reinhard, sous le nom d'ambassadeur de

famille, le comte Jollivet, chargé de liquider la partie financière

concernant la France. Jérôme, espionné jusque dans l'intérieur de

ses appartements par les agents secondaires des agents de son frère,

ayant découvert par hasard à quelles menées il était en butte,

écrivit le 20 octobre, de Cassel, à l'empereur qui avait cessé de

répondre à ses lettres:

«Sire, malgré l'oubli total dans lequel Votre Majesté paraît décidée

à me laisser, puisque je ne reçois aucune réponse à mes lettres, je

ne puis m'empêcher de lui faire part de la conduite scandaleuse que

l'un de ses agents se permet de tenir, non seulement vis-à-vis de

moi et de mon gouvernement, mais encore par rapport à mes affaires

particulières. Votre Majesté aura de la peine à croire que, depuis

un mois, quatre de mes domestiques, tant de la chambre que de la

bouche et des écuries, ont été renvoyés parce qu'ils ont été

convaincus d'être les espions du comte Jollivet.

«Enfin, Sire, le scandale est porté à un point tel qu'il n'est plus

de la dignité de votre frère de le souffrir! Moi-même j'ai surpris

un de mes huissiers feuilletant mes papiers sur mon propre bureau,

et l'ayant sommé de me déclarer qui lui faisait commettre une action

aussi criminelle, il m'a déclaré, en se jetant à mes pieds, que

depuis un an il était payé par le comte Jollivet qui lui avait dit

que c'était par ordre de l'empereur! C'est le nom de Votre Majesté

qu'on employait pour engager à une pareille action! C'est un agent

de Votre Majesté que j'ai toujours comblé de bontés qui la faisait

commettre! Loin de donner de l'éclat à une pareille action, je l'ai

étouffée et me suis contenté de renvoyer ces domestiques infidèles

en laissant même ignorer au comte Jollivet la cause de leur renvoi.

«Mais, Sire, c'est à Votre Majesté que je m'adresse pour demander le

rappel de M. Jollivet; il est impossible que Votre Majesté veuille

mon déshonneur à ce point! Je serais indigne de vous appartenir si

je souffrais chez moi et avais l'air de ménager plus longtemps un

homme aussi méprisable. Je prie Votre Majesté de croire que, malgré

la triste situation dans laquelle je me trouve et l'abandon total

dans lequel elle me laisse, elle n'a personne qui lui soit plus

tendrement attaché que moi.»

Ne recevant pas de réponse de l'empereur, Jérôme se décida à lui

écrire de nouveau le 30 octobre:

«Sire, malgré l'abandon dans lequel me laisse Votre Majesté et que

je n'ai rien fait pour m'attirer, je vous demanderai de la prier de

décider de ma situation qui est tout-à-fait fausse comme roi de

Westphalie. Daignez décider, Sire, si je dois me conduire comme

sujet ou comme souverain. Le choix de mon coeur est et sera toujours

d'être sujet de Votre Majesté, je n'aime ni l'allemand ni

l'Allemagne, et je suis tout français. Cependant, je ne puis être

ces deux choses à la fois et Votre Majesté conviendra avec moi que

lorsque des douaniers viennent à main armée et de force s'établir

chez un souverain sans que celui-ci en ait la moindre connaissance

par traité, ni par notification officielle, à moins qu'il ne fût un

lâche et un malheureux proscrit, il a dû les renvoyer; quand même je

n'aurais été, Sire, que gouverneur pour Votre Majesté, certes vos

ministres et vos conseillers d'État n'auraient pas établi dans mon

gouvernement des lignes de douanes sans ma participation; d'autant

plus, Sire, que ce n'est pas au milieu du pays d'Osnabruck que l'on

peut espérer d'empêcher la contrebande, mais sur les frontières.

Voilà cependant, Sire, le crime que l'on ose m'imputer à vos yeux;

et, pour avoir fait ce que tout homme eût fait à ma place, ce que

Votre Majesté eût certainement fait elle-même, on ose dire que je ne

vous aime pas, que je ne suis pas français! Comme si mon pays

n'était pas la France, et que je ne respectasse pas dans Votre

Majesté mon frère et mon bienfaiteur!

«Sire, je suis de votre sang et, aussi longtemps que Votre Majesté

laissera sur ma tête la couronne qu'elle a daigné y poser, je ne

saurais agir autrement que ne doit le faire un roi, frère de

l'empereur. Tout m'impose l'obligation d'être jusqu'au dernier

souffle de ma vie lié à votre système politique, à celui que vous

avez créé pour votre famille et pour la France, mais, m'asseyant

vous-même sur un trône, vous avez entendu que je serais indépendant

pour les affaires intérieures du royaume que vous me donniez. Je le

répète, Sire, je n'aime ni l'Allemagne ni l'allemand, mais, dans

toutes les circonstances de ma vie, je suivrai la route de l'honneur

que Votre Majesté m'a si bien tracée.

«J'ai désiré sans doute d'avoir un peuple à gouverner; je l'avoue à

Votre Majesté, je préférerais vivre en particulier dans son empire à

être comme je suis souverain sans nation. Votre nom seul, Sire, me

donne l'apparence du pouvoir, et je le trouve bien faible quand je

songe que je suis dans l'impossibilité de me rendre utile à la

France, qui, au contraire, sera toujours obligée d'entretenir cent

mille bayonnettes pour étayer un trône sans importance.

«Je finis, Sire, avec la conscience intime que, quels que soient les

torts dont on cherche à me noircir, Votre Majesté ne peut pas

persister, avec réflexion, à me croire coupable d'indifférence et

d'ingratitude.»

Peu de temps après, le roi obtint la permission de se rendre à

Paris. Lefebvre, chargé de remplacer Reinhard, écrivit de Cassel, le

10 novembre 1809, au duc de Cadore:

«Je n'ai pas rendu compte à Votre Excellence, dans ma dernière

dépêche, d'un entretien que le général Eblé a eu avec Sa Majesté, la

veille même de son départ pour Paris. Je n'en connaissais alors que

ce qui m'avait été rapporté par M. Siméon, qui m'avait demandé le

secret, et j'ai mieux aimé attendre de savoir tous les détails par

le ministre de la guerre lui-même, pour n'avoir rien à mander que

d'exact à Votre Excellence.

«Elle a pu voir, par la correspondance de M. Reinhard, que depuis

longtemps le général Eblé éprouve des dégoûts. Il cherchait

l'occasion de demander au roi la permission de se retirer en France,

lorsque le roi qui en avait appris quelque chose, je ne sais

comment, ni par qui, lui dit, il y a quelques semaines: «Eh bien!

général, on prétend que vous voulez nous quitter?»--«Cela est vrai,

Sire, répondit le général Eblé; j'ai déjà eu l'honneur de dire à

Votre Majesté qu'on ne pouvait bien servir deux maîtres à la fois,

j'ai cru longtemps que je pourrais concilier mes devoirs envers

l'empereur, mon souverain, et Votre Majesté; je vois malheureusement

que cela est impossible.»--«Mais qu'espérez-vous donc? Le sénat?

Est-ce que vous êtes sûr de l'obtenir?»--«Sûr, non pas, Sire, mais

mes services passés me donnent le droit de prétendre à cette

honorable récompense, et les bontés de l'empereur, celui de

l'espérer.»--«Vous pourriez vous tromper dans vos espérances, ce que

je vous offre est plus sûr, vous êtes marié, votre femme est ici,

la voilà grosse; restez avec moi, j'aurai soin de vous, d'elle et de

vos enfants. Je ne vous demande point aujourd'hui votre dernier mot,

pensez-y; nous en reparlerons.»

«Le jour du départ de Sa Majesté, le général Eblé étant allé prendre

ses ordres, le roi lui dit: «Eh bien! voulez-vous toujours me

quitter?»--«Mes raisons sont toujours les mêmes, Sire, répliqua le

ministre.»--«Vos raisons!... reprit le roi, avec un air de bonté:

croyez-moi, restez avec moi. Je remettrai, puisque vous le voulez,

votre lettre à l'empereur, mais je ne veux pas que vous me quittiez.

Je n'ai pas mérité ce procédé. Après tout, rien ne presse, n'est-il

pas vrai?»--«Non, Sire.»--«Attendez mon retour et nous verrons

après.» Le général Eblé m'a dit qu'il y avait consenti et que les

choses en étaient demeurées là. C'est ce que m'a aussi confirmé M.

Siméon.

«La cause des dégoûts de M. le général Eblé n'est peut-être pas

aisée à assigner, Monseigneur. D'après tout ce que j'ai pu

recueillir de lui-même, il paraît que l'impossibilité de faire ici

tout le bien qu'il aurait désiré est la plus forte. D'un côté il se

plaint des envahissements tous les jours plus grands de M. le comte

de Bernterode, qui s'est créé, dit-il, comme un second ministère, et

a élevé, pour ainsi dire, autel contre autel. À cet objet de plainte

se rattachent aussi, si j'ai bien jugé, les ordres que, sans les lui

communiquer, le roi adresse souvent de son cabinet aux généraux ou

chefs de corps employés hors de ses États. Ces ordres contrarient

souvent ceux donnés par le ministre. De là, selon lui, versatilité

dans les dispositions générales ou de détail, confusion dans les

mouvements des troupes, et déconsidération de son autorité. Enfin il

paraît que l'inexactitude du trésor public à acquitter les

ordonnances de la guerre dérange sans cesse les plans du général

Eblé, ruine ses dispositions et s'oppose à l'économie sévère qu'il

serait si essentiel d'établir dans toutes les parties du service

dont il est chargé. Ces raisons peuvent être vraies au fond,

Monseigneur, mais il est également certain que sa retraite porterait

un grand préjudice aux intérêts de Sa Majesté. Le général Eblé est

un homme laborieux, exact, sévère et qui sera très difficilement

remplacé ici. Il a rétabli l'ordre dans le département de la guerre,

où avant lui il n'y avait que pillage. De grandes économies ont été

faites sur toutes les parties; d'autres ne peuvent manquer d'avoir

lieu, s'il continue de garder le portefeuille; enfin tout ce qu'avec

des moyens bornés, mais distribués avec sagesse et intelligence, on

a pu obtenir, a été obtenu.

«Peut-être aussi, et je ne craindrais pas de le dire à M. le général

Eblé, y aurait-il un peu d'ingratitude de sa part à quitter ainsi le

service du roi. Sa Majesté a pour lui (et il en convient lui-même)

la plus haute estime; jamais il n'a cessé d'être traité avec tous

les égards dus à son âge et à son expérience. Il a même éprouvé peu

de ces négligences qui sont si fort dans le caractère du roi, je

dirai plus, il est vraisemblable (et je n'en veux pas faire une

accusation contre ce ministre) que le crédit du général comte de

Bernterode n'aurait pas été porté aussi loin, si le général Eblé,

comme l'a exprimé M. Reinhard dans sa correspondance, avait su

défendre son travail devant le roi ou réclamé avec plus d'insistance

contre l'abus de ce pouvoir étranger. Mais enfin, de quelque manière

qu'on envisage la chose, le chagrin de ne pas faire tout le bien

qu'on voudrait n'est pas un motif suffisant de retraite, et je

conserve encore l'espérance, qu'au retour du roi, M. le général Eblé

se laissera aller à prendre une autre détermination.

«La reine a fait toutes ses dispositions pour partir, dans le cas où

elle serait appelée par le roi à Paris, ce qu'elle paraîtrait

désirer vivement.»

À la suite de conversations sur le royaume de Westphalie, Napoléon

ayant demandé à Jérôme une note sur ce que l'on pourrait faire pour

tirer ses États de la position précaire dans laquelle ils se

trouvaient, Jérôme lui écrivit le 6 décembre:

«Le royaume de Westphalie ne peut se soutenir si, avec le Hanovre,

Fulde, Hanau et tous les petits princes enclavés dans son

territoire, l'empereur ne lui donne point un débouché quelconque

pour son commerce;

«Si l'empereur ne fait point la remise de la contribution arriérée,

que les faibles revenus de l'État empêchent d'acquitter, ainsi que

celle des domaines dont l'empereur n'a point encore disposé et qui

se montaient, à mon départ de Cassel, à 400,000 francs.»

La cession du Hanovre par la France fut décidée en principe, et

Jérôme dut croire que cette augmentation de territoire, de

population, de revenus, viendrait en dédommagement des exigences de

son frère. Le comte de Fürstenstein qui, sur de nouvelles instances

du roi, venait d'être nommé par l'empereur grand'croix de la Légion

d'honneur, fut chargé de traiter de la remise avec le duc de Cadore,

mais lorsqu'on arriva à la cession, on fut bien obligé de

reconnaître que les avantages de cette cession n'en compensaient pas

les inconvénients. L'empereur, en annexant à la Westphalie la

province du Hanovre, se réservait d'en distraire des territoires

ayant quinze mille habitants, et un revenu de quatre millions cinq

cent soixante mille francs, exempts de tous impôts pendant dix

années. Les agents stipulèrent en outre: que les six dotations

instituées dans le royaume de Jérôme, en vertu du traité de Berlin,

du 22 avril 1808, et toujours contestées par le jeune roi, seraient

remises aux donataires ainsi que le montant des revenus s'élevant à

près de trois cent mille francs; les dettes du pays de Hanovre

seraient à la charge de la Westphalie; l'arriéré de la contribution

de guerre due à la France serait arrêté à seize millions et acquitté

par le versement à la caisse du domaine extraordinaire de cent

soixante bons de cent mille francs avec intérêt à cinq pour cent et

payables par dixième d'année en année; le contingent militaire du

royaume serait porté à vingt-six mille hommes, dont quatre mille de

cavalerie et deux mille d'artillerie; jusqu'à la fin de la guerre

maritime, la Westphalie s'engagerait à _entretenir_ six mille hommes

de troupes françaises, en outre des douze mille cinq cents qui lui

étaient imposés par le traité de Berlin. Pour que le mot

_entretenir_ ne pût donner lieu à de fausses interprétations, le duc

de Cadore en envoyant ses instructions au baron Reinhard, chargé de

la remise du Hanovre, lui manda: «L'expression _entretenir_ dont le

traité s'est servi, en parlant des dix-huit mille cinq cents hommes

de troupes françaises, étant peut-être trop générale et par cette

raison point assez précise, ce qui pourrait donner lieu à des

difficultés, le procès-verbal devra en fixer le sens et dire:

qu'_entretenir_, c'est solder, nourrir, habiller ces troupes et

pourvoir à tous leurs besoins quelconques, comme le trésor public de

France solde, nourrit, entretient les troupes des armées qui restent

en Allemagne.»

Reinhard se conforma à cet ordre du ministre, mais cela ne parut pas

suffisant à l'empereur qui refusa de sanctionner le traité parce

qu'il n'y était pas spécifié que les troupes françaises entretenues

par la Westphalie auraient les prestations du pied de guerre.

Toutefois cette difficulté fut promptement aplanie.

Sans doute par cette annexion les États de Jérôme acquéraient un

territoire assez considérable, une population de près de trois cent

mille âmes, une zone maritime importante entre les embouchures de

l'Elbe et du Weser. La Westphalie prenait rang en tête des États de

la Confédération, mais l'obligation d'entretenir dix-huit mille

hommes au lieu de douze, la dette hanovrienne considérable, laissée

à la charge de la Westphalie, annulaient et au-delà les avantages.

On reconnut bientôt que le nouveau territoire coûterait dix millions

de plus qu'il ne rapporterait. Ainsi donc, loin d'alléger les

charges pécuniaires des États de son frère, l'empereur augmentait

ses embarras. Le traité fut cependant signé le 14 janvier par le

comte de Fürstenstein et le duc de Cadore.

Le 20 décembre, Reinhard, resté à Cassel pendant le voyage du roi,

adressa à Champagny la lettre ci-dessous:

«Un courrier du roi, expédié le 14 décembre 1809, a confirmé la

nouvelle du départ prochain de Sa Majesté, et les ordres concernant

sa réception dans ses États et dans sa capitale. Le roi se propose

d'arriver à Marbourg le 24, où tous les ministres d'État seront

obligés de se rendre (Marbourg est éloigné de Cassel de neuf bons

milles d'Allemagne). Le lendemain, Sa Majesté déjeunera à Wabern,

village à trois milles de Cassel, où se trouve un château royal. Le

26, il y aura audience du corps diplomatique. Un appartement dans le

palais se prépare pour la réception du grand maréchal nommé en

remplacement du comte Willingerode. La curiosité cherche en vain à

deviner le nom de ce nouveau dignitaire. Le général Launay, gendre

de M. Siméon, les barons Dumas et Damas entreront au service

militaire de Sa Majesté. Le général Morio est déjà arrivé, revenant

d'Espagne, et rétabli de sa maladie. Le conseil d'État s'assemble

fréquemment pour préparer les projets de loi qui seront présentés

aux États. Puisqu'on croit savoir aujourd'hui que là reine restera à

Paris, on présume qu'après quelque séjour à Cassel le roi y

retournera aussi, et qu'il accompagnera Sa Majesté impériale dans

son voyage en Espagne.

«Le roi trouvera ses sujets impatients de son heureux retour et

pleins d'espérances dans les résultats de son absence, qu'ils

pourront appeler heureuse aussi, puisque Sa Majesté reviendrait avec

de nouveaux moyens de prospérité pour ses États, avec de nouvelles

idées de bienfaisance et de gloire, puisées dans cette source

intarissable d'où nous voyons émaner toutes les conceptions

créatrices, tous les actes conservateurs qui appartiennent au siècle

de Napoléon.

«Déjà quelques passages des lettres écrites par le roi ont fait

présager combien la Westphalie aura à se féliciter de son voyage, et

déjà ces présages se trouvent en partie confirmés par le discours

adressé au Corps législatif de France par M. le ministre de

l'intérieur.

«J'essaierais en vain, Monseigneur, de vous peindre l'impression que

propagent au loin ces paroles d'immense valeur prononcées par la

bouche impériale, ces discours qui en sont les commentaires et qui

déroulent le passé et l'avenir; mais qu'il me soit permis de saisir

un mot qui appartient à la sphère où Sa Majesté impériale a bien

voulu essayer l'emploi de mes faibles moyens. Il est dit que les

villes Anséatiques conserveront leur indépendance, et qu'elles

serviront en quelque sorte de moyens de représailles envers

l'Angleterre. Cette idée, j'ose le dire, était constamment devant

notre esprit. De là la distinction que nous proposions de faire

entre le temps de paix et le temps de guerre, de là cette

proposition de laisser dans leurs rapports à venir une certaine

latitude, un certain vague qui permettrait de les modifier selon

les circonstances; mais l'impression lumineuse nous manquait: elle a

été trouvée et le problème est résolu.»

Nous continuerons à faire connaître les lettres les plus importantes

de Reinhard et ses bulletins, comme offrant le résumé le plus

curieux et le plus impartial de l'histoire de la Westphalie et de

son jeune souverain.

Le 17 janvier 1810, il écrit de Cassel à Cadore:

M. de Marinville est arrivé samedi dernier. Il a annoncé que le

retour de M. le comte de Furstenstein ne pourrait guère avoir lieu

que vers la fin de cette semaine. Il en est résulté que le jour de

l'ouverture des États, dont les membres sont réunis ici depuis le

1er janvier, n'a pu être encore déterminé. En attendant, le Conseil

d'État, dont les séances ont été fréquentes pendant quelque temps,

et les départements ministériels, ont préparé leur travail, le

compte du ministre des finances s'imprime, et ceux qui en ont déjà

connaissance en disent beaucoup de bien.

Ces premiers jours qui se sont écoulés depuis le retour de LL. MM.

ont été ceux d'une satisfaction réciproque, et en même temps ceux

d'une attente générale des éclaircissements qu'on recevra sur les

destinées de la Westphalie, soit par ce qui aura été conclu à Paris,

soit par ce qui sera annoncé et proposé à l'assemblée des États. Je

partage cette attente, Monseigneur, et jusqu'à ce qu'elle soit

remplie je me vois restreint à vous faire le simple récit des

événements du jour.

Le roi a accordé le titre de comte à MM. de Bulow et de Wolfradt,

ministres d'État; à M. de Lepel, son premier écuyer d'honneur, le

même qui l'avait accompagné à Paris, et à M. de Pappenheim, son

premier chambellan. MM. de Leist, conseiller d'État et directeur de

l'instruction publique, de Coninx, conseiller d'État et directeur

des domaines, et Marinville, secrétaire intime du cabinet, ont

obtenu le titre de baron.

Le roi s'est chargé de transmettre à Sa Majesté impériale la lettre

par laquelle M. le général Eblé lui demande son agrément pour donner

sa démission de la place de ministre de la guerre. Il paraît que M.

le général d'Albignac, grand écuyer, sera chargé, par intérim, du

portefeuille.

Le général de Bernterode, malade depuis longtemps, et dont la

maladie avait empiré dans ces derniers temps, a été forcé de

demander un congé de quelques mois pour se rendre en France, et pour

tâcher de rétablir sa santé. C'est M. le général de Launay, gendre

de M. Siméon, qui le remplace par intérim dans ses fonctions.

C'est aussi par intérim que M. le général Morio est chargé des

fonctions de grand maréchal. Il occupe un appartement dans le

palais.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 121 / 358 题