Cassel, le 15 septembre 1809.
Le roi est revenu de son voyage hier au soir à huit heures. Sa
Majesté quittant le Harz avait passé par Goslar, Brunswick et
Hildesheim et s'était arrêtée pendant trois jours à Hanovre.
Comme vraisemblablement je ne verrai, avant le départ de cette
lettre, aucune des personnes de la suite de Sa Majesté, je dois m'en
rapporter provisoirement aux paragraphes du moniteur westphalien, ne
connaissant encore que quelques détails du séjour que le roi a fait
à Goettingen.
Une fermentation nouvelle avait éclaté parmi les étudiants de cette
université. Le cheval d'un gendarme avait été heurté par celui d'un
étudiant allant au galop et trop mauvais cavalier apparemment pour
pouvoir le retenir. L'étudiant se sentant poursuivi se sauva dans
une maison: le gendarme le pistolet à la main le prit au collet et
le conduisit en prison. Tous les étudiants prirent le parti de leur
camarade, la police prit celui du gendarme; des rapports, des
estafettes furent envoyés à la capitale. Il fut décidé que le
gendarme serait déplacé, mais qu'en même temps il serait avancé en
grade. Le gendarme avant de quitter Goettingen ne manqua pas de s'y
montrer avec les marques de son nouveau grade; grande rumeur parmi
les étudiants. Des listes furent colportées; 400 jeunes gens
signèrent l'engagement de quitter l'université après l'expiration du
semestre d'études.
Le roi fit appeler le pro-recteur: il lui parla avec beaucoup de
bonté et de condescendance, et le chargea d'être l'interprète auprès
des étudiants. Il convint que le gendarme avait eu tort; à la
remarque du pro-recteur qu'il avait été avancé en grade, il répondit
que c'était une mesure du gouvernement, étrangère à la question: il
dit que son âge le rapprochait un peu de la jeunesse des étudiants
pour pouvoir se mettre à leur place; qu'il voulait que l'université
de Goettingen fût la première de l'Allemagne; que ces complots de
départ étaient ridicules, et que quand 200 s'en iraient, il serait
assez puissant pour en attirer 400 autres.
Les déclarations de Sa Majesté, transmises par le pro-recteur,
avaient produit le meilleur effet, lorsque les étudiants apprirent
que six d'entre eux venaient d'être relégués. C'étaient ceux qui
avaient colporté les listes de départ; alors les jeunes têtes se
rallumèrent, et l'on dit qu'une centaine d'étudiants étrangers a
déjà quitté l'université pour n'y plus revenir.
Il paraît que le projet était d'aliéner pour douze ans les mines du
Harz soit à la ville d'Hambourg si l'emprunt réussissait, soit au
banquier Jacobson, et que le roi a voulu attendre à Hanovre le
résultat de la négociation avec Hambourg. Si cela est, la marche des
troupes westphaliennes sur cette ville s'explique assez. Quand de
pareils projets pourraient réussir dans les circonstances actuelles,
ce seraient toujours des palliatifs ruineux, peut-être même
illégitimes, sans le concours des États que le roi voudrait
convoquer, mais auxquels les ministres ne savent que proposer.
Le général Berner, officier de mérite, est revenu d'Espagne. Le
général Morio, tombé devant Girone malade d'une fièvre putride, et
transporté à Perpignan, est allé se rétablir à Montpellier. Le
ministre de Bavière est revenu de sa campagne dans un état de santé
tellement délabré qu'il reste peu d'espoir de sa guérison. Le
général Rewbell s'est embarqué à Emdem avec sa famille pour
Baltimore. La vente de son mobilier n'a point suffi pour payer ses
dettes. M. de Furstenstein s'est rencontré dans la terre de son
beau-père avec M. de Hardenberg, l'ancien ministre d'État prussien.
Ils n'auront pu se trouver ensemble longtemps: car immédiatement
après le départ du premier, un courrier était venu l'appeler auprès
du roi, à Hanovre.
En septembre 1809, le roi et la reine firent un voyage aux mines du
Hartz. Jérôme, de retour, écrivit de Napoléonshoehe à l'empereur le
20 du même mois:
«Sire, je suis de retour d'un voyage que j'ai fait dans le Harz;
j'ai en même temps visité deux régiments de mes troupes qui sont à
Hanovre. La misère est portée à un tel point dans tout le royaume
(personne ne pouvant être payé) que si Votre Majesté ne vient à son
secours, il ne peut aller encore deux mois; comme j'ai déjà eu
l'honneur de l'annoncer à Votre Majesté, les troupes ne sont plus
entièrement soldées et si je n'avais eu la faculté de les mettre
dans les villes hanséatiques et dans le Hanovre, je serais hors
d'état de les nourrir. Malgré tous les soins que je porte à mon
administration, je crois qu'il est impossible de la soutenir plus
longtemps, et je prie Votre Majesté de me permettre de me retirer en
France. Là, comme ailleurs, je m'efforcerai de lui prouver qu'elle
n'a personne qui lui soit plus entièrement dévoué que moi. Toutes
les mesures que Votre Majesté croira devoir prendre pour fixer le
sort de mes États, je les approuverai et les seconderai de tout mon
pouvoir.»
On voit que par son système l'empereur Napoléon Ier rendait
impossible le règne de ses frères dans les États qu'il leur avait
octroyés. Joseph en Espagne, Louis en Hollande, Jérôme en
Westphalie, sombraient sous la question financière.
Nous continuons à donner quelques lettres ou extraits de lettres de
Reinhard au duc de Cadore.
Cassel, ce 21 septembre 1809.
J'avais à entretenir M. le ministre des finances du domaine de
Rittberg, et la conversation étant tombée sur d'autres objets,
l'occasion de m'acquitter de l'ordre que Votre Excellence m'avait
donné par sa dépêche du 21 s'est présentée naturellement. M. de
Bulow me parla de la mission de M. de Bocholtz[124] dont il prétend
n'avoir eu aucune connaissance: il me parut douter si M. de Bocholtz
serait l'homme propre à donner sur l'état des finances des
renseignements aussi exacts et aussi complets qu'on pouvait le
désirer. Il pensait, et j'étais fort de son avis, que le meilleur
parti à prendre serait de se conduire dans l'hypothèse où la
Westphalie serait réduite à ses propres ressources, et qu'en
dernière analyse tout dépendait de l'esprit de sagesse de son
gouvernement. «D'ailleurs, lui dis-je, avant de se relâcher sur des
engagements que le gouvernement westphalien a contractés envers la
France et qu'il paraît être en ce moment dans l'impossibilité de
remplir, Sa Majesté impériale serait en droit de s'informer des
causes qui ont amené cet état de détresse; et s'il résultait de ces
informations qu'une partie des revenus de l'État a été détournée de
sa véritable destination; que ceux de la liste civile, par exemple,
ont été étendus au-delà des limites légitimes, elle pourrait pour
intervenir faire valoir son titre d'auteur et de garant de la
Constitution.»--«Il me semble, me dit alors M. de Bulow, que vous
avez quelque chose à me dire, et je vous prie de me le faire sans
détour. Auriez-vous à me faire une communication de la nature de
celles que vous avez été chargé de faire à quelques
militaires?»--«Point du tout, lui dis-je, les circonstances ne se
ressemblent point, mais puisque vous le savez déjà, je vous dirai
que je suis prévenu qu'en sa qualité d'auteur et de garant de la
Constitution du royaume de Westphalie, Sa Majesté imputera les
violations que cet acte aurait éprouvées aux ministres, et que cette
disposition pourrait s'appliquer particulièrement aux accroissements
donnés à la liste civile.»--«En faisant serment d'obéissance à mon
souverain, me répondit M. de Bulow, j'ignorais que j'étais encore
responsable envers un autre souverain; mais cette responsabilité
même, je n'ai point à la craindre, et il est certain que sous mon
administration, il n'est pas sorti du Trésor un seul denier en
augmentation de la liste civile.»--«Cet autre souverain, repris-je,
est l'auteur et le garant de la Constitution en vertu de laquelle le
roi règne et les ministres président à l'administration. Sa Majesté
l'empereur a le droit d'en surveiller le maintien autant et plus
encore que s'il s'agissait de l'exécution d'un traité.» M. de Bulow
entendit cela,--«mais, dit-il, en vertu de mon serment je suis
obligé de ne rien laisser ignorer au roi, et vous me permettrez de
lui donner connaissance de notre conversation.»--«Si vous croyez,
répliquai-je, que le devoir vous y oblige, je ne saurais m'y
opposer. Je vous prie seulement de considérer qu'il est de notre
intérêt commun que cet avertissement, qui en temps et lieu peut
produire un excellent effet, n'en produise pas un mauvais, et que la
susceptibilité du roi soit ménagée. En conséquence la confidence que
j'ai l'honneur de vous faire est livrée à votre sagesse et à votre
discernement.»--«Connaissez-vous le roi, me demanda M. de
Bulow?»--«Je crois le connaître assez, quoique moins bien que
vous.»--«Eh bien! croyez-vous qu'il souffre qu'on lui résiste?»--«Et
quand on résiste la Constitution à la main.»--«Et même la
Constitution en main. Il y avait un temps, m'a dit M. Siméon, où le
roi disait ne vouloir gouverner que par la Constitution, mais il a
changé de langage.» Après ces préliminaires, M. de Bulow entra en
matière. Après m'avoir répété, ce dont je l'assurais, que je ne
doutais pas que le roi n'avait jamais touché du trésor public que
les prorata de cinq millions, à l'exception cependant du mois
d'octobre et du mois de novembre 1807, antérieurs à l'administration
de M. de Bulow, il me fit l'énumération des autres articles qui
composent aujourd'hui la liste civile. La voici:
[Note 124: Mission Auprès De L'empereur À Paris.]
1º Intérêts des capitaux donnés par Sa Majesté l'empereur. 500,000 fr.
2º Domaines de la couronne. 350,000
3º Ordre Teutonique. 300,000
4º Redevance d'un pour cent des fiefs déclarés allodiaux. 400,000
5º Sept domaines repris sur des donataires français. 250,000
6º Domaines réclamés par le roi pour compléter un million
de revenus en sus de la liste civile. 650,000
«Or, dit M. de Bulow, tous ces articles ont constamment été
étrangers à mon administration, et la Constitution ne dit pas que ce
que Sa Majesté tient d'une autre source doive être défalqué des cinq
millions de la liste civile. Quant aux domaines de la couronne, la
dignité du roi exige qu'il y en ait. Le produit de ceux dont Sa
Majesté jouit est peu considérable, et nous nous promettons bien
qu'Elle se désistera de la prétention des 650,000 francs, dont Elle
n'a pas encore joui, et qu'il paraît qu'on a portés en compte
lorsqu'on a fait monter les revenus de la liste civile à 7,500,000
francs. Les biens de l'Ordre Teutonique et les redevances pour les
fiefs déclarés allodiaux ont été attribués au roi par des décrets
rendus au Conseil d'État, les uns parce que le texte du décret
impérial ne paraissait pas au moins s'opposer à ce que le roi se les
appropriât, et les autres parce que Sa Majesté trouvait juste d'être
indemnisée des avantages dont Elle aurait profité en cas de
mouvance. Les deux décrets ont été rendus contre mon avis, mais je
n'ai pu pousser plus loin mon opposition, parce que ni l'un ni
l'autre objet n'étaient encore entrés dans mes attributions. Quant
aux sept domaines pris sur plusieurs donataires impériaux, j'ignore
s'ils seront remplacés ou restitués soit en nature, soit en argent.
Mais cet article encore n'est point de ma compétence.» Je n'ai rien
à ajouter, Monseigneur, à la justification de M. de Bulow, si ce
n'est qu'il a porté plus bas l'évaluation des articles nºs 3 et 4,
que je ne l'ai fait dans ma lettre nº 71, d'après l'assertion de M.
Siméon. Celle des redevances, en effet, ne peut guère être connue
que par approximation, et il est possible que les biens de l'Ordre
Teutonique, en ce moment où il reste des pensions et des indemnités
à payer, ne rapportent à la liste civile que le revenu net tel que
l'a estimé M. de Bulow. Ce que M. de Bulow m'a dit sur les finances
de l'État est vague et n'ajoute rien aux aperçus que Votre
Excellence connaît déjà. Il se nourrit encore de la gloire de son
excédant de cinq millions de l'année passée. Pour l'année courante
il n'en espère que trente au lieu de trente-huit. Cependant il est
convenu que l'absence des troupes françaises causait au trésor un
grand soulagement, et que l'épargne qui en résultait pouvait
balancer et au-delà les pertes que les incursions ennemies avaient
causées à la Westphalie. Il m'a dit que la contribution personnelle
pour l'an 1808 était rentrée, mais qu'on n'avait pu mettre encore en
recouvrement celle pour l'an 1809. De là vient la détresse pour la
caisse d'amortissement que cette contribution est destinée à
alimenter. Malheureusement les fonctionnaires publics, surtout ceux
du culte et de l'instruction publique, ne sont pas payés davantage
que les créanciers de l'État, et le ministre de la guerre continue à
se plaindre amèrement de ce que ses ordonnances ne sont pas
acquittées.
Malgré tous ces embarras le ministre des finances, qui a la
réputation d'espérer toujours, persiste à dire que les ressources de
la Westphalie sont assez grandes pour suffire à un état de dépenses
bien ordonné et au paiement des dettes et de leurs intérêts. Ce qui,
plus que tout autre chose, lui paraît être hors de proportion avec
les revenus, c'est l'état militaire. Le projet concernant les
sémestriers a été adopté par le roi; mais comme le décret entier,
qui embrasse plusieurs objets d'administration militaire, présente
un ensemble de dispositions liées entr'elles, il faut en attendre
l'adoption définitive. M. de Bulow a fait imprimer le compte des
recettes et des dépenses de l'année passée. Ce compte, qui ne
renferme que les mouvements du trésor public, ne peut être contrôlé
que par celui du ministère des finances dont le ministre promet
aussi la publication; et ce ne sera que lorsque cette dernière
publication aura paru que mes recherches dirigées par des données
certaines pourront me conduire à un résultat digne d'être soumis à
Votre Excellence.
M. de Bulow m'a parlé aussi de l'emprunt qui se négocie en ce moment
à Hambourg. Il s'agissait, m'a-t-il dit, de le conclure sur les
mêmes bases que celui qui avait été projeté en Hollande, à
l'exception des sels cependant dont Hambourg n'a pas besoin. Or, ces
sels étaient l'objet principal de la négociation hollandaise. Quoi
qu'il en soit, il est en ce moment question du produit des mines
dont il paraît qu'on propose d'aliéner l'exploitation pour un temps
déterminé. M. de Bulow prétend être étranger à cette affaire qui se
traite aujourd'hui directement par le cabinet et par l'entremise du
banquier Jordis, homme sans fortune, sans crédit et sans
considération. «Je ne connais, ajouta M. de Bulow, que deux manières
de traiter cette affaire: ou bien qu'un banquier connu et estimé se
mette à la tête et donne l'exemple en souscrivant pour une somme
importante, ou bien qu'un agent avoué présente au nom du
gouvernement les sûretés, offre les conditions et traite sous les
auspices de la foi publique,» M. de Bulow ne croit point au succès
de cet emprunt.
Le public ne sait pas encore bien s'expliquer le dernier voyage du
roi à Hanovre, et je ne suis pas plus instruit à cet égard que le
public. Le passage du duc d'OEls et ses conséquences peuvent y être
entrés pour quelque chose. On parle aussi de quelques fournitures,
de souliers par exemple, faites ou commandées dans cette occasion.
Le général Bongars et le banquier Jordis y sont venus de Hambourg
rendre compte de leur négociation. Dans le public on s'attendait à
une prise de possession. Sa Majesté a été très satisfaite de la
cordialité avec laquelle Elle a été reçue par les habitants du Harz.
À Brunswick on a cru s'apercevoir d'une froideur qui contrastait
avec la joie que les habitants de cette ville avaient témoignée dans
d'autres occasions. Au moment de son arrivée à Brunswick le roi
ordonna au ministre des finances de payer tous les arrérages. «J'ai
prévenu les ordres de Votre Majesté, répondit M. de Bulow, tout est
payé.» En effet, il avait fait arriver d'avance tout l'argent des
caisses des environs.
Dans la conversation que le roi eut avec M. Lefebvre après son
retour de Vienne, Sa Majesté ne manqua pas de lui reparler de ses
soupçons contre M. Jollivet. Ces soupçons, Monseigneur, je l'avoue,
sont pénibles pour moi, et je prie Votre Excellence de croire que,
même au risque de les attirer sur moi, je désirerais que le roi ne
les ait pas conçus. M. Jollivet remplit parfaitement son devoir dans
l'administration qui lui est confiée, et si notre position est
délicate, nous ne pouvons tous les deux prendre pour règle de
conduite que notre dévouement à S. M. I. Du reste cette matière ne
me paraît point être de nature à me permettre de m'en expliquer
jamais avec M. Jollivet.
M. de Bercagny doit aller à Mayence au devant de sa femme que le roi
lui a ordonné de faire venir. Il parait que dans ces derniers temps
plusieurs circonstances ont nui à M. de Bercagny dans l'esprit de S.
M., et si cette diminution momentanée de son influence peut
l'engager à faire un retour sur lui-même et à se prescrire des
règles fixes et équitables pour sa conduite, il en résultera un
grand bien. Malheureusement je viens d'apprendre un trait qui m'en
fait désespérer. La haute police prétend savoir d'après plusieurs
indices que feu M. de Müller avait eu connaissance de la
conspiration de Doernberg. J'oserais, moi, donner un démenti formel
à cette assertion au nom de M. de Müller dans la tombe, non
seulement à cause de la connaissance que j'avais de son caractère,
mais encore d'après toute sa manière d'être dans les circonstances
d'alors. Quoi qu'il en soit, la haute police ne peut vouloir
fouiller ainsi dans la cendre des morts qu'avec le projet de
déterrer quelqu'accusation contre les vivants; et lorsqu'elle aura
tiré le voile qui couvre encore le mystère, on verra que M. de
Bercagny, et deux ou trois associés qui le valent, sont les seuls
serviteurs vraiment fidèles et nécessaires de Sa Majesté.
On a vu que l'empereur avait fait établir en Westphalie (où les
marchandises anglaises commençaient à être introduites) une ligne de
douanes. Jérôme s'était opposé à cette mesure. Reinhard écrivit à
l'empereur le 25 septembre 1809:
«Il est pénible pour moi d'avoir à revenir sur ce qui se passe en
Westphalie, relativement à la nouvelle ligne de douanes dont Elle a
ordonné l'établissement; mais je ne crois pas pouvoir me dispenser
de mettre sous vos yeux, Sire, le nouveau rapport qui m'est fait par
M. Collin, afin que Votre Majesté puisse donner les ordres qu'Elle
jugera convenable sur cet important objet.»
D'après l'ordre de l'empereur, Cadore écrit à Reinhard, de Vienne,
le 3 octobre:
«Sa Majesté l'empereur avait ordonné en Westphalie l'établissement
d'une nouvelle ligne de douanes, pour s'opposer avec plus
d'efficacité à l'introduction des marchandises anglaises. Les
brigades de Neukirchen et d'Alfaugen (?) ayant été obligées, le 9
septembre, de cesser leurs fonctions, il s'est introduit sur leurs
postes, du 9 au 13 inclusivement, plus de trois cents voitures de
marchandises anglaises, escortées pour la plupart par des gendarmes
westphaliens et des paysans armés. J'ai l'honneur de vous envoyer
une copie du rapport qui rend compte de ces faits et qui a été mis
sous les yeux de l'empereur.
«Sa Majesté vous charge de faire les plus vives instances pour que
le gouvernement de Westphalie cesse de s'opposer à l'établissement
de cette ligne de douanes. Sa Majesté use de son droit de
protecteur, en prenant des mesures pour fermer tout accès au
commerce de l'Angleterre dans les États de la Confédération. Elle a
été étonnée de ce que, dans les moyens qu'elle prenait pour faire la
guerre à l'Angleterre, la Westphalie était le pays où elle éprouvait
des obstacles. Je vous prie, Monsieur, de m'informer du résultat de
vos démarches.»
Quelques mois plus tard, Champagny écrivait encore à ce sujet (de
Paris, le 8 février 1810):
«Je viens d'être instruit par Son Excellence le Ministre des
finances qu'un mouvement séditieux a eu lieu en Westphalie contre le
service des douanes impériales. Le 15 novembre dernier, à la suite
d'une saisie faite par les préposés de Cuxhaven, pour contravention
au décret du 29 octobre précédent, de dix-neuf petites embarcations
chargées de sucre, café et autres denrées, les objets saisis
composant le chargement de trente-trois voitures furent conduits à
Bremerlehe, sous l'escorte d'un détachement de cuirassiers
westphaliens. Le convoi arriva en bon ordre, mais l'heure ne permit
pas d'opérer immédiatement le chargement sur bateau pour Brême. On
mit donc provisoirement les marchandises en magasin à Bremerlehe
même, avec d'autant plus de confiance que l'escorte était forte,
qu'il y avait dans la ville une garnison westphalienne et qu'on
pouvait ainsi espérer secours et protection en cas de tentatives
d'enlèvement de la part du peuple, mais cette garnison, cédant à
l'impulsion de la multitude, qui ne tarda point à manifester ses
mauvaises intentions, fut la première à favoriser le pillage et
enleva elle-même des marchandises.
«Les soldats de l'escorte prirent part aussi à ce pillage au lieu de
s'y opposer, et une patrouille envoyée par le commandant et les
préposés ne put empêcher qu'une partie des marchandises (480 bûches
de bois de teinture, 64 sacs et un tonneau de sucre rafiné, ainsi
que 4 sacs de café) ne fût enlevée.
«Je vous prierai, monsieur le baron, de vouloir bien porter ces
faits à la connaissance du gouvernement westphalien et de demander
que les auteurs de ce désordre soient recherchés et punis. Vous
voudrez bien me faire part du résultat de vos démarches à cet
égard.»
Le ministre des finances du royaume de Westphalie, M. de Bulow,
était, en sa qualité d'allemand, en butte à la haine du parti
français. Reinhard, dans ses lettres et dans ses bulletins, laisse
pressentir sa prochaine disgrâce.