Mersebourg, 26 juin 1809.
Le Roi est arrivé à Querfurt avant-hier matin à onze heures (24
juin); hier, à dix heures du matin, il est arrivé à Mersebourg.
La division du général Gratien, le régiment de Berg et une grande
partie de la garde marchent avec Sa Majesté. La totalité de ces
troupes est entre 6 et 7,000 hommes; celles du général d'Albignac,
en y comprenant les Saxons, montent au même nombre dans lequel il y
a 1,300 chevaux. L'artillerie des deux corps est de 52 pièces; celle
des Hollandais surtout est très belle et parfaitement tenue. Le
corps hollandais et environ 800 Français, répartis entre les deux
divisions, sont ce que nous avons de mieux en officiers et en
soldats. D'après des renseignements qu'on a lieu de croire exacts,
les forces du duc d'Oels montent en tout à 9,080 hommes. Sa bande
noire, qui s'appelle la _Légion de la Vengeance_, est une mauvaise
troupe; quelques escadrons d'Uhlans, du régiment de Blankenstein,
méritent un peu plus de considération. Le 23, le duc d'Oels fit un
mouvement en avant, et les troupes saxonnes furent obligées de
reculer jusqu'à Weissenfels. Ce mouvement avait pour objet de
masquer la retraite. En effet, dès le 24, l'ennemi évacua Leipsig où
nos troupes sont entrées hier au soir à deux heures. Ce matin toutes
nos troupes se sont portées en avant: le Roi partira à onze heures.
On a intercepté une lettre où l'archiduc Charles reproche au duc
d'Oels les excès commis en Saxe par sa troupe, qui doit, dit-il,
être entièrement soumise aux lois de la discipline autrichienne,
aussi longtemps qu'elle aura besoin d'être soutenue par les
Autrichiens. Déjà le duc d'Oels était subordonné au général
autrichien Am-Ende, et c'est à celui-ci qu'il adressa la députation
de Dresde qui était venue à sa rencontre.
Le général Gratien a présenté hier au Roi les principaux officiers
de sa division; Sa Majesté s'est entretenue pendant longtemps avec
eux. Il règne une grande activité au quartier-général. Le général
d'Albignac a été fidèle à l'ordre de ne rien hazarder. Depuis que
les ennemis se retirent, quelques personnes pensent qu'il aurait pu
se porter sur leur derrière: il valait encore mieux ne commettre
aucune imprudence.
La ville de Cassel est tranquille. Cependant, le général Eblé a pris
occasion d'un mouvement qui a eu lieu à Carlshaven contre des
gendarmes, pour écrire en deux mots au Roi: que jamais la Westphalie
n'a été aussi près d'une insurrection générale. Une preuve des
manoeuvres clandestines qui continuent à y avoir lieu, c'est qu'on a
arrêté dernièrement une voiture chargée d'armes et de poudre à canon
au moment de son passage par Homberg. Dans une lettre interceptée de
l'électeur de Hesse, il est dit qu'on ne fera rien de bon aussi
longtemps que cet entêté de roi de Prusse ne se déclarera point. Il
est certain que les matières combustibles sont entassées partout;
mais toutes les étincelles ne seront point propres à y mettre le
feu.
Leipzig, le 26 au soir.
Le Roi est entré à Leipzig à deux heures du soir, à cheval et à la
tête de ses troupes. Il ne reste plus de doute sur la retraite des
ennemis et sur la difficulté qu'il y aura à les atteindre. Sa
Majesté partira demain: le corps diplomatique ne le suivra pas
immédiatement.
Ce soir le Roi m'a fait entrer dans son cabinet: il m'a répété que
depuis Sundershausen il n'avait pas eu le temps d'écrire à S. M.
l'Empereur. Comme il a paru attacher quelque intérêt à ce que
j'écrivisse, j'expédierai cette lettre par estafette jusqu'à
Stuttgard.
Dresde, ce 1er juillet 1809.
Le Roi partit de Leipzig le 28 à onze heures du matin: la division
hollandaise l'avait précédé la veille. Sa Majesté passa la nuit à
Grimma. Le lendemain 29, le quartier-général devait être transporté
à Waldheim, petite ville située dans un défilé. Le Roi était en
arrière, et nos voitures l'avaient cette fois précédé, lorsqu'à une
demi-lieue de Waldheim nous rencontrâmes le général d'Albignac qui
ordonna aux bagages de rebrousser chemin. Les ennemis ayant fait un
mouvement sur leur gauche s'étaient portés sur Chemnitz. Le
quartier-général fut établi à Hartha, village en arrière de
Waldheim. Hier à deux heures de l'après-midi, le Roi est arrivé à
Nossen d'où il est parti ce matin à cinq heures. À dix heures, Sa
Majesté a fait son entrée à Dresde à la tête de ses gardes et des
cuirassiers saxons, au bruit des canons du rempart et des cloches de
la ville. Elle s'est logée au palais de Brühl.
Les ennemis avaient quitté Dresde avant-hier. Le général Kienmayer,
arrivé depuis quelques jours, avait établi un camp. Ce camp a été
levé hier et il n'est pas douteux que dès demain les ennemis seront
rentrés dans les frontières de la Bohême. Nos hussards leur ont
déjà enlevé quelques chariots. À la tête de la colonne qui s'est
montrée à Chemnitz et qui avant-hier encore poussait des patrouilles
d'uhlans jusqu'à Penig, où est le duc d'OEls. Il a peu de troupes
réglées avec lui: sa bande noire qui s'est très mal comportée
partout, et ce qui est à la solde de l'électeur de Hesse, paraît en
composer la partie principale. Cependant, la retraite vers la Bohême
de ce corps qui avant-hier encore se trouvait en quelque sorte sur
nos derrières, ne paraît pas bien constatée. Du reste, il est peu
probable qu'il risquera de prolonger son incursion. Quand le duc
d'OEls qui n'est point, comme on l'avait dit, entièrement subordonné
au général autrichien, mais qui est considéré comme une espèce
d'allié, voudrait, en profitant de l'absence du roi, se jeter dans
la Westphalie, ce serait probablement parce que ses alliés
voudraient en être quittes; il serait abandonné par les troupes
autrichiennes et il ne lui resterait qu'une bande moins dangereuse
que celle de Schill. Ce nouveau libérateur de l'Allemagne, ivre de
tabac et de bière et de quelques vivat de la populace de Leipzig,
voulait enrôler sous ses drapeaux tous les étudiants de cette
université. On lui a ri au nez. Par représailles il a levé une
contribution de 6,000 thalers à Leipzig et de 5,000 à Dresde. Les
Autrichiens se sont partout conduits avec beaucoup de ménagements.
Leur retraite au reste, et même quelques bruits que nous avons
trouvés ici circulant, semblent prouver qu'il s'est déjà passé
quelque événement important sur le Danube, et c'est vers ce côté-là
que nous ne cessons de tourner nos regards.
Il y a eu le 28 un petit engagement entre les troupes du général
d'Albignac et celles du duc d'OEls, en avant de Waldheim. Il paraît
que c'était une affaire de reconnaissance et que le tout s'est
réduit à quelques blessés de part et d'autre. Le général d'Albignac
a repris le commandement de la cavalerie et c'est le colonel
Thielmann, qui déjà avait remplacé le général Dyherrn dans le
commandement des troupes saxonnes, qui commande aujourd'hui
l'avant-garde. Le prince de Hesse a été commandant de la ville de
Dresde. Sous les Autrichiens c'était le prince de Lobkowiz,
commandant les milices de Bohême.
Je vous ai déjà parlé, Monseigneur, d'un mouvement qui avait éclaté
à Carlshaven: il a été dissipé par quelques gendarmes. Celui qui a
eu lieu à Marbourg a été plus sérieux: quatre ou cinq cents paysans
sont entrés dans la ville, mais ils en ont été promptement chassés
par la garde départementale. Cet événement a donné lieu à
l'arrestation d'un inconnu qui se nommait Ermerich, qui résidait à
Marbourg depuis trois mois, et qu'on dit avoir été colonel en
Angleterre. M. Lefebvre m'a envoyé et j'ai l'honneur de vous
transmettre la copie d'une lettre qu'on a trouvée dans ses papiers.
C'est un homme de soixante-quatre ans: il nie encore tout.
Ces mouvements, Monseigneur, ont été sans doute la cause d'une
certaine inquiétude que vous aurez pu remarquer dans la dernière
conversation du roi dont j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre
Excellence. Du reste, quelque vastes que puissent être les vues des
meneurs, il est certain que les paysans n'ont pu être séduits que
par des causes locales; c'est la contribution personnelle qui a
occasionné le petit désordre de Carlshaven; ce sont les droits de
consommation qui ont conduit les paysans à Marbourg et l'on me mande
que ce sont eux-mêmes qui ont arrêté et livré l'inconnu dont je vous
ai parlé. Ce qui doit rassurer entièrement, c'est que 1,500 hommes
de l'armée de réserve se sont rendus à Marbourg du moment où une
lettre du préfet de la Werra avait donné à Hanau connaissance de ce
mouvement.
Le roi avait expédié de Leipzig un de ses officiers d'ordonnance au
roi de Saxe pour l'inviter à revenir dans ses États. Cet officier
est revenu avant-hier. Je ne connais point directement le résultat
de sa mission; mais le ministre de Saxe croit savoir que l'intention
de sa Majesté n'est point de revenir aussi promptement que nous
l'espérions. Le roi lui a encore hier écrit par un autre officier.
J'apprends qu'on suppose réellement au duc d'OEls le projet de se
porter en Westphalie. Le général Bongars a été détaché de Nossen
avec deux régiments de cuirassiers et un bataillon français pour se
mettre à sa poursuite.
Le roi m'a dit que l'empereur présumait qu'il aurait pris position à
Erfurt. Il m'a dit que dans quinze jours il comptait être à
Hambourg. Au quartier-général et même dans les propos du comte de
Furstenstein, il n'est question que d'aller en Bohême. À Cassel, on
attend Sa Majesté dans cinq ou six jours en vertu de la promesse que
Sa Majesté a donnée. Le roi a dit lui-même que depuis son absence,
tout est en stagnation et en désordre.
Le roi a voulu que les ministres étrangers l'accompagnassent,
d'après le principe qu'il nous a exprimé hier qu'ils n'étaient
attachés qu'à sa personne. Il n'en est pas moins vrai que de temps
en temps nous nous sentons ici un peu déplacés et nous le serions
bien davantage s'il s'agissait d'entrer en Bohème. Quant à moi je
n'ai d'autre volonté que de connaître mon devoir et vos ordres.
Jusque-là mon devoir est certainement de ne point m'éloigner du
frère de l'empereur; et s'il s'agissait réellement de s'avancer en
Bohême, le mot que le roi lui-même m'a dit sur la position à prendre
à Erfurt suffirait peut-être pour me faire écouter. Un jour, nous
avions été abandonnés au milieu des bagages. Nous fîmes au comte de
Furstenstein des représentations concernant notre considération et
notre sûreté: elles ont été écoutées et nos trois voitures suivront
désormais immédiatement celle du roi.
Cependant l'expédition d'Am-Ende et du duc de Brunswick se
rattachait à une autre opération sur la Bavière et sur la Bohême. Le
général autrichien Radiwowitz avec 10,000 hommes, occupant Bayreuth
le 10 juillet, coupa la route de Ratisbonne au Danube, tandis
qu'Am-Ende entrait à Dresde.
L'empereur, à cette nouvelle, envoya le duc de Valmy à Strasbourg,
et le remplaça à la tête de son corps d'armée, qui devint _réserve
de l'armée d Allemagne_, par Junot, qu'il destina à opérer de
conserve avec le roi Jérôme.
Le duc d'Abrantès eut ordre de rétablir la route de Ratisbonne, puis
de pénétrer en Bohême avec son corps et le 10e. Arrivé le 27 juin à
la tête de ses troupes, il porta la division Rivaud sur Nuremberg,
dont elle chassa les Autrichiens et les força à se replier vers la
Bohême par Bayreuth et Hof.
Le même jour, 27 juin, Kienmayer avait pris le commandement des deux
corps autrichiens, Am-Ende et Radiwowitz, et les avait portés sur
Hof et sur Bayreuth.
Pendant ce temps, Junot poussa l'ennemi vers le nord par Nuremberg,
Jérôme le poussa vers le sud sur la même route, mais bientôt le duc
d'Abrantès se trouvant seul en présence des 25,000 hommes de
Kienmayer fut obligé de se replier sur Amberg. Le 10 juillet,
Jérôme, auquel Junot a donné pour lieu de réunion Hof afin d'agir de
concert, ne trouve plus les troupes du duc d'Abrantès, et seul à son
tour, devant les forces imposantes de l'adversaire, il opère sa
retraite par Schleiz sur Leipzig pour couvrir son royaume.
Jérôme était resté trop ou trop peu de temps à Dresde. En se mettant
immédiatement à la poursuite des Autrichiens d'Am-Ende, ne les
quittant pas, opérant sur le sud et Junot sur le nord, ils prenaient
peut-être l'ennemi entre deux feux. En se maintenant à Dresde, il
obéissait aux ordres de l'empereur, qui attachait avec raison à la
conservation de cette capitale une grande importance.
Nous allons continuer à donner quelques lettres écrites par Reinhard
pendant les premiers jours de cette campagne.
Freyberg, ce 4 juillet 1809.
Le roi est parti de Dresde ce matin à huit heures: il est arrivé ici
à deux. Le colonel Thielmann s'est porté en avant de Pirna, le
général Bongars doit se trouver en avant de notre côté, puisque le
roi a appris hier que le duc d'OEls se retirait en grande hâte vers
la Bohême. À notre arrivée à Freyberg on disait qu'il n'était qu'à
cinq lieues de distance de Marienberg. On assurait à Dresde qu'il
avait reçu trois courriers qui le rappelaient en Bohême. L'intention
du roi ce matin était de passer ici la journée de demain.
Le chef de l'état-major m'avait déjà dit qu'avant d'entrer dans ce
pays ennemi, le roi attendrait les ordres de Sa Majesté Impériale.
M. le comte de Furstenstein m'ayant dit ensuite que nous allions à
Freyberg et de là probablement à Altenbourg, je lui ai témoigné mon
extrême satisfaction de ce que cette marche coïncidait si bien avec
les vues de l'empereur que je ne connaissais au reste que par le roi
lui-même; que sans nous éloigner de l'ennemi nous nous approchions
ainsi de la contrée où nous pourrions donner la main au corps du duc
d'Abrantès, et même des frontières westphaliennes. M. de
Furstenstein m'a répondu que Sa Majesté l'empereur ne paraissait pas
supposer que le roi pût disposer d'une aussi grande force; qu'au
reste Sa Majesté n'entrerait point en Bohême avant d'avoir connu les
intentions de son auguste frère. J'ai saisi cette occasion pour
assurer M. de Furstenstein que mon inclination autant que mon devoir
me prescrivait de suivre le roi partout où il irait.
À Dresde, le roi est allé à l'opéra le jour de son arrivée: le
lendemain on a chanté un _Te Deum_ dans toutes les églises. Pendant
ce temps il y a eu cercle à l'hôtel de Brühl et Sa Majesté s'est
fait présenter les officiers civils et militaires du roi de Saxe.
Hier elle a passé en revue les troupes qui se trouvaient à Dresde.
Le ministre de Saxe en Westphalie a négocié pour le compte du roi un
emprunt de 80,000 francs destinés à là solde des troupes. Il s'est
rendu utile pendant la marche par les moyens d'informations qu'il a
procurés.
Je n'ai point encore entretenu Votre Excellence des inquiétudes du
ministre de Hollande qui en effet ne paraissent point être sans
fondement. De tous les ministres qui accompagnent le roi, M. de
Huygens seul n'a point encore eu l'honneur de dîner avec Sa Majesté;
mais ce qui l'a surtout affligé c'est qu'un certain article du
journal de l'empire, où la Hollande est représentée comme la source
de tous les bruits faux et malveillants contre la France, a été
réimprimé par ordre du roi dans la gazette de Leipzig[118]. Le
lendemain M. de Huygens prit occasion de l'autorisation qu'il avait
reçue de suivre Sa Majesté pour se plaindre de la publication de cet
article qui ferait une peine extrême à son maître. Quoi qu'il en
soit, d'après les informations que j'ai pu obtenir, ce qui en ce
moment s'est interposé entre les deux frères, c'est un peu d'humeur
qui se dissipera, et il n'est guère probable que les choses iront
jusqu'au rappel de M. de Huygens, comme celui-ci paraît le craindre.
Quant au rappel de M. Munchhausen, il est certain que le roi de
Hollande l'avait demandé: il l'a dit lui-même à ce ministre qu'il a
toujours bien traité et qu'il traite bien même, à son départ. Ce ne
fut qu'à la dernière audience qu'il lui demanda s'il ne devinait
point le motif qui lui avait attiré ce que Sa Majesté avait cru
devoir faire? M. de Munchhausen ayant répondu que cela lui était
impossible, le roi ne s'en est point expliqué davantage.
[Note 118: Une petite mésintelligence s'était élevée, à la
suite de la course de Schill, entre Jérôme et Louis, le
second ayant pris parti pour Gratien, le premier pour
d'Albignac accusé, non sans raison, de lenteur et de mauvais
vouloir par le général hollandais.]
Le Conseil privé de Dresde avait envoyé un M. de Manteufel pour
recommander le sort de la Saxe à l'empereur d'Autriche. Cette
démarche, qui pouvait être excusable de la part d'un conseil
municipal, ne l'est point de la part d'un conseil de ministres
d'État. Aussi, à l'audience de dimanche, le roi en a-t-il hautement
exprimé sa surprise et son indignation. Il a dit que si cela était
arrivé dans un autre pays que la Saxe dont le souverain était connu
par sa loyauté et son attachement à la cause commune, les suites
pourraient en être très graves; mais que sûrement le roi de Saxe
serait celui qui se montrerait le plus péniblement affecté de cette
mission déplacée. À côté de l'ordre du jour de Sa Majesté
westphalienne que j'ai transmis à Votre Excellence avec ma dernière
expédition, était affichée partout une proclamation de Sa Majesté
saxonne dont j'ai l'honneur de joindre ici la traduction quoique je
doive supposer que M. de Bourgoing vous l'aura déjà envoyée[119]. Le
roi a été plus content de sa réception à Dresde que de celle qu'on
lui avait faite à Leipzig: cette dernière ville en sa qualité de
ville de commerce a son esprit d'égoïsme, sa manufacture de fausses
nouvelles, sa populace oisive et souffrante. À Dresde, d'ailleurs,
la proclamation du roi de Westphalie avait déjà produit un bon
effet. Depuis que la Prusse n'est plus comptée au nombre des
puissances, les Saxons, peu flattés dans tous les temps de partager
leur souverain avec les Polonais, affectent par une sorte
d'opposition de se montrer attachés à l'Autriche; mais le génie de
cette nation polie, spirituelle et énervée, diffère essentiellement
de celui des Autrichiens; aussi n'ai-je nullement partagé
l'inquiétude du roi sur la fidélité des troupes saxonnes. Un homme
de lettres, Adam Muller, un des coryphées de cette école moderne qui
fait dépendre le salut de l'Europe du rétablissement du
catholicisme, connu d'ailleurs à Dresde et en Allemagne par un cours
de lectures publiques où l'on trouve de l'esprit de néologisme et
des paradoxes, avait servi de secrétaire au prince de Lobkowiz. Il a
reçu l'ordre de quitter la Saxe et s'est rendu à Berlin.
[Note 119: Deux pièces sans nulle importance.]
M. le colonel Clary, chargé par le roi d'Espagne de porter à S. M.
westphalienne l'ordre de la Toison d'or, a obtenu la permission
d'accompagner, de suivre le roi dans cette campagne: il a suivi le
quartier-général depuis Sondershausen. Le roi, de son côté, vient
d'instituer une décoration de médailles d'or et d'argent pour
récompenser, parmi les sous-officiers et les soldats de son armée,
le mérite et les services militaires. Une pension de 100 fr. est
attachée à la médaille d'or et une de 50 fr. à la médaille d'argent.
Je n'ai pu prendre copie du décret d'institution qui aura déjà paru,
vu qu'il paraîtra dans le _Moniteur westphalien_.
Ce 4 au soir.
Le corps du duc d'OEls tient encore entre Schauberg et Zwickau. Avec
les milices et les uhlans on le croit encore fort de 6 à 7,000
hommes. Ce partisan a enlevé toutes les armes à feu qu'il a pu
saisir dans cette contrée où la liberté de la chasse fait attacher
du prix à de bons fusils. Le général Bongars est à Leipzig, ce qui
probablement a fait dire ce matin à Dresde que le duc d'OEls était à
Halle. Des avis de la frontière parlent du corps de l'électeur de
Hesse comme devant venir se joindre à celui du duc d'OEls. Il parait
que c'est le corps qui avait pénétré dans Bayreuth et que l'approche
du général Rivaud, qui, le 28, était à Wurtzbourg, aura forcé de
rentrer en Bohème. Le roi s'est informé des routes de la Bohême, de
la Franconie et de la Thuringue: laquelle prendra-t-il?
M. de Malsbourg, écuyer de S. M. envoyé à Francfort auprès du roi de
Saxe depuis notre entrée à Dresde, et le retour de M. de Courbon
nous fera connaître sans doute la résolution définitive de ce
souverain. M. Bigot, officier d'ordonnance, est parti hier pour le
quartier général impérial, où M. Guériot, parti de Leipzig dix-huit
heures après l'expédition de mon estafette du 26, doit déjà être
arrivé.
Freyberg, ce 5 juillet 1809.
J'ai reçu la lettre du 22 juin par laquelle Votre Excellence
m'accuse réception de mes lettres nºs 51 et 52, et me transmet les
ordres que Sa Majesté Impériale a daigné me faire réitérer dans
cette occasion. Je m'efforcerai, Monseigneur, dans ma position
actuelle, de les remplir de mon mieux, quelque indigne que je sois
de rendre compte des opérations militaires. Heureusement le ministre
de Saxe, remplissant les fonctions de chef d'espionnage, est assez
au courant des mouvements dont on fait un grand mystère au
quartier-général à nous autres profanes du corps diplomatique. Le
ministre des affaires étrangères porte l'habit et prend quelquefois
le langage d'officier d'ordonnance; il ne nous appartient plus et
c'est presque de vive force que j'ai été obligé d'emporter
avant-hier un moment de conversation avec lui. Le roi l'avait
chargé en ma présence de me communiquer les bulletins; il ne l'a pas
fait; le chef d'état-major m'avait promis la communication de ses
rapports: je me suis lassé de les demander. Comme au reste ces
informations parviendront à Sa Majesté Impériale par un autre canal
et que Votre Excellence pourra lire les bulletins un peu plus tard
dans le moniteur westphalien, il n'y a point d'inconvénients et je
suis même très éloigné de me plaindre d'une situation qu'il était
facile de prévoir et qui ne me rend responsable que de mes propres
erreurs.
C'est par le ministre de Saxe que j'ai appris que les troupes
saxonnes détachées à la poursuite du général Kienmayer, qui s'était
retiré au-delà de Peterswalde avec 3,000 hommes environ de troupes
réglées, avait ordre de se rapprocher d'ici et que le général
Bongars était à Leipzig. J'ai pensé que ce pourrait être pour aller
à la rencontre du roi de Saxe; d'autres disent que c'est pour se
procurer plusieurs objets qui manquent à ses cuirassiers; d'autres
qu'une partie de sa cavalerie a eu ordre de se rendre à Cassel.
J'apprends que le général Bongars aussi doit se rapprocher de nous.
La position de Freyberg est plus centrale en effet; cependant
_Dresde, où n'est restée aucune troupe, sera de nouveau livrée aux
incursions ennemies_.
Le roi, depuis qu'il est à l'armée, a donné tout son temps à ses
occupations: il a fait presque toute la route à cheval. Le général
Rewbell, chef de l'état-major, et le comte de Bernterode du Coudras,
capitaine de ses gardes, sont habituellement auprès de lui; le comte
de Furstenstein ne quitte point sa personne. Le général
Klosterlerod, les colonels Chabert, de Lepel, Verdun, de Borstel, de
Schlosheim, Zeweinstein, de Laville, Villemereuil, le prince de
Salm, font le service du quartier-général. MM. de Soudressons, l'un
maréchal de la cour, l'autre préfet du palais, M. de Marinville,
secrétaire du cabinet, et deux pages composent le reste de sa suite.
Aux membres du corps diplomatique, s'est joint depuis hier au soir
le ministre de Prusse, qui, quoique à peine rétabli, s'est mis en
route immédiatement après avoir reçu de Berlin l'ordre de suivre Sa
Majesté.
Il n'est plus douteux que le corps ennemi a été constamment plus
faible que le nôtre et qu'en y comprenant la Landwehr il n'a jamais
dépassé 10,000 hommes. Une mésintelligence constante a régné entre
les Autrichiens et le corps du duc d'OEls.
Le général Rewbell se plaint de la jalousie qui règne chez nous,
entre les Saxons, les Hollandais et les Westphaliens. En Saxe, on
prétend que les Autrichiens ont tenu une meilleure discipline que
les nôtres sans exception. Cependant il n'y a point d'excès graves;
les gardes par besoin ont, dit-on, enlevé ou échangé quelques
chevaux. Le comte de Bernterode a fait couper la queue à un cheval
qu'il se destinait. Le général Rewbell l'a fait rendre.
Le général d'Albignac a beaucoup perdu de sa réputation. Le général
Gratien avait offert son concours à Doemitz pour ne laisser échapper
aucun ennemi: l'autre a voulu avoir seul la gloire et l'ennemi s'est
échappé. Le ministre de Hollande m'a assuré que Gratien avait reçu à
Rostock l'ordre de ne point attaquer Schill et de revenir, mais que
c'était cet ordre en poche qu'il avait marché sur Stralsund. Les
généraux hollandais se distinguent par leur tenue et leur maturité
dans une position difficile. Le régiment de Berg (officiers et
soldats) est mal discipliné. Rewbell se plaint du comte de
Bernterode qui, dit-il, ne fait que des bévues. Le général Allix se
plaint du général Rewbell pour avoir laissé son parc d'artillerie à
Dresde sans aucune troupe pour le protéger. Comme notre marche est
devenue un peu incertaine, les soldats commencent à penser qu'on n'a
pas grande envie de se battre.
Le général Royer a fait enlever de Marbourg le nommé Ermerich et les
autres prisonniers, probablement pour les mettre à l'abri d'un coup
de main de quelque bande insurgée. M. Siméon les a réclamés;
j'apprends qu'ils vont être ramenés à Cassel.
Pour donner à Votre Excellence une idée de l'esprit de cette ville,
je ne saurais mieux faire que de transcrire quelques passages de la
correspondance de M. Lefebvre.
Le roi a visité ce matin les bâtiments où se fait la fonte ou
l'amalgame du minerai. J'avais parlé à M. de Furstenstein de M.
Werner comme d'un homme du mérite le plus distingué et comme du
premier minéralogiste de l'Allemagne. Mais un chef des mines qui ne
savait pas le français a conduit Sa Majesté, et le prince de Salm a
servi d'interprète.
Les généraux hollandais, le général d'Albignac et le colonel
Thielmann se sont réunis ici aujourd'hui; on attend demain le
général Bongars et un régiment hollandais venant de Magdebourg.
Le roi nous a dit qu'il avait fait écrire au général Kienmayer pour
lui demander si le duc d'OEls était à la solde de l'Autriche: que
dans le cas contraire il ne pourrait le traiter que comme un
aventurier.
La gazette de Leyde, en imprimant l'article dont j'ai parlé dans mon
numéro précédent, l'accompagne d'une réfutation. M. de Huygens vient
de demander à M. de Furstenstein, comme le seul moyen de rendre
justice et satisfaction à Sa Majesté hollandaise, que la réfutation
aussi soit imprimée dans les gazettes qui sont sous l'influence du
gouvernement westphalien. Ce ministre l'a promis.
Depuis que je suis au quartier-général j'ai envoyé toute ma
correspondance à Votre Excellence par estafette, mon nº 55, le 24
juin, de Querfurt à Francfort; mon nº 56, le 26 à minuit, de Leipzig
à Stuttgard. Un officier saxon, que le roi avait retenu et qui est
parti de Dresde le 2 juillet au matin pour Francfort, s'est chargé,
sous les auspices de M. de Furstenstein et sous l'enveloppe de
ministre de Westphalie à Francfort, de mon nº 57. Je me propose
d'envoyer la présente expédition par estafette, de Chemnitz, où nous
allons demain matin, à Stuttgard: c'est un détour sans doute, mais
je n'ose pas encore m'écarter de la route de Francfort, dans
l'incertitude où je suis sur l'état des affaires en Franconie.
_P.-S._ Ce 5 au soir.
Un courrier du roi, revenant de Cassel, m'apporte à l'instant, de la
part de M. Lefebvre, la dépêche que Votre Excellence m'a fait
l'honneur de m'adresser le 26 du mois passé. Je me félicite,
Monseigneur, d'avoir pressenti et prévenu les intentions de S. M.
Impériale. Votre Excellence aura pu se convaincre que je n'ai jamais
été incertain sur le parti que j'avais à prendre, quoique dans un
temps où il n'était point question de s'éloigner des frontières de
la Westphalie et où l'on assurait que l'on n'entrerait point en
Saxe, j'ai cru devoir chercher quelque expédient pour ne rien
préjuger sur les ordres de Sa Majesté l'empereur quels qu'ils
puissent être.
Je me suis empressé de communiquer à M. le comte de Furstenstein et
les bulletins que M. Lefebvre avait déjà copiés pour les faire
imprimer à Cassel, et le contenu de votre dépêche. J'ai dit à ce
ministre que, quoiqu'il n'y soit question que du langage ostensible
que j'avais à tenir, il en résultait cependant que déjà la marche du
roi répondait parfaitement aux vues de Sa Majesté Impériale, et que
la réponse confidentielle et positive que Sa Majesté allait recevoir
pouvait en quelque sorte être prévue. M. de Furstenstein a paru
incertain s'il convenait que le roi entrât personnellement en
Bohême. Comme il s'agit aujourd'hui de trois corps, l'opération aura
besoin d'être concertée: on ne courra plus le risque de s'aventurer,
et si le roi entre en Bohême, il y paraîtra d'une manière glorieuse
et digne de sa personne. C'est du reste à Chemnitz qu'il faudra
prendre une résolution, et la lettre de Votre Excellence ne pouvait
arriver plus à propos. Le courrier de M. Bourgoing, en remettant
votre paquet à M. Lefebvre, a dit de vive voix qu'on disait à
Francfort que le roi de Saxe en partirait mercredi 6, mais qu'il
n'irait que jusqu'à Leipzig. J'ai informé M. de Furstenstein de ce
oui-dire, mais je n'ai pu deviner ce que signifiait le sourire avec
lequel il l'a reçu. Il signifiait à peu près qu'on n'était pas très
content de Sa Majesté saxonne et qu'on ne croyait pas à son retour.
Lorsque j'ai annoncé au ministre de Saxe que toutes les
contributions levées par des bandes ou patrouilles autrichiennes
seraient restituées aux dépens des pays héréditaires, il m'a demandé
en riant si les dépenses occasionnées par la présence des troupes
amies retomberaient aussi sur l'Autriche. Il a ajouté aussi qu'il
espérait que je représenterais à Sa Majesté impériale mon maître
combien cette marche était coûteuse pour la Saxe. Il m'a paru que
cette observation lui avait déjà été faite de Francfort, et sa
position en effet est délicate.
Schleiz, ce 12 juillet 1809.
À peine mes collègues et moi avions-nous fait partir un exprès de
Werdau pour porter à Géra nos paquets, d'où ils ont été expédiés par
une estafette à Francfort, que nous apprîmes par hasard, comme à
l'ordinaire, que le roi allait partir, non pour Géra, mais pour
Reichenbach. Ce départ fut annoncé le 10, à onze heures du matin; il
eut lieu à midi. D'après tout ce que j'ai pu recueillir depuis, le
motif de ce changement subit de détermination était qu'on avait
appris vaguement que le duc d'Abrantès s'était retiré et même qu'il
avait éprouvé un échec. Quoiqu'il se soit passé trois jours depuis
que ce prétendu événement aurait eu lieu, tout ce qui me paraît
constaté, c'est que le duc d'Abrantès ne s'avance point à notre
rencontre, qu'il n'y a point eu de jonction, ni peut-être de
communication directe entre les deux corps. Le roi au reste dit
positivement que le duc d'Abrantès est sous ses ordres; il a même
assuré avant-hier que c'était lui-même qui avait donné à ce général
l'ordre de se retirer pour serrer d'autant plus sûrement l'ennemi
entre les deux corps. Cette manière ingénieuse de justifier
éventuellement la retraite du duc d'Abrantès est un trait de
générosité, et c'est par la même impulsion que le roi a fait son
mouvement en avant[120].
[Note 120: Reinhard avait vu juste.]
Lorsqu'on fut arrivé à Reichenbach, on afficha un ordre du jour qui
défendit à toutes les voitures de suivre l'armée, à l'exception de
celles du roi et de celles qui auraient une permission expresse du
chef de l'état-major. Après une conversation avec M. le comte de
Furstenstein dans laquelle ce ministre nous répéta que le roi
verrait toujours avec plaisir que nous le suivissions, rien ne fut
changé à l'égard de l'ordre donné pour les voitures du corps
diplomatique, et le lendemain matin, 11 juillet à quatre heures, on
se mit en marche pour Plauen. Dans la journée d'hier, les ennemis
tenaient encore à Hof; il y eut même une affaire de reconnaissance
avec un détachement du général d'Albignac, contre lequel les ennemis
firent sortir de Hof trois escadrons et deux bataillons d'où l'on
inféra qu'ils y étaient en force. Ce n'est qu'hier au soir ou dans
la nuit passée qu'ils ont évacué cette ville. Cependant au moment de
notre entrée à Plauen, un détachement de sept hussards noirs parut
encore à OElsnitz à deux lieues de Plauen.
Aujourd'hui, le roi a voulu partir de Plauen à trois heures du
matin: il n'a pu en sortir qu'après quatre heures, à cause des
bagages et des colonnes qui défilaient. À midi, son quartier-général
s'est trouvé établi à Schleiz. Trois trains d'artillerie, tous les
généraux, tous les corps, excepté les Saxons et le colonel
Thielmann, sont réunis ici. Les Saxons mêmes, qui de Marienberg
devaient se porter à Dresde, ont eu ordre de se rapprocher de nous.
Le général Bongars nous avait joints à Reichenbach.
Ce matin, la nouvelle était que le général Klenau avec 3,000 hommes
était venu de Bohême joindre le général Kienmayer. Cette nouvelle
par plusieurs raisons paraît apocryphe.
Nous voici maintenant sur la grande route de Géra et de Hof, ainsi
que sur la route de Iéna. Le roi reviendra-t-il à son premier projet
dont il me parla à Werdau? Ou se portera-t-il de nouveau sur Hof?
C'est ce que nous n'apprendrons peut-être que demain matin.
Sa Majesté a reçu à Reichenbach les dépêches de Sa Majesté le roi de
Saxe portées par un officier. Ce souverain n'a pas encore jugé à
propos de quitter Francfort; et il est à peu près décidé maintenant
qu'il n'y aura point d'entrevue. On dit que c'est le mouvement que
les Autrichiens avaient fait sur Chemnitz qui l'a fait changer de
résolution. Le roi qui avait constamment tenu S. M. saxonne au
courant de sa marche et des points où l'entrevue pourrait avoir
lieu, paraît avoir reçu cette nouvelle avec un certain déplaisir. Il
a dit à l'officier que peut-être dans deux ou trois jours ses
promenades en Saxe finiraient par l'ennuyer et qu'alors il
retournerait à Cassel. Sa Majesté vient d'expédier pour sa capitale
un courrier chargé, comme on croit, d'y annoncer son arrivée
prochaine.
Ce matin, avant de partir de Plauen, le roi m'a dit qu'il avait reçu
des nouvelles de S. M. Impériale; que le passage du Danube avait eu
lieu, et que déjà 3,000 Autrichiens avaient été faits prisonniers.
Le capitaine Gueriot, étant parti du quartier-général impérial le 4,
la veille du passage, a appris les nouvelles subséquentes en route
par un officier wurtembergeois.
Le ministre de Prusse, toujours malade et invité par nous tous à
retourner, a pris à Reichenbach le parti de s'en aller à Géra. Le
ministre de Saxe, tombé malade aussi, est resté à Plauen. Ce matin,
le roi a chargé M. le comte de Furstenstein, en notre présence,
d'annoncer à M. de Schoenbourg qu'il pouvait retourner à Cassel. Ce
ministre ayant dit également au ministre de Hollande que rien
n'empêchait les autres membres du corps diplomatique de partir
aussi, je pense que notre retour pour notre résidence ordinaire ne
sera plus guère différé.
Weimar, 13 juillet 1809.
Hier au soir les ministres de Bavière et de Hollande se rendirent au
quartier du roi pour demander à M. de Furstenstein une explication
positive sur les intentions de Sa Majesté concernant notre départ.
Je n'avais pas voulu les accompagner, parce qu'il m'avait paru qu'il
me convenait d'être le dernier à demander cette explication et que
M. de Furstenstein jugerait peut-être convenable de me la donner de
son propre mouvement.
Mes collègues trouvèrent ce ministre accompagnant Sa Majesté dans
une promenade au jardin, bien mal entretenu, du prince de
Reuss-Schleiz. Il n'y avait qu'un jeu de quilles, le roi y joua avec
gaîté. Dans ce moment arriva le major Sand, annonçant qu'il avait
rencontré l'ennemi en avant de Plauen; que les tirailleurs l'avaient
poursuivi, lui avaient tué six chevau-légers; qu'il estimait de
10,000 hommes les deux colonnes qu'il avait vu descendre des
hauteurs et qu'à neuf heures du matin l'ennemi était entré à Plauen.
Le ministre de Wurtemberg vint m'annoncer cette nouvelle; je montai
au château. Bientôt le général Rewbell vint au-devant de moi. «Que
nous sommes heureux, dit-il, d'être sortis de ce mauvais trou de
Plauen! Mes cheveux se dressèrent sur ma tête, lorsque je vis cette
position détestable. Encore dans la marche de ce matin, l'ennemi
avait diverses routes pour nous couper; par l'une, à moitié chemin
entre Plauen et Schleiz, il tombait sur le milieu de notre colonne:
il nous anéantissait par l'autre, à la jonction de la grande route;
à notre route de traverse, il nous devançait ou nous empêchait de
prendre position.» Cela est fort heureux sans doute, mais pourquoi
les cheveux du chef de l'état-major ne se dressent-ils que lorsqu'on
est déjà arrivé dans la position qu'il a dû reconnaître, indiquer et
ordonner?
Un instant après, le major Borstell nous annonça que l'ordre du roi
était que toutes les voitures sortissent à l'instant de la ville
pour être parquées à un quart de lieue de la ville, et que nous
avions à nous dépêcher. Je répondis qu'avant tout j'avais besoin de
consulter M. le comte de Furstenstein pour savoir si je devais me
séparer de ma voiture; que ne croyant pas pouvoir la laisser en
ville, je pourrais me trouver obligé d'en sortir aussi, et que
jusque-là je priais que l'ordre ne me fût point appliqué.
M. de Furstenstein parut. Nous l'entourâmes tous; mais je ne crus
devoir parler que pour moi. Je dis à ce moment qu'attendu l'ordre
concernant les voitures, j'étais prêt à envoyer la mienne à
l'instant même à Cassel, sous la conduite d'un domestique éprouvé,
_ainsi que tout ce qu'elle renfermait_, et à suivre Sa Majesté avec
plaisir, par devoir et par dévouement; seulement que je devais dans
ce cas prier Sa Majesté de me donner les moyens de l'accompagner
(le roi avait promis de me prêter une de ses calèches). M. de
Furstenstein alla sur le champ en parler au roi et revint
immédiatement nous annoncer que, dans les circonstances actuelles,
Sa Majesté trouvait bon que nous retournassions à Cassel. Je
demandai en conséquence qu'il nous fût permis de prendre congé de Sa
Majesté. Nous fûmes admis sans délai: il était dix heures:
«Eh bien! Messieurs, dit le roi, vous voulez partir?--Votre Majesté,
répondis-je, veut que nous partions.--Oui, dit le roi, vous
m'embarrasseriez.» Il parla ensuite de la situation des choses: «Je
m'attendais, nous dit-il, à être attaqué à deux heures (c'est ce que
nous avait déjà dit le général d'Albignac). J'irai au devant d'eux,
c'est-à-dire je chercherai à les attirer dans la position que j'ai
choisie, où je réponds d'eux, et où je pourrai tenir pendant trois
jours contre 20 et même 30,000 hommes. Il faut espérer que le duc
d'Abrantès les suit: je ne sais ce qu'il fait; il s'endort, je crois
(ce n'est qu'à Iéna que nous avons appris que le duc d'Abrantès
était entré à Bayreuth le 6; il paraît certain qu'aucune
communication directe et suivie n'existe entre le roi et ce
général). S. M. nous parla ensuite de la position de Plauen et du
bonheur de l'avoir quittée, à peu près dans les mêmes termes que le
général Rewbell; Elle nous congédia en nous invitant à partir
promptement. Le roi nous avait proposé de prendre la route de
Saalfeld; je proposai celle de Neustadt, de Kahla et de Iéna. C'est
cette dernière que nous avons prise. Nous sommes partis de Schleiz à
minuit; nous sommes arrivés à Weymar ce soir à deux heures, sans le
moindre accident et surtout sans la moindre inquiétude. En effet,
comme on ne saurait douter que le passage du Danube n'ait eu lieu,
les ennemis qui depuis plusieurs jours pouvaient en connaître le
résultat devaient chercher, dans ce moment de confusion où je les
suppose, à éloigner le corps du roi de leurs frontières; ils ne se
porteront pas en avant de Plauen, mais longeant la Bohême et
cherchant même à gagner Dresde, ils se tiendront sur la défensive.
Le roi, de son côté, avant d'entreprendre quelque chose de décisif,
attendra les nouvelles du Danube.
Le ministre de Bavière nous a déjà quittés pour se rendre à
Francfort. Les ministres de Wurtemberg et de Hollande sont ici avec
moi. Ce dernier voyageait dans la voiture du ministre de Saxe, où il
laissa tous ses effets. M. de Schoenbourg, avec la fièvre et sans
chevaux, n'ayant pu quitter Plauen, nous sommes inquiets de ce qui
lui sera arrivé.
Je me propose d'attendre ici un ou deux jours; M. le colonel Clary
aussi doit venir nous joindre: ensuite je continuerai ma route pour
Cassel.
C'est ainsi, Monseigneur, que s'est terminé pour nous ce voyage
militaire où, je l'avoue, nous nous sentions tous, sans exception,
un peu déplacés et où moi, personnellement, je crains d'autant plus
de l'avoir été que je ne puis espérer d'avoir été capable de vous
transmettre sur les événements de la campagne, et, à leur défaut,
sur les mouvements des troupes, des notions dignes de fixer
l'attention de Sa Majesté Impériale.
On comprend qu'en lisant les dépêches de Reinhard, l'empereur ait
trouvé assez mauvais la manière dont le jeune roi menait ses troupes
et exécutait ses ordres, aussi lui écrivit-il de Schoenbrunn, le 17
juillet à six heures du soir:
Mon frère, le major-général m'a mis sous les yeux votre lettre du 7
juillet. Je ne puis que vous répéter que les troupes que vous
commandez doivent être toutes réunies à Dresde. Il n'y a à la guerre
ni frère de l'empereur ni roi de Westphalie, mais un général qui
commande un corps.
Dans les 18,000 hommes dont vous faites le compte, vous ne comprenez
pas la brigade La Roche, qui est d'un millier de dragons. Vous
pouvez y joindre en outre le 22e de ligne.
Pendant la durée de l'armistice, les Saxons peuvent se recruter de
quelques milliers d'hommes et remonter leur cavalerie.
Vous pouvez attirer à vous tous les Hollandais, de sorte que vous
puissiez vous présenter à l'ouverture des hostilités avec 25,000
hommes sur les frontières de la Bohême, ce qui obligera l'ennemi à
vous opposer une pareille force, et, comme le théâtre de la guerre
sera nécessairement porté de ce côté, nous serions bientôt en mesure
de nous joindre par notre gauche ou par notre droite.
Jérôme, arrivé à Cassel le 19 juillet 1809, écrivit à Napoléon le
20:
Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire de
Schoenbrunn en date du 14. La retraite du duc d'Abrantès sur le
Danube m'avait forcé de prendre position à Schleitz et de quitter
l'offensive, l'ennemi étant dès lors très supérieur à moi. J'étais
dans cette position lorsque j'appris la nouvelle des grandes
victoires de Votre Majesté et le débarquement des Anglais. Je jugeai
dès lors que je n'avais pas à craindre que le corps autrichien
m'attaquât. Je n'étais pas assez fort pour le poursuivre en Bohême,
ce qui me décida à me porter tout d'un coup sur la Baltique par deux
marches de onze lieues chacune. J'arrivai le 17 à Erfurt; l'ennemi
ne fit pas un seul pas pour me suivre et il ne le pouvait, d'après
la défaite de l'armée autrichienne. Le 18, j'ai appris l'armistice;
cela m'a fait persévérer dans ma marche sur le Hanovre, puisque je
n'avais rien à craindre pour la Saxe pendant six semaines, et que
dans les quinze jours réservés pour la dénonciation de l'armistice,
j'avais le temps de me reporter du Hanovre sur les frontières de la
Bohême. J'ignorais totalement que Votre Majesté pût tenir à ce que
j'occupasse Dresde, et, craignant même qu'elle n'y désapprouvât mon
séjour, je n'y étais resté que le temps nécessaire pour faire
rafraîchir mes troupes. La division hollandaise, qui est réduite
presque à rien (les quatre régiments d'infanterie n'ayant pas 900
bayonnettes chacun et le régiment de cavalerie n'ayant que 280
chevaux), est restée à Erfurt pendant que le général Gratien est
occupé à régler l'armistice avec le général autrichien qui est à
Plauen. Je compte faire rejoindre cette division à Hanovre, quand
j'aurai la certitude que les Anglais débarquent en force, ce qui me
paraît bien douteux d'après tous les événements.
D'après les intentions de Votre Majesté, j'ai donné l'ordre au
régiment de ligne français et aux chevau-légers polonais qui sont
dans les forteresses de l'Oder de rejoindre mon armée à Hanovre;
mais je ferai observer à Votre Majesté que ces villes vont se
trouver presque sans garnison.
J'augmente mes troupes tant que je puis; mais, je puis l'assurer à
Votre Majesté (et elle peut s'en convaincre par les rapports de
toutes les personnes qui connaissent la situation actuelle de la
Westphalie), ce royaume ne peut aller encore quatre mois tel qu'il
est, comme je l'ai déjà écrit à Votre Majesté que je ne trompe
jamais. Depuis trois mois, la liste civile, les ministres et les
fonctionnaires publics ne sont pas payés et n'ont reçu que de
faibles à-comptes sur leurs traitements, et la solde des troupes
sera suspendue dans deux mois si Votre Majesté ne change pas l'état
du royaume. Cependant, il est impossible d'y mettre plus d'ordre et
d'économie que je ne le fais. Aucun budget n'est atteint, mais les
rentrées réelles sont bien loin des recettes présumées. Enfin la
Westphalie ne peut se soutenir si elle continue à payer le restant
de la contribution de guerre, ce qui fait sortir annuellement 7
millions de numéraire de la circulation.
La Westphalie ne peut exister sans la France; mais aussi la
Westphalie peut être d'une très grande utilité au système politique
de Votre Majesté.
Je prie Votre Majesté de croire que tout ce que je lui dis là n'est
que la stricte et exacte vérité.
Les explications données par le roi Jérôme à Napoléon ne
convainquirent nullement ce dernier et ne le firent pas changer
d'avis, car le 27 juillet 1809, M. de Champagny, alors auprès de
l'empereur à Vienne, écrivit à Reinhard la lettre suivante:
Sa Majesté m'avait chargé de vous faire connaître combien Elle avait
été affligée du résultat de l'expédition du 10e corps d'armée en
Saxe et en Franconie. Elle me charge encore de vous écrire une
seconde fois sur ce sujet. Si des fautes ont été commises, si le
résultat n'a pas été, comme l'empereur l'avait espéré, d'enrichir la
réputation militaire de son auguste frère, l'empereur pense que
c'est moins le tort de Sa Majesté westphalienne, dont la jeunesse ne
peut faire supposer une grande expérience, que celui des personnes à
qui Elle avait accordé sa confiance. L'empereur veut donc que vous
parliez à M. le comte de Furstenstein, à M. le général Rewbell et à
M. le général d'Albignac, et que vous leur fassiez entendre que,
s'ils ne veulent point être l'objet du mécontentement et de la
sévérité de Sa Majesté, ils doivent s'attacher à ce que l'influence
qu'ils exercent ait pour résultat d'amener dans la marche des
affaires, soit militaires, soit civiles, le sérieux et la suite
qu'elles exigent. L'abandon de la Saxe et de Dresde, le retour à
Cassel lorsque l'objet de la campagne n'était pas rempli, le cortège
du corps diplomatique avec une armée où l'empereur ne veut que des
soldats, sont des choses que l'empereur désapprouve. Ce serait un
malheur qui nous affligerait tous que l'empereur remît en d'autres
mains le commandement de ce corps d'armée[121]. Que tous les amis du
roi (et qui le connaît lui est sûrement attaché) se réunissent donc
pour prévenir ce malheur et concourent à donner aux affaires et
surtout aux opérations militaires une direction plus ferme. Vous
savez quel prix l'empereur met à la gloire militaire, et tout ce qui
pourrait porter la plus légère atteinte à celle des armes
françaises, plus que toute autre chose affecterait vivement Sa
Majesté.
[Note 121: C'est précisément ce qui arriva quelques jours
plus tard.]
Au mécontentement causé à l'empereur par la conduite un peu légère
de son frère, pendant la campagne de Saxe, vint bientôt se joindre
le mécontentement que lui firent éprouver la question financière en
Westphalie et le non acquittement des obligations de ce pays envers
la France. Et cependant!... Un État miné dès l'origine et ne
parvenant à se procurer des ressources pour son existence
journalière qu'à l'aide de subterfuges pouvait-il faire face à des
exigences pareilles à celles qu'imposait Napoléon? N'était-ce pas
demander des choses impossibles à ce pays?... Revenons un instant à
la question de finance.
Le 21 juillet M. Jollivet écrivait de Cassel:
Le mal est empiré depuis que, par une dépêche du 4 avril dernier,
j'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence de l'état financier de
ce pays-ci et des dispositions peu courtoises du gouvernement
westphalien relativement aux intérêts de Sa Majesté Impériale et à
ceux de ses donataires.
Par un ordre particulier du roi, la caisse d'amortissement a cessé
ses paiements envers l'empereur.
En conséquence, les bons de caisse délivrés en paiement de la dette
reconnue par le traité de Berlin du 22 avril 1808, et montant à
500,000 fr. par mois, n'ont point été acquittés pour les mois de mai
et de juin derniers.
Ceux du mois de juillet, dont le dernier est échu hier et que Son
Excellence le ministre du trésor public à Paris vient d'adresser au
sieur Brichard pour en faire le recouvrement, ne le seront pas
davantage: on a été obligé de les protester.
Il en sera de même du mois d'août et des suivants. En un mot, le
gouvernement ne fait ni ne paraît vouloir faire aucune disposition
pour sortir de cette léthargie.
Dès le premier refus, je me suis empressé de réclamer auprès de Sa
Majesté le roi de Westphalie. Le roi m'a répondu qu'il avait rendu
compte à Sa Majesté l'empereur de l'impossibilité où il se trouvait
de faire honneur à cette dette, que l'empereur, connaissant sa
situation, avait trouvé bon cet ajournement et qu'il était inutile
que j'insistasse là-dessus.
De son côté, M. Malchus, directeur de la caisse d'amortissement,
craignant d'être accusé d'avoir mal défendu sa caisse, a donné et
fait agréer sa démission. On lui savait, de plus, très mauvais gré à
la cour d'avoir concouru avec moi à la conclusion du traité de
Berlin.
Il est remplacé par M. de Malsbourg, auparavant directeur du trésor
public, place dont celui-ci a cru devoir donner sa démission, parce
que, n'y ayant habituellement de fonds que jusqu'à concurrence de la
moitié ou du tiers des sommes nécessaires au service, il a trouvé
moins affligeant de passer à la caisse d'amortissement où il n'y a
plus maintenant à se défendre contre personne, et qui n'est
aujourd'hui qu'une espèce de réservoir où puise le ministre des
finances pour ajourner, s'il est possible, la catastrophe.
Il faut qu'en ce moment la crise soit bien violente, puisque la
liste civile, qui a le pas sur tous les autres services, est
arriérée d'un mois et demi, et que le roi s'est trouvé obligé, dans
l'expédition qu'il vient de faire en Saxe pour repousser les
Autrichiens, d'emprunter 70,000 fr. d'un banquier saxon.
Quinze jours ou trois semaines avant l'ouverture de cette campagne,
le roi avait détaché M. le commandant Rewbell pour Bremen et
Hambourg. On ignorait l'objet de cette mission qui a été tenu fort
secret. Mais des lettres de commerce, venues de Hambourg à Cassel et
Francfort, en ont fait connaître le but. Il s'agissait de proposer
aux magistrats de ces deux villes de recevoir garnison française ou
de s'en exempter à prix d'argent. Ces magistrats ont refusé, ne
voulant obéir qu'à un ordre formel de S. M. l'empereur que M.
Rewbell n'a pu leur montrer.
Hier matin, Sa Majesté le roi de Westphalie a annoncé qu'il venait
de recevoir l'ordre de Sa Majesté Impériale de former à Hanovre un
camp de 15,000 hommes pour couvrir l'embouchure de l'Elbe et du
Weser et d'envoyer des garnisons à Bremen et à Hambourg.
Il est assez vraisemblable que, dans la pénurie extrême d'argent où
l'on se trouve ici, M. Rewbell, s'il n'y a pas nécessité urgente d'y
laisser des garnisons, s'empressera de renouer la négociation
manquée il y a six semaines. C'est du moins l'opinion de l'un des
ministres du roi de qui je tiens ces détails et qui m'a ajouté qu'on
espérait en tirer 5 à 6 millions, soit à titre d'emprunt, soit tout
autrement, attendu qu'il ne fallait plus compter sur l'emprunt de
Hollande qui, en effet, a manqué totalement.
Cette dernière circonstance avait déterminé le ministre des finances
à proposer la suppression de plusieurs monastères de religieuses et
la vente de leurs biens. Elle a été effectuée moyennant 2,200,000
fr.; mais le banquier Jacobson, qui les a achetés, a retenu sur le
prix une somme de 1,200,000 fr. en reste de 1,500,000 fr. qu'il
avait prêtés au roi et qui ne figurent point dans ma dépêche du 4
avril dernier, parce que cet emprunt avait été tenu fort secret et
qu'il n'a percé qu'à l'occasion de la vente des monastères dont il
s'agit.
Ces monastères n'ont donc aidé le trésor royal westphalien que
jusqu'à concurrence d'un million.
Le ministre des finances vient encore d'en mettre d'autres en vente;
mais personne ne se présente pour les acheter, et, s'il les vend, ce
ne pourra être qu'à très vil prix.
Tandis que les sources tarissent de toutes parts, le roi ne néglige
point d'augmenter sa liste civile. Par décret du 1er juin dernier,
Sa Majesté y a ajouté les biens de l'ordre teutonique, non sans
opposition de plusieurs de ses ministres et de son Conseil d'État;
mais il a fallu céder, parce que (a très bien observé le roi) ce
n'est pas à l'État, mais au prince qu'il a été dans l'intention de
Sa Majesté l'empereur de donner les biens de l'ordre teutonique
supprimé par son décret du 24 avril précédent.
On présume ici que le revenu des biens de l'ordre teutonique situés
en Westphalie s'élève de 3 à 400,000 fr. par an.
J'ai fait connaître à Votre Excellence l'espèce de guerre à mort
qu'ont vouée aux domaines impériaux le ministre des finances
westphaliennes et les divers agents sous ses ordres. Sa conduite, à
cet égard, est un véritable dévergondage. Il n'y a pas jusqu'à des
pots de vin, qui autrefois et très abusivement se prélevaient sur
les fermiers lors du renouvellement des baux à loyer et des
adjudications de dîmes, qu'il ne veuille aujourd'hui faire revivre
au profit du trésor public westphalien, et cela sur les domaines
impériaux, nonobstant le traité de Berlin qui les fait passer dans
la main de Sa Majesté Impériale et dans celle des donataires qu'Elle
a bien voulu en gratifier, francs et quittes de toutes dettes et
charges.
Ci-inclus la copie de la lettre du directeur impérial à Cassel, du
20 de ce mois, qui rend compte à son supérieur de cette nouvelle
prétention et des moyens dont le ministre des finances a usé envers
les agents inférieurs pour la faire réussir.
Je vais tâcher, s'il en est temps encore, de prévenir le mal qui
peut en résulter. Mais j'ai peu d'espérance de détruire ou de
modifier une influence qui s'accroît dans la même proportion que les
besoins du chef de l'État; et je persiste à croire que le remède ne
peut venir que de l'exercice de la toute-puissance de Sa Majesté
Impériale.
Cette opinion est fondée sur ce que les alentours du roi ont, depuis
plus de six mois, tellement bercé Sa Majesté de l'idée que le
royaume de Westphalie ne pouvait supporter une distraction d'un
revenu de 7 millions en faveur des donataires de l'empereur, que le
roi lui-même a fini par croire que la force des choses amènerait
l'anéantissement de cette disposition du traité de Berlin, d'où
résulte, comme si la chose était déjà arrivée, défaut absolu de
protection, et, de la part du ministre des finances, malveillance
entière aussitôt qu'il s'agit de l'intérêt de Sa Majesté l'empereur
et de ses donataires.
En conséquence, les domaines impériaux sont impitoyablement frappés
de toutes sortes de réquisitions; les fermiers en réclament la
déduction sur leurs fermages. Déjà quelques tribunaux l'ont
prononcée ainsi.
Le Sr Barrois, directeur général de ces domaines, qui a succédé au
Sr Ginoux, craint la contagion de cet exemple et n'ose aller en
avant. Pendant cette incertitude, le recouvrement est ralenti; le
roi lui-même garde et ne veut pas rendre des domaines de Sa Majesté
Impériale qui sont entrés dans des dotations; les donataires se
plaignent de tous côtés de ne rien recevoir; le directeur général ne
peut faire connaître à chacun d'eux leur vraie situation
relativement au gouvernement westphalien, sans risquer d'en voir
naître un éclat qui pourrait ne pas se trouver dans la politique de
l'empereur.
En un mot, les choses à cet égard prennent à bas bruit une tournure
si grave que le Sr Barrois a résolu de se rendre demain à Hanau,
près de Villemanzy, ou pour faire accepter sa démission, ou pour en
obtenir un plan quelconque de conduite qui le mette à l'abri de tout
reproche de négligence.
Tels sont, Monseigneur, les renseignements qu'il me fallait ajouter
à ceux contenus dans ma dépêche du 4 avril dernier, afin que Votre
Excellence se trouve en mesure, si elle le juge nécessaire, de les
mettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale.
_P. S._ J'oubliais de dire ici que la liste civile recevait en ce
moment un nouvel accroissement par le sequestre des domaines du
prince de Kaunitz-Rittberg, de Vienne, situés au comté de Rittberg
enclavé dans le royaume de Westphalie. Le revenu n'en est point
encore connu.
J'apprends à l'instant: 1º que les monastères achetés par le
banquier Jacobson lui ont été vendus comme produisant un revenu de
28,000 thalers faisant 108,780 fr., et que dans la quinzaine il les
a loués 34,000 thalers faisant 132,090 fr.;
2º Que ce bon marché le détermine à se mettre sur les rangs pour
acheter les autres biens qui sont à vendre.
Après la réception des dépêches du duc de Cadore relatives à la
campagne de Saxe et au mécontentement de l'empereur, M. Reinhard,
assez embarrassé pour jouer le rôle délicat qui lui était imposé,
eut plusieurs conversations avec les personnes faisant l'objet des
lettres de Champagny et répondit au ministre des relations
extérieures de France les deux lettres suivantes, datées de Cassel
les 4 et 8 août 1809:
La dépêche chiffrée par laquelle Sa Majesté daigne me faire
connaître, pour mon instruction seule, le jugement qu'Elle a porté
de l'expédition de Sa Majesté westphalienne en Saxe et m'ordonne de
nouveau de l'instruire de tout ce qui est propre à faire apprécier
le gouvernement de la Westphalie auquel Elle prend un si vif
intérêt, me laisse dans la ligne qui m'avait été tracée jusqu'à ce
moment par les instructions de Votre Excellence.
La seconde dépêche, qui me charge de faire connaître directement à
M. le comte de Furstenstein et à MM. les généraux Rewbell et
d'Albignac le mécontentement de Sa Majesté, me fait sortir de cette
ligne: elle m'impose de nouveaux devoirs et une responsabilité
nouvelle.
Dès hier et avant-hier je me suis acquitté des ordres qui m'ont été
donnés auprès de M. le comte de Furstenstein et de M. le général
d'Albignac. Le général Rewbell est absent. Dès hier et avant-hier je
me suis occupé des éléments d'un nouveau rapport à soumettre à Votre
Excellence sur l'état actuel de la Westphalie. Mais plus la
circonstance me paraît grave et importante, et plus, Monseigneur, je
sens le besoin de me recueillir afin que le rapport que j'ai à faire
soit digne d'être mis sous les yeux de Sa Majesté impériale, non
seulement par sa scrupuleuse fidélité, mais encore par l'exactitude
de ses aperçus. Les reproches que Sa Majesté impériale adresse aux
personnes désignées ne sont que trop fondés; mais si l'on peut
espérer qu'ils produiront sur leur conduite personnelle un effet
salutaire, il n'en résulterait peut-être pas encore une amélioration
très sensible dans la marche des affaires générales, puisque
l'influence de ces personnes sur le Roi n'est qu'indirecte,
partielle et intermittente. Comme il s'agit avant tout d'épargner un
chagrin pénible au roi, chagrin qui affligerait profondément et ses
serviteurs (et, comme le dit avec vérité Votre Excellence, tous ceux
qui le connaissent lui sont attachés), je n'ai point hésité, et
d'après votre lettre même, et de l'aveu de M. le comte de
Furstenstein, à en entretenir M. Siméon et M. le général Eblé.
Toutes ces conversations, Monseigneur, n'ont encore amené aucun
résultat de détermination: elles n'en amèneront peut-être aucun de
fait, puisqu'en dernière analyse, tout dépend de la volonté du Roi
qui est forte et absolue, sans être ferme et constante.
Dans cet état de choses, quelques jours encore me paraissent
nécessaires pour laisser fermenter et éclaircir les sensations et
les idées; et ce sera dans le courant de la semaine prochaine que
j'aurai l'honneur d'adresser à Votre Excellence une expédition où,
je l'espère, Votre Excellence trouvera au moins de mon côté la
preuve de l'absolu dévouement avec lequel j'ai à cour de servir Sa
Majesté l'Empereur, mon bienfaiteur et mon maître.
Le 8 août 1809.
J'ai à vous rendre compte des conversations que j'ai eues d'après
les ordres de Sa Majesté impériale avec M. le général d'Albignac et
M. le comte de Furstenstein. Le premier allait partir pour son
expédition, lorsque j'ai saisi une occasion qui se présentait à
propos pour le faire prier de passer chez moi. Après lui avoir parlé
en termes généraux de la commission dont j'étais chargé, je lui ai
montré la lettre de Votre Excellence. M. d'Albignac en a été
profondément affligé. «Je ne me mêlerai point, a-t-il dit, de ce qui
regarde les autres personnes qui ont aussi encouru le mécontentement
de Sa Majesté impériale. Pour moi, je dirai que je ne suis que
soldat et que je ne sais qu'obéir. D'ailleurs, comment ai-je pu
devenir l'objet des reproches de Sa Majesté l'Empereur, moi qui
pendant toute la campagne n'ai vu le roi que trois ou quatre fois et
pendant autant de quarts d'heure?--Vous avez, ai-je répondu, été
chargé de l'expédition contre Schill, votre nom a paru souvent et
pendant que vous commandiez l'avant-garde, il a paru souvent seul
dans les bulletins de l'expédition en Saxe. Sa Majesté impériale a
dû penser, en conséquence, que vos conseils avaient influé sur la
conduite des affaires.--Des conseils, a dit M. d'Albignac, le roi
n'en reçoit de personne, c'est l'homme le plus absolu que je
connaisse.--Et cependant, ai-je repris, comment se fait-il qu'il y
ait eu tant d'ordres et de contre-ordres dont vous vous plaigniez
vous-même? D'où vient ce système vacillant dont Sa Majesté impériale
se plaint avec tant de raison?» M. d'Albignac a gardé le silence.
«Le roi, ai-je dit, a le coup d'oeil vif, prompt et juste; il le
sait, peut-être s'y fie-t-il trop, et de là ce qu'il y a de prompt
et d'absolu dans ses volontés. Peut-être ses idées manquent-elles
quelquefois de liaison. L'objet n'a pas été considéré sur toutes ses
faces; la justesse de son esprit le lui fait apercevoir, et de là
cette versatilité. Avec un esprit comme le sien il y a de la
ressource, et cette versatilité même donne les moyens d'influer sur
ses déterminations.--Oui, quand on y est, ou qu'il n'est pas trop
tard; mais, a-t-il ajouté avec le mouvement d'un homme pénétré,
comment me justifier, lorsque je ne le pourrais qu'en accusant le
Roi? Encore une fois je ne suis que soldat et je ne fais
qu'obéir.--Cela ne vous sauvera pas; encore une fois, le roi est
jeune et vous avez sa confiance.--Le roi a déclaré qu'il ne
reconnaîtrait aucune supériorité: d'ailleurs comment pourrais-je
m'en arroger, moi dont l'avancement trop rapide pour mon mérite ne
me donne aucun droit de prétendre à aucune supériorité ni
d'expérience ni de lumières?--Oui vous étiez tous dans ce cas, et le
sentant vous-même et pouvant prévoir la responsabilité qui pèserait
sur vous, pourquoi n'avez-vous pas engagé Sa Majesté à emmener le
général Eblé?--Je l'ai désiré, demandez au général Eblé ce que je
lui ai dit à ce sujet avant de partir? Que me reste-t-il à présent,
qu'à me faire tuer ou à rentrer dans l'armée de l'empereur comme
simple lieutenant de cavalerie.--Mais pensez donc au roi, vous lui
êtes attaché: nous avons à craindre tous un coup sensible qui
pourrait le frapper.--Monsieur, m'a dit le général d'Albignac, j'en
suis au désespoir, mais je vous le répète, je n'ai point
d'influence; aucun de nous n'en a et n'en aura.»--Il s'est levé en
me serrant la main et les larmes aux yeux pour aller se mettre à la
tête de son détachement.
Le général d'Albignac, Monseigneur, a la réputation d'un homme franc
et d'un honnête homme. Il s'est souvent prononcé contre des abus et
surtout contre l'excès des dépenses, lors même qu'elles concernaient
son propre département. Il brûlait d'ambition de se faire une
réputation militaire et il est profondément affecté de l'avoir
manqué, autant que je puis me permettre de juger. Je crains que
malgré l'esprit qu'il a, ses moyens ne répondent pas à ses désirs.
Son caractère, d'ailleurs, est d'une véhémence qui souvent avoisine
la brutalité, et lorsque dans sa dernière campagne contre Schill il
s'est trouvé aux prises avec le flegme allemand, ou avec les
formalités des employés civils, son emportement quelquefois n'a plus
connu de bornes: de là des plaintes et des reproches réciproques; et
tandis que le général d'Albignac ne voyait dans les autorités
civiles que des partisans de l'ennemi et des traîtres, celles-ci
trouvaient en lui un despote dont le pays avait à souffrir plus que
de l'ennemi. La jalousie de métier l'avait brouillé avec le général
Gratien: il s'en est corrigé, et pendant la campagne de Saxe, je
lui ai entendu faire l'éloge de l'expédition de Stralsund; mais une
forte animosité a éclaté entre lui et le général Rewbell. On s'est
querellé même en présence du roi, voilà du moins un choc d'où
pouvait jaillir la lumière, et il semble que le roi qui l'a souffert
souffrirait aussi des conseils.
Je dis à M. de Furstenstein que j'avais reçu deux dépêches de Votre
Excellence: que dans la première S. M. I. me faisait connaître pour
mon instruction seule qu'elle n'approuvait pas la manière dont avait
été conduite l'expédition en Saxe; que j'aurais renfermé
scrupuleusement en moi-même cette communication, si par la seconde
dépêche je n'avais point été chargé d'une commission pénible: que Sa
Majesté pensait que si des fautes avaient été commises, il fallait
moins les attribuer au roi qu'aux personnes auxquelles il accordait
sa confiance. «Cela, me dit M. de Furstenstein en m'interrompant, ne
peut me concerner en aucune manière: je suis tout à fait étranger
aux affaires militaires.»--«Je demande pardon à Votre Excellence,
les vues de Sa Majesté s'étendent plus loin, et les personnes à qui
je suis chargé de parler sont les généraux d'Albignac et Rewbell, et
M. le comte de Furstenstein.»--«Pour les affaires civiles je ne m'en
mêle pas plus que des affaires militaires, et je me tiens exactement
renfermé dans mes fonctions. D'ailleurs, le roi ne souffre pas qu'on
lui donne des conseils et il chasserait celui qui l'oserait. Je suis
attaché à Sa Majesté, je cherche à la servir fidèlement, mais je
n'ai aucune influence.»--«Sa Majesté suppose avec raison de
l'influence à celui qui est constamment auprès de la personne du roi
et qui vit dans une certaine intimité avec Sa Majesté. L'influence,
d'ailleurs, consiste ou à donner des conseils ou à empêcher l'effet
de ceux qui ne seraient pas bons, à provoquer certaines mesures ou à
s'y opposer.»--«Mais comment peut-on croire que je donne des
conseils perfides, moi qui donnerais ma vie pour le roi?»--«J'ose
dire que personne ne le croit; mais (voyant que je n'avançais point)
je dois vous demander, monsieur le Comte, la permission de vous
montrer, comme j'y suis autorisé, la lettre de M. de Champagny.»
La lecture de cette lettre fit une forte impression sur M. de
Furstenstein. «Si j'ai eu le malheur, dit-il, de déplaire à Sa
Majesté impériale, il ne me reste qu'à donner ma démission.»--«Non:
il ne suffirait pas de ne s'occuper ici que de soi-même puisqu'il
s'agit de nous réunir tous pour épargner un chagrin au roi, et je
prie Votre Excellence de me seconder comme je la seconderai autant
que cela est en moi.»--«Monsieur Reinhard, ce que vous savez depuis
hier, le roi le sait depuis trois jours; je savais aussi que Sa
Majesté impériale est mécontente de moi, et depuis deux jours j'en
suis malade, mais comment faire? Le roi écrira à l'empereur: il le
priera de lui dire ce qu'il veut qu'il fasse, et il fera tout ce que
Sa Majesté impériale voudra.»--«Cela est très bien: l'empereur est
le frère aîné ou, pour me servir d'une expression de Sa Majesté
elle-même, le père du roi. L'empereur est celui auquel personne au
monde ne peut se comparer, enfin il est le maître. Mais dès ce
moment il existe ici deux hommes qui appartiennent au roi et qui
appartiennent aussi à l'empereur: c'est M. Siméon et M. le général
Eblé. Pourquoi ne se concerterait-on pas avec eux dans une
circonstance aussi importante?» M. de Furstenstein n'est point entré
dans cette idée: du moins il ne lui a pas donné de suite et il m'a
paru que c'était parce que, comme MM. Siméon et Eblé eux-mêmes, il
n'en attendait pas beaucoup de succès. «Pourquoi, continuai-je, le
roi n'a-t-il pas emmené pour l'expédition de Saxe le général
Eblé?»--«Le général Eblé était trop nécessaire ici. D'ailleurs, si
le roi n'a été entouré que de jeunes officiers, ce n'est pas sa
faute, il avait demandé des officiers de mérite à Sa Majesté
impériale[122]. On a, m'a dit ensuite M. de Furstenstein, fait
beaucoup de faux rapports à l'empereur. «Par exemple?»--M. de
Furstenstein après un moment d'hésitation: «Par exemple on a mandé
que le roi avait écrit une lettre inconvenante au général Kienmayer
(mais vous n'y étiez plus alors), tandis que le roi n'a point écrit,
mais qu'il a seulement envoyé un officier avec un message verbal;
(après un moment d'hésitation encore) on a aussi mandé que le roi
amenait avec lui six voitures attelées de six ou huit
chevaux.»--«Moi je n'ai parlé que des voitures du corps
diplomatique, et j'ai dit que nous en avions trois.»--«Le roi,
Monseigneur, n'avait que deux calèches, l'une pour lui et l'autre
pour ses valets de chambre. Les fourgons appartenant à la bouche,
etc. pouvaient être au nombre de quatre, mais indépendamment de
cela, le train était hors de proportion avec le corps d'armée. En
Saxe, il fallait 1,800 chevaux de réquisition: celle qui parvint à
Gotha, pendant que nous y étions, était encore de 1,300. Les
Hollandais surtout avaient un train énorme.»
[Note 122: Cela était vrai.]
Ma conversation avec M. de Furstenstein s'est prolongée pendant près
d'une heure. Sans égard pour les chevaux attelés, je me sentais
pressé d'obtenir quelque chose, et qui nous aurait vus aurait dit
que c'était moi qui recevais les reproches. Le ton de M. de
Furstenstein devenait quelquefois confidentiel, mais sans abandon,
et surtout il n'est entré dans aucun détail d'explication ni de
justification. Le général d'Albignac avait été surpris à
l'improviste: il n'avait pris conseil que de ses sentiments. M. de
Furstenstein s'était préparé: il avait pris conseil d'autrui.
Suit dans la lettre de Reinhard le portrait du comte de Furstenstein
inséré au liv. XIII (4e volume) des Mémoires de Jérôme.
Pour ce qui concerne le général Rewbell, Monseigneur, je ne l'ai
guère vu qu'à la cour, et, pendant la campagne de Saxe, on disait
ici généralement qu'il s'était distingué en Silésie. Pendant tout
l'hiver dernier il avait été écarté, lorsque le comte de Bernterode
avait la faveur: quand elle lui est revenue, il n'a montré que de la
morgue et de la fatuité. Il faut voir les hommes en position pour
les juger.
Je venais, Monseigneur, d'achever ce paragraphe, lorsqu'on est venu
me dire, encore sous grand secret, que le général Rewbell avait
écrit au roi pour demander une indemnité pour sa troupe, à laquelle
il avait promis, lui Rewbell, le pillage de la ville de Brunswick.
La ville de Brunswick, Monseigneur, où se tient en ce moment une
foire célèbre depuis plusieurs siècles et qu'un usage sacré met plus
éminemment en ce moment sous la protection du droit des gens, la
ville de Brunswick, seconde ville du royaume, seconde résidence du
roi, s'était conduite avec une sagesse admirable pendant les
derniers événements. Dans une population de 30,000 hommes, aucun
habitant n'avait manqué à son devoir; la populace même n'avait pas
commis le moindre désordre. Le duc d'OEls avait respecté les lieux
où avait vécu son père il n'avait rien exigé, il n'avait compromis
personne. Après son départ les proclamations qu'il avait fait
afficher furent arrachées sur-le-champ; et le général Rewbell avait
promis le pillage de cette ville aux troupes westphaliennes!
Il faut rendre justice au roi: il a été profondément affecté de
cette inconcevable démence. Le conseil des ministres s'est occupé
hier de la rédaction d'un décret qui destitue le général Rewbell et
le déclare incapable à jamais de servir Sa Majesté. Le général
Bongars a été envoyé pour prendre le commandement de sa troupe. Le
décret n'a point encore été signé: il sera probablement adouci si le
général Rewbell dans l'intervalle est encore parvenu à bien mériter
contre le duc d'OEls. M. Siméon voulait qu'on se bornât à la
destitution. Les autres ministres ont insisté pour la sévérité
entière, et je jurerais, Monseigneur, que dans leur âme ils n'ont
été guidés que par l'horreur que leur inspirait son action.
Il me reste à rendre compte à Votre Excellence de mes conversations
avec M. Siméon et avec M. le général Eblé. Ces deux ministres
confirment ce que m'ont assuré les deux premiers interlocuteurs, que
personne n'exerce une influence directe et soutenue sur l'esprit du
roi; que ses volontés changent souvent, mais qu'elles sont toujours
absolues. Malheureusement, il n'y a point là de contradiction, même
apparente. Tout s'explique par l'idée exagérée que le roi se fait de
la puissance souveraine, par le désir de régner seul, par son âge et
par ses habitudes. Avec un jeune prince comme lui, personne n'a
d'influence, et tout le monde en a. Croyant toujours agir d'après
lui-même, il n'agit que d'après des inspirations prises au hasard,
et comme la plupart de ses résolutions sont plutôt dictées par un
aperçu prompt et rapide que par l'étude et la réflexion, la justesse
même de son esprit le rend vacillant, lorsqu'à une idée qui lui
paraissait bonne il en trouve à substituer une qui lui paraît
meilleure. En vain les bien intentionnés voudraient-ils se
concerter, le roi se défie des concerts: la malveillance s'en
prévaudrait, ce serait le moyen de tout perdre. Avoir des volontés,
c'est à ses yeux avoir du caractère, tandis que trop souvent c'est
en manquer. «L'empereur aime que l'on ait du caractère», voilà son
refrain lorsqu'on lui représente les conséquences d'une certaine
manière de penser et d'agir qui semblerait blesser ses rapports
personnels avec son auguste frère; tant il est vrai que lors même
qu'un esprit mal entendu d'indépendance ou d'opposition semble
diriger sa conduite, le roi ne s'y livre que dans la persuasion
d'être d'accord avec la pensée secrète de l'empereur.
Pour moi, dans toutes les occasions soit publiques, soit
particulières, où j'ai l'honneur d'approcher Sa Majesté, je n'ai
reconnu que des preuves d'une vénération profonde dont le roi est
pénétré pour Sa Majesté impériale. Jamais je n'ai aperçu en lui un
mouvement qui ne fût dicté par le respect, ou par la confiance, ou
par l'orgueil de lui appartenir. Je me suis convaincu que tout ce
qui paraîtrait contraire à ces sentiments intimes ne vient que d'une
erreur de l'esprit et que cette erreur s'est déjà affaiblie.
J'oserais dire que les fautes commises dans l'expédition de Saxe ont
été prévues et en quelque sorte expiées par l'aveu qu'il m'a fait à
Leipzig, que, si au lieu de vingt-quatre ans il en avait eu trente,
il ne l'aurait pas entreprise.
C'est à cette pensée, c'est à cette conviction que l'expérience
s'acquiert et ne s'anticipe point que, comme Sa Majesté impériale
l'a déjà fait avec tant de sagesse dans la lettre que Votre
Excellence m'a écrite, il convient de le ramener. Le roi prend trop
la mesure de sa supériorité sur ceux qui l'entourent habituellement.
Il lui en coûte de reconnaître celle de l'âge, de l'expérience et
des études, et parce que souvent son résumé vaut mieux qu'un long
rapport, qu'une longue discussion, parce que les qualités éminentes
qu'un roi possède sont bientôt représentées par la flatterie comme
les seules qu'un roi doive posséder, Sa Majesté méconnaît la
longueur du chemin et la grandeur des efforts qu'il lui restait à
faire pour arriver à la perfection. Elle m'a dit deux fois en
voyage: «Depuis que je ne suis plus à Cassel, tout y va mal: la tête
y manque». Elle l'a dit sans amour-propre, parce qu'elle le croyait
et parce que dans un certain sens elle avait raison. Les
circonstances pénibles où elle s'est trouvée et où elle se trouvera
encore pourront devenir une source de biens. La sagesse de Sa
Majesté impériale saura y puiser le remède de l'avenir.
La gloire militaire intéresse directement et éminemment Sa Majesté
impériale. Une autre crise se prépare pour ce royaume par l'état des
finances auquel Sa Majesté impériale est aussi directement
intéressée. Si la paix qui paraît prochaine doit donner le repos aux
peuples d'Allemagne, si elle doit consolider la Confédération du
Rhin, ce bienfait encore ne peut émaner que des mains de Sa Majesté
l'empereur. Tout ce que je me permettrai d'ajouter, Monseigneur,
c'est que je suis convaincu de la nécessité de venir au secours des
intentions et des mesures du roi et qu'aucun des sujets de Sa
Majesté impériale qui sont ici ne saurait remplir dans toute son
étendue et sous tous les rapports de convenance une si haute
mission.
_P. S._--Votre Excellence trouvera dans le moniteur westphalien du 8
une lettre du ministre de l'intérieur au préfet de Brunswick: elle
fait allusion au décret de destitution du général Rewbell; mais ce
décret n'est point encore imprimé. Il avait été envoyé à
l'imprimerie, composé et traduit: M. de Bercagny ayant attendu
jusqu'à minuit l'ordre positif d'insertion ne voulut pas passer
outre. Le considérant est très fort et presque infamant contre cet
officier; le dispositif a été restreint à la destitution. On dit
qu'hier il est arrivé à Minden à quatre lieues de Cassel, et que de
là il a écrit à Sa Majesté.
Le général Bongars écrit que les troupes dont il venait de prendre
le commandement se livrent à des excès et au pillage dans le pays de
Hanovre, et que les habitants en sont exaspérés. Le duc d'OEls doit
avoir passé Nienbourg. Le général Gratien a reçu un courrier du roi
de Hollande: on croit que son corps a été rappelé à cause du
débarquement des Anglais.
Nous avons dit que le 27 juin le duc de Brunswick s'était séparé de
ses alliés et avait pris la route de la Westphalie. Lorsque
l'armistice de Znaïm fut conclu, le gouvernement autrichien lui fit
dire de cesser les hostilités. Il refusa, ne se regardant pas comme
engagé par les mesures du cabinet de Vienne, et résolu à tenir seul
la campagne. Le roi Jérôme mit à ses trousses le général Rewbell. Le
duc se dirigea de Plauen sur Zwickau, espérant faire soulever les
anciens États et au pis aller donner la main aux Anglais. Le 22
juillet il se mit en marche de Zwickau sur Leipzig, adressa une
allocution aux officiers d'abord, aux soldats ensuite de sa légion,
pour leur faire savoir qu'il était décidé à persévérer dans son
entreprise, les laissant libres de déposer les armes s'ils le
voulaient. Un petit nombre se retira, mais il lui resta une troupe
dévouée et résolue de près de 3,000 combattants, dont 700 cavaliers
avec quelques bouches à feu.
Le 25 juillet, il parut devant Leipzig sans avoir été inquiété. Le
26, il poursuivit sa route sur Brunswick par Halle et Halberstadt.
Cette marche était audacieuse et pleine de danger. En effet, la
division hollandaise Gratien était à Erfurth, à vingt lieues sur sa
gauche; les Saxons de Thielmann à Dresde; au nord, la garnison de
Magdebourg; enfin, la division Rewbell de Westphalie, ancienne
d'Albignac, forte de 6,000 hommes, était entre Brême et Celle, dans
le Hanovre, prête à se porter aux bouches du Weser ou de l'Elbe, sur
la route même que le duc devait tenir pour gagner la mer. En
apprenant la marche en avant de la légion noire, Thielmann partit de
Dresde, Gratien partit d'Erfurth, tous deux se réunirent en arrière
de Leipzig. Rewbell, sur l'ordre de Jérôme, se concentra à Celle et
s'avança sur Brunswick. Le 29 juillet, le duc s'approcha
d'Halberstadt. Le 5e de ligne westphalien aux ordres du colonel
comte de Willingerode (Meyronnet, grand maréchal du palais de Jérôme
et un de ses favoris, envoyé de Magdebourg à Hambourg), venait
d'arriver à Halberstadt. Surpris par le duc d'OEls qui enfonça les
portes de la ville à coups de canon, le régiment, après une
résistance honorable de trois heures, fut fait prisonnier ainsi que
son colonel blessé pendant l'action. Les officiers furent remis aux
mains des Anglais, les soldats renvoyés, à l'exception de 300 qui
grossirent les rangs de la légion. À la suite de ce succès,
Brunswick hâta sa marche sur la capitale de ses anciens États. Il
adressa deux proclamations aux habitants, mais sans effet. À son
approche les autorités avaient quitté la ville. Le 1er août, Gratien
et Thielmann ralliés entraient à Halberstadt, et Rewbell s'avançant
par la route de Brunswick atteignait OElpern. Le duc marcha
résolument à la rencontre de Rewbell, lui tendit habilement une
embuscade, le battit et le força à passer l'Oker. Le malheureux
général westphalien parvint à rallier les débris de sa division aux
forces de Gratien et de Thielmann à Wolfenbuttel (deux lieues de
Brunswick). Le duc ayant à quelques lieues derrière lui les 10,000
hommes de Gratien, Thielmann et Rewbell, et personne devant lui, se
hâta de gagner de vitesse ses ennemis et d'atteindre les bouches du
Weser. Il parvint avec beaucoup d'habileté à entrer au petit port
d'Elsfleth, sur le Weser, à six lieues de Brême, et à se rembarquer
avec sa légion, après avoir fourni la course la plus audacieuse. Le
14 août il débarqua en Angleterre où il fut accueilli avec la plus
haute distinction.
Tous les événements qui avaient eu lieu en Westphalie n'étaient pas
de nature à satisfaire Napoléon qui crut devoir enlever à son frère
le commandement du 10e corps. Prévenu par le major-général et fort
attristé de cette décision, Jérôme écrivit de Napoléonshoehe, le 25
août 1809, à l'empereur:
«Sire, le major-général, par sa lettre du 13, me fait connaître
l'ordre de Votre Majesté du 11, qui forme un 8e corps aux ordres du
duc d'Abrantès et m'ôte le commandement de la Saxe et des troupes
saxonnes.
«Votre Majesté a voulu par là m'ôter réellement tout commandement
militaire; car 6,000 recrues westphaliennes et quelques dépôts qui
se trouvent dans la place de Magdebourg, etc... ne sont pas
susceptibles de me mettre à même de faire la guerre activement et
même de défendre Magdebourg que les Prussiens ne manqueraient pas
d'attaquer si les hostilités recommençaient, car ils y ont beaucoup
d'intelligences.
«Il ne me restera donc que le chagrin de ne pouvoir prendre part à
la guerre si elle a lieu.»
L'année 1809 s'écoula assez tristement pour le jeune roi à qui
Napoléon n'écrivait plus et à l'égard duquel il montrait en toute
circonstance une froideur, disons même une raideur souvent peu
justifiée et qui causait un véritable chagrin à Jérôme.
Le ministre Reinhard continuait, par ses bulletins directs à
l'empereur, par ses lettres au duc de Cadore, à relater tout ce qui
se passait, tout ce qui se disait en Westphalie.
Le 10 août, il envoya à Paris le bulletin suivant:
Les gazettes ont annoncé que le roi étant à Grimma avait retiré de
l'eau un soldat de sa garde qui se noyait dans la rivière de Mulde.
Voilà ce qui s'est passé. Les gardes du corps traversaient la
rivière tout près du pont pour faire abreuver leurs chevaux. En
revenant, deux ou trois chevaux perdirent terre ou se couchèrent;
les cavaliers tombèrent dans l'eau. Le roi se trouvait à quelque
distance causant avec le ministre de Hollande. Dès l'instant où l'on
entendit des cris, le roi se jeta dans une nacelle avec les
ministres de Hollande et de Bavière. Arrivé sur les lieux, il trouva
les hommes déjà retirés. Toute la cour était accourue; M. de
Furstenstein et quelques autres étaient sur le pont. Le ministre de
Hollande, en homme prudent, quitta la nacelle. Le roi seul avec
celui de Bavière s'obstina à remonter la rivière. M. de Furstenstein
du haut du pont lui cria de ne point s'exposer.--«Ah! voilà, dit le
roi, la diplomatie qui s'en mêle; envoyez-moi une note.»--Après
avoir passé le pont très habilement, le courant poussa la nacelle
contre un pilier où elle resta collée. Enfin, les officiers du roi
de droite et de gauche entrèrent dans la rivière. Le roi sauta hors
du bateau ayant de l'eau jusqu'aux genoux. Peut-être ce jeu
n'avait-il pas été sans danger; mais le roi, dans ce moment, était
si gai, si bon, si aimable, que l'impression que cette scène me
donna ne me laissa pas penser aux inconvénients qu'elle pouvait
avoir.--À l'époque de son mariage, M. de Furstenstein rompit une
liaison avec Mme de P. On prétend que dans cette occasion, il fit
l'éloge de sa vertu au roi, ce qui inspira à ce dernier le désir
d'en triompher. Depuis cette époque, toutes les distinctions furent
pour elle. Des négociations, dit-on, furent entamées. Le roi partant
pour la Saxe promit de revenir dans dix jours. Après son retour, on
disait qu'un contrat avait été signé et que ce contrat était un peu
cher, lorsqu'on vit Mme de P. partir pour Weymar. Elle est revenue
depuis le retour de la reine. Son mari, premier chambellan, avait
reçu, il y a quelques jours, une mission pour Aix-la-Chapelle. Il en
est déjà revenu et l'on peut encore croire à la vertu de Mme de
P.--La petite maison de la reine est achetée, on en évalue l'achat à
100,000 thalers et l'on trouve cette dépense un peu forte, parce
qu'il est incertain que la reine y mettra jamais les pieds.--Le roi
étant allé déjeuner dernièrement dans une maison de campagne du
banquier Jordis dit en sortant au jardinier: «Cette maison
m'appartient.» Le marché fut conclu pour 30,000 thalers. Elle en
avait coûté 7,000 à M. Jordis. On estime les améliorations à 5,000.
On a déjà tracé une allée qui y conduit depuis la grande route.
Quoique la distance ne soit pas grande, il faudra encore acheter le
terrain par où passera l'allée.--Une caisse venant de Paris,
contenant pour le roi des bijoux d'une valeur considérable et
adressée à M. Cousin de Marinville, avait été remise à un homme de
la poste allant au quartier général. Sa voiture s'étant rompue, il
remit à un maître de poste la caisse dont il ignorait la valeur.
Celui-ci l'expédia pour Plauen où elle tomba directement aux mains
du général Kienmayer.
Le roi annonça lui-même le sort du général Rewbell à sa femme. Elle
était à folâtrer avec les dames de la cour, lorsque le roi lui dit:
Betty, j'ai à vous parler. Elle fut atterrée; elle demanda s'il n'y
avait aucune grâce à espérer? Tout ce que je puis vous dire de
consolant, dit le roi, c'est qu'il vaudrait mieux pour vous et pour
lui que votre mari fût mort. Elle fut ramenée à la ville. Mme
Rewbell est américaine, jolie, naïve, ne sachant contraindre ni
dissimuler aucun de ses mouvements. Quelques jours auparavant elle
avait été désolée d'une petite disgrâce qui lui était attribuée. Le
roi lui ayant retiré ses entrées pendant quelques jours pour avoir,
sans sa permission, passé la nuit en ville où elle était allée pour
voir ses enfants, elle ne put se pardonner les larmes que cet ordre
un peu inhumain lui avait fait verser. Le roi lui a fait conseiller,
dit-on, de se rendre provisoirement à Bernterode, terre du général
Ducoudras.--Le général alla, il y a peu de jours, annoncer à M.
Siméon que le roi lui avait fait don de la terre de
Bernterode.--«Mais elle est donnée. Le roi veut l'acheter à tout
prix, il veut que vous vous occupiez des formalités du contrat.»--Le
directeur de l'instruction publique, dans sa dernière expédition à
Goettingue, avait défendu aux étudiants de porter des bonnets d'une
certaine forme et couleur, ainsi que des moustaches, signes de
ralliement des associations (_Bundsmannschaften_). Depuis cette
époque, les étudiants portent des bonnets de femme et des chapeaux
de paille. Ils envoyent leurs moustaches coupées au pro-recteur. Des
plaisanteries pareilles ont été de tout temps l'effet de pareilles
défenses, mais on dit que près de 400 étudiants des pays étrangers
ont pris l'engagement de quitter Goettingue à la fin du trimestre
suivant et de se rendre à Heidelberg.--Le spectacle allemand vient
d'être congédié, il sera remplacé par un ballet venant de Paris.
Le même jour, 10 août 1809, Reinhard écrivit à Champagny:
J'ai d'autant moins hésité à confier à M. Lefebvre la mission qui va
le conduire auprès de Votre Excellence, qu'outre l'importance des
circonstances qui m'a paru la rendre nécessaire, il m'avait témoigné
le désir de faire ce voyage qu'il croit pouvoir devenir utile à ses
intérêts personnels.
Je m'en rapporte avec une entière confiance au compte qu'il vous
rendra, Monseigneur, de la situation des choses de ce pays-ci.
L'étude que nous en avons faite nous a été commune et nos aperçus
ont rarement différé. La nécessité indispensable de venir au secours
des affaires éprouve un grand obstacle par le caractère du roi. Les
ménagements à employer sont du ressort de la sagesse et de la
prévoyance; mais la question est de savoir si, malgré tous les
ménagements, ce caractère permettrait le succès d'une mesure
quelconque dont le but ou l'effet serait de restreindre son
autorité.
J'avoue que je l'ai pensé. Il a reçu la leçon des événements. Des
crises pénibles menacent son royaume: il s'agit de maintenir la
gloire d'une couronne.
Cependant, l'opinion des personnes qui approchent Sa Majesté de plus
près et plus souvent que moi, la conversation même que vient d'avoir
avec elle M. Lefebvre, prouvent qu'il est difficile de calculer ce
que serait capable de faire ou de sacrifier un roi absolu de
vingt-cinq ans dont les passions seraient irritées ou qui se
croirait blessé dans sa dignité. Sous ce rapport, il est aisé de
pressentir l'effet pénible que pourrait avoir pour nous deux le
voyage de M. Lefebvre, si, je ne dis pas en conséquence, mais à la
suite de ce voyage, il arrivait des événements qui ne seraient point
agréables à Sa Majesté.
Je ne saurais non plus dissimuler à moi-même ni à Votre Excellence
que, par les ordres que j'ai eu à exécuter en vertu de votre
dépêche du 27 juillet, ma position a changé et qu'elle est devenue
plus délicate que jamais.
Je dois peut-être à l'opinion que le roi a de mon intégrité de
n'avoir point déplu et de n'avoir été soupçonné que légèrement. Je
devrai à mon entière soumission aux ordres de l'empereur, à la
maxime qui sera toujours sacrée pour moi, de dire la vérité telle
que je l'aperçois, telle que je la vois, à l'étude constante de
faire mes rapports (_sine ira et studio_), la continuation de la
protection et de la bienveillance de Sa Majesté impériale.
M. Reinhard ayant fait connaître au ministre des relations
extérieures de Westphalie que l'empereur avait été fort mécontent de
ce que la cour diplomatique avait suivi le roi pendant la campagne
de Saxe, le comte de Furstenstein lui écrivit le 10 août 1809:
L'empereur n'a point approuvé que MM. les membres du Corps
diplomatique aient suivi le roi en Saxe. Aucune invitation formelle
ne les avait engagés à cette démarche: ils avaient été laissés
libres d'agir d'après les instructions de leurs cours respectives.
Sa Majesté pensait alors que son absence de Cassel serait de très
courte durée et qu'elle ne serait pas obligée de passer de sa
personne les frontières pour chasser l'ennemi de la Saxe, mais les
ministres furent congédiés aussitôt que les opérations militaires
firent sentir que leur présence était déplacée. Je restai auprès du
roi pour recevoir et expédier d'après ses ordres le travail des
ministres qui arrivait journellement de Cassel. Je ne suis point
militaire et je suis absolument étranger à tout ce qui s'est passé
dans cette campagne.
Les affaires intérieures ont fixé l'attention de S. M. I. et elle
voit avec déplaisir leur affligeante situation. La cause ne peut
m'en être imputée. Ministre secrétaire d'État et des relations
extérieures, je n'ai point d'administration et je n'exerce point de
contrôle sur mes collègues. Je ne conçus jamais l'ambition d'être un
ministre dirigeant, je n'en ai point le talent, et le caractère
connu de S. M. ne permet pas de croire que personne puisse en avoir
l'influence. La crise actuelle ne provient que de causes étrangères
à la manière d'administrer. Elle se trouvé dans les troubles qui ont
agité l'État, la misère qui y règne depuis longtemps et l'extrême
rareté du numéraire. Les charges du royaume sont fortes et le
département de la guerre seul absorbe plus de la moitié des revenus.
Le moment actuel n'admet point un système d'économie dans cette
partie de l'administration, et les dépenses ne peuvent qu'augmenter.
Dans cet état de choses Votre Excellence jugera facilement des
entraves que doit éprouver le gouvernement dans sa marche.
Cette sorte de justification du comte de Furstenstein n'était pas
exacte sur tous les points. Les ministres étrangers avaient suivi
Jérôme en Saxe pour obéir à la volonté de ce prince et ne l'avaient
quitté qu'à son retour à Cassel. La crise financière n'était pas la
conséquence des troubles intérieurs du royaume, mais des exigences
de l'empereur à l'égard de ce malheureux pays. Napoléon, d'ailleurs,
ne pouvait pardonner à Jérôme quelques dépenses inutiles, quelques
générosités intempestives.
M. Lefebvre, premier secrétaire d'ambassade, envoyé auprès de
l'empereur, étant arrivé et ayant remis sa dépêche, le duc de Cadore
écrivit, le 21 août 1809, à Reinhard:
M. Lefebvre arrivé ici le 18, m'ayant remis vos dépêches du 8 et du
10 août, nºs 70 et 71, et vos trois lettres non numérotées du 6 et
du 9, je les ai envoyées le jour même à Sa Majesté l'empereur et
roi.
Sa Majesté me donne l'agréable commission de vous mander qu'Elle les
a lues avec attention et avec intérêt.
Elle me charge aussi de vous faire connaître qu'en sa qualité
d'auteur et de garant de la Constitution du royaume de Westphalie,
Elle imputera les violations que cet acte aurait éprouvées aux
ministres dont le devoir non seulement est d'en suivre, mais encore
d'en maintenir religieusement les dispositions, et que, _si contre
le voeu de la Constitution la liste civile est accrue_, Elle en
rendra responsables les ministres des finances et du trésor public.
Il convient, Monsieur, que vous tourniez l'attention de ces
ministres sur ce genre de responsabilité auquel ils n'ont peut-être
pas songé; mais vous choisirez pour le faire l'occasion et la forme
qui vous paraîtront propres à remplir cet objet sans alarmer la
susceptibilité du roi.