Un membre du Conseil d'État disait dernièrement qu'il fallait
chasser tous les Allemands de la Wesphalie.--Un chef du département
des relations extérieures a proposé gravement au ministre de Saxe de
troquer le royaume de Wesphalie.--M. de Wolfradt, ministre de
l'intérieur, ayant obtenu par le canal de M. Bercagny un emploi pour
un Allemand qu'il lui avait recommandé, lui exprima sa
reconnaissance avec un tel élan de sensibilité qu'il alla jusqu'à
lui baiser la main. Je suis d'autant plus touché de cette faveur,
ajoute M. de Wolfradt, que c'est la première que vous ayez accordée
à un Allemand. M. Bercagny, furieux, lui répondit: Monsieur, si tout
autre qu'un ministre d'État m'avait fait un pareil compliment, je
l'aurais jeté hors de la porte.--La commission spéciale a condamné
à mort un maréchal-des-logis des cuirassiers convaincu d'avoir
assisté à l'enlèvement d'une caisse par les paysans révoltés. Elle a
condamné à la même peine un jeune homme de vingt-un ans, officier du
même régiment. Il a été exécuté avant-hier. Il avait demandé de
commander lui-même l'exercice pour son exécution. On eut le tort de
le lui permettre; il mourut avec beaucoup de courage.--La
gendarmerie avait ramassé quatre-vingt-treize conscrits qui avaient
déserté après la publication du premier décret prononçant la peine
de mort contre ce crime; à cause des circonstances actuelles, ils
furent tous condamnés. Assemblés sur le lieu de l'exécution, on leur
déclara que deux seulement seraient fusillés, et que le sort en
déciderait. Cette clémence, tempérée par une sévérité nécessaire, a
produit un très bon effet. Malheureusement, le sort se montra
injuste, là où le Roi s'était montré si bon, il tomba au sort les
deux plus doux, peut-être les plus innocents de la troupe.--M. de
Buttlar, gendre de M. de Gilsa, a obtenu sa grâce. Il n'a perdu que
son emploi, et a été conduit en France. Il sera détenu pendant deux
ans.--Le Roi fait souvent passer la revue des troupes. Il se promène
beaucoup à cheval et quelquefois à pied dans le beau parc de Cassel
qui a été interdit au public pendant certaines heures de la journée
et de la soirée.--On avait fait espérer à un des régiments de
cuirassiers français qui traversaient la Wesphalie que le Roi le
passerait en revue. Le régiment attendit pendant deux heures à la
pluie à la porte de Cassel, et la revue n'eut pas lieu. Quelqu'un en
parla à Sa Majesté:--J'étais, dit le Roi, embarrassé de décider à
qui j'accorderais la droite. Si c'était aux cuirassiers,
j'affligerais ma garde, et elle n'avait encore rien fait pour la
mériter.
Nous allons faire connaître de quelles forces disposait le roi
Jérôme à cette époque critique:
Du 10e corps dont il avait le commandement et qui était composé: 1º
de trois mille cinq cents hommes en garnison sur l'Oder ou dans la
Poméranie; de quatre cents hommes (général Liebert) à Stettin; de
onze cents hommes (général Coudras) à Stralsund; de deux mille
hommes à Custrin; de la division westphalienne d'Albignac à la
poursuite de Schill; de la division hollandaise Gratien également en
marche sur Stralsund, et recevant des ordres tantôt de son
souverain, tantôt de Jérôme; de la division westphalienne de la
garde (deux mille cinq cents combattants), commandée par les
généraux du Coudras comte de Bernterode, Bongars pour les gardes du
corps, colonel comte de Langenswartz pour les grenadiers à pied,
major Fulgraff pour les chasseurs à pied, colonel Wolff pour les
chevau-légers, prince de Philipsthal pour les chasseurs
carabiniers, envoyés à Halberstadt. Quartier général à Cassel, chef
d'état-major général le général Rebwell. La division westphalienne
de la ligne avait ses trois régiments d'infanterie à Magdebourg, 1er,
5e, 6e; le régiment de cuirassiers à Halberstadt. La division
Gratien forte de deux brigades, d'un régiment de cuirassiers et de
trois compagnies d'artillerie, était à Stralsund où elle détruisit
les bandes de Schill. Enfin à Cassel et à Magdebourg se trouvaient
encore, sous le colonel Chabert, des détachements français et du
régiment Grand-Duché de Berg envoyé de Mayence lors des troubles,
environ trois mille hommes.
Tout cela composait bien un corps d'environ seize mille combattants,
mais la garnison de Magdebourg en immobilisait cinq mille, mais
l'empereur redemandait dans toutes ses lettres le renvoi du régiment
Grand-Duché de Berg, mais la division hollandaise ne devait pas
tarder à recevoir de son roi l'ordre de rentrer en Hollande à cause
du débarquement des Anglais aux bouches de l'Escaut, en sorte que,
par le fait, Jérôme ne pouvait mettre en ligne plus de huit à neuf
mille hommes, en y comprenant deux mille Saxons à Dresde sous les
ordres du colonel Thielmann.
Il y avait bien aussi à Dessau, sous le nom de Corps d'observation
de l'Elbe, deux divisions aux ordres du duc de Valmy, mais ce
dernier avait défense de disposer d'un homme sans l'ordre formel de
l'empereur, à moins que ce ne fût pour la défense de Mayence.
Cependant le duc de Brunswick-Oels, secondé par l'Autriche, était
parvenu à lever à ses frais, en Bohême, une légion qui, revêtant
l'uniforme noir, prit le nom de: _Armée de la Vengeance_, et le duc
dépossédé de Hesse leva également une autre légion de sept à huit
cents hommes portant l'uniforme vert.
Vers le milieu de mai 1809, ces deux légions, soutenues par quelques
troupes autrichiennes, s'établirent vers Neustadt, Gabel et Rümburg
sur la frontière de Bohême, menaçant la Saxe. À cette nouvelle,
notre allié, le roi de Saxe, se retira à Leipzig, au nord-ouest de
ses États, vers la Westphalie, demandant à Jérôme de marcher à son
secours, affirmant que la Prusse avait déclaré la guerre, que
l'avant-garde de Guillaume marchait sous les ordres de Blücher.
Napoléon, recevant cette nouvelle de son frère Jérôme, répondit que
les Prussiens n'étaient pour rien dans cette levée de boucliers, que
le 10e corps suffisait pour tenir tête à l'ennemi du côté de Dresde,
ville qu'il fallait occuper et garder. Il défendit au duc de Valmy
de déplacer ses divisions.
Sur les ordres de Jérôme, le colonel Thielmann, avec ses deux mille
Saxons, se porta de Dresde sur la frontière de la Lusace, livra
quelques combats au duc de Brunswick dans les montagnes, le chassa
de Zittau et de Rümburg. Mais voyant l'ennemi manoeuvrer pour gagner
les défilés de Leitmeritz et de Toeplitz et se porter sur Dresde par
la route de Dippoldiswalde, il se hâta de se replier sur la capitale
du royaume pour la défendre. En effet, un corps autrichien de six
mille hommes, commandé par le général Am-Ende, s'était rendu à
Leitmeritz pour appuyer le duc. Le 10 juin, les Autrichiens et les
bandes de Brunswick, ayant opéré leur jonction, marchèrent sur
Dresde. Le 11, ils y entrèrent. Thielmann, se voyant trop inférieur
en force pour lutter dans la ville, préféra tenir la campagne. Il
avait pris la résolution de se replier sur le 10e corps, lorsque
dans la nuit du 11 au 12 juin il crut pouvoir essayer de surprendre
les bivouacs du duc. Après un combat des plus vifs, la cavalerie
autrichienne de Am-Ende força les Saxons à se replier sur Leipzig
par Wilsdruf. Thielmann ne fut pas d'abord poursuivi, le général
autrichien ayant voulu recevoir du gouvernement de la Bohême
l'autorisation de se porter sur Leipzig. Le 19, cette autorisation
étant arrivée permit aux deux alliés de suivre Thielmann qu'ils
rencontrèrent près de la ville. La lutte ne fut pas longue, le
colonel saxon avait trop peu de monde, il passa l'Elster et se
replia par Lutzen sur la Saale. Le 22, il fut joint à Weissenfels
par les troupes du roi Jérôme. Ce dernier, ayant à Cassel le
régiment grand duc de Berg et sa garde (trois mille hommes), expédia
l'ordre à Albignac et à Gratien, l'un à Domitz, l'autre à Stralsund,
de le venir joindre à marches forcées à Sondershausen, en descendant
l'un par Magdebourg, l'autre par Brunswick. Lui-même avait
l'intention de se porter sur Sondershausen avec sa garde, et de là
sur Dresde. Mais les opérations contre Schill n'ayant pas permis à
ses deux généraux de se mettre en marche pour la Westphalie avant
les premiers jours de juin, le Roi modifia ses projets primitifs.
Cependant, en apprenant le 15 juin l'entrée à Dresde des
Autrichiens, il fit partir le 16 ses troupes, et le 18 il se mit
lui-même en marche après de nouveaux ordres envoyés à Albignac et à
Gratien.
L'empereur ne plaisantait pas pour ce qui avait trait aux affaires
de la guerre. Il écrivait à Eugène, le vice-roi d'Italie: «Mon fils,
la guerre est une chose sérieuse»; à Joseph, à Naples: «Les états de
situation de mes troupes sont les romans que je lis avec le plus de
plaisir». Aussi les négligences de Jérôme à cet égard lui
étaient-elles très sensibles. Le 16 juin 1809, il manda au prince de
Neufchatel:
Mon cousin, écrivez au roi de Westphalie, commandant le 10e corps
d'armée, que je n'ai aucune situation, que je ne reçois aucun
rapport, que j'ignore où sont mes troupes, que depuis dix-sept jours
que l'affaire de Schill s'est passée, je n'en ai pas encore reçu de
rapport officiel; que si, comme commandant du 10e corps, il ne
correspond pas fréquemment avec vous et ne vous rend pas compte de
tout ce qui intéresse ce corps d'armée, je me verrai obligé d'y
nommer un autre commandant.
Jérôme crut de sa dignité de mener avec lui à l'armée, non seulement
un grand nombre d'équipages, de gens de cour, chambellans et autres,
mais même les ministres plénipotentiaires étrangers accrédités
auprès de sa personne. Averti de cette circonstance par les lettres
de Reinhard, Napoléon, qui aimait à voir faire la guerre
sérieusement, comme il la faisait lui-même, trouva fort mauvaise
cette manière d'agir de son frère.
Cependant le 21 juin, les divisions Albignac et Gratien après des
marches rapides se joignirent aux autres troupes de Jérôme qui se
trouva ainsi à la tête d'une douzaine de mille hommes. Le 22,
Albignac rallia les Saxons sur la Saale à Weissenfels, et les
opérations commencèrent.
Nous donnerons plus loin quelques lettres de M. Reinhard relatives à
cette campagne de Saxe pendant laquelle il ne quitta pas le quartier
général du Roi, campagne qui mécontenta fort l'empereur; mais avant,
analysons rapidement les événements militaires.
Le 24 juin, Jérôme, ayant rallié les troupes du 10e corps et étant
arrivé de sa personne à Querfurt, passa la Saale et poussa l'ennemi
sur Leipzig qu'il évacua le lendemain. Le Roi entra le 26 à Leipzig,
pendant que le général d'Albignac continuait à pousser les
Autrichiens sur Dresde. Un petit engagement eut lieu à Waldheim, et
pendant la nuit le duc de Brunswick se séparant de Kienmayer avec
ses bandes fila sur Chemnitz au sud-est pour gagner Bayreuth et la
Westphalie, tandis que les landwehr de Kienmayer se ralliaient sur
Dresde, et que lui-même avec ses troupes régulières prenait la route
de Bayreuth. Le 29, tout le 10e corps étant concentré à Waldheim,
Jérôme marcha sur Dresde. Le 30, le colonel Thielmann commanda
l'avant-garde du 10e corps, et le général d'Albignac pénétra à
Dresde où le Roi fit son entrée le 1er juillet.
À Dresde, Jérôme apprit que ses États paraissaient peu tranquilles,
qu'une expédition anglaise semblait menacer les côtes de la
Hollande, et que le duc de Brunswick se dirigeait sur la Westphalie.
Ces nouvelles le déterminèrent à abandonner Dresde où l'empereur
voulait qu'il se maintînt. Le 4, il quitta cette ville, faisant
engager fortement le roi de Saxe à rentrer dans sa capitale.
Reinhard écrivit à Champagny, de Mersebourg et de Leipzig le 26
juin, et de Dresde le 1er juillet, les deux lettres suivantes: