REINHARD À CADORE.

Cassel, 29 avril 1809.

Ce fut une estafette, envoyée par le roi de Wurtemberg à la reine

déjà partie, qui apporta le bulletin de la bataille du 21

(Landshut); une autre estafette envoyée par le roi de Wurtemberg à

son ministre près cette cour, porta le bulletin de la bataille du 22

(Eckmuhl), et un courrier de retour, du ministre de Bavière, apporta

celui du 23, écrit sur le champ de bataille de Ratisbonne. Il serait

impossible de peindre l'impression produite par des événements qui

semblent éclipser jusqu'aux miracles d'Austerlitz et d'Iéna, et déjà

j'apprends que ceux qui espéraient différemment disaient

aujourd'hui: _Dieu le veut._

Ni les nouvelles, Monseigneur, ni les troupes qui étaient déjà en

nombre suffisant, n'ont été nécessaires pour dissiper les

attroupements du 22 et du 23; mais ce sont nos victoires seules qui

détruiront jusqu'à la pensée d'une révolte dans les esprits les plus

mal intentionnés. C'est le feu du ciel qui est tombé ainsi sur tous

les projets déloyaux et insensés.

Un régiment hollandais venant d'Altona, et l'avant-garde de deux

mille hommes venant de Mayence avec six canons, sont entrés hier à

Cassel.

J'ai annoncé à Votre Excellence l'arrestation de deux anciens

serviteurs de l'Électeur dont les noms avaient été mis, par les

meneurs des rebelles, au bas d'une proclamation. Ce sont MM. de

Lenness et de Schmeerfeld, homme d'un âge déjà avancé. Il ne s'est

point trouvé de preuves contre eux; mais comme anciennement suspects

ils ont été conduits à Mayence où ils seront détenus en prison.

Plusieurs officiers des cuirassiers ont été arrêtés ou destitués.

C'est le seul régiment qui se soit mal conduit, et dans lequel il y

ait eu des défections. Plusieurs autres arrestations ont eu lieu,

celle d'un curé par exemple qui avait béni des drapeaux, celle de

la femme d'un officier qui avait envoyé à son mari par la poste une

écharpe pour le garantir en cas de danger. D'autres ont déjà été

relâchés. Une centaine de paysans a péri. Cent cinquante environ ont

été entassés dans les prisons de Cassel. Le comte et la comtesse de

Boehlen de la Poméranie ci-devant suédoise, l'un chambellan, l'autre

dame de la reine, ont reçu l'ordre de quitter Cassel dans les

vingt-quatre heures et de rendre leurs décorations. Ce qu'on sait du

motif, c'est que le Roi a reproché à M. de Boehlen de s'être promené

au parc à huit heures du soir avec un inconnu, et d'avoir dit en le

quittant: Je désire que ce plan réussisse.

La dame à l'écharpe de garantie demeurait à Homberg, petite ville où

il y a un chapitre protestant de dames nobles. L'abbesse était soeur

de l'ex-ministre Stein. La soeur d'un ex-ministre de l'Électeur en

était aussi. Cette petite ville était le foyer de l'insurrection.

Les chanoinesses ont été arrêtées et conduites à Cassel.

M. le comte de Furstenstein m'a adressé par ordre du Roi une note

concernant cette insurrection. J'ai l'honneur, Monseigneur, de vous

en transmettre ma copie, ainsi que celle de ma réponse.

Je n'ai rien à ajouter pour le moment aux causes qui ont amené cet

événement, et dont ma correspondance a rendu compte à Votre

Excellence. Mais il faut sans doute vous entretenir des fortes et

pénibles impressions qu'ils ont produites et des conséquences qui

peuvent en résulter. Qu'un attentat qui paraît avoir eu pour objet

la personne sacrée du Roi ait profondément affecté l'âme généreuse

et confiante de ce jeune monarque; que les Français qui l'entourent

après avoir craint pour lui et pour eux-mêmes, indignés, exaltés, se

fassent un mérite exclusif de leur fidélité; que les défiances, les

soupçons s'étendent au delà des bornes légitimes; que beaucoup

d'Allemands consternés ne se croient pas assez protégés par le

sentiment de leur innocence; que liés avec des coupables par des

relations de famille ou de société, ils craignent de paraître

coupables eux-mêmes; qu'il en résulte un état d'anxiété, voilà ce

qui n'est que trop naturel.

Mais quelles sont les maximes qu'adoptera désormais le gouvernement?

Sera-ce la sévérité ou la clémence que la politique conseillera de

faire prévaloir? Des passions subalternes et quelques intérêts

particuliers ne s'empareront-ils pas de la circonstance pour amener

des changements, soit dans les personnes, soit dans le mode de

l'administration?

M. Bercagny, dont la place en ce moment acquiert une grande

importance, m'a parlé à ce sujet dans un sens qui me paraît

extrêmement sage. Il m'a dit qu'il avait calmé lui-même des

mouvements trop fougueux de quelques Français, et qu'il sentait

toute l'importance qu'il y avait à ce qu'il ne s'établît point de

scission ni de distinction entre les sujets ou les serviteurs de Sa

Majesté sous le rapport de la nation à laquelle ils appartiennent.

J'en étais là, Monseigneur, lorsqu'il m'a été annoncé de la part de

Sa Majesté qu'Elle me recevrait en audience particulière pour lui

remettre la lettre par laquelle Sa Majesté l'empereur des Français,

roi d'Italie, lui annonce l'heureux accouchement de S. A. I. madame

la vice-reine d'Italie, lettre que j'avais reçue avant-hier. Je

reviens de cette audience. Le Roi m'a témoigné son étonnement de ce

que le courrier qu'il avait envoyé au quartier-général impérial

n'était pas encore revenu. Il m'a ensuite parlé des événements du

jour; et je lui ai dit que toute la conduite qu'il a tenue dans ces

circonstances pénibles, que surtout tous les actes qui portent

l'empreinte de l'impulsion de son propre esprit et de son caractère,

ont dû lui attirer l'amour et l'admiration, et c'est très

certainement l'effet qu'ils ont produit sur moi. En effet sa

résolution de monter à cheval et de se montrer du côté même où l'on

avait vu paraître les rebelles au moment où dans leurs

rassemblements on le disait déjà prisonnier; celle de ne point

quitter sa résidence au moment terrible où rien ne semblait encore

garantir la fidélité de ses gardes; son allocution aux officiers;

les deux proclamations qu'il a dictées; les mots qu'il a dits et

dont j'ai cité quelques-uns; tout cela est vraiment royal. Il est

certain, m'a dit Sa Majesté, que sans la découverte de M. de

Malmsbourg, je me trouvais surpris. Les rebelles devaient arriver

dans la nuit, les conjurés entraient dans mon appartement sans

obstacle et sans défiance; et croiriez-vous qu'il y avait une foule

de gens qui savaient le complot, et qui ne se croyaient pas obligés

de le révéler. Cependant, a ajouté Sa Majesté, l'Allemand par son

caractère n'est pas traître.--C'est une manière de voir fausse et

criminelle, ai-je répondu, par laquelle ceux dont parle Votre

Majesté se sont fait illusion à eux-mêmes, et cependant oserais-je

dire à Votre Majesté, à présent que le danger est passé, que les

espérances coupables ne renaîtront plus, que le sentiment même qu'on

peut supposer en avoir été la cause, une certaine ténacité

d'attachement, tournera au profit de votre règne, et que plus le

temps et les événements s'éloigneront du passé, plus la fidélité à

Votre Personne et à Votre Dynastie deviendra inébranlable et

assurée.

On ne peut, Monseigneur, arrêter sa pensée sans frémir sur les

malheurs qui seraient tombés sur ceux-là même qui, dans leur

aveuglement, désiraient peut-être le succès de l'insurrection.

Aujourd'hui en punissant les perfides d'action et les traîtres, il

sera facile d'être généreux envers les coupables d'intention ou

d'égarement. J'apprends que l'intention de Sa Majesté est de publier

une amnistie générale pour tous les paysans. Les autres seront mis

en jugement, et même à l'égard de ceux-ci, il paraît que l'intention

du Roi est de faire prévaloir la clémence.

Sa Majesté a fait la réponse la plus terrible et la plus sublime aux

manifestes d'insurrection de l'Autriche, en se servant du courage

et du dévouement de ces mêmes Allemands, qu'on voulait séduire, pour

écraser les armées autrichiennes. Il y aura solidarité de destinée,

et ce sera une glorieuse récompense de la fidélité des uns,

lorsqu'elle obtiendra le pardon ou repentir des autres. J'ose avouer

à Votre Excellence que lorsque j'ai vu le Roi déjà porté à

pressentir que tel serait le système qu'adopterait son auguste

frère, je me suis abandonné moi-même à ces beaux pressentiments.

Sa Majesté m'a fait l'honneur de me parler de son voyage prochain à

Hambourg. Je désirerais beaucoup, Monseigneur, de recevoir vos

ordres pour savoir si de préférence je dois suivre le Roi ou rester

à Cassel. Jusqu'à présent rien n'annonce que l'intention de Sa

Majesté soit de se faire accompagner par les membres du corps

diplomatique, et s'il m'est permis d'opter, je ne quitterai point

cette résidence. Mais il peut arriver des cas où des instructions

éventuelles seraient pour moi d'un grand prix pour diriger ma

conduite.

Ainsi, le mois d'avril 1809 avait vu se produire, en Westphalie: la

ridicule équipée du capitaine de Katt à Stendal, et la conspiration

plus sérieuse du colonel de Doernberg. Le 28, commença la singulière

course du major de Schill, et bientôt après l'entreprise désespérée

du duc de Brunswick-Oels. Les affaires de Schill et du duc de

Brunswick sont rapportées longuement et très exactement dans le

quatrième volume des Mémoires du roi Jérôme. Nous n'en ferons pas

l'historique, nous nous bornerons à donner quelques lettres et

bulletins qui y ont trait:

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 113 / 358 题