Cassel, 15 avril 1809.
Le Moniteur westphalien d'hier donne des nouvelles du voyage de LL.
MM.; on dit aujourd'hui que leur retour n'aura lieu que le 23.
Avant-hier a passé un courrier extraordinaire venant du
quartier-général de M. le duc d'_Auerstaedt_ et portant des dépêches
pour le roi. Le département des relations extérieures ayant reçu
hier de Stuttgard, par estafette, la nouvelle qu'un corps
considérable a passé l'Inn près de _Braunau_, je présume que les
dépêches de ce courrier auront donné à Sa Majesté connaissance de
cet événement important. Voilà donc la guerre commencée! Si la
justice de notre cause et le nom de Napoléon doivent déjà faire
pressentir, même à nos ennemis, que les arrêts de la destinée seront
accomplis; si déjà la grande catastrophe qui se prépare n'appartient
plus au domaine de l'incertitude, qui ne peut plus tomber que sur
les événements qui l'amèneront, c'est cependant avec un frémissement
involontaire qu'on entend retentir au loin ce premier coup de canon;
nouveau signal de la fureur aveugle, de la mort et de la chute d'un
empire!
Un courrier westphalien, renvoyé de Vienne par M. d'_Esterno_, a
porté la nouvelle de l'entrée dans cette capitale du ministre
anglais et la proclamation de l'_archiduc Charles_, aussi remplie
d'illusions que d'impostures. M. d'_Esterno_ explique ce qui y est
dit des troupes étrangères qui, dans une union intime, vont
combattre à côté des armées autrichiennes, par un débarquement que
les Anglais vont faire à Trieste.
Il n'est pas douteux, Monseigneur, que parmi ces frères allemands
qui, encore en rangs paisibles, attendent leur délivrance,
l'Autriche ne compte surtout un grand nombre de Westphaliens. Des
faits dont j'ai déjà rendu compte, des renseignements venant de
Vienne, et de nouvelles correspondances interceptées, en offrent la
preuve. Du reste, les événements qui pourraient faire quitter à ces
rangs leur attitude paisible ne sont guère dans l'ordre des
probabilités, et les derniers placards d'insurrection dont j'ai
rendu compte à Votre Excellence, sont, ainsi que ceux qui les
avaient précédés, restés sans effet.
À la suite de l'attentat de _Stendal_, plusieurs habitants de cette
ville ont été arrêtés. J'apprends qu'un d'eux s'est tué dans sa
prison; mais ce qui donne une nouvelle importance à cette affaire,
ce sont les révélations faites par un homme, porteur de
correspondances suspectes, revenant de Berlin, et arrêté à
Magdebourg. C'est un paysan des environs de Bielefeld qui avait
entrepris le second voyage, sur l'instigation de quelques anciens
baillis de son canton. Il fut adressé deux fois au major _Blücher_
et au major _Schill_, tous deux au service actuel de Prusse. Ce fut
le major _Schill_, le même qui avait acquis quelque célébrité dans
la dernière guerre, qui le fit loger et nourrir gratis, et habiller
à neuf. Dans sa seconde course, dès qu'il fut entré sur le
territoire prussien, et qu'il se fut annoncé comme porteur d'un
message pour le major _Schill_, il fut escorté de poste en poste par
des hussards du corps de cet officier, excepté la dernière station
qui précède Berlin. Il portait des billets du major _Schill_
adressés à quatre baillis, billets insignifiants en apparence, mais
qui expriment l'espérance de se revoir bientôt. En même temps, le
major, qui se croit sans doute un héros, envoye son portrait aux
quatre baillis. Le major Blücher avait remis au messager une espèce
de lettre circulaire où il exhorte au courage et à la persévérance.
Un fait, Monseigneur, qui avait déjà frappé mon attention, lorsque
je l'ai lu dans les papiers allemands et que j'ai relu hier dans la
feuille du _Publiciste_ d'avril, me paraît avoir un rapport assez
marqué avec l'événement de _Stendal_ et avec la déposition de ce
paysan. Le voici: «Berlin, 27 mars. Le 16, les hussards de _Schill_
sont partis inopinément de cette capitale pour aller prendre des
cantonnements dans les environs, du côté de Lichtenberg. On croit
que ce corps est chargé d'observer les traîneurs des troupes qui
traversent actuellement la moyenne Marche et d'empêcher qu'elles ne
s'écartent de la route militaire pour se répandre dans les campagnes
et y commettre des excès[117].»
[Note 117: C'était le brusque départ de Schill pour son
expédition.]
J'ai fait part de cette circonstance à M. _Siméon_ qui était venu
m'informer de l'arrestation faite à Magdebourg. Elle lui a paru
d'autant plus remarquable que le prisonnier avait aussi déposé qu'il
avait rencontré, en revenant de Berlin, ces hussards qui s'étaient
soigneusement informés du nombre de troupes qui pouvaient être à
Magdebourg.
Le préfet du département de l'Elbe avait adressé son rapport au
ministre de l'intérieur qui l'a reçu cacheté du sceau du cabinet du
roi. Il est en conséquence probable que Sa Majesté aura déjà pris
connaissance des faits, et l'on attribue à cette circonstance
l'ordre qu'a reçu avant-hier M. _Bercagny_ de se rendre à Brunswick.
Le ministre de la justice, de son côté, y a adressé son rapport, et
il a déjà donné des ordres pour l'arrestation provisoire des quatre
baillis et de quelques autres personnes compromises. On se demande,
Monseigneur: serait-il possible que le gouvernement prussien eût
connaissance de ces manoeuvres et y connivât, ou bien est-ce l'or
anglais qui, à l'insu de ce gouvernement, entraîne à une conduite
aussi criminelle des hommes inconsidérés et présomptueux? Si cette
dernière hypothèse est fondée, elle prouve dans quel état déplorable
de déconsidération et d'impuissance doit être tombé un gouvernement
dont les chefs de la force armée osent se permettre des actes qui
peuvent compromettre jusqu'à l'existence de leur patrie.
Ce qui indispose particulièrement en ce moment-ci un grand nombre
d'habitants de la Westphalie, c'est la contribution personnelle
portée à 4,400,000 francs, et destinée à entrer dans la caisse
d'amortissement. On la perçoit actuellement pour l'année passée;
dans un mois elle devait être perçue pour l'année courante; c'est du
moins ce qu'on m'a assuré. Cet impôt, qui est une espèce de
capitation, est reconnu par l'administration même comme ayant été
assis sur des bases entièrement fautives, et les inconvénients qu'a
fait découvrir sa perception, sont si graves, que, malgré le besoin
extrême qu'on a d'accélérer les rentrées, on est obligé de s'occuper
des moyens d'y remédier en changeant le principe de l'imposition.
Dans le même temps, un décret royal a accumulé le paiement de deux
douzièmes de la contribution foncière, en ordonnant qu'à l'avenir
les douzièmes seraient payés d'avance.
Des réclamations lamentables ont été adressées ici de Marbourg
depuis qu'on y a appris que l'université était menacée de sa
dissolution. Les autres universités se montrent plus résignées à
leur sort, parce qu'il était plus prévu. On espère que Sa Majesté se
laissera fléchir, et que la suppression de Marbourg n'aura pas lieu,
du moins en ce moment-ci.
Le ministre des finances attend d'un jour à l'autre le retour d'un
des négociants hollandais avec lesquels il a négocié l'emprunt de 6
millions. Il craint que la déclaration de guerre ne nuise à cette
opération, et même il vient de me dire qu'il n'y compte plus. Il se
plaint aussi des effets momentanés d'une opération financière du
gouvernement français qui, dit-il, a soutiré, dans l'espace de dix
jours, à la Westphalie seule, plus de 6 millions, et qui entrave
singulièrement la perception des impôts. Cet embarras est passager,
mais il survient dans un moment où déjà l'on n'est pas trop à son
aise.
Depuis le départ de M. le comte de _Furstenstein_, le
secrétaire-général des relations extérieures, autorisé par ce
ministre, me communique assez exactement les nouvelles qui arrivent
à son département; et j'en sais d'autant plus de gré à M. de
_Furstenstein_ que l'époque est plus importante. C'est dans ces
communications que j'ai trouvé aussi la solution de ce qui avait été
une énigme pour moi, c'est-à-dire la cause de cette froideur dont
j'ai dit un mot à Votre Excellence dans mes nºs 29 et 30. Sous la
même date que celle de votre lettre à laquelle était jointe la copie
de la lettre de Sa Majesté à l'empereur d'Autriche, M. de
_Wintzingerode_ avait rendu compte de plusieurs communications
confidentielles que Votre Excellence lui avait permis de prendre; et
quoique le texte même de la lettre de l'empereur soit assurément une
chose plus précieuse que l'extrait un peu informe qu'en avait fait
M. de _Wintzingerode_, je ne sais quelle jalousie avait fait croire
qu'il était de la dignité du roi de recevoir de pareilles
communications plutôt par le ministre de Westphalie que par le
ministre de France. Je sais que M. de _Furstenstein_ s'est expliqué
dans ce sens. Comme à son retour j'aurai des remercîments à faire à
ce ministre, je saisirai l'occasion pour faire un premier essai, en
abordant cette matière délicate.