REINHARD À CHAMPAGNY.

Cassel, 20 avril 1809.

J'ai reçu la lettre de Votre Excellence du 10 avril, par laquelle

elle me charge de faire souvenir Sa Majesté westphalienne et M. le

prince de Waldeck des arrangements au moyen desquels il leur sera

facile de couvrir les avances que le trésor public a faites pour

leurs contingents; je me suis empressé d'exécuter vos ordres.

M. le comte de _Furstenstein_ est revenu de Brunswick hier. Le roi,

qui n'est point allé à Magdebourg, est attendu aujourd'hui. Le

courrier qui lui a été expédié de Strasbourg, par Sa Majesté

l'empereur, a passé par Cassel le 17 au soir. Il s'est rencontré

avec le courrier de l'armée venant de Donawert et chargé par Sa

Majesté d'un paquet de monseigneur le prince de _Neufchatel_. On

croit que ce papier renferme les instructions concernant le

commandement qui a été confié à Sa Majesté et dont on dit qu'elle

est extrêmement satisfaite, après l'extension qui paraît y avoir été

donnée.

Des lettres récentes de Hollande annoncent _que l'emprunt sera

rempli_. Seulement sa concurrence avec quelques opérations

financières qui en ce moment ont lieu en Hollande même, retardera un

peu l'entière exécution de celle qui concerne la Westphalie; cette

nouvelle est très heureuse, car la pénurie du trésor public à Cassel

se fait de plus en plus péniblement sentir.

_P. S._--LL. MM. sont revenues aujourd'hui à midi: elles ont fait

leur entrée au bruit du canon. On fixe au 25 le nouveau départ du

roi, en conséquence des instructions plus récentes venues de

Strasbourg.

Vers le mois de mars 1809, lorsque la guerre avec l'Autriche parut

imminente, une rumeur sourde se répandit au centre de l'Allemagne,

dans la Hesse électorale, dans le duché de Brunswick, dans la

Vieille-Marche et dans la plupart des départements du royaume de

Westphalie. Le gouvernement français avait su, dès le mois d'août

1808, par la lettre interceptée de Stein au prince de Wittgenstein,

qu'il existait un vaste réseau d'associations politiques occultes,

n'attendant qu'une occasion, un signal, pour faire éclater un

soulèvement contre nous. Les mesures prises par Napoléon pour

l'abolition des sociétés secrètes n'eurent qu'un résultat, celui de

les rendre plus prudentes, plus dissimulées et, partant, plus

dangereuses.

La Prusse était le foyer principal de ces sociétés et cela se

comprend; l'Empereur n'avait-il pas réduit ce royaume à sa plus

simple expression? n'avait-il pas ruiné ses finances? anéanti ses

armées? ne soulevait-il pas chaque jour des difficultés nouvelles

pour retarder l'évacuation de ses places fortes et pour maintenir

ses armées françaises dans les provinces laissées par le traité de

Tilsitt au roi Frédéric-Guillaume III?

Voici quel était au commencement d'avril l'état des troupes

françaises et de la confédération ainsi que de leurs emplacements.

En Westphalie, huit à neuf mille hommes de l'armée de Jérôme; à

Magdebourg, un régiment français et un westphalien; dans les villes

fortes de Stettin, de Glogau, de Custrin, dix mille soldats français

vivant chez l'habitant; la division hollandaise Gratien, à

Lunebourg, au nord-est du Hanovre; à Stralsund dans la Poméranie

suédoise, deux bataillons du duc de Mecklembourg-Schwerin et un de

Mecklembourg-Strelitz (treize cents hommes).

Lorsque Napoléon partit pour se mettre à la tête de la Grande Armée,

il prescrivit la formation d'un 10e corps pour être placé sous les

ordres de son frère Jérôme, et composé des troupes westphaliennes en

Allemagne, de la division Gratien, des troupes saxonnes du colonel

Thielmann. Ce 10e corps avait mission de couvrir la Westphalie, la

Saxe, et la partie orientale de l'Allemagne. Il pouvait être

renforcé par l'armée de réserve du vieux duc de Valmy (quartier

général à Dessau), chargée d'empêcher les Autrichiens de prendre à

revers les corps de Napoléon opérant sur le Danube.

Le 3 avril 1809, dans la nuit, une centaine de militaires allemands

ayant pour chef un M. de Katt, ancien capitaine aux hussards de

Schill, venant de Spandau, ville prussienne, pénétrèrent dans la

petite place de Stendal, se formèrent en bataille sur le marché,

prirent les chevaux et les armes des gendarmes westphaliens, et

pillèrent les caisses. Le 4, à huit heures du matin, ils se

dirigèrent sur Bourgstadt, cherchant, mais inutilement, à entraîner

les paysans, dont un très petit nombre les suivit.

Cette singulière et intempestive levée de boucliers était la

conséquence d'un plan d'insurrection générale suscitée par les

sociétés secrètes, insurrection à la tête de laquelle se trouvaient

le major Schill, le duc de Brunswick-Oels, le capitaine de Katt. Ce

dernier, n'ayant pas eu la patience d'attendre le signal du

soulèvement, brusqua la prise d'armes, espérant entraîner le

gouvernement prussien à déclarer la guerre à la France, pendant que

Napoléon était encore en Espagne et allait se trouver aux prises

avec l'Autriche. L'échauffourée ridicule de Katt fut désavouée par

le gouvernement prussien, et n'eut d'autre suite que de compromettre

le major Schill et de hâter son mouvement, ainsi que nous le verrons

plus loin.

Pendant que Napoléon, traversant l'Espagne et la France en toute

hâte, courait se mettre à la tête de sa grande armée, en Allemagne,

le roi Jérôme quittait Cassel le 9 avril avec la reine pour visiter

les deux départements de l'Ocker et de l'Elbe, et les villes de

Brunswick et de Magdebourg. Reinhard rendit compte de ce voyage par

une lettre en date du 15 avril:

Leurs Majestés sont arrivées dimanche dernier au soir à Weende,

domaine royal près de Goettingen. Elles y ont passé la nuit. Le

lendemain elles ont couché à Seesen dans la maison de M. Jacobsohn,

président du Consistoire juif. M. Jacobsohn est un négociant très

estimable et très estimé; il a formé à Seesen, à ses frais, pour les

jeunes gens de sa nation, un établissement d'instruction qui se

distingue par la nouveauté de l'objet et par les bons principes qui

le dirigent.

On dit que la Reine en arrivant à Brunswick s'est trouvée

incommodée. On n'apprend pas encore que le Roi soit parti pour

Magdebourg. Immédiatement après leur arrivée à Brunswick, LL. MM.

ont envoyé ici des ordres pour faire venir des lits et plusieurs

valets de chambre et de pied. Mme la baronne de Keudelstein et Mme

d'Otterstedt qui, il y a un mois, croyait déjà être parvenue au

terme de sa grossesse, ont accompagné la Reine. Les personnes

principales qui sont avec le Roi sont: M. le comte de Furstenstein,

M. Cousin de Marinville, M. le baron de Keudelstein, M. Bongars. M.

le comte de Willingerode, grand-maréchal du Palais, revenu le 10 de

Marseille et de Paris, est aussi allé rejoindre Sa Majesté.

À peine de retour dans sa capitale, Jérôme fut informé par son

ministre de la police de la fermentation que l'on remarquait dans

les différentes provinces de son royaume. Inquiet pour la reine,

sentant qu'il serait beaucoup plus fort pour résister à l'orage,

lorsque sa femme serait à l'abri de tout danger, ayant bientôt

d'ailleurs à se mettre à la tête du 10e corps, il crut devoir se

séparer momentanément de la princesse qu'il envoya rejoindre

l'impératrice Joséphine de qui elle était tendrement aimée.

Catherine arrivée à Francfort écrivit de cette ville, le 26 avril

1809, à Napoléon:

Sire, le Roi rend compte à Votre Majesté des motifs qui le portent à

veiller à ma sûreté en m'envoyant auprès de S. M. l'Impératrice;

l'insurrection qui s'augmente de moment en moment et qui est

générale dans tout le Royaume, la nécessité où le Roi se trouve de

ne point diviser le peu de forces qu'il a pour veiller à ma sûreté

m'ont engagée à consentir à me séparer de lui dans un moment aussi

critique; si ce n'était pour lui laisser la liberté nécessaire de

veiller à sa propre sûreté et à celle de ses États, je n'aurais pu

m'y décider et j'aurais pour moi la confiance dans les succès de

Votre Majesté, mais c'est un sacrifice nécessaire à la sûreté et à

la tranquillité du Roi.

À peine la reine avait-elle quitté Cassel qu'une conspiration à la

tête de laquelle était un des colonels de la propre garde de Jérôme

fut découverte par le plus grand des hasards. M. de Doernberg, le

principal conjuré qui trahissait son souverain, quoiqu'il fût comblé

de ses bienfaits, devait pénétrer la nuit dans le palais du Roi,

l'enlever, ce qui eût été très facile, et le livrer aux Anglais.

M. Reinhard rendit compte des événements de Cassel à l'Empereur par

une notification en date du 26 avril envoyée par le comte de

Fürstenstein, et par une lettre du 29 au duc de Cadore. Voici ces

deux documents:

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 110 / 358 题