REINHARD À CHAMPAGNY.

Cassel, 21 mars 1809.

M. _Bercagny_ m'a parlé longtemps contre M. de _Bulow_ et ne m'a pas

caché qu'il avait accusé ce ministre auprès du roi lui-même. Voici

les principaux, ou plutôt les seuls griefs que M. _Bercagny_ ait

articulés. M. _Beugnot_ était dans l'usage de laisser dans les

caisses départementales tous les fonds nécessaires aux dépenses

locales. Il entretenait souvent S. M. de la pénurie du trésor et de

la nécessité de ménager les ressources de la Westphalie. M. de

_Bulow_ n'eut rien de plus pressé que de se faire valoir par

l'abondance avec laquelle il savait faire affluer l'argent au

trésor; il y fit venir celui réservé par M. _Beugnot_; il en fit

l'étalage aux yeux de S. M. En attendant, un grand nombre d'employés

dans les départements ne furent pas payés. Les juges de paix, les

officiers de police furent laissés dans la misère. Les plaintes

arrivèrent aussi de tous côtés; il fallut à grands frais renvoyer

l'argent. M. de _Bulow_ a accumulé aussi les recettes communales

avec celles du trésor public. Enfin M. de _Bulow_ est un charlatan,

un intrigant du grand genre. Le roi s'est moins contenu dans ses

dépenses, parce qu'on lui a persuadé que cela était moins

nécessaire. M. _Bercagny_ craint que M. de _Bulow_ ne parvienne à se

faire renvoyer par une boutade; qu'alors il ne soit regretté et il

ne dissimule point que ce n'est que son grand cordon de la légion

d'honneur qui le protège. «Mais, dis-je à M. _Bercagny_, M. de

_Bulow_ a obtenu un excédant dans les recettes de l'an

passé?»--«Excédant, dit M. _Bercagny_ en haussant les épaules...»,

mais il n'entra dans aucun détail. Quoi qu'il en soit, Monseigneur,

M. _Bulow_ peut avoir été faible; il peut avoir osé se permettre ce

qu'un conseiller d'État français pourrait prendre sur lui; il peut

avoir succombé à l'envie de plaire et de faire autrement que son

prédécesseur; aujourd'hui du moins son langage a changé, et il dit

hautement que si les dépenses continuent sur le pied actuel, il ne

reste qu'à mettre la clef sous la porte.

L'affaire de l'emprunt hollandais n'est point encore terminée. On

parle sourdement d'un projet de banque territoriale ou plutôt d'une

banque à billets hypothéqués sur des immeubles. Je persiste à penser

que, même aux conditions onéreuses que j'ai fait connaître,

l'opération de l'emprunt est bonne pourvu qu'on n'en abuse pas. Elle

serait détestable si, pour obtenir beaucoup d'argent à la fois, elle

dépouillait le royaume de ses produits bruts, si l'on encombrait les

marchandises de la Hollande et si l'on anticipait ainsi peut-être

sur les revenus de plusieurs années.

Je suis convaincu, Monseigneur, que vous rendrez justice à la

sollicitude avec laquelle je m'appesantis sur l'état des finances.

C'est le côté faible du pays, et j'ose ajouter du roi. Le pays peut

être sauvé d'embarras imminents; il en est temps encore; le roi peut

être sauvé d'une situation pénible, d'un découragement qui déjà le

gagne et du regret de céder à la nécessité tandis qu'on est digne

d'acquérir la gloire d'une résolution libre et généreuse.

Votre Excellence peut prévoir aussi deux événements dont l'un ou

l'autre, ou tous les deux peut-être, peuvent arriver dans l'espace

d'un mois: le départ du Roi pour l'armée et un changement important

dans les projets. Dans les deux cas, je croirai devoir me prévaloir

de l'autorisation qui m'a été donnée de vous en informer,

Monseigneur, par un courrier extraordinaire.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 105 / 358 题