Cassel, 16 mars 1809.
Impatient d'éclaircir la question si embrouillée de l'état des
finances westphaliennes, je me suis prévalu du nouveau titre que les
intentions de Sa Majesté l'empereur me donnaient auprès de M.
_Siméon_. Je lui ai fait part des informations que j'avais
recueillies à ce sujet, et je lui ai demandé les siennes. Voici la
réponse de M. _Siméon_: il y a eu pour l'année passée excédant et
déficit à la fois. Le budget, rédigé encore sous M. _Beugnot_, avait
évalué les recettes à 23 millions. Les dépenses des ministères
avaient été réglées en conséquence: elles devaient être, par
exemple, de 5 millions pour le ministère de l'intérieur et de la
justice. Mais M. _Bulow_ trouva que l'évaluation avait été trop
forte et qu'il fallait la réduire à 18 millions. Chaque ministère
subit en conséquence une réduction proportionnelle. Celui de
l'intérieur et de la justice ne devait recevoir que 3 millions 1/2;
cependant comme au bout de l'année les recettes se trouvèrent avoir
monté à 22 millions, il y eut un excédant de 4 millions. Mais
l'administration peu économique du général Morio et l'excédant des
dépenses que causait l'entretien des troupes françaises, avaient
produit dans le département de la guerre un déficit qui absorba non
seulement l'excédant de 4 millions, mais bien au-delà. La
liquidation des dépenses de ce département n'étant pas encore
achevée, on ne peut connaître le montant précis du déficit.
Ayant dit à M. _Siméon_ que la source des renseignements qui
portaient le déficit des finances de l'État à 6 ou même à 12
millions remontait au conseiller _Malchus_, directeur de la caisse
d'amortissement, il m'a répondu que M. _Malchus_ était l'ennemi
déclaré de M. de _Bulow_, et qu'on avait tort d'ajouter une foi
entière à ce qu'il disait au désavantage de son antagoniste.
Quant à M. de _Bulow_ lui-même, M. _Siméon_ m'en a dit beaucoup de
bien, il a ajouté que quand il y aurait des reproches à lui faire,
il serait absolument impossible de le remplacer dans le moment
actuel; mais il m'a confirmé ce qui m'avait déjà été rapporté des
préventions qui ont été inspirées au roi contre la véracité et même
contre la probité de ce ministre.
M. _Lefebvre_[115] et moi ayant cherché des occasions d'entretenir
M. de _Bulow_ directement de la situation des finances, ce ministre
s'est fortement récrié contre l'imputation d'un déficit de l'année
passée. Il a assuré que tout ce qui concernait cet exercice était
parfaitement en règle et assuré; mais il a confirmé en même temps
tout ce que j'ai déjà écrit sur le déficit de l'année courante. Il a
ajouté que quant aux dépenses de la liste civile, c'était autre
chose, et que cela ne le regardait ni pour le passé, ni pour
l'avenir. Cependant il a soutenu que le roi n'avait rien pris sur
les budgets des dépenses de l'État. Enfin il m'a remis la note
ci-jointe sur les finances de 1808. Elle est, dit-il, le résumé du
tableau qui sous peu sera mis sous les yeux du public.
[Note 115: Premier secrétaire remplaçant M. Reinhard en cas
d'absence.]
Votre Excellence a maintenant sous les yeux un tableau officiel et
ostensible qui ne coïncide nullement avec les autres renseignements,
au moins jusqu'à ce qu'on puisse juger de quoi s'est composée la
recette. Je crois, Monseigneur, devoir terminer là mes informations
préliminaires, et ne reprendre cette matière que lorsque le temps et
les circonstances m'auront permis d'y apporter un plus grand jour.
Ma position ne me permet pas d'établir en ce moment une espèce de
confrontation qui d'ailleurs ne pourrait donner que des résultats
incomplets. Votre Excellence me permettra seulement de lui soumettre
les observations suivantes.
M. de _Bulow_ m'a dit lui-même qu'une rentrée de 12 millions sur
l'emprunt forcé de 20 millions s'était trouvée assurée au premier
janvier, et qu'il comptait sur la totalité des 20 millions. Tous les
autres témoignages ne portent la recette qu'on peut espérer de
l'emprunt forcé qu'à 8 ou 9, tout au plus à 10 millions: ainsi dans
cette circonstance, au moins, il paraît hors de doute ou que M. de
_Bulow_ se serait trop flatté, ou qu'il n'aurait pas dit la vérité.
M. _Siméon_, qui d'ailleurs ne paraît s'être occupé des finances que
par aperçu, croit à la probabilité d'un déficit de 5 à 6 millions
pour l'année passée; M. _Jollivet_ en assure l'existence et le porte
à 6.
Si la recette de 29,700,000 fr. se compose effectivement de revenus
réels et imputables à l'année 1808, il est à présumer que la crainte
du déficit de l'avenir, causé par les dépenses du département de la
guerre, aura fait exagérer le mauvais état des finances, même pour
le passé, surtout aux yeux des Allemands; que cette clameur générale
qui s'est élevée, se sera égarée dans son objet, et qu'elle aura été
en partie artificielle pour décréditer M. de Bulow.
Quant aux paiements arriérés qui existent réellement dans plusieurs
parties et qui, par exemple, dans quelques branches de l'instruction
publique, comprennent jusqu'à huit mois, outre que cet arriéré peut
avoir des causes locales, M. de _Bulow_ m'a dit qu'il en existait
sans doute, puisque les rentrées, quoique assurées, n'étaient pas
encore toutes réalisées, mais que positivement ces rentrées feraient
face à tout.
J'ai fait observer à ce ministre que puisque les revenus de l'année
avaient si heureusement excédé l'estimation, c'était preuve que la
Westphalie avait de grandes ressources, et qu'on pouvait espérer
que, son système financier étant actuellement organisé, elle
supporterait même une forte augmentation de dépenses.
M. de _Bulow_ m'a répondu que la constitution avait fait tarir
plusieurs sources de revenu; qu'on ne pouvait pas compter dès les
premiers moments sur un succès complet des opérations nouvelles; que
les provinces les plus riches étaient surchargées de frais
d'entretien des gens de guerre, qu'elles s'en ressentaient déjà au
point de faire craindre qu'elles ne pourraient bientôt plus payer
leurs impositions; et tout-à-coup il s'est rejeté sur le chapitre
des dépenses que causaient les troupes françaises. On dit, a-t-il
ajouté, que je suis l'ennemi des Français: mais je suis ministre des
finances, je dois défendre les intérêts qui me sont confiés, et
lorsque je vois, d'un côté, les soldats français logés et nourris
chez les habitants, les transports faits par réquisition; lorsque
d'un autre je vois accourir ici tant de Français qui cherchent à
faire une fortune rapide et accaparer toutes les places et tous les
profits, m'est-il permis de rester indifférent?
Il me reste à dire, Monseigneur, que lorsque j'ai évalué les
dépenses de l'année courante à 45 ou 46 millions, les nouveaux
régiments qui se lèvent, et les dépenses qu'exige la mise en
activité du contingent entier, n'y étaient pas compris, et que le
tableau de la totalité des dépenses qui a été mis sous les yeux du
roi monte à 52 millions. Vous voyez toujours, Monseigneur, cette
alternative: ou bien il n'y a point eu d'arriéré pour l'année
passée, mais le déficit de l'année courante sera d'autant plus fort;
ou bien il y a eu du déficit l'année passée, et celui de l'année
courante sera d'autant moindre; et l'intérêt de ce pays-ci c'est de
soutenir que les dépenses de l'armée et de la guerre sont les seules
causes de désordre. Quant aux dépenses de la liste civile, rien n'a
contredit jusqu'à présent les renseignements que j'ai transmis.
Dans cette situation des choses, l'opération qui se fait avec la
Hollande pourrait être un véritable bienfait. Hier l'approbation de
Sa Majesté hollandaise est arrivée, et le traité ne tardera pas à
être conclu. Il est vrai que les conditions seront un peu onéreuses.
Les voici: intérêts 6 pour cent et en outre un et demi pour cent en
loterie; commission 2 pour cent; frais de l'opération, au moins 5
pour cent; les frais, disent les prêteurs, seront de première mise:
ils n'auront pas besoin d'être renouvelés, quand l'opération
durerait pendant vingt ans. L'emprunt actuel sera de 3 millions de
florins en actions de 1000 florins pour lesquelles on s'inscrira à
la bourse d'Amsterdam. Les Hollandais recevront les denrées au lieu
du dépôt; ils se chargeront de leurs transports aux frais de la
Westphalie. Sa Majesté le roi de Hollande en permettra l'importation
et le débit.
D'un autre côté, on a calculé que le prix des sels en Hollande était
en ce moment quadruple de celui qu'ils ont aux lieux de dépôt en
Westphalie, et comme ils font l'objet principal de l'opération
entière, on a trouvé que six mille lafts suffiraient à peu près pour
couvrir l'emprunt.
M. le comte de _Furtenstein_, comme je le prévoyais, ne m'a parlé de
rien. Cependant les négociants hollandais étant revenus pour me
demander des lettres de recommandation pour les agents français à
Bremen, j'ai d'autant moins hésité à leur confirmer ma promesse, que
Votre Excellence étant instruite depuis 15 jours de cette opération,
se trouvera en mesure de faire parvenir ses ordres soit à moi, soit
à M. Legau.
Les négociants hollandais m'ont dit que le succès de cette opération
avait éprouvé ici beaucoup de difficultés. On prétend que la
jalousie contre M. de _Bulow_ en a été la cause; que les préventions
du roi contre ce ministre viennent de M. de _Furstenstein_ et de M.
_Bercagny_, et que le projet de placer des Français à la tête des
finances et de l'intérieur existe toujours. Sa Majesté I. et R. m'a
recommandé de lui faire connaître l'opinion et la situation de M.
_Siméon_ et de M. le général _Eblé_. J'ai déjà en partie satisfait à
cet ordre, voici ce qu'il me reste à ajouter.
La situation de M. _Siméon_ s'est beaucoup améliorée: il a regagné
du crédit et de l'influence. Son fils, que le roi n'avait pas trop
bien traité, a obtenu un poste plus avantageux. Il paraît certain
qu'on avait proposé au roi un projet d'après lequel le directeur de
la haute police aurait été une espèce de premier ministre, et que le
roi l'a rejeté. L'opinion de M. _Siméon_ sur le roi est celle de
tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Il rend une justice
entière à son coeur et à son esprit: il admire la droiture et la
noblesse de l'un, la sagacité et la pénétration de l'autre; il ne
dissimule point quelques défauts de caractère ou d'inexpérience. Le
roi lui paraît trop impérieux sans être toujours ferme. Les idées
qu'il se fait des droits et des devoirs de la royauté lui paraissent
encore ou incomplets ou erronés; il craint qu'entouré par trop de
médiocrités dans son intérieur, le roi ne se laisse trop aller à des
ministres, et qu'il ne lui soit difficile d'acquérir ce coup d'oeil
de monarque qui embrasse l'ensemble, et qui sait mettre toutes les
choses à leur véritable place. Quant aux finances, M. _Siméon_ pense
aussi que la Westphalie ne pourra pas supporter à la longue les
charges qui pèsent sur elle en ce moment-ci; sur les dépenses de la
liste civile, il s'en rapporte à la voix publique.
Le général _Eblé_ se plaint de ce que le roi, dans son cabinet, ne
donne pas toujours aux détails des affaires la même attention qu'il
leur donnerait au conseil d'État. Il trouve de la difficulté à
concilier toujours ses devoirs comme ministre de la guerre en
Westphalie et comme général français dans des questions concernant
les frais d'entretien, ou la conduite des troupes auxiliaires. Il
m'a avoué que cette considération avait influé aussi sur la demande
qu'il avait faite à M. le comte de _Hunebourg_ d'être employé
activement en cas de guerre. Il m'a chargé surtout de faire
connaître à Sa Majesté I. et R. sa fidélité de tous les temps et son
entier dévouement. Il évalue les dépenses accessoires à faire pour
mettre le contingent sur le pied ordonné par Sa Majesté à 3 millions
sur lesquels M. de _Bulow_ lui a accordé un acompte de 500,000 fr.
_P.-S._--Le roi, il y a quelques jours, demanda au général _Eblé_ un
état de situation de ses troupes. Le général le lui porta. Il n'est
pas exact, dit le roi.--Mais, Sire, il est conforme aux états qui se
trouvent dans mes bureaux.--Enfin le roi insista, et le ministre fut
obligé d'y faire différents changements dont le résultat était une
différence de 7 à 800 hommes au plus.