Cassel, 18 février 1809.
Dans une dépêche précédente[110] j'ai rendu compte des recettes et
des dépenses présumées de la liste civile. Quant aux finances de
l'État, on m'assure que le déficit de l'année passée est de douze
millions et qu'une crise est inévitable, peut-être dans six mois. Il
est certain que les Juifs ont prêté de l'argent. On parle de trois
millions. Pour remplir le déficit, on s'occupe surtout à pousser
l'exploitation du sel aussi loin qu'elle peut aller. On compte sur
un grand débit en Hollande. Avant la dernière levée, le Roi
entretenait huit mille hommes de troupes. On parle d'une forte
réduction dans sa garde. Si la guerre a lieu, on ne doute pas que le
désir du Roi d'être appelé à l'armée ne soit rempli. L'on s'en
promet des moyens de faire de grandes économies pendant son absence.
[Note 110: Publiée dans les _Mémoires du roi Jérôme_.]
Sa Majesté Impériale a voulu que je lui rendisse compte de la
conduite des ministres. Le premier en ligne est M. _Siméon_: il
réunit à l'amour du travail et à la probité des connaissances, des
talents et de l'amabilité. Il est peut-être le seul qui avant de
fléchir devant la volonté suprême ose se permettre quelquefois des
représentations, qui ne sont pas toujours bien accueillies. En
public, il a constamment été traité avec une grande distinction, et
l'on croit que la faveur lui est revenue. Son département marche. Le
général _Eblé_[111] est infatigable au travail. Il se trouve,
dit-il, au milieu d'un chaos à débrouiller, de fripons à déjouer;
entravé par une triple administration, celle de l'armée, de la garde
et des troupes françaises, il ne sort presque point, mais tout son
extérieur montre une santé fortement dérangée; s'il continue ainsi,
le travail le tuera dans un an.
[Note 111: Avait remplacé Morio à la guerre.]
Le comte de _Furtenstein_ a grandi depuis que je l'ai vu à Dresde.
Il est de tous les ministres le plus constamment près de la personne
du Roi. Son ministère lui laisse encore quelques loisirs pour les
plaisirs. Il a les formes aimables et il se met peu à peu au niveau
de sa position. On s'aperçoit de temps en temps, même dans des
occurrences de routine, que le chef et les employés ont besoin
d'expérience. On rend justice à la droiture de son caractère. Les
soins à prendre pour sa famille font partie de ses occupations. Ce
qui le justifie, c'est que les soeurs sont aimables, les
beaux-frères des hommes de mérite.
M. _Bulow_ était employé dans l'administration prussienne à
Magdebourg. Sa probité est intacte, mais on le dit peu capable de
sortir de la route ordinaire. Il serait peut-être à sa place si les
affaires étaient à la leur. Mais il les y fera venir difficilement.
On l'accuse de ne point aimer les Français; est-ce par aversion ou
seulement parce qu'il est ministre des finances?
M. _de Volfradt_[112] est un homme de bien et de mérite, un peu
doucereux et probablement sans énergie comme son ancien maître.
L'organisation de son ministère l'occupe tout entier. Il est encore
à l'épreuve et c'est ce que le Roi lui-même, dit-on, lui a déclaré.
[Note 112: Ministre de l'intérieur.]
Parmi les prétendants à la place de ministre, on nomme toujours M.
Pothau[113] pour l'intérieur, M. Bercagny pour les finances ou la
justice. On prétend que M. de Truchsess visait à celui des relations
extérieures.
[Note 113: Mari d'une des soeurs de Le Camus.]
Parmi les membres du corps diplomatique, le ministre de Bavière a
une réputation de malignité et d'orgueil; celui de Hollande, de
petites finaceries et d'économie batave; celui de Saxe, bon, souple,
né courtisan, tremble d'avoir des affaires; celui de Wurtemberg,
poli et réservé, laisse dans le doute si sa nullité est de nature ou
de calcul; celui de Darmstadt, avec de la mesure, a une tournure de
franchise et de loyauté militaire; le chargé d'affaires de Prusse,
avec ses profondes révérences et son très modeste extérieur, est
vrai représentant d'un roi de Prusse: d'ailleurs il est instruit,
honnête homme, on se loue ici de sa conduite.
M. _Bercagny_, sans avoir le titre de ministre d'état, l'est
peut-être plus que les autres: les talents, les connaissances
administratives, la finesse, l'activité ne lui manquent point; on
craint seulement que cette dernière qualité ne l'entraîne à faire
naître des affaires pour rendre sa place plus importante. On
attribue au Roi un penchant naturel pour faire, sous tous les
rapports, l'essai et l'usage de son pouvoir; et le mérite de M.
_Bercagny_ sera d'autant plus grand, s'il reste fidèle à
l'institution de la police qui est de prévenir les occasions de
punir. Tous les Westphaliens ne sont pas contents, tous ne sont pas
fidèles, mais ils ne conspirent point. Ce sont plutôt des indices
que des faits qui donnent lieu à ces remarques; mais on craint dans
une matière aussi grave des événements possibles qui pourraient
changer la marche sage et mesurée du gouvernement, ou le
développement d'un système qui pourrait le dénaturer.
On parle ici d'un parti allemand et d'un parti français; parmi les
Allemands il existe un parti de l'ex-électeur et un parti du roi;
mais si dans le parti du roi on distingue un parti allemand et un
parti français, on commet une erreur qui pourrait conduire à des
conséquences fâcheuses. Le vrai parti français sera celui qui,
comptant sur l'inébranlable solidité du nouvel ordre de choses, se
reposera sur le temps pour acquérir de la fortune et des
distinctions et ne voudra pas recueillir dans une première année ce
qui doit être le fruit d'une longue carrière de travail et de
fidélité.