Napoléonshoehe, 14 mai 1808.
Sire, le comte de Wintzingerode, mon sujet, m'a été présenté
dernièrement. Il m'a demandé d'être envoyé comme ministre
plénipotentiaire près la cour de Vienne. Cette mission m'ayant paru
trop délicate pour me décider sur le champ, je m'empresse de
consulter Votre Majesté afin qu'elle me fasse connaître ses
intentions à cet égard.
J'attendrai la réponse de Votre Majesté avant de donner une solution
au comte de Wintzingerode.
Le comte de Wintzingerode, ministre de Westphalie à la cour de
France en 1810, fut très hostile, après 1815, à son ancien souverain
et à la reine.
Au commencement de juin 1808, l'empereur fit écrire par Berthier au
roi Jérôme pour se plaindre de ce que les soldats français étaient
vexés, refusés dans ses hôpitaux, et que, si cela continuait, il
enverrait dans le pays quinze mille hommes.
Les rapports faits à Napoléon à cet égard étaient faux. Ajoutons que
les mêmes reproches, aussi injustes, étaient adressés à la même
époque aux rois d'Espagne et de Hollande. Il est permis de penser
que c'était une sorte de: _garde à vous!_ envoyé à ses frères par
l'empereur.
Jérôme répondit le 12 juin au prince de Neufchâtel:
Mon cousin, j'ai reçu la lettre que V. A. S. m'a écrite de la part
de Sa Majesté l'Empereur et Roi, mon auguste et très honoré frère.
J'ai chargé mon ministre de la guerre de répondre à V. A., quant à
ce qui concerne les fausses calomnies que l'on se plaît à débiter
sur le mauvais traitement qu'éprouvent les Français dans mon
royaume.
V. A. S. m'ajoute que si ces prétendues vexations continuent, S. M.
l'Empereur enverra 15,000 Français dans mes États! S. M. peut le
faire sans doute! mais ne doit-elle pas être convaincue que, malgré
l'extrême pauvreté de mes sujets, si les Français ne pouvaient plus
exister dans les pays au delà de l'Elbe, je n'attendrais aucun ordre
pour partager avec eux ce qui pourrait me rester!..... N'est-elle
pas bien persuadée encore, que le titre qui m'est le plus cher, est
celui de prince français, et que je regarde comme mon premier devoir
celui de les faire respecter!
Je répondrai toutefois à V. A. que je suis instruit par mes
ministres, et que je me suis assuré par moi-même, dans la tournée
que j'ai faite dans mes États: que toutes les plaintes, que toutes
les rixes qui ont eu lieu et qui ont indisposé mes sujets, n'ont
existé que parce que, depuis mon avènement au trône, les officiers,
soldats, voyageurs et courriers français ont continué dans mes États
les mêmes vexations qu'ils y exerçaient en temps de guerre, sans
réfléchir ni avoir égard à l'inviolabilité et au respect dus à un
royaume aussi étroitement allié que dévoué entièrement à la France;
mais pouvais-je l'empêcher?
J'ai chargé mon ministre de la justice de mettre sous les yeux de V.
A. S. les différentes plaintes qui sont parvenues au pied du trône,
dans l'espace de deux semaines; V. A. y verra que des officiers se
logent de force chez les bourgeois; que des soldats battent des
paysans et des citoyens paisibles; que des courriers maltraitent ou
tirent des coups de fusils à des postillons; que des douaniers
insultent jusqu'à des officiers et les menacent de leur ôter leur
épée; que des canonniers forcent des corps de garde, etc.; et tout
cela par la seule raison qu'ils sont Français, et que les
Westphaliens sont faits pour leur obéir.
Ce que j'ai fait en Silésie en de pareilles circonstances, ce que
j'ai fait, dans toutes les occasions où j'ai commandé sous Sa
Majesté l'Empereur, je n'ai pas voulu le faire comme roi de
Westphalie; j'ai fermé les yeux sans agir (et la lettre de V. A. S.
me prouve que j'avais bien prévu), parce que j'ai craint que S. M.
ne m'accusât de partialité.
Cependant l'Empereur peut-il croire que j'oublie un instant que ma
première patrie est la France, et que je regarde comme ma plus
grande gloire celle de ne l'avoir quittée que pour lui servir
d'avant-garde!
J'espère et je me plais à croire que V. A. S., en mettant sous les
yeux de S. M. l'Empereur ma lettre et celles de mes ministres, la
convaincra que non seulement les rapports qui lui ont été faits sont
faux, mais encore qu'ils sont méchants; et que si quelque chose de
ce genre pouvait exister, ce ne serait qu'à moi seul, comme
souverain gouvernant par moi-même, et non par mes ministres, qu'il
faudrait s'adresser.
Si le roi Jérôme consentait volontiers à exécuter en tout et pour
tout les volontés de son frère et à reconnaître sa suprématie même
sur les affaires intérieures de ses États, comme il aimait le faste
et la représentation, il lui sembla que la création d'un ordre de
chevalerie dans le genre de l'ordre de la Légion d'honneur de France
ferait bien en Westphalie et attirerait sur son royaume une certaine
considération. Il imagina donc une décoration et consulta l'empereur
à cet égard par la lettre suivante, datée de Napoléonshoehe, 11
juillet 1808.
Sire, je soumets à l'approbation de Votre Majesté l'institution d'un
ordre royal de Westphalie. L'assemblée des États, dont je suis déjà
fort content, devant terminer sa mission dans un mois, je désirerais
lui communiquer ce projet avant cette époque, si Votre Majesté y
consentait.
Je sais que cette institution plaira beaucoup aux Allemands. Votre
Majesté connaît leur caractère; beaucoup d'entre eux ont été obligés
de quitter leurs décorations, et rien ne leur sera plus agréable que
de voir fonder un nouvel ordre de leur royaume.
J'ai conservé depuis le commencement de l'année, pour la dotation de
cet établissement, les revenus de l'abbaye de Quedlimbourg et ceux
de la grande prévôté de Magdebourg s'élevant à 300,000 fr. par an;
ainsi rien ne m'arrêtera de ce côté.
Les grand'croix, les commandeurs et les chevaliers jouiront d'un
revenu annuel de 2,000 fr., et, indépendamment de la croix que je ne
compte pas donner aux simples soldats à moins de circonstances
extraordinaires, j'ai l'intention de créer des médailles d'or et des
médailles d'argent: les premières, du revenu de 150 fr.; les autres,
de 100 fr.[105].
[Note 105: Nous ne serions pas étonné que cette pensée des
médailles militaires d'un revenu de 100 à 150 fr. n'ait été
l'idée mère de la médaille créée par Napoléon III à son
avènement au trône.]
En outre de cette base générale, il serait nommé parmi les
grand'croix et les commandeurs dix grandes et vingt petites
commanderies: les premières, du revenu de 10,000 fr.; les secondes,
de celui de 5,000 fr.
Je remets à Votre Majesté le dessin de cet ordre; elle y verra
l'aigle comme la marque distinctive de notre maison, et le gros
bleu comme la couleur du royaume. Je n'ai pas encore adopté de
devise.
Au reste rien n'est fait et ne le sera que Votre Majesté ne m'ait
répondu. Je lui présente seulement mes premières idées sur ce
projet, d'après la connaissance que j'ai du bon effet qui
résulterait de son exécution.
On prétend que l'empereur, qui avait souvent le mot pour rire, en
examinant le dessin très surchargé de la croix de Westphalie, dit en
plaisantant: _Il y a bien des bêtes dans cet ordre-là._
Néanmoins l'ordre de Westphalie fut créé, suivant le désir de
Jérôme, mais il ne subsista pas longtemps.
Le retard de Jérôme dans le paiement à la caisse des dépôts de son
emprunt de dix-huit cent mille francs indisposa à tel point
l'empereur contre son frère qu'il lui adressa plusieurs dépêches
très dures. Jérôme répondit, le 28 juillet 1808, de Napoléonshoehe,
une lettre très digne que voici:
Sire, je reçois les différentes lettres que Votre Majesté m'a
écrites en réponse à celles que j'ai eu l'honneur de lui adresser.
Je ne m'attendais pas à la réponse qu'elle m'y fait. Que puis-je
répondre, Sire, à Votre Majesté, lorsqu'elle me dit que ce que je
fais n'est pas d'un homme d'honneur! Sans doute, dans ce cas, je
suis bien malheureux puisque je ne peux mourir après l'avoir lu.
Si je n'ai pas payé les 1,800,000 fr. que je dois à la caisse
d'amortissement, c'est que je ne les avais pas et que je pensais que
l'intention de Votre Majesté n'était pas que je payasse des intérêts
ruineux pour m'acquitter envers elle; mais, Sire, je viens
d'ordonner qu'un emprunt égal à cette somme fût fait de suite,
n'importe à quel taux; et, avant trois mois, mes billets seront
retirés. Sire, je suis de votre sang, et jamais je ne me suis écarté
de la route de l'honneur que Votre Majesté m'a tracée, et, dans les
circonstances difficiles, elle trouvera en moi un frère prêt à tout
lui sacrifier.
Si Votre Majesté veut me faire l'honneur de croire ce que je lui
dis, je puis lui donner ma parole que je n'ai pas entendu parler ni
reçu de lettres de M. Hainguerlot[106] depuis mon départ de Paris.
[Note 106: M. Hainguerlot, banquier enrichi dans les
fournitures, était un ami de Jérôme; sa soeur avait épousé un
des aides de camp du jeune roi. L'empereur n'aimait ni le
banquier ni sa famille et avait fait défense à son frère de
le recevoir. Le gendre de M. Hainguerlot fut, par la suite,
un M. de Vatry, brillant officier de hussards qui, en 1815, à
Waterloo, était l'un des aides de camp du prince Jérôme, et
qui ne contribua pas peu, par ses relations et ses démarches
sous le gouvernement de juillet, à aplanir les difficultés
pour le retour en France de la famille Jérôme Bonaparte.]
Une nouvelle inconséquence de Jérôme indisposa encore beaucoup
Napoléon à son égard. Le jeune prince aimait le luxe, les fêtes,
l'étiquette. Tout en se plaignant de la modicité de sa liste civile,
il ne fut pas plus tôt sur le trône qu'il se donna une cour
fastueuse copiée sur celle des Tuileries et fort en dehors de toute
proportion avec l'exiguïté de ses États; qu'on en juge.
Il créa: un grand maréchal du palais, Meyronnet, son ancien lieutenant à
bord de _l'Épervier_, qu'il fit comte de Willingerode; deux préfets du
palais, Boucheporn et de Reyneck; trois maréchaux ou fourriers du
palais, les colonels de Zeweinstein et Bongars, M. Barberoux-Wurmb; un
grand-chambellan, le comte de Waldenbourg-Truchsess; quinze chambellans,
Le Camus, le comte de Bohlen, le baron de Hammerstein, le baron Bigot de
Villandry, le comte de Wesphallen, M. d'Esterno, le baron de Hartz, le
comte de Velsheim, Cousin-Marinville, le baron de Munchenhausen, le
baron de Sinden, le baron de Spiegel, le baron d'Assebourg, le comte de
Meerveld, le baron de Doernberg; un grand-maître des cérémonies, le
comte de Bocholtz; huit maîtres ou aides des cérémonies, MM. de Courbon,
Marseille-Laflèche, Beugnot, baron de Gondmain, Gardine, comte de
Pappenheim; plus de vingt aides de camp ou officiers d'ordonnance, le
colonel de Salha, gouverneur des pages, Gérard, le prince de Hesse
Philipsthal, de Spaderborn, Morio, Rewbell, d'Albignac, plus tard
ministre de la guerre, Lefebvre-Desnouettes, que nous avons vu rappelé
par l'empereur, le colonel Danstoup-Verdun, les généraux Du Coudras et
Usslar; un grand-écuyer, six écuyers d'honneur, le comte de
Stolberg-Wernigerode, le baron Lepel, le colonel Kloesterlein; un
premier aumônier, l'évêque baron de Wend; des aumôniers, des chapelains
en grand nombre, trois secrétaires des commandements, Marinville, de
Coninx, Bercagny; un grand-veneur, le comte de Hardenberg.
La maison de la reine fut installée sur un pied tout aussi splendide
et non moins nombreux: une grande-maîtresse, la comtesse de
Truchsess; sept dames du palais, la comtesse de Gilsa, dont le mari
était directeur des haras, la baronne de Pappenheim, MMmes Morio,
Blanche Laflèche, Du Coudras, de Witzleben, la princesse de
Hohenlohe-Kirchberg; plusieurs chambellans, les barons de
Bodenhausen, de Pappenheim, de Bischoffshausen, de Schele;
plusieurs écuyers d'honneur, le marquis de Maubreuil, le baron de
Menguersen de Busche, M. de Malsbourg, le baron de Mesenholm; un
secrétaire des commandements, M. de Pfeiffer.
On comprend que Napoléon Ier fut choqué d'un pareil dévergondage de
gens inutiles que son frère payait fort cher, lui l'homme de guerre
dont les prodigalités allaient toujours chercher les gens utiles
dans toutes les professions, ou ceux qui risquaient sans cesse leur
existence sur les champs de bataille.
Aussi a-t-on vu qu'il avait tancé son frère d'une façon bien
vigoureuse, puisqu'il l'accusait presque de manquer à l'honneur.
Avec un peu plus de réflexion et de tenue, le jeune roi eût pu faire
sur sa liste civile de cinq millions, surtout en Allemagne, au
milieu d'un peuple simple et aux idées antiques, des économies qui
lui eussent permis de payer son emprunt, ce qui eût en outre disposé
favorablement Napoléon en sa faveur.
Malgré les préoccupations constantes que donnaient à Jérôme l'état
déplorable des finances du royaume et la rigidité inflexible de
l'empereur à cet égard, malgré les remontrances incessantes de son
frère, le jeune roi menait assez joyeuse vie à Cassel et à
Napoléonshoehe, entouré de la vertueuse reine, d'un essaim de jolies
femmes, de favoris toujours prêts à exécuter ses moindres
fantaisies.
Vers le commencement d'août 1808, quelques changements eurent lieu
dans les rangs élevés. La secrétairerie d'État, d'abord confiée au
savant Jean de Muller, passa aux mains de Le Camus, comte de
Furtenstein, marié à la fille du grand-veneur, comte de Hardenberg,
riche seigneur allemand. Le général Morio, un instant ministre de la
guerre, céda son portefeuille à M. de Bulow, déjà ministre des
finances depuis la rentrée en France de M. Beugnot. Jérôme fait
connaître les motifs du changement de Morio à son frère, par une
lettre en date du 16 août[107]. Ce qui ne l'empêcha pas de rendre le
portefeuille au général quelques jours plus tard.
[Note 107: Lettre publiée aux Mémoires.]
Au mois de septembre 1808, une sorte de petite émeute causée à
Brunswick, chef-lieu de l'Ocker, par une circonstance insignifiante,
éclata tout à coup. Rapport fut fait au roi, qui envoya cette pièce
à son frère en lui demandant ses ordres: