Paderborn, 3 août 1807.
Corvey me paraît très propre à la dotation et au dépôt de votre
ordre de chevalerie. Les bâtiments sont beaux et spacieux, situés
sur le Weser, au centre du royaume. J'aurai l'honneur d'en parler à
Votre Majesté, en détail, à mon arrivée à Paris.
Corvey et Paderborn manquent de route. Le premier pays a plus de
5000 âmes par mille.
Dans ces deux provinces, j'ai été reçu en _triomphateur_, au son des
cloches et par les magistrats à la tête de tout le peuple des lieux
que je traversais. À Paderborn surtout, on m'a rendu des honneurs et
fait des fêtes extraordinaires. Le directeur des postes est venu à
la tête d'une douzaine de postillons jouant du cor, m'attendre à une
lieue. J'ai trouvé une garde d'honneur à cheval à trois quarts de
lieue de la ville, et toute la garde nationale à pied en dehors de
la ville, avec un peuple immense, criant: Vive l'empereur! Vive le
roi Jérôme! On avait placé des signaux sur la route par laquelle
j'arrivais et envoyé des estafettes au-devant de moi.
J'ai été conduit en triomphe au milieu de toute la ville jusqu'au
palais du comte de Wesghall, chez qui j'étais logé. Le peuple s'est
jeté sur ma voiture et l'a dételée. Tout ce que j'ai pu faire alors,
a été de mettre pied à terre pour éviter des honneurs que j'ai cru
n'appartenir qu'à la personne même de Votre Majesté et non point à
son agent. Le peuple n'en a pas moins conduit ma voiture jusqu'au
palais qui m'était destiné. Un arc de triomphe avait été dressé en
verdure; on y lisait en latin et en allemand: _Vive Jérôme Napoléon,
roi de Westphalie._
Toutes les autorités de la province, toutes les corporations sont
venues complimenter en moi l'empereur Napoléon, et leur nouveau roi.
J'ai conservé une foule d'adresses en français que je porterai à
Votre Majesté. Toutes respirent l'enthousiasme pour le grand
empereur et pour son digne et auguste frère; mais toutes ces
adresses sont froides à côté de l'ivresse populaire. Jusqu'aux
enfants de quatre ans qui étaient _en corps_ avec des drapeaux, des
branches d'arbres. On a jeté des fleurs sur mon passage dans vingt
endroits. Sur mon palier étaient placées des jeunes filles vêtues de
blanc, qui ont couvert les marches de fleurs, au moment de mon
passage.
Le prince évêque m'a ensuite donné un très beau dîner auquel ont
assisté les premières personnes de la province. Tout le peuple était
sous les fenêtres avec une musique nombreuse qu'il a interrompue
cent fois par des vivat.
Je le répète encore aujourd'hui à Votre Majesté, je ne conçois pas
ce qu'on pourra faire pour elle, après ce qu'on a fait pour son
envoyé.
On donne ce soir un grand bal pour moi.
J'ai visité la résidence qui est à trois quarts de lieue de la
ville. C'est un vieux château qui n'est plus propre qu'à une
caserne.
Cette province est presque toute catholique. Elle m'a demandé, comme
les autres, la permission d'envoyer des députés à Paris, porter à
vos pieds, Sire, l'hommage d'un peuple entièrement dévoué et
remercier Sa Majesté l'empereur du cadeau qu'elle leur a fait de son
auguste frère.
Les eaux minérales de Briburg sont susceptibles d'un grand
accroissement. Votre Majesté a cinq eaux minérales fréquentées dans
son royaume, outre une dizaine d'autres sources qui pourraient être
exploitées également.
Ce sont deux bonnes provinces que Corvey et Paderborn; mais il reste
beaucoup à faire pour elles. Point de débouché, point d'industrie,
point de commerce. Tout le monde demande des grandes routes. J'ai
assuré que c'était un des premiers objets dont s'occuperait Votre
Majesté.
Paderborn a payé toute sa contribution de guerre. Cette capitale est
la seule où je n'aie pas trouvé l'accise établie. Les Prussiens
n'avaient pas encore osé l'introduire.
Je partirai demain matin à 3 heures pour Cassel où je serai le soir.
Je visiterai en route deux maisons royales de Hesse.
Une chronique fort plaisante et fort extraordinaire est la sienne.
C'est le 24 juillet 1802 que l'on apprit à Paderborn la fâcheuse
nouvelle de la réunion de cette province à la monarchie prussienne;
et ce fut le 3 août suivant que le premier agent prussien (général
comte Schlamberg) parut dans cette ville. C'est aussi le 24 juillet
1807 que l'on sut à Paderborn la réunion de cette province à la
Westphalie; et c'est encore le 3 août que le premier agent du roi de
Westphalie est venu dans Paderborn. Il n'y a eu de différence que
dans la réception. Toutes les portes et fenêtres étaient fermées
pour l'entrée des Prussiens, et des arcs de triomphe ont été dressés
pour recevoir les Français.
Le jour même de l'entrée des Prussiens, les agents de cette cour
firent ôter de la grande salle de la régence tous les tableaux
(assez mal peints d'ailleurs) qui s'y trouvaient. Un seul, jugé un
peu meilleur, fut conservé. Ce tableau y est encore, et il se trouve
que c'est un saint Jérôme.