Cassel, 5 août 1807.
Votre Majesté m'ayant ordonné de lui rendre compte des moindres
détails de ses résidences, j'ai l'honneur de lui envoyer l'état du
linge de table et de lit qui se trouve dans les châteaux de Cassel
et de Wilhelmshoehe.
Le major Zurwenstein est arrivé aujourd'hui vers les quatre heures
avec les chevaux de Votre Majesté. Tous sont en fort bon état. Le
passage continuel des troupes par Cassel, la pauvreté des habitants
m'a entièrement détourné de l'idée de loger militairement les gens
de l'écurie. J'ai donc pris le parti de conseiller au major
d'accorder un traitement de 8 gros à chaque palfrenier, en outre de
ses gages, pour sa nourriture. J'espère, Sire, que cette mesure sera
approuvée par vous, et qu'elle se trouvera d'accord avec vos
sentiments. Je continuerai ce traitement jusqu'à ce qu'il plaise à
Votre Majesté de fixer les salaires d'une manière définitive de sa
maison, ou jusqu'à ce qu'il lui plaise d'en ordonner autrement.
Les chevaux des aides de camp et leurs domestiques ont été placés
provisoirement dans les écuries du château de Wilhelmshoehe où ils
seront surveillés très sévèrement. Cette mesure m'a encore paru
nécessaire pour éviter, dans les premiers moments, toute espèce de
désordre et de mécontentement. La grande surcharge de logement qui
pèse particulièrement sur Cassel m'enhardit, quoique Votre Majesté
ne m'ait chargé que du gouvernement de Cassel et de Wilhelmshoehe, à
lui communiquer quelques réflexions tendantes au bien général de son
royaume.
La route militaire depuis plus de sept mois traverse la Hesse; il y
a quatre gîtes: _Marbourg_, _Hosdoy_, _Wabern et Cassel_; dans ce
dernier toutes les troupes qui viennent de France ont séjour.
Les fournitures en tous genres auxquelles les habitants ont dû
pourvoir ont épuisé ce pays, qui aujourd'hui peut espérer quelques
soulagements. Le moyen de les lui procurer serait d'obtenir une
division de la route militaire, surtout pour le retour de l'armée;
et cette division peut aisément avoir lieu en dirigeant tout ce qui
doit se rendre dans le midi de la France par Marbourg et Strasbourg,
ce qui doit se rendre dans l'intérieur, partie par Erfurt, Hanau,
Mayence, partie par Brunswick, Cassel et Mayence, et ce qui doit
aller dans le Nord, par la Westphalie et Wesel.
Il y aurait parce moyen, Sire, quatre routes: celles de Wurtzbourg,
de Cassel, d'Erfurt et de Wesel. Toutes à la vérité traverseront
encore une partie des états de Votre Majesté; mais au moins la
charge sera partagée, le fardeau en sera plus supportable,
l'écoulement des troupes plus facile.
Il restera à organiser le service sur les différents points d'étape,
et à savoir s'il conviendrait mieux de faire un service régulier,
que de laisser les administrations locales y pourvoir, comme cela se
pratique aujourd'hui.
En Hesse, les magasins de l'État présentent des ressources, que
peut-être on ne trouve pas dans les autres provinces; et alors sans
approvisionnements formés d'avance, il est à craindre que le service
ne manque, surtout s'il se présente des masses.
Toujours est-il, je crois, Sire, avantageux de faire fixer les
routes que l'armée prendra et les gîtes où elle recevra ses
subsistances, sauf à prendre ensuite telles dispositions que Votre
Majesté jugera convenable.
Morio ne se borna pas à envoyer des lettres et des rapports au roi,
il prit des dispositions relatives aux finances, mesure que
l'intendant général Daru trouva fort mauvaise et dont il référa à
l'empereur par la lettre ci-dessous, écrite de Berlin, en date du 5
août 1807:
Par suite des dispositions générales prescrites pour la vente de
tous les objets qui appartiennent à l'armée, l'administration
française était au moment de traiter pour les _sels fabriqués_ qui
existent dans l'arrondissement de Magdebourg, lorsque M. Morio,
colonel aide de camp de Sa Majesté le roi de Westphalie a invité au
nom de ce prince M. l'administrateur général des finances à faire
surseoir à ces ventes, en lui annonçant qu'on faisait à cet égard
des démarches auprès de Votre Majesté.
Je supplie Votre Majesté de me faire connaître si ce sursis doit
être maintenu, ou si je dois faire procéder à la vente des sels et
autres objets qui doivent être réalisés au profit de l'armée dans la
partie de la Prusse échue à Sa Majesté le roi de Westphalie, de la
même manière que dans les autres provinces prussiennes, pour tout ce
qui a été reconnu être la propriété de l'armée, et inventorié avant
l'époque où la remise des provinces sera faite au roi.
L'empereur envoya l'ordre à Daru de ne rien changer aux dispositions
prises, et nous ne serions pas étonné que de là date le peu de
sympathie que Napoléon témoigna toujours depuis à Morio.
Le roi Jérôme arriva à la résidence de Wilhelmshoehe, près Cassel, à
laquelle il donna le nom de Napoléonshoehe, le 7 décembre 1807; il
adressa une proclamation à ses sujets, choisit neuf conseillers
d'État et nomma ministres provisoires: MM. Siméon (justice et
intérieur), général Lagrange (guerre), Beugnot (finances), Jollivet
(trésor et comptes). Il décréta en outre que les fonctions de la
régence du royaume cesseraient à dater de ce jour, et donna l'ordre
de tenir à sa disposition les fonds existant dans les caisses de
l'État depuis le 1er décembre. Toutes ces dispositions paraissaient
fort naturelles et Jérôme ne devait pas supposer que son frère
voulût le faire roi d'un pays épuisé par les exigences de la France
et hors d'état de faire face même aux premières et aux plus
indispensables dépenses. C'est cependant ce qui arriva.
Daru, l'intendant général de la grande armée, homme strict, dur,
ayant d'ailleurs des instructions précises, fut chargé de faire
verser les contributions de la Westphalie dans les caisses de
l'armée française. Il refusa de laisser exécuter l'ordre du roi pour
les fonds réclamés par le jeune souverain et en référa de nouveau à
Napoléon qui approuva sa conduite.
Jérôme, sans un sou pour l'État, n'ayant pour lui-même que dix-huit
cent mille francs empruntés à la caisse des dépôts et consignations
de Paris, se décida à faire exposer à l'empereur par ses nouveaux
ministres, anciens membres de la régence, la position financière de
la Westphalie.
MM. Beugnot, Jollivet et Siméon firent un rapport duquel il
ressortait que le pays était en déficit de six millions; que
l'entretien des troupes françaises coûterait trois millions de plus
que la somme affectée au budget de la guerre, et que, par
conséquent, le nouveau roi allait commencer son règne avec une dette
de neuf millions, somme énorme, à cette époque, pour un royaume
comme la Westphalie. Ce rapport exposait en outre: que l'on ne
pouvait espérer soutenir les recettes en 1808 sur le pied de l'année
1807, surtout si l'empereur exigeait l'acquittement de la
contribution extraordinaire de guerre; qu'il était impossible
d'augmenter les impôts dans un pays privé de tout commerce, où
l'agriculture était en souffrance, où les peuples n'étaient pas
jadis imposés, les souverains remplacés par le roi, vivant avec
leurs revenus et soldant les dépenses de l'État.
Les ministres du roi concluaient à un emprunt et imploraient la
bienveillance de l'empereur. Napoléon, avant de prendre une
décision, fit étudier la question par son propre ministre des
finances qui lui adressa un contre-rapport duquel il résultait: 1º
que les revenus de la Westphalie pouvaient être estimés à quatre
millions de plus; 2º que la dépense pour la perception était
exagérée; 3º que néanmoins il était impossible d'exiger
immédiatement la contribution extraordinaire de guerre et la
contribution ordinaire; 4º que la proposition d'un emprunt devait
être prise en sérieuse considération.
À cet exposé de l'état pitoyable des finances westphaliennes
ajoutons encore: qu'il était dû un arriéré de trois mois dans tous
les services; que le roi réclamait le paiement des six premiers mois
de sa liste civile, fixée à cinq millions, et le paiement, par
anticipation, des six derniers; que les agents impériaux avaient
touché d'avance les revenus et n'avaient acquitté aucune dépense.
Au moment où l'état des choses était ainsi exposé à Napoléon, ce
dernier apprit par son frère lui-même un acte de générosité qui lui
parut déplacé et ridicule. Jérôme l'informa par lettre du 28
décembre qu'il venait de créer comte de Furstenstein et de donner
une terre de quarante mille livres de rente à son secrétaire Le
Camus[97]. L'empereur s'empressa de témoigner son mécontentement à
Jérôme par une lettre en date du 5 janvier 1808, et déclara que si
son frère trouvait de l'argent pour payer des favoris et des
maîtresses, il saurait bien en trouver pour solder ses dettes.
[Note 97: Le Camus, créé par le roi comte de Furstenstein,
puis devenu ministre d'État, était un jeune créole que Jérôme
avait trouvé dans un de ses voyages maritimes et dont il
avait fait son secrétaire particulier. Ce Le Camus avait
trois soeurs fort jolies dont l'une épousa le général Morio
en premières noces, et en seconde, l'amiral Duperré, et la
seconde, M. Pothau, qui joua un rôle en Westphalie. La
chronique prétendait que Le Camus était toujours prêt à
favoriser les velléités amoureuses de son jeune maître qu'il
avait accompagné en Amérique et dans toutes ses courses. Il
devint un des personnages du royaume et l'empereur, après
avoir refusé longtemps à son frère la faveur de donner à ce
ministre le grand cordon de la Légion d'honneur, finit par
avoir la faiblesse de le lui accorder, sur les instances du
roi.]
Ce don de la terre de Furstenstein à M. Le Camus ne fut nullement
bien vu des Allemands, ainsi que le prétendait le roi Jérôme dans sa
lettre à l'empereur. Cette affaire lui fit le plus grand tort dans
l'esprit positif et organisateur de Napoléon. Il devait en être
ainsi. En effet, n'est-il pas singulier de voir le jeune roi
annoncer pompeusement, dans sa lettre du 28 décembre, qu'il a cru
devoir imiter ses prédécesseurs dans cette circonstance et faire un
don de quarante mille livres de rente à son secrétaire, lorsque
trois jours auparavant, le 25, il écrivait pour exposer sa misère,
disant qu'il n'avait pas un sou dans sa caisse[98]?
[Note 98: Ces lettres, des 25 et 28 décembre 1807, se
trouvent au 3º volume des Mémoires du roi Jérôme; celle de
Napoléon, en date du 5 janvier 1808, manque.]
Outre ce sujet de mécontentement contre son frère, l'empereur en
trouva un autre dans une lettre en forme de note qui lui fut
adressée de Cassel, par M. Jollivet, à la fin de décembre 1807; la
voici:
Le peuple de Cassel s'est singulièrement refroidi depuis l'arrivée
du roi. On chante misère, on se plaint. Les choses ne vont pas comme
on se l'était promis.
Les Français qui s'étaient rendus en Westphalie se retirent en foule
et entièrement mécontents. On se désole à la ville, on se déplaît à
la cour où il n'y a, dit-on, ni argent, ni plaisir. Tout le monde
est triste.
Le roi ne reçoit pas beaucoup de témoignages de respect. Rarement le
salue-t-on dans les rues où il passe souvent à cheval. Il a perdu
dans l'opinion publique. Quelques affaires de galanterie lui ont
déjà nui. On sait dans le public qu'une des femmes de la reine a été
renvoyée à cause de lui. Le premier chambellan (M. Le Camus) avait
néanmoins trouvé moyen de retenir cette femme à Cassel pour le
compte de son maître. La reine a insisté pour qu'elle en sortît. La
police l'en a enfin débarrassée. M. le Camus passe pour un serviteur
complaisant de son roi. Une comédienne de Breslau, que le roi y
avait connue pendant sa campagne de Silésie, doit avoir été attirée
à Cassel par les soins de M. Le Camus et par ordre de son maître.
On raconte quelques autres histoires du même genre. Les mères de
Cassel qui ont de jolies filles craignent de les laisser aller aux
bals et aux fêtes de la cour. La reine est aimée. On craint beaucoup
pour son bonheur domestique.
Le chef de la police de Cassel (M. La Jarriette) passe pour un
brouillon et pour un bavard. Sa police est le secret de la comédie
et elle ne sert qu'à indisposer tout le monde. C'est un homme
tranchant, plein de jactance et qui veut que personne n'ignore ce
qu'il fait. Il paraît surtout attacher de l'importance à être maître
de tous les secrets de la poste et il s'y prend de manière à ce que
tout le monde le sache. Puis il s'amuse à colporter les histoires
d'amour qu'il a surprises; puis il cherche à se donner les airs d'un
homme qui a toute la confiance du roi, toute celle de la reine et
toute celle des ministres. On le regarde comme un intrigant et comme
un sot. Du reste, il ne contribue pas peu à indisposer les habitants
de Cassel contre la cour et à leur faire prendre une mauvaise idée
du gouvernement. Le tout va fort mal.
Ce genre de lettre en forme de note ou _bulletin_ était fort souvent
employé par les agents de l'empereur sur son désir, et nous verrons
bientôt l'ambassadeur de France à la cour de Cassel, M. le baron de
Reinhard, agir de même, par ordre.
Napoléon, loin de venir en aide à son frère Jérôme, maintint ses
prétentions sur les domaines, sur la contribution de guerre de
vingt-six millions payable en douze mois, et l'intendant-général
Daru ainsi que M. Jollivet[99] reçurent des instructions très
positives pour exiger une rente de sept millions sur les revenus des
domaines. Le dernier, en vertu d'un décret du 3 janvier 1808, fut
chargé, sous la direction immédiate de Daru, de l'exécution des
articles relatifs aux arrangements avec la Westphalie pour la
fixation des contributions arriérées ordinaires et de guerre, pour
le partage de tous les domaines dont moitié pour l'empereur et
moitié pour le roi, et eut défense d'occuper aucun emploi dans le
nouveau royaume.
[Note 99: Jérôme avait une grande antipathie pour Jollivet,
parce qu'il voyait en lui, non sans raison, un espion de
Napoléon et que d'ailleurs ce conseiller d'État s'était
montré fort hostile à son frère Lucien qu'il aimait
beaucoup.]
Jérôme et la reine Catherine quittèrent Napoléonshoehe et firent
leur entrée à Cassel, fort bien accueillis par la population; mais,
ainsi que nous l'avons dit, en montant sur le trône le jeune roi se
trouva immédiatement aux prises avec les grandes difficultés de la
grosse question financière.
La Westphalie pouvait produire un revenu net d'une quarantaine de
millions, en y comprenant ceux des domaines; mais les dépenses du
budget s'élevaient à trente-sept millions, il fallait servir trois à
quatre millions pour l'intérêt de la dette et l'empereur réclamait
vingt-cinq millions de la contribution de guerre. Comment faire face
à de pareilles exigences avec une aussi modique ressource?
Depuis le jour où les troupes françaises étaient entrées dans les
pays devant former le royaume de Westphalie, c'est-à-dire depuis le
1er octobre 1806 jusqu'au 1er octobre 1807, le trésor français avait
encaissé tous les revenus, ne payant que la partie la plus
indispensable des choses locales. Un arriéré considérable existait
donc déjà au 1er octobre 1807, et il n'y avait rien dans les caisses
du royaume. La rentrée des contributions ordinaires était en outre
paralysée par la concurrence que lui faisait la perception de la
contribution de guerre, et le roi lui-même, avec les dix-huit cent
mille francs de son emprunt à Paris, ne pouvait aller bien loin.
Aussi le jeune prince dut-il avoir recours, pour sa personne, à un
emprunt de deux millions qu'il fit négocier à des conditions
onéreuses avec un banquier juif nommé Jacobson.
Daru, appelé à Cassel auprès de Jérôme, eut un entretien très long
avec lui, mais ne céda sur aucune question. Il fut convenu que ce
qui restait dû de la contribution de guerre serait acquitté par la
Westphalie par douzième, à dater du 1er juillet 1808, au moyen
d'obligations; que le roi conserverait la gestion des domaines
jusqu'au partage définitif.
M. Jollivet pour l'empereur, M. de Malchus pour le roi, furent
chargés des détails de la liquidation qui traîna encore en longueur
et fut un sujet de mécontentement exprimé sans cesse par l'empereur
à son frère. Enfin la convention fut signée, à la date du 22 avril
1808, sous le nom de traité de Berlin. La dette de la Westphalie fut
totalisée à vingt-six millions, pour l'acquittement desquels il fut
remis d'abord douze millions cent trente mille francs d'obligations
avec première échéance au 1er mai 1808. Sept millions de revenus
annuels furent assurés à l'empereur sur les biens des domaines.
Par la suite, pour s'acquitter envers la France, le gouvernement de
Jérôme dut recourir à un emprunt forcé de vingt millions.
Au commencement de janvier 1808, Jérôme éprouva une sorte de
satisfaction en recevant la décoration de la Couronne de fer; il
écrivit le 18 à l'empereur, à cette occasion:
Sire, je viens de recevoir par M. Mareschalchi la décoration de la
Couronne de fer que Votre Majesté a bien voulu m'envoyer. Cette
faveur m'est bien précieuse parce qu'elle me donne une preuve
certaine de la continuation des bontés de Votre Majesté.
Nous allons donner une série de lettres écrites en 1808, que nous
annotons, et qui n'ont pas trouvé place, pour un motif ou pour un
autre, soit dans la correspondance de l'empereur, soit dans les sept
volumes des Mémoires du roi Jérôme. Voici d'abord une lettre
particulière de M. de Salha à Halgan qui jette un certain jour sur
la cour de Cassel et sur le nouveau royaume.
M. de Salha, capitaine de frégate, embarqué avec Jérôme et Halgan,
devenu un des aides de camp du roi, brave marin, mais esprit
ordinaire, nommé en 1809 comte de Hoene, fut d'abord gouverneur des
pages, puis ministre de la guerre après le général d'Albignac.
Halgan, resté au service de France, y devint amiral. Il avait
commandé le brick _l'Épervier_ et était second sur le vaisseau _le
Vétéran_, pendant la campagne de Willaumez. Salha et Halgan étaient
fort liés. Ce dernier revit le prince Jérôme à Paris, sous le second
empire.
Cassel, 18 janvier 1808.
Je tiens trop à votre amitié, mon cher Halgan, pour différer une
réponse à votre lettre des premiers jours de cette année, je le
suppose, car elle est sans date. Mes regrets de ne vous avoir pas
trouvé à Paris sont des plus grands. Cette circonstance eût donné
peut-être une direction différente au courant qui m'a mené en
Westphalie. Le roi a exigé rigoureusement en partant ma démission.
J'ai fait un vrai sacrifice en renonçant à mon titre d'officier
français. Prosper[100] a été pour beaucoup dans cette détermination
qui peut me laisser encore des regrets à venir. Les vôtres pendant
quelques instants ont pu avoir des motifs contraires; s'ils
existaient encore, je vous dirais que les événements vous ont
parfaitement bien servi. Votre position est mille fois préférable à
toute autre ici. Vous conservez un titre réel près de S. M. et vous
jouissez en même temps des avantages d'un état dont rien ne vous
aurait dédommagé dans ce lieu d'exil; la gêne de la cour, la
contrainte d'une étiquette rigoureuse, l'embarras des places, le
caractère de courtisan enfin n'avait pas de quoi vous plaire. Le roi
travaille de son mieux à organiser et à préparer des moyens de
prospérité pour l'avenir, ils ne se réaliseront pas tant que l'on
exigera sévèrement la rentrée des contributions dont ce pays était
grevé à notre arrivée. Notre liste civile de 5 millions est bien
maigre pour deux jeunes souverains également magnifiques dans leurs
goûts. Il nous faudrait les coudées franches, au lieu de cela nous
sommes contrariés par les volontés du roi des rois, qui a retenu une
inspection suprême sur ce nouveau royaume. Nous régnons à demi dans
une résidence dont il est bien difficile d'écarter l'ennui. Le roi
donne souvent des bals, des parties ou courses de traîneaux, nous
avons aussi une Comédie française sous la surintendance de Le Camus,
connu aujourd'hui sous le nom de comte de Furtenstein, titre
accompagné d'une terre, fief de la couronne, de 11,000 écus valant
de revenu net 40,000 francs de France pour lui et ses héritiers.
C'est de quoi obtenir la main de la plus belle et de la plus noble
Westphalienne. Le grand maréchal Megronnet est aussi pressé par le
roi de se marier, le docteur Garnier[101] leur en donne l'exemple;
il épouse la fille d'un payeur, nommé M. Balti, née à Bayonne;
l'amoureux docteur sera au comble de ses voeux d'aujourd'hui en huit
et recevra sans doute des témoignages sensibles des bontés de nos
jeunes souverains.
[Note 100: Fils de Salha, embarqué sur le bâtiment commandé
par Halgan.]
[Note 101: Médecin du prince Jérôme sur _le Vétéran_.]
En arrivant ici, le roi m'a nommé colonel, ainsi que la plupart de
ses aides de camp; de plus il m'a donné la direction en chef de la
maison des Pages, de fort bons appointements, mais qui se fondent
ici avec une rapidité extraordinaire, en sorte qu'aucun de nous ne
peut se flatter au bout de l'année d'avoir cent louis pour aller
chercher des jouissances dont on ressent si fort la privation au
milieu d'un peuple apathique si étranger à notre caractère et à nos
usages. Ceci est une véritable émigration; quand reverrons-nous
notre heureuse patrie? La maladie, dite du pays, atteint les
Français en Hollande, à Naples, et comment y échapper en Westphalie?
Écrivez-moi quelquefois, mon cher Halgan, parlez de moi au général
Cafarelli et à toute sa famille pour qui je conserverai toute la vie
les sentiments du plus grand attachement et d'une parfaite
reconnaissance. Combien j'ai été peiné de ne pas m'être trouvé à
Paris avec le digne préfet et de n'avoir pu causer avec lui, je l'ai
dit plusieurs fois à l'ami Rouillard dans le peu d'instants où nous
nous sommes vus.
Je ne veux pas me laisser entraîner plus longtemps au plaisir de
causer avec vous. Prosper vous offre les voeux d'un coeur
reconnaissant, et moi ceux de l'attachement le plus durable. Je ne
puis vous parler de M. de Chambon parce qu'il est toujours à Paris.
Un mot de souvenir à Dupetit-Thouars, quand vous le verrez.
M. Béranger, directeur de la caisse d'amortissement de Paris, à
laquelle Jérôme avait emprunté, avant son départ pour Cassel, une
somme de dix-huit cent mille francs, ayant réclamé le versement de
cette somme au ministre des finances de Westphalie et n'en ayant
pas reçu satisfaction, envoya à Napoléon la note ci-dessous: