III.

1809--Mai 1810.

En 1809, tandis que Napoléon battait l'Autriche sur les bords du

Danube, que le prince Eugène faisait en Italie et en Hongrie les

brillantes campagnes qui illustrèrent son nom, que le roi Joseph

luttait contre les Anglo-Espagnols, souvent avec succès, le roi

Louis s'efforçait de vaincre les répugnances d'une nation

stationnaire et de lui procurer les bienfaits d'une administration

analogue à celle de la France, et cependant en rapport avec les

moeurs et les coutumes des habitants. Le 13 janvier, il proposa au

Corps législatif un projet de loi relatif à l'introduction d'un

système uniforme de poids et mesures, basé sur celui de l'Empire

français; il fit adopter un nouveau code criminel qui devait avoir

force de loi à dater de février 1810. Apprenant qu'une inondation

terrible ravageait la Hollande, il se rendit sur les lieux pour

s'assurer de la situation des choses, s'exposant à de véritables

dangers pour porter des secours et juger des mesures à prendre. À

Gorcum, à Nimègue, il paya de sa personne, étudiant avec soin le

système d'endiguement qui fait la sauvegarde du pays; il visita, non

seulement les villes, mais encore les plus pauvres villages de cette

partie de la Hollande; il distribua des décorations et des

récompenses à plusieurs ministres de la religion, qui tous étaient à

leur poste; il fit surseoir à la perception de tous les impôts dans

les districts inondés, forma un comité central du Watterstadt,

comité qu'il composa des plus habiles ingénieurs pour conférer avec

eux sur les moyens de dresser un plan général d'amélioration pour

préserver les pays les plus exposés. Louis visita ensuite les digues

du Leek, et ne rentra à Amsterdam qu'après avoir pris connaissance

de tous les travaux à effectuer. Il s'occupa aussi d'un travail

important sur les cultes[61].

[Note 61: Voici un trait qui peint la bonté et l'esprit

philosophique du roi Louis. Un jeune prêtre s'était permis

contre un de ses actes une sortie des plus violentes, des

plus ridicules et des plus injustes. Tout le monde demandait

une punition exemplaire. Le roi le fit venir, exigea qu'il

lui répétât les propos qu'il avait tenus, puis il le fit

asseoir et lui exposa les motifs de la conduite de son

gouvernement. Le jeune prêtre le quitta confus et persuadé.

«Il m'importait plus de le convaincre que de le punir», dit

le roi à ceux qui demandaient son châtiment.]

Au commencement de mars, le roi fit un voyage dans le département de

l'Over-Yssel. Son but était d'inspecter le pays pour un grand projet

du Watterstadt (l'agrandissement du lit de l'Yssel), d'examiner

l'état des finances communales et d'aplanir certaines difficultés

entre les catholiques et les protestants, pour la possession des

églises. Pendant cette tournée dans ses états, il reçut à

l'improviste de l'empereur le décret qui disposait du grand-duché de

Berg en faveur du prince royal de Hollande, Napoléon-Louis. Ce

décret se terminait ainsi: «Nous nous réservons le gouvernement et

l'administration du grand-duché de Berg et de Clèves, jusqu'au

moment où le prince Napoléon-Louis aura atteint sa majorité; nous

nous chargeons dès à présent de la garde et de l'éducation dudit

prince mineur, conformément aux dispositions du titre 3 du 1er

statut de notre maison impériale..» Le roi fut content de cette

donation, parce qu'il crut y voir l'intention secrète de son frère

d'en faire jouir la Hollande; cependant il ne put s'empêcher d'être

blessé de n'avoir pas été prévenu et d'avoir appris la cession par

une simple lettre d'avis; mais ce qui lui fit un chagrin profond,

c'est de voir que sans son consentement, on séparait à jamais son

fils de lui, privant ainsi un père de ses droits de tutelle et de

surveillance. Il ne témoigna à l'empereur que sa gratitude, espérant

voir luire des jours plus heureux pour lui et pour son peuple. Lors

de son retour à Amsterdam, il réunit le Corps législatif en session

extraordinaire, et l'on s'occupa d'un projet de loi relatif à la

noblesse, projet de loi qui fut adopté. Il différait des lois

françaises en ce que toute l'ancienne noblesse du pays fut reconnue,

en ce que la nouvelle n'eut pas de majorat, et enfin en ce que le

roi faisait ériger un certain nombre de terres en comtés ou

baronnies, et qu'il se réservait le droit de les donner aux

personnes qui mériteraient ces récompenses, à condition que ces

domaines rentreraient à la couronne dans le cas où la succession

directe viendrait à manquer. C'est cette dernière disposition que le

roi regardait comme la seule et véritable base constitutionnelle de

la noblesse, dans un gouvernement monarchique, mais libre. Il

voulait même qu'à la mort d'un homme ayant bien mérité de la patrie,

et qui avait obtenu un comté, une baronnie, ce comté, cette baronnie

fissent retour à la couronne, ne pouvant passer en la possession du

fils sans une nouvelle donation du roi, faite à la majorité de ce

fils, s'il en paraissait digne. «La noblesse n'est honorable et

réelle, disait le roi Louis, que lorsqu'elle s'unit au mérite

personnel. Le fils du gentilhomme doit être préféré à tout autre

pour succéder à son père, à mérite égal, jamais sans mérite et sans

autre titre que celui de la naissance. Seule la famille régnante

doit être exceptée, parce qu'elle n'est pas établie pour l'intérêt

et l'avantage des membres de cette famille, mais pour l'utilité de

la société; c'est donc, dans ce cas, une espèce de magistrature.»

Telles étaient les idées de Louis sur la noblesse, et nous les

trouvons bonnes et rationnelles. «La noblesse, prétendait

plaisamment le roi, ressemble à l'empreinte des monnaies, qui est

réelle si le métal qu'elle couvre a une valeur intrinsèque, mais qui

est nulle et sans prix si le métal est faux.»

Le 10 avril, après la session extraordinaire du Corps législatif, le

roi partit d'Amsterdam pour visiter le Brabant et la Zélande. Dans

un des villages où il se rendit, régnait une maladie contagieuse qui

répandait la désolation. 140 maisons sur 180 étaient atteintes du

fléau. Louis entra dans toutes les demeures infectées par la

contagion, adressant des paroles d'encouragement aux malheureux

habitants, distribuant lui-même des secours; puis il ordonna de

faire venir à la hâte tous les médicaments nécessaires, et il quitta

ce malheureux village en disant au curé: «Disposez sans ménagement

de tout ce qui est en ma puissance, quelque chose qu'exige la

maladie.» Pendant tout son long voyage, comme dans ceux qui

l'avaient précédé, le roi fit un bien immense aux pays qu'il visita,

et se fit adorer de tous les habitants, qui ne pensèrent jamais à

lui attribuer les malheurs résultant pour eux du système impérial.

Il revint à Amsterdam par Berg-op-Zoom, le 20 mai. Cependant, ainsi

qu'on l'a vu plus haut, la France et l'Autriche étaient de nouveau

en guerre. Tandis que la grande armée de Napoléon s'emparait de

Vienne (mai 1809), les Hollandais poursuivaient dans le nord de

l'Allemagne le partisan prussien Schill et le duc de Brunswick-Oels,

qui avait formé un corps d'armée en Bohême, d'où il s'était jeté en

Westphalie où régnait, depuis Tilsitt, Jérôme, le plus jeune des

frères de Napoléon. Les troupes hollandaises se mirent à la

poursuite de Schill qui, après plusieurs marches et combats, se

réfugia dans Stralsund. La ville fut enlevée et le partisan prussien

y trouva la mort et la fin de ses aventures singulières. Après cette

expédition, une partie de l'armée hollandaise quitta Stralsund pour

se joindre aux troupes du roi Jérôme et combattre le duc de

Brunswick. Les Hollandais formèrent l'avant-garde de l'armée de

Westphalie et montrèrent dans ces deux courtes campagnes le plus

brillant courage. Pendant que la Hollande envoyait ses enfants

combattre pour la cause française, des articles violents et injustes

étaient insérés contre elle dans les journaux de France. Louis s'en

plaignit à l'empereur, qui lui répondit, le 17 juillet, de

Schoenbrunn:

Mon frère, je reçois votre lettre du 1er juillet. Vous vous plaignez

d'un article du journal.... c'est la France qui a sujet de se

plaindre du mauvais esprit qui règne chez vous. Si vous voulez que

je vous cite toutes les maisons hollandaises qui sont les trompettes

de l'Angleterre, ce sera fort aisé. Vos règlements de douane sont si

mal exécutés, que toute la correspondance de l'Angleterre avec le

continent se fait par la Hollande. Cela est si vrai que M. de

Staremberg, envoyé d'Autriche, a passé par ce pays pour se rendre à

Londres.... La Hollande est une province anglaise.

Il y avait du vrai dans ces reproches de l'empereur, mais les

reproches de Napoléon auraient dû s'adresser moins à son frère qu'à

la nation hollandaise, dont les intérêts étaient trop en souffrance

pour qu'elle ne cherchât pas à éluder les dispositions des décrets

impériaux qui ruinaient son commerce.

L'Autriche, battue à Raab en Hongrie, à Wagram près de Vienne,

traita de la paix, qui fut conclue le 15 octobre. L'empereur revint

à Paris, et y convoqua les souverains alliés de la France. Le but

ostensible de cette réunion était le couronnement solennel des rois

créés par le traité de Presbourg. Louis résolut de ne pas s'y

rendre, craignant qu'une fois en France on ne le laissât plus

revenir dans ses états.

Tout à coup, l'amiral Werhuell arriva à Amsterdam, disant n'avoir

d'autre mission que de parler à son souverain de la position

particulière du pays, et cela de son propre mouvement; mais bientôt

il chercha à décider le roi à se rendre à Paris, et laissa percer

ainsi le véritable motif de son voyage. Les rois alors dans la

capitale de la France étaient ceux de Saxe, de Bavière, de

Wurtemberg, de Westphalie, de Naples et le vice-roi d'Italie. Louis

refusa, prétextant qu'on ne l'avait pas engagé. Quelques jours

après, il reçut une invitation formelle de l'empereur. Le moment

était critique; il était dangereux de rien refuser à Napoléon, il

paraissait dangereux à Louis de quitter la Hollande, car les troupes

françaises s'avançaient de plus en plus de la Zélande sur le

Brabant, s'établissant dans le pays. Il fallait donc, ou lever le

masque et préparer la défense du territoire contre un ennemi qui

faisait trembler l'Europe entière, ou essayer de prolonger une

existence pénible, en se pliant à la nécessité. Le roi consulta ses

ministres; un seul, celui de la guerre, fut d'avis d'opposer une

légitime défense. L'armée semblait disposée à ce parti violent. Pour

combattre avec quelque chance de n'être pas écrasée, la Hollande

devait forcément s'allier avec l'Angleterre, et jouer en désespérée

son existence politique. Le roi était fort embarrassé; ses ministres

le pressèrent, le conjurèrent de céder, de partir pour la France. Il

céda, leur déclarant que c'était contre son opinion.

Avant de se rendre à leurs voeux, il convoqua le Corps législatif, qu'il

laissa assemblé pendant son absence, afin que la nation fût prête à tout

événement. Dans son message, il développa la situation du pays, et

annonça son départ. Il se mit en route le 27 novembre, emmenant son

ministre des affaires étrangères, son grand maréchal, un de ses aides de

camp, deux écuyers et un chambellan. En passant à Bréda, il donna

l'ordre _écrit_ aux gouverneurs de cette place, de Berg-op-Zoom et de

Bois-le-Duc, de n'obéir qu'à un _ordre signé par lui-même_ et de

n'admettre aucune troupe étrangère. On a vu que l'année précédente,

l'empereur avait proposé la cession par la Hollande du Brabant et de la

Zélande, contre de grands dédommagements en Allemagne, et qu'ensuite,

sur le refus du roi Louis, Napoléon avait paru abandonner ce projet. Il

n'en était rien, ainsi que la suite le prouva. Dès les premiers jours de

1810, l'annexion de la Hollande était résolue, et le ministre de la

guerre recevait l'ordre de former l'armée du nord. Plein d'une défiance

fort bien justifiée contre le gouvernement français, le roi convint

secrètement, avec ses ministres, que tout acte, toute pièce qui ne se

terminerait pas par quelques mots hollandais ou par la devise de l'ordre

de l'Union, serait regardée comme nulle. Louis arriva à Paris, le 1er

décembre 1809. Sa première entrevue avec son frère fut orageuse. Il

était descendu chez sa mère, au faubourg Saint-Germain. Il semblait en

disgrâce, très peu de personnes eurent le courage de le venir voir. La

session du Corps législatif allait être ouverte par l'empereur. Le roi

ne fut pas engagé à y paraître avec les autres princes de la famille

impériale. Le lendemain, il connut le passage du discours relatif à la

Hollande. «La Hollande, avait dit Napoléon, placée entre la France et

l'Angleterre, en est également froissée; elle est le débouché des

principales artères de mon empire. Des changements deviendront

nécessaires, la sûreté de mes frontières et l'intérêt bien entendu des

deux pays l'exigent impérieusement.» Le ministre de l'intérieur fut

plus explicite, il s'exprima ainsi devant le même Corps législatif: «La

Hollande n'est réellement qu'une portion de la France... la nullité de

ses douanes, les dispositions de ses agents, et l'esprit de ses

habitants qui tend sans cesse à un commerce frauduleux avec

l'Angleterre, tout fait un devoir de lui interdire le commerce du Rhin

et du Weser... Il est temps que tout cela rentre dans l'ordre naturel.»

En lisant ces passages, le roi comprit que son voyage était une faute.

Il voulut cependant profiter de son séjour à Paris pour obtenir, de

concert avec la reine Hortense, une séparation de corps. Le conseil de

famille refusa. On demanda au roi son consentement à la dissolution du

mariage de Napoléon avec Joséphine; il voulut refuser, puis il céda; il

eut même la faiblesse de paraître à la cérémonie du mariage de Napoléon

avec Marie-Thérèse, ainsi qu'à la fête d'adieu donnée par la ville de

Paris. Il se trouva aussi à la cérémonie du 1er janvier 1810, mais à

partir de ce jour, il ne parut plus en public pendant les cinq mois

qu'il resta à Paris. Alors commença pour le malheureux roi de Hollande

un véritable esclavage. Il fut emprisonné dans la capitale de la France.

En vain, il chercha à s'échapper pour retourner en Hollande, en vain il

essaya quelques courses à sa terre de Saint-Leu; il était bien et dûment

prisonnier, gardé à vue, sous la surveillance d'une police qui faisait

chaque jour son rapport sur lui. Avant de quitter la Hollande pour se

rendre à Paris, Louis, agité de funestes pressentiments, craignant, une

fois aux mains de son frère, d'être privé de son libre arbitre, ainsi

que cela arriva en effet, avait remis au ministre de la marine, Van der

Heim, président du conseil, l'ordre formel ci-dessous:

M. Van-der-Heim, ministre de la marine et des colonies, je m'absente

pour quelques jours et juge convenable de vous laisser la présidence

du corps des ministres. La manière dont les affaires doivent se

traiter est réglée par les deux décrets de ces jours; mais il reste

un objet qui a besoin d'un ordre secret et confidentiel, et c'est le

but de cette lettre.

Je rends les ministres et vous et celui de la guerre

particulièrement, responsables si des troupes françaises entrent

dans Amsterdam, ou si ma garde et le 5e régiment d'infanterie,

destinés à la garde de ce poste important, n'y restent pas

constamment employés. Le ministre de la guerre commandera pendant

l'absence des généraux _Tarrayre_ et _Travers_, toutes les forces

militaires d'Amsterdam. Le général _Verdooren_ sera sous ses ordres;

ne pouvant jamais donner un ordre que d'autres troupes que des

troupes hollandaises occupent ma capitale et le palais, je vous

ordonne de n'obéir à aucune sommation que l'on pourrait vous faire

pour occuper _Amsterdam_ et ses lignes, Naarden y comprises, et de

donner au ministre de la guerre l'ordre de l'empêcher par tous les

moyens qui sont en son pouvoir, et de signifier à ceux qui

pourraient tenter d'y vouloir pénétrer par force qu'ils sont

responsables des conséquences, et vous leur ferez connaître que _je

ne le veux point_; qu'on ait la certitude des ordres _que j'ai_

donnés à cet égard. Si de même on veut occuper une autre partie

quelconque du territoire, je vous ordonne de n'y consentir que sur

un ordre écrit de ma main en entier, signé en hollandais finissant

par un ou deux mots: _doc Wel en Zic nict om_. Faites connaître aux

ministres que chacun est responsable pour sa partie, pour tout ce

qui ne pourrait pas avoir été prévu avant mon départ, et qu'on doit

regarder tout _acte_ de ma part comme nul, s'il n'est signé en

hollandais et finissant par la devise: _doc Wel en Zic nict om_.

Cet ordre n'était pas resté longtemps un secret pour l'empereur, car

la division française du général Maison s'étant présentée pour

entrer à Berg-op-Zoom, l'entrée lui avait été refusée. (_Lettre du

duc de Feltre au roi Louis_, 20 janvier 1800.)

Indigné de la conduite qu'on tenait à son égard à Paris, Louis fit

porter par un de ses écuyers, M. de Bilandt, l'ordre formel et

réitéré de défendre le pays au moyen des inondations, et surtout

d'empêcher l'occupation d'Amsterdam. Napoléon en fut informé, manda

son frère et eut avec lui une altercation violente. Le roi

maintenant les ordres qu'il avait envoyés, l'empereur changea de

ton, et lui dit froidement: «Eh bien! choisissez: ou contremandez la

défense d'Amsterdam, destituez Krayenhoff et Mollerus (ministres de

la guerre et des affaires étrangères), ou voici le décret de réunion

que je fais partir à l'instant même, et vous ne retournerez plus en

Hollande; il m'est indifférent que l'on me taxe d'injustice et de

cruauté, pourvu que mon système avance: vous êtes dans mes mains.» À

ces mots, à la vue du décret, Louis sentit qu'il ne pouvait se tirer

de ce mauvais pas qu'en gagnant du temps. Il réfléchit un instant,

et prit la résolution de céder, puis de s'évader pendant la nuit;

mais à peine rentré dans l'hôtel de Madame mère, il vit arriver

jusque chez lui des gendarmes d'élite, chargés de ne pas le perdre

de vue. Toutes les mesures pour l'empêcher de retourner en Hollande

étaient prises. Le ministre de la guerre, alors duc de Feltre, vint

à son tour se plaindre de ce que les commandants des places fortes

en avaient refusé l'entrée aux troupes françaises, et sur le refus

du roi de donner des explications, il se retira en disant: «Ainsi

votre Majesté déclare la guerre à la France et à l'empereur.--Pas de

mauvaise plaisanterie, a répondit Louis, un prisonnier ne déclare

pas de guerre. Que l'empereur me laisse en liberté et alors il fera

ce qu'il voudra.» Ce même jour, 18 janvier 1810, le ministre écrivit

au roi une lettre par laquelle il le prévenait que l'empereur avait

donné ordre que les pays entre l'Escaut et la Meuse fussent occupés

militairement par le duc de Reggio, et qu'on fît passer par les

armes quiconque y apporterait la moindre opposition. Forcé dans ses

retranchements, le roi permit aux troupes françaises de cantonner

provisoirement dans les places, mais il ordonna de protester contre

toute usurpation de pouvoir ou d'autorité. Bientôt on commença à

annoncer la réunion du Brabant et de la Zélande à la France, ensuite

on en prit possession militairement. Le 24 janvier, Bréda et

Berg-op-Zoom furent occupées par deux brigades françaises. Les

autorités hollandaises protestèrent vainement; quelques jours après,

les autres places furent également occupées et on exigea le serment

de fidélité à l'empereur. Les Hollandais le refusèrent partout,

bravant les menaces et les mauvais traitements. Les journaux

français ne tarissaient pas en invectives contre la Hollande, en

reproches adressés au roi. Ce dernier fit un message au Corps

législatif de Hollande, pour lui exprimer son chagrin et sa

position. Voici ce document, daté de Paris, 1e février 1810.

Le roi de Hollande, au Corps législatif.

Messieurs, j'ai été trompé dans mon attente de revenir avant le 1er

janvier; par les pièces ci-jointes du _Moniteur_ d'hier (c'est celui

du 31 janvier, et les pièces se trouvent dans la _Gazette royale_

des 5 et 6 février, nº 31-32), vous verrez que l'issue des affaires

est subordonnée à la conduite que tiendra le gouvernement anglais.

Le chagrin que j'ai ressenti a été bien augmenté par la fausse

accusation que l'on nous a faite, d'avoir trahi la cause commune,

c'est-à-dire de n'avoir pas fidèlement rempli nos engagements; et je

vous écris ceci pour diminuer l'impression qu'une accusation si

injuste et si criante fera naître dans vos coeurs et dans ceux de

tous les véritables Hollandais.

Tandis que pendant les quatre années qui se sont écoulées depuis le

commencement de mon règne, la nation entière, et vous surtout,

appelés à veiller à ses intérêts, avez supporté avec peine et

patience l'augmentation des impositions, le redoublement de la dette

publique tout aussi bien que les préparatifs de guerre beaucoup trop

grands en proportion de la population et de la situation du royaume,

nous pensions peu qu'on nous accuserait d'avoir trahi nos devoirs et

de n'avoir pas assez fait; et cela dans un moment où la situation

des affaires sur mer nous opprimait plus que tous les autres pays

ensemble, et que pour surcroît de malheur, nous avions encore à

endurer un blocus du continent. C'est le sentiment intérieur de ceci

qui doit, Messieurs, nous animer à la docilité, jusqu'au moment où

la justice de S. M. l'empereur, mon frère, nous délivrera d'une

accusation que nous sommes si loin de mériter.

Je ne puis encore calculer combien de temps je serai empêché de voir

s'accomplir le premier et le plus ardent de mes souhaits: celui de

retourner dans ma capitale et de me trouver au milieu de vous dans

ces moments critiques. Quelque éloigné que soit ce moment, soyez

assurés que rien ne sera en état de changer mon attachement pour la

nation, mon zèle à travailler pour son intérêt, ni mon estime et ma

confiance en vous.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 64 / 358 题