II.

Juin 1806-1808.

Le roi et la reine quittèrent Paris dans les premiers jours de juin

1806, et arrivèrent dans leurs États le 18. Ils descendirent d'abord

à la maison royale, dite _du Bois_, à une lieue de La Haye, où ils

reçurent les députations et les accueillirent avec la plus extrême

affabilité. Le 23 juin eut lieu l'entrée solennelle des deux

souverains à La Haye. Le roi crut devoir ne s'environner que de

troupes nationales; il congédia, après l'avoir très bien traité, un

corps français mis à sa disposition par l'empereur. Ce dernier en

fut choqué, mais les Hollandais surent beaucoup de gré à Louis de sa

conduite à cette occasion. Bientôt, malgré tout ce que purent faire

le roi et la reine, une certaine jalousie se fit sentir à leur

nouvelle cour entre les Français et les Hollandais admis auprès

d'eux. La nation, de son côté, tout en reconnaissant la supériorité

de l'administration française que l'on commençait à introduire en

Hollande, se prit à regretter ses vieilles pratiques. Il y eut des

bals, des concerts, des fêtes que la reine Hortense, femme des plus

aimables et des plus gracieuses, embellissait par la bienveillance

avec laquelle elle recevait indistinctement tout le monde. Le roi,

qui ne pouvait pas se dissimuler la division existant déjà entre les

Hollandais et les Français, semblait accueillir les premiers plus

volontiers que les seconds; les seconds au contraire paraissaient

plus agréables à la reine. En montant sur le trône, Louis prit très

au sérieux ses nouveaux devoirs envers la Hollande, mais il ne tarda

pas à comprendre combien il lui serait difficile de concilier les

intérêts de la nation avec ce que l'empereur attendait de lui. Ce

fut sans doute parce qu'il était résolu à tout sacrifier à sa

nouvelle patrie qu'il avait désiré renoncer au titre de connétable.

Napoléon, qui le devina, l'avait contraint, comme on l'a vu, à

conserver cette haute dignité militaire. Pour juger les actes du roi

Louis, il ne faut pas oublier cette position mixte et fausse dans

laquelle il se trouva pendant tout le temps de son règne. On a vu

Louis refusant la couronne, on l'a vu l'acceptant malgré lui, on va

le voir maintenant désireux d'user d'un pouvoir indépendant,

résister à Napoléon et essayer un instant de lutter. Il voulait

franchement le bien de ses sujets, cette pensée l'occupait

constamment, mais ce qu'il voulait faire pour atteindre ce but

n'entrait nullement dans les desseins de l'empereur et presque

toutes les mesures du roi étaient précisément une sorte

d'opposition, de protestation contre le système continental, par

lequel Napoléon voulait contraindre l'Angleterre de céder à ses

volontés.

Louis s'entoura d'hommes de mérite et qu'il prit exclusivement parmi

les Hollandais. Il commença par faire subir quelques changements à

divers points secondaires de la constitution qu'il avait adoptée,

puis il se mit à étudier la situation des affaires. Cette étude lui

révéla le déplorable état du trésor et de l'administration des

digues, l'incohérence des lois judiciaires, la faiblesse de l'armée.

Seule, la marine était dans d'assez bonnes conditions. Elle avait

deux flottilles, l'une pour la garde des côtes et des ports, l'autre

en station à Boulogne-sur-Mer. Le Helder, Amsterdam, Rotterdam

possédaient de beaux vaisseaux et de bons officiers pour les

commander. L'exercice des cultes était libre, mais l'État salariait

les ministres de la religion dominante (la religion réformée) et

laissait l'église catholique dans le plus profond dénuement. Ceux

qui la professaient n'étaient admis dans aucun emploi public; les

juifs étaient rebutés, méprisés. Le commerce languissait, les

manufactures ne marchaient pas. Les universités étaient dans un état

assez satisfaisant. Tel était l'état moral et matériel de la

Hollande à cette époque. Le nouveau souverain ne perdit pas un

instant pour porter remède au mal, autant que cela était en son

pouvoir. Afin d'alléger les finances, il sollicita de l'empereur le

renvoi des troupes françaises et la diminution des armements

maritimes, écrivant qu'il abdiquerait si la France ne s'acquittait

pas vis-à-vis de la Hollande, et si les troupes de Napoléon

restaient plus longtemps à la solde de son royaume. L'empereur

mécontent accéda néanmoins aux voeux de son frère, moins peut-être

pour lui être agréable que pour augmenter ses forces en Allemagne.

On touchait à la guerre avec la Prusse. Louis sentit la nécessité

d'organiser son armée pour pouvoir, à toute éventualité, se suffire

à lui-même. Bientôt la guerre étant déclarée à la cour de Berlin, il

forma deux corps de 15,000 hommes, le premier dont il se réserva le

commandement et qu'il dirigea sur Wesel (fin de septembre 1806), le

second aux ordres du général Michaud et qui fut placé au camp de

Zeist. Il reçut alors de l'empereur, par M. de Turenne, des dépêches

dans lesquelles son frère mettait à découvert ses vastes conceptions

pour la campagne contre la Prusse. Napoléon lui disait entre autres

choses:

«Vous ferez une diversion utile à Wesel, où je vous prie de réunir

votre armée grossie de troupes françaises. Cette armée portera le

nom d'armée du Nord. Vous ferez en sorte qu'on la croie beaucoup

plus forte qu'elle ne l'est. Si les Prussiens se jettent vers la

Hollande et prennent le change, ils sont perdus; s'ils ne le font

pas, ils le sont encore. Tandis qu'ils croient que j'établis ma

ligne d'opération parallèlement à eux et au Rhin, j'ai déjà calculé

que peu d'heures après la déclaration, ils ne peuvent m'empêcher de

déborder leur gauche et de porter sur elle plus de forces qu'ils ne

pourront en opposer, et qu'il n'est nécessaire pour sa destruction.

La ligne rompue, tous les efforts qu'ils feront pour secourir leur

gauche tourneront contre eux; séparés, coupés dans leur marche, ils

tomberont successivement dans mes lignes. Les résultats sont

incalculables. Peut-être serai-je à Berlin avant six semaines. Mon

armée est plus forte que celle des Prussiens, et quand même ils me

battraient d'abord, aussitôt après ils me trouveront sur leur centre

avec 100,000 hommes de troupes fraîches poursuivant mon plan, etc.,

etc.»

Tout en admirant l'habile stratégie du grand capitaine, Louis reçut

avec désespoir l'ordre d'amalgamer l'armée hollandaise avec l'armée

française. Chaque régiment dut être embrigadé avec un régiment

français, sous les ordres d'un général français; l'artillerie

hollandaise, quoique agissant en dehors de l'artillerie française,

reçut un commandant français; enfin Mortier, à la tête du 8e corps

stationné à Mayence, fut chargé d'une expédition contre l'électeur

de Cassel, avec lequel Louis vivait en très bonne intelligence, et

le maréchal eut, pour le soutenir, des troupes de Hollande à portée

de ses principales forces. Quoi qu'il en soit, le roi fit encore ce

que désirait Napoléon; il opéra l'amalgame, laissa au camp de Zeist

le général Dumonceau, nommé commandant des troupes stationnées dans

le pays, et lui-même, avec le général Michaud, rejoignit l'armée

française à la tête du corps directement sous ses ordres. Ce corps

hollandais prit position à Wesel. Le 15 octobre, le roi se porta en

Westphalie avec 20,000 hommes, 3,000 chevaux et 40 pièces attelées.

Son armée avait pris le nom d'armée du Nord. Elle occupa Munster,

Osnabruck, Paderborn, tandis que la division Daendels envahissait

l'Ost-Frise. Au moment où les Hollandais allaient attaquer Hammeln

et Nienbourg, le maréchal Mortier leur demanda de le soutenir. Le

roi marcha en personne sur la Hesse, ajournant ses opérations contre

les deux places fortes citées plus haut. Le 1er novembre, il était

près de Cassel, lorsqu'il fut joint par un écuyer de l'électeur que

le roi Louis aimait et dont il envahissait à regret le territoire.

Le roi fit donner à l'électeur le conseil de rester neutre, mais

Mortier était déjà à Cassel et l'électeur n'eut d'autre parti à

adopter que la fuite. Louis vit le maréchal et fut stupéfait

d'apprendre de sa bouche qu'il avait ordre de mettre sous son

commandement tous les corps hollandais. Choqué, il revint

immédiatement avec ses troupes en Hollande, envoyant un aide de camp

à Berlin, à son frère, pour se plaindre et lui dire que tout allant

bien, et les Hollandais n'étant plus nécessaires, il les ramenait

dans leur pays. À la suite de plusieurs longues conversations qu'il

eut avec le général Dupont-Chaumont, ministre de France auprès du

gouvernement hollandais, il comprit que l'empereur ne considérait

pas les affaires de ce pays comme terminées, et que pour lui il

devait se considérer à l'armée comme un prince français.

À dater de ce moment, le système de l'empereur relativement à la

Hollande commença à ne plus être un mystère pour Louis. Du moins le

roi crut entrevoir que l'intention de son frère était d'amener, à

force de rigueurs, ce malheureux pays à regarder comme un bienfait

sa réunion à la France. Dès qu'il crut reconnaître chez Napoléon ce

projet funeste à son royaume, il prit la résolution de ne plus agir

qu'en souverain et dans toute la plénitude des devoirs que lui

imposait ce titre.

«Ne pouvant ni _ne voulant_, disait-il, tenir tête à la France, à

force ouverte, il faut au moins que le public connaisse la vérité,

qu'il soit convaincu que si j'ai pu être trompé, rien ne pourra me

détacher d'un pays devenu le mien, auquel me lient les devoirs et

les serments les plus sacrés.»

On conçoit que de pareilles paroles rapportées à Napoléon ne

pouvaient adoucir le tout-puissant empereur à l'égard de son frère

et de la Hollande. Se croyant, à tort ou à raison, éclairé sur les

projets ultérieurs de son frère, se montant peut-être aussi la tête,

et attribuant à l'empereur des desseins non encore bien arrêtés dans

la pensée de Napoléon, desseins sur lesquels il est possible qu'une

sorte de soumission l'eût fait revenir, Louis, de retour à La Haye,

ne voulant pas envoyer ses troupes en Prusse et voulant les occuper

près de ses États, fit bloquer les places de Hammeln et de Nienbourg

sans les faire attaquer. Le général Daendels occupa Rinteln sur le

Weser, entre Hammeln et Nienbourg. Le roi apprit alors que Blücher

avait été battu à Lubeck. Ne pouvant se faire à l'idée d'être

considéré à la grande armée comme un simple officier général, il

renvoya à Mortier toutes les troupes françaises qui se trouvaient

amalgamées avec les troupes hollandaises, puis il fit venir le

général Dumonceau, auquel il confia le commandement général, le

chargea du blocus et écrivit à son frère qu'il était obligé de

retourner lui-même en Hollande et ne pouvait se rendre ni en

Hanovre, ni à Hambourg comme l'empereur le voulait. Peu de jours

après, les places de Hammeln et Nienbourg se rendirent. Les

Hollandais furent heureux de revoir leur souverain. D'abord ils

aimaient déjà réellement ce prince, ensuite ce que redoutait avant

tout la population de ce pays, c'était un gouvernement militaire et

un roi aimant à faire la guerre.

La Hollande respirait à peine, qu'un nouveau malheur vint la

frapper, on apprit le fameux décret de Berlin et les mesures prises

par Napoléon pour le blocus continental. C'était non seulement la

mort d'un pays qui ne vivait que par le commerce, mais ce devait

être encore une cause de perpétuelle dissension entre ce royaume et

l'empire français. Louis en fut atterré. Il comprit que ce système

poussé à l'extrême ruinerait peut-être par la suite l'Angleterre,

mais qu'à coup sûr il ruinerait auparavant la Hollande et les États

commerçants. Il chercha à éluder les dispositions les plus rigides

du décret. Malgré ses efforts et sa prudence, il ne put réussir à

donner le change à l'empereur. Ce dernier était trop bien instruit

par ses agents de ce qui se passait chez ses voisins pour ignorer la

vérité. Furieux, il éleva la voix plus despotiquement. Le roi dut se

résigner à faire paraître le 15 décembre 1806 un décret réglant dans

ses États le blocus continental. L'empereur néanmoins ne se montra

pas satisfait. Il avait une méfiance telle à l'égard de la Hollande

qu'il fut sur le point d'ordonner des visites domiciliaires dans ce

pays. Ses agents lui persuadaient que des relations commerciales

existaient toujours entre l'Angleterre et la Hollande, et de fait

ces rapports, peut-être exagérés, étaient cependant basés sur un

fonds de vérité.

Malgré tous les ennuis qui accablaient son âme, Louis ne perdait pas

de vue les institutions pouvant être utiles à son nouveau pays. Il

fit rédiger un code civil et un code criminel, il compléta le

système des contributions, système établissant une égalité parfaite

entre tous les habitants. Il fit paraître de sages réformes sur les

corporations et sur les maîtrises. Il voulut ensuite instituer comme

en France de grands officiers du royaume, des maréchaux, des

colonels généraux, et enfin il proposa au corps législatif une loi

portant création de deux ordres de chevalerie, l'ordre de l'_Union_

et celui du _Mérite_. L'institution des grands officiers déplut à

l'empereur.

Au mois de janvier 1807 une triste circonstance permit à Louis de

montrer ses sentiments d'humanité. Leyde éprouva un épouvantable

désastre. Un bateau chargé de poudre fit explosion au milieu de la

ville. Il s'y rendit aussitôt, prodigua les secours, les

consolations, dispensa les habitants de toute contribution pendant

dix ans, fit la remise aux débiteurs des arrérages des impôts non

acquittés. En un mot, sa conduite lui gagna tous les cours, à tel

point que la Société philanthropique de Paris lui adressa

l'expression de sa vive admiration pour sa bienfaisance, et le pria

de permettre que la Société offrit à la ville de Leyde les secours

dont elle pouvait disposer[58]. La France avait exigé beaucoup de

sacrifices de la Hollande, de telle sorte que bien malgré lui le roi

fut obligé d'avoir recours à de nouveaux impôts. L'esprit national

fut froissé, car pour établir les impôts, il fallait nécessairement

contrarier d'anciens usages, et la nation hollandaise est une de

celles qui tient le plus aux coutumes, aux moeurs, aux habitudes qui

lui ont été transmises par ses pères. Louis fut très peiné d'être

forcé d'agir ainsi, mais les circonstances étaient trop impérieuses

pour qu'il lui fût permis de tergiverser. Il fit ensuite établir un

nouveau cadastre et créa une direction des beaux-arts, à la tête de

laquelle fut placé le savant Halmon. Les mesures vexatoires et

blessantes pour l'amour-propre du roi, prises à son égard par

Napoléon pendant la campagne de Prusse; les effets désastreux pour

la Hollande du blocus continental, les lettres acerbes de l'empereur

aigrirent à tel point les relations entre les deux souverains, que

Louis en vint à être convaincu que même avant de mettre la couronne

de Hollande sur sa tête, son frère avait eu le projet de démembrer

ce pays et de le réunir à la France. Louis le répète à chaque page

dans l'ouvrage qu'il publia plus tard sur la Hollande, ouvrage qui

choqua Napoléon à Sainte-Hélène. Il est permis de douter que cette

pensée ait réellement existé dès 1806 dans l'esprit de Napoléon,

mais ce qu'il y a de positif, c'est que le roi Louis le crut et ne

mit plus de bornes à sa résistance aux volontés du gouvernement

impérial. Avec un homme aussi absolu que l'empereur, c'était une

lutte dangereuse. La Hollande envoya néanmoins une députation au

château de Finkenstein. Napoléon l'accueillit assez bien, mais se

plaignit de son frère, et le prince de Talleyrand, en recevant les

députés à Berlin, leur dit: «Votre roi veut donc favoriser

absolument les Anglais?»

[Note 58: Dans un voyage qu'il fit l'année suivante, Louis

ayant dit à la population de la petite ville d'Edam, réunie

autour de lui, qu'il espérait que les Hollandais oublieraient

un jour qu'il n'était pas né en Hollande, un vieillard lui

répondit: «Nous l'avons bien oublié depuis Leyde.»]

Tant que Louis fut à l'armée, la reine Hortense resta auprès de

l'impératrice, sa mère, à Mayence; elle revint au commencement de

1807 avec ses deux enfants auprès de son mari. On fut heureux de la

revoir, car son affabilité lui avait gagné tous les coeurs. Elle ne

tarda pas à éprouver un malheur qui lui causa ainsi qu'au roi le

plus violent chagrin. Après un voyage fait par ce dernier dans ses

États, ils perdirent leur fils, le prince royal, qui leur fut enlevé

en quelques jours par le croup, le 5 de mai. La douleur de Louis et

d'Hortense fut affreuse et tellement profonde que l'empereur les en

blâma. La reine, ne pouvant supporter la vue de ce qui lui rappelait

son enfant, partit pour les Pyrénées. Le roi se hâla de pourvoir aux

affaires les plus importantes, telles que le complètement de

l'armée, la préparation des projets de lois à présenter à la session

législative, et surtout les besoins du trésor; puis il rejoignit sa

femme. Louis, en fuyant les lieux qui lui retraçaient l'image

toujours présente à ses yeux de son fils, avait en outre deux motifs

pour s'éloigner momentanément de la Hollande: rétablir sa santé que

le climat empirait visiblement; se soustraire au spectacle de la

détresse causée dans le pays par le blocus continental. Ne pouvant

empêcher les souffrances de son peuple, il voulait n'en pas être le

témoin. Le 30 mai 1807, il se rendit dans les Pyrénées en passant

par Paris. Les Hollandais, malgré la juste douleur du roi et le

besoin qu'il pouvait avoir de prendre les eaux, s'étonnèrent de le

voir s'éloigner de ses États dans un moment aussi critique. En

effet, ce fut précisément pendant son absence que fut signé le

traité de Tilsitt, après la victoire de Friedland, et à la suite

d'une campagne dans laquelle les troupes hollandaises s'étaient fort

distinguées.

Après Tilsitt, Napoléon revint en France, Louis en fut informé aux

eaux, il se hâta de quitter les Pyrénées. À son passage à Paris, il

vit l'empereur qui lui dit en riant qu'il ne devait pas être étonné

si on lui rendait compte de l'entrée sur le territoire de Hollande

de douaniers et de gendarmes français chargés de punir les

contrebandiers. «Au reste, ajouta-t-il, cela sera fait à cette

heure.»

Le roi n'en entendit pas davantage, et prenant vivement à coeur ce

dont il venait d'être instruit, il partit pour ses États et voyagea

sans s'arrêter jusqu'à Anvers. Là il eut des détails sur ce qui

avait été fait. Des gendarmes déguisés s'étaient introduits dans les

places de Berg-op-Zoom, de Breda, de Bois-le-Duc, et y avaient fait

des arrestations. L'indignation de Louis fut à son comble, il

destitua le général Paravicini de Capeln, gouverneur de

Berg-op-Zoom, le président de Breda, et sollicita, mais en vain,

l'élargissement des prisonniers conduits en France.

Le 23 septembre 1807, il revint à La Haye[59]. La reine ne l'y

accompagna pas. Soit qu'il ne pût lui-même habiter une ville où il

avait perdu son fils, soit pour un tout autre motif, cette ancienne

résidence des stathouders lui déplut, il transporta le siège du

gouvernement à Utrecht. Il s'y rendit au mois d'octobre et s'y

installa fort mal, lui et sa cour, malgré tous les travaux qu'il fit

faire. Louis semblait poursuivi par le malheur, il portait partout

un visage triste que ne pouvaient parvenir à égayer ni les acteurs

français venus de Paris, ni les bals et les réunions qui se

succédaient autour de lui.

[Note 59: On a souvent dit que le prince Louis-Napoléon,

devenu l'empereur Napoléon III, n'était pas le fils du roi

Louis, mais de l'amiral Verhuell ou de tout autre. Voici des

faits positifs et des dates précises qui prouvent la fausseté

de ces assertions:

Le 4 mai, le roi de Hollande perdit son fils, le prince

royal. Hortense, au désespoir, quitta le royaume et se rendit

dans les Pyrénées, à Bagnères-de-Luchon, où son mari, aussi

désolé qu'elle, la rejoignit le 30 du même mois. Le roi et la

reine vécurent deux mois ensemble à Luchon. Le 20 avril 1808,

c'est-à-dire neuf mois après le séjour des deux souverains

dans les Pyrénées, naquit le prince Louis-Napoléon.]

D'ailleurs, l'absence de la reine frappait toutes les fêtes d'une

sorte de langueur. On se souvenait combien à La Haye sa spirituelle

vivacité savait animer les cercles où elle brillait par le charme de

sa jeunesse et de sa bonté. Le 11 novembre Louis obtint, après

beaucoup d'instances, un traité entre la France et la Hollande; mais

ce traité, signé à Fontainebleau et en vertu duquel la Hollande

cédait Flessingue, parut tellement onéreux au roi, qu'il eut de la

peine à se décider à le ratifier. Il ne le fit que dans l'espérance

de conjurer de plus grands malheurs et d'éviter de plus grands

sacrifices. L'année 1807 s'acheva péniblement et tristement pour ce

malheureux prince, qui cherchait en vain dans les beaux-arts une

distraction à ses chagrins. Des modifications eurent lieu dans son

ministère. L'amiral Verhuell, qui portait le titre de maréchal,

quitta le portefeuille de la marine pour l'ambassade de

Saint-Pétersbourg. Le roi le trouvait trop dévoué aux intérêts de la

France et pas assez à ceux de la Hollande. Le ministre de la guerre

Hogendorp fut envoyé à Vienne, et M. Van-Maanen, procureur du roi à

La Haye, prit le ministère de la police. L'amiral Verhuell n'alla

pas en Russie, l'empereur le réclama comme ambassadeur en France. Le

gouvernement français envoya comme ambassadeur en Hollande M. de la

Rochefoucauld qui, au dire du roi Louis, avait la mission de

préparer la réunion de la Hollande à l'empire.

La paix de Tilsitt fut loin d'apporter quelques adoucissements aux

rigueurs du blocus continental. Le système gigantesque de Napoléon

pour abattre l'Angleterre et l'amener à merci prit un développement

plus considérable encore. Jusqu'alors la France et les États qui

dépendaient en quelque sorte de cette puissance étaient seuls

contraints à observer les mesures rigoureuses du blocus. Après

Tilsitt, l'Europe entière dut s'y soumettre. La Prusse y fut

contrainte et remplit ses engagements avec la plus grande énergie.

Le Danemark l'adopta avec joie, espérant venger le bombardement de

Copenhague. La Hollande exécuta aussi par force les mesures

ordonnées, mais de mauvaise grâce, parce que cela ruinait son

commerce et que son commerce c'était son existence. L'empereur ne

pouvait pardonner au roi et au pays leur répulsion pour son vaste

plan rendu plus rigoureux encore par le décret daté de Milan le 17

décembre. La conduite récente des Anglais envers le Danemark, les

instances de la France avaient aussi déterminé la Russie à se

déclarer, en sorte que le tableau de l'Europe à cette époque était

des plus singuliers. Les puissances continentales d'un côté,

l'Angleterre de l'autre, s'acharnaient à porter la ruine et la

désolation dans le monde entier.

Au commencement de 1808, l'empereur Napoléon en était venu au point de

déclarer coupable de _haute trahison_ tout fonctionnaire qui

favoriserait les contraventions au décret du blocus. Les 18 et 23

janvier, Louis, cédant aux injonctions de son frère, prit encore de

nouvelles dispositions plus rigides. Peu de temps après l'arrivée en

Hollande de M. de Larochefoucauld, qui vint remplacer Dupont-Chaumont,

le bruit se répandit de la cession du Brabant et de la Zélande en

échange des villes anséatiques. Offensé de cette nouvelle, que la

diplomatie française semblait prendre plaisir à accréditer dans l'ombre,

le roi s'en expliqua nettement avec Napoléon, qui répondit d'une manière

ironique et évasive, terminant sa courte lettre par cette phrase:

«Encore une fois, puisque cet arrangement ne vous convient pas, c'est

une affaire finie. Il était inutile même de m'en parler, puisque le

sieur de la Rochefoucauld n'a eu l'ordre que de sonder le terrain.»

Louis fût peut-être parvenu à assurer la prospérité de son royaume

s'il n'eût été contrecarré dans ses projets par les vastes desseins

de son frère, ou s'il eût voulu suivre aveuglément la politique du

grand homme, car les mesures qu'il avait prises l'année précédente,

surtout les mesures financières, avaient eu un succès inespéré.

Utrecht ne devait pas être longtemps la résidence du roi. Ce prince,

soit qu'il se fût vite dégoûté de ce séjour, soit qu'il pensât

qu'Amsterdam, grand centre de population, remplît mieux les

conditions d'une capitale, y transporta le siège du gouvernement. À

cette même époque, les affaires d'Espagne avaient pris un nouvel

aspect. Napoléon songeait à placer un membre de sa famille sur le

trône de ce pays. Soit qu'il fût ennuyé de la lutte du roi de

Hollande avec lui, soit qu'il eût l'espoir que Louis suivrait mieux

la politique française à Madrid, soit qu'il fût bien aise d'avoir un

prétexte pour annexer la Hollande à ses États, peut-être aussi dans

le but d'arracher son frère à un climat contraire à sa santé,

l'empereur lui proposa la couronne d'Espagne. Le 27 mars 1808 il lui

écrivit:

«Mon frère, le roi d'Espagne vient d'abdiquer. Le prince de la Paix

a été mis en prison. Un commencement d'insurrection a éclaté à

Madrid. Dans cette circonstance, mes troupes étaient éloignées de 40

lieues de Madrid; le grand-duc de Berg a dû y entrer le 23 avec

40,000 hommes. Jusqu'à cette heure le peuple m'appelle à grands

cris. Certain que je n'aurai de paix solide avec l'Angleterre qu'en

donnant un grand mouvement au continent, j'ai résolu de mettre un

prince français sur le trône d'Espagne. Le climat de la Hollande ne

vous convient pas. D'ailleurs la Hollande ne saurait sortir de ses

ruines. Dans le tourbillon du monde, que la paix ait lieu ou non, il

n'y a pas de moyen pour qu'elle se soutienne. Dans cette situation

des choses, je pense à vous pour le trône d'Espagne. Vous serez

souverain d'une nation généreuse, de 11 millions d'hommes et de

colonies importantes. Avec de l'économie et de l'activité, l'Espagne

peut avoir 60,000 hommes sous les armes et 50 vaisseaux dans ses

ports. Répondez-moi catégoriquement quelle est votre opinion sur ce

projet. Vous sentez que ceci n'est encore qu'un projet, et que,

quoique j'aie 100,000 hommes en Espagne, il est possible, par les

circonstances qui peuvent survenir, ou que je marche directement et

que tout soit fait dans quinze jours, ou que je marche plus

lentement et que cela soit le secret de plusieurs mois d'opérations.

Répondez-moi catégoriquement: Si je vous nomme roi d'Espagne,

l'agréez-vous? puis-je compter sur vous? Comme il serait possible

que votre courrier ne me trouvât plus à Paris, et qu'alors il

faudrait qu'il traversât l'Espagne au milieu des chances que l'on ne

peut prévoir, répondez-moi seulement ces deux mots: J'ai reçu votre

lettre de tel jour, je réponds oui, et alors je compterai que vous

ferez ce que je voudrai; ou bien non, ce qui voudra dire que vous

n'agréez pas ma proposition. Vous pourrez ensuite écrire une lettre

où vous développerez vos idées en détail sur ce que vous voulez, et

vous l'adresserez sous l'enveloppe de votre femme à Paris. Si j'y

suis, elle me la remettra, sinon elle vous la renverra.

«Ne mettez personne dans votre confidence et ne parlez, je vous

prie, à qui que ce soit de l'objet de cette lettre; car il faut

qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé, etc.,

etc.[60]»

[Note 60: Cette lettre, si importante pour l'histoire, ne se

trouve pas à la correspondance de l'empereur.]

Le roi refusa, indigné de ce qu'il considérait comme une spoliation

envers le malheureux Charles IV. «Je ne suis pas un gouverneur de

province, disait-il à ce sujet, il n'y a d'autre promotion pour un

roi que celle du ciel, ils sont tous égaux. De quel droit

pourrais-je aller demander un serment de fidélité à un autre peuple,

si je ne restais pas fidèle à celui que j'ai prêté à la Hollande en

montant sur le trône?»

L'empereur, mécontent de ce refus, donna la couronne d'Espagne à

Joseph; il continua à se plaindre de la Hollande, «nation _souple_

et _fallacieuse_, dit-il dans un moment d'humeur, et chez laquelle

se fabriquent toutes les nouvelles qui peuvent être défavorables à

la France.» Ses agents de police secrète, et ils étaient nombreux,

même à la cour du roi Louis, lui affirmaient que les Hollandais

faisaient avec l'Angleterre des affaires importantes par la

contrebande. Il en était bien quelque chose, et le contraire eût été

difficile. En vain les principaux organes de la presse criaient à la

calomnie, en déclarant faux tout ce qu'on rapportait à Napoléon. Ce

dernier savait très bien à quoi s'en tenir et répétait à qui voulait

l'entendre «que tout le pays de Hollande était entaché d'anglomanie

et que le roi en était le premier _smogleur_.» Tous les rapports

affectueux entre les deux frères avaient cessé, l'horizon politique

entre les deux pays s'obscurcissait, il était impossible que la

Hollande ne reconnût pas qu'elle courait à une crise dangereuse pour

elle. Louis, pressé par une puissance formidable à laquelle il ne

pouvait opposer qu'une bien faible résistance, fut obligé de se

résigner. Une circonstance se présenta de prouver à l'empereur qu'il

n'était pas aussi dévoué à l'Angleterre que Napoléon voulait bien le

dire, il la saisit avec empressement.

Le roi était allé à Aix-la-Chapelle pour y voir Madame mère; là il

apprit que les Anglais occupaient l'île de Walcheren et qu'ils

cherchaient à s'emparer de la flotte française en station sur

l'Escaut. Il n'hésita pas un instant et expédia sur-le-champ l'ordre

à ses généraux de se rapprocher avec leurs forces de la ville

d'Anvers, pour protéger la flotte contre les entreprises des

Anglais; toutes les tentatives des Anglais eussent été vaines, si le

général Bruce, officier hollandais qui commandait le fort de Batz,

n'eût trahi ses devoirs en secondant les vues de l'ennemi et en

laissant sans défense ce fort où il pouvait longtemps se maintenir.

Les troupes hollandaises, furieuses d'une trahison à laquelle elles

n'avaient eu aucune part, reprirent le fort. Le général Bruce fut

destitué et jeté en prison.

D'Aix-la-Chapelle, en passant par Amsterdam, le roi rejoignit ses

généraux dans les environs d'Anvers, où il forma un corps d'armée.

Des troupes françaises se réunirent aux hollandaises, et quoiqu'il

s'y refusât de bonne foi vis-à-vis des généraux français, le roi fut

obligé de prendre le commandement des troupes rassemblées sur ce

point. Il se rendit à la déférence qu'on lui marquait, mais avec la

crainte qu'elle ne fût point approuvée par l'empereur. Il ne s'était

point trompé, le prince de Ponte-Corvo vint bientôt prendre ce même

commandement au nom de Napoléon. Louis quitta aussitôt Anvers,

emmenant sa garde et laissant le commandement de ses propres troupes

au général Dumonceau. Cette conduite de l'empereur était mortifiante

pour le roi. Il pensa qu'on se méfiait de lui, et ses conjectures

sur des événements qu'il pressentait depuis longtemps ne tardèrent

pas à prendre de la consistance par la quantité de troupes

françaises que l'on rassemblait dans le Brabant.

La ville de Flessingue, bien défendue, pouvait opposer une longue

résistance et peut-être même en faire abandonner le siège; mais

après une défense très faible, le général Monnet, avec 4,000 hommes

de garnison, se rendit aux Anglais. Il fut mis en jugement.

Comme l'occupation de la Zélande par les Anglais n'avait pas altéré

l'amour des Hollandais pour leur souverain, on célébra la fête du

roi Louis à Amsterdam et dans toute la Hollande avec les

démonstrations de la joie, jamais la cour n'avait été plus brillante

que pendant ces trois jours de fêtes.

À l'anniversaire de la fête de Sa Majesté, on joignit la fête de

l'ordre de l'_Union_, le roi y distribua des décorations. Parmi les

nouveaux chevaliers figuraient de braves officiers blessés à la

reprise du fort de Batz.

Cependant les Anglais, dès qu'ils eurent inondé la Zélande de leurs

marchandises, l'évacuèrent. On les vit s'éloigner avec peine, parce

qu'ils avaient ravivé le commerce dans cette partie de la Hollande.

Les produits de fabrique anglaise refluaient jusque dans le palais

du roi, où tout le monde, depuis le grand dignitaire jusqu'au plus

simple serviteur, voulait en avoir et s'en parer: on en trouvait

partout et partout on en désirait, en dépit du décret du roi qui les

prohibait. Ainsi se trouvaient justifiés en partie les rapports des

agents de l'empereur et le jugement que Napoléon portait sur les

tendances des Hollandais.

Peu de temps après la conclusion de la paix avec la Prusse et la

Russie, une partie de l'armée hollandaise dut franchir les Pyrénées

pour aller combattre en Espagne. Les régiments bataves déployèrent

beaucoup de bravoure et montrèrent une discipline remarquable. Le

roi, qui n'entrevoyait même plus pour la suite une amélioration à la

fausse position de ses États vis-à-vis de la France, n'en continuait

pas moins de travailler aux réformes intérieures, ainsi qu'on le

verra par le récit des événements en 1809.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 63 / 358 题