I.

1778-1806.

Louis Bonaparte, troisième des frères de Napoléon Bonaparte, naquit

à Ajaccio (Corse) le 2 septembre 1778, sous le règne de Louis XVI.

Bien que la famille Bonaparte soit d'origine italienne, l'île de

Corse ayant été cédée sous Louis XV à la France, Louis et ses frères

naquirent Français et non Italiens, comme quelques auteurs l'ont

écrit.

La longue carrière de Louis Bonaparte peut se diviser en trois

parties bien distinctes:

1º Celle qui s'étend du jour de sa naissance (1778) au moment où il

monta sur le trône de Hollande (1806), période pendant laquelle on

le voit vivre auprès de son frère Napoléon et se montrer entièrement

dévoué à ses projets.

2º Celle qui comprend les quatre années de son règne en Hollande,

son abdication, son exil volontaire, la chute de l'empire (de 1806 à

1815).

3º Enfin, la partie qui embrasse l'exil forcé des membres de la

famille de l'empereur après Waterloo, jusqu'à la mort de Louis, à

Florence, le 25 juillet 1846.

Nous parlerons peu des premières années de Louis. Lorsque Paoli livra

l'île de Corse aux Anglais, la famille Bonaparte vint s'établir près de

Toulon, à Lavalette, puis bientôt après à Marseille. Louis, âgé de 14

ans, se trouvait au milieu des siens. Il n'avait pu faire, dans ces

temps de troubles, que de médiocres études, mais son caractère, empreint

déjà d'une teinte philosophique, s'était développé par les malheurs

mêmes qui avaient, depuis sa naissance, accablé ses parents. Élevé par

Joseph, l'aîné de ses frères, devenu le chef de la famille à la mort de

leur père Charles Bonaparte (23 septembre 1785), soutenu par Napoléon,

officier d'artillerie, il entra en 1793 dans la vie active, à peine au

sortir de l'enfance. Napoléon commandait l'artillerie au siège de

Toulon, il venait souvent à Marseille, soit pour hâter les préparatifs

du siège, soit pour y voir sa famille. Dans un de ses voyages, il

déclara que Louis était d'âge à se faire une carrière honorable, et

qu'il ne voulait pas le voir plus longtemps inactif. Il obtint de leur

mère que le jeune homme se rendrait à l'école de Châlons pour subir

l'examen nécessaire à son admission dans le corps de l'artillerie. Louis

partit avec des passeports visés par les représentants du peuple, mais

en passant à Lyon, alors sous la terreur qu'inspiraient d'horribles

massacres, il courut de véritables dangers. Il ne put sortir de cette

malheureuse ville qu'avec peine et à la faveur de ses passeports. Il

continua sa route, se dirigeant vers Châlons-sur-Marne. À

Chalon-sur-Saône, on lui apprit la dissolution de l'école d'artillerie.

Effrayé de ce qu'il avait vu, de son isolement (Louis avait alors 15

ans), le jeune homme revint dans sa famille. Après la prise de Toulon,

Napoléon Bonaparte, créé général de brigade, vint à Marseille, prit avec

lui son frère Louis et se rendit à l'armée des Alpes-Maritimes où il

venait d'être nommé commandant en chef de l'artillerie. Louis fut

adjoint à son état-major avec le grade de sous-lieutenant. Le soir de la

prise de Toulon, Napoléon, pour qui, depuis longtemps déjà, tout était

objet d'étude sérieuse, avait fait visiter à son frère les attaques de

la ville. Il lui avait indiqué, sur le terrain même, les fautes

commises, puis, lui montrant l'endroit où la terre était jonchée de

cadavres, il s'écria:

«Si j'avais commandé ici, tous ces braves gens vivraient encore.

Jeune homme, apprenez par cet exemple combien l'instruction est

nécessaire et obligatoire pour ceux qui aspirent à commander les

autres.»

Louis Bonaparte fit sa première campagne à l'armée des

Alpes-Maritimes. Il assista à la prise d'Oneille (7 avril 1794), à

celle de Saorgio (29 avril), au combat de Cairo (21 septembre), et

fut nommé lieutenant dans une compagnie de canonniers volontaires en

garnison à Saint-Tropez. Une loi nouvelle exigeait que les officiers

d'état-major rentrassent dans les régiments. Il resta quelques mois

dans la petite ville de Saint-Tropez, puis il fut envoyé à l'école

d'artillerie de Châlons-sur-Marne pour y subir ses examens.

Après la journée du 13 vendémiaire (4 octobre 1795), Bonaparte,

devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, donna l'ordre à

son frère de se rendre à son état-major auquel il l'avait attaché.

Louis refusa d'abord de quitter Châlons, désireux de se faire

recevoir avant tout dans l'artillerie, mais il dut obéir à l'ordre

formel qui lui fut envoyé, et il se rendit à Paris en décembre 1795.

Pendant la campagne de 1794 en Italie, les représentants du peuple,

très désireux de faire quelque chose d'agréable au général

Bonaparte, avaient voulu conférer à Louis le grade de capitaine;

Napoléon s'y était opposé, à cause de l'âge de son frère (16 ans à

peine). Cependant, il se plaisait à rendre justice à cet enfant

devenu bien vite un jeune homme plein de bravoure et de sang-froid.

Il racontait avec bonheur que le jour où Louis fut au feu pour la

première fois, loin de montrer de la crainte ou même de

l'étonnement, il avait voulu lui servir de rempart. Une autre fois,

Napoléon et Louis se trouvaient à une batterie en barbette sur

laquelle l'ennemi faisait le feu le plus vif. Les défenseurs

baissaient souvent la tête pour éviter les boulets. Napoléon

remarqua avec joie que son jeune frère, imitant son exemple, restait

droit et immobile. Il lui en demanda la raison:

«Je vous ai entendu dire, repartit Louis, qu'un officier

d'artillerie ne doit pas craindre le canon; c'est notre arme!»

Lorsque Napoléon reçut le commandement en chef de l'armée d'Italie,

en 1796, il résolut de mener avec lui son frère Louis qui arrivait

de l'école de Châlons. La guerre, pendant laquelle il s'était montré

d'une grande bravoure personnelle, n'allait ni à ses instincts

humanitaires, ni à ses goûts philosophiques, ni à ses idées dénuées

de toute ambition. Ce fut pendant le peu de temps qui s'écoula entre

le retour de Louis de l'école de Châlons et son départ pour Nice,

qu'il connut à Paris Madame de Beauharnais, Hortense et Eugène.

Louis avait 18 ans quand il commença sa seconde campagne. Il la fit,

non plus seulement comme attaché à l'état-major du général en chef,

mais en qualité de l'un de ses aides de camp. Il était encore

lieutenant. Bien qu'à un âge où tout ce qui est nouveau attire, où

tout ce qui est bruit, ambition, renommée, charme, Louis Bonaparte

sentait un vide dans son coeur. La carrière des armes lui paraissait

sans attrait. Il soupirait déjà après l'étude, la retraite, la vie

paisible. Ces biens il ne devait pas les connaître pendant toute sa

longue existence. Son caractère encore rempli de contrastes était à

la fois grave et romanesque, vif et flegmatique. «Louis a de

l'esprit, fait-on dire à Napoléon à Sainte-Hélène, il n'est point

méchant, mais avec ces qualités un homme peut faire bien des

sottises et causer bien du mal. L'esprit de Louis est naturellement

porté à la bizarrerie et a été gâté encore par la lecture de

Jean-Jacques. Courant après une réputation de sensibilité et de

bienfaisance, incapable par lui-même de grandes vues, susceptibles

tout au plus de détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi

préfet_[54].»

[Note 54: Lorsque le _Mémorial de Sainte-Hélène_, dans lequel

se trouve le portrait du roi Louis, parut, la famille

Bonaparte et ses partisans furent loin d'approuver le livre

de M. de Lascases. Le bruit se répandit et s'accrédita que le

roi Louis XVIII n'était pas étranger à cet ouvrage, qui lui

avait été soumis par son auteur.

À cette époque, la reine de Westphalie, Catherine de

Wurtemberg, écrivit de Rome à une de ses amies, le 25 juin

1823, une longue lettre dans laquelle on lit:

«Le jugement que vous portez sur l'ouvrage de M. de Lascases

m'enchante. Il est à espérer que tous les gens sensés et

dénués de toute partialité seront de cet avis. Plus je le

lis, plus je le médite, et moins je me rends raison du motif

qui l'a engagé à le publier. Que de gens compromis! que de

passions réveillées! que d'ennemis suscités! et à quelle fin

tout cela? Ce qui me paraît encore plus maladroit de sa part,

c'est la bonhomie avec laquelle il assure que les seuls

points sur lesquels il a pu se satisfaire à son aise, ont été

des retranchements; aussi sont-ils fort nombreux et de plus

d'une espèce. C'est sur ce qui touche les personnes surtout

qu'il a élagué avec profusion. Puisqu'il affirme une pareille

chose, pourquoi ne s'est-il pas cru autorisé à taire (si

toutefois l'empereur lui a fait de pareilles confidences)

tout ce qui pouvait faire du tort à la mémoire de l'empereur

et à sa dynastie? Mon mari me prie de vous envoyer la copie

de sa lettre à M. de Lascases, en vous priant toutefois de ne

la publier avant que M. de Lascases lui répondît s'il est

dans l'intention de se rétracter. Cependant vous êtes libre

de la faire connaître à vos amis intimes.» Il est à remarquer

que le jugement porté sur Louis par Mme de Rémusat, qui se

fait l'écho des rancunes de la reine Hortense, s'accorde

assez bien avec le jugement du _Mémorial_.]

Il est permis de douter que Napoléon ait porté un tel jugement sur

son frère. Louis était fort peu désireux d'une réputation

quelconque, et ses malheurs, depuis son avènement au trône de

Hollande, vinrent précisément, ainsi qu'on le verra plus loin, de

n'avoir pas voulu être un _roi préfet_. Louis, pendant la campagne

de 1796, fit preuve de bravoure en plusieurs circonstances, mais

(comme il le dit lui-même dans l'ouvrage qu'il publia en 1820) il le

fit par boutade et sans s'occuper d'acquérir une réputation

militaire. Il montra du zèle, du sang-froid, nul désir d'avancer,

nulle idée d'ambition. Il avait surtout une répugnance invincible

pour les excès de toute nature. Il cherchait à remplir ses devoirs,

ne se ménageant pas, mais sans tirer vanité de ses actions, sans

chercher à se faire valoir. Au passage du Pô (7 mai) il franchit le

fleuve un des premiers, avec le colonel Lannes; à la prise de

Pizzighettone (9 mai) il entra dans la place par la brèche avec le

général d'artillerie Dommartin; à l'attaque de Pavie, ayant reçu

l'ordre de suivre l'opération, d'examiner la position de l'ennemi et

d'en venir rendre compte à son frère, il resta seul, à cheval,

exposé plus que tout autre au feu terrible des défenseurs de la

ville. Pavie fut en partie pillée, elle avait mérité ce juste

châtiment, cependant ce spectacle révolta Louis, et à partir de ce

moment et pendant le reste de la campagne il fut triste, taciturne.

Il prit part à la bataille de Valeggio (12 août), au passage de vive

force du Mincio, à l'investissement de Mantoue. À la tête de deux

bataillons, il fut chargé de s'emparer du pont de San-Marco sur le

Chiese, au moment où Bonaparte, après quelques mouvements aussi

habilement conçus que rapidement exécutés, se préparait à livrer le

combat de Lonato (13 août) et la bataille de Castiglione. La veille

de ces belles journées, Louis fut expédié par son frère au

Directoire pour rendre compte de l'état des choses, et du retour

offensif des Autrichiens de Wurmser. «Maintenant, «dit-il à son

jeune aide de camp, tout est réparé: demain je livrerai la bataille;

le succès sera des plus complets, puisque le plus difficile est

fait, on doit être entièrement rassuré, je n'ai pas le temps de

faire de longues dépêches, dites tout ce que vous avez vu.» Louis

témoignait son regret de quitter l'armée dans un moment pareil. «Il

le faut, ajouta Napoléon, il n'y a que mon frère que je puisse

charger de cette mauvaise commission; mais avant de revenir, vous

présenterez les drapeaux que nous conquerrons demain.» Peut-être

Napoléon qui, quoi qu'on en ait dit, était bon, sensible surtout

pour ses frères et pour ses soeurs, avait-il voulu éloigner ce jeune

homme des champs de bataille dans lesquels il savait bien qu'il

devait, avec une poignée d'hommes, remporter la plus éclatante

victoire ou périr lui et sa petite armée? Louis partit donc, remplit

sa mission, reçut du Directoire le grade de capitaine et présenta,

quelques jours après, ainsi que le lui avait promis son frère, les

drapeaux enlevés par nos soldats à Castiglione, drapeaux que

Bonaparte avait envoyés par l'aide de camp Du Taillis. Louis se hâta

ensuite de rejoindre son général et il put assister au troisième

acte du grand drame qui se jouait alors du Pô à la Brenta. Il prit

part à la bataille de ce nom, et une part des plus glorieuses aux

trois journées d'Arcole (15, 16, 17 novembre). À la première

journée, Louis fut celui des aides de camp de son frère qui

contribua le plus à le sauver, lorsque le général tomba dans le

marécage au bas de la chaussée, après les tentatives faites

inutilement pour déboucher de cette chaussée étroite, sur le village

d'Arcole. Voyant Napoléon prêt à disparaître dans les eaux

bourbeuses, il risqua sa vie avec Marmont pour le tirer de ce

mauvais pas; puis il tenta de nouveau, mais en vain, d'enlever le

pont[55]. Pendant la seconde journée d'Arcole, Louis non seulement

combattit vaillamment près de son frère, mais il fut chargé de la

mission difficile et dangereuse de porter des ordres de la plus

haute importance au général Robert. Il n'y avait pas d'autre chemin

pour remplir son périlleux devoir que de suivre une chaussée balayée

par le feu des Autrichiens. En revenant auprès du général en chef

par la même route, il courut les mêmes dangers, dont cependant il

fut assez heureux pour se tirer sans blessures: «Je te croyais mort,

lui dit son frère avec joie en l'embrassant.»

[Note 55: Marmont, dans ses Mémoires, parle des efforts de

Louis pour retirer son frère du marécage, mais il omet la

tentative du jeune officier pour s'emparer du pont.]

En effet, on était venu annoncer que Louis avait été tué. Peu de

temps après, lorsque Napoléon marcha sur Rivoli, au secours de

Joubert, Louis fut encore chargé d'une mission épineuse à Peschiera.

Il rendit à cette occasion un grand service à l'armée, en ralliant

une colonne de fuyards et en arrêtant l'ennemi qui s'avançait sur

ses derrières. Lorsqu'il revint auprès du général en chef, Napoléon

lui témoigna publiquement la satisfaction que lui faisait éprouver

sa conduite pendant cette affaire de Rivoli (14 janvier 1797).

Jusqu'en 1796, Louis, d'une forte constitution, avait joui d'une

bonne santé; mais s'étant trop peu ménagé pendant cette longue

campagne, ayant d'ailleurs été soumis trop jeune à de trop rudes

fatigues, ayant éprouvé plusieurs accidents, fait plusieurs chutes

de cheval, il commença à ressentir les effets d'une existence

au-dessus de ses forces physiques. À Nice, après le siège de Toulon,

il était tombé de cheval par la faute de Junot, qui avait effrayé à

dessein sa monture pour voir s'il était bon cavalier. Il s'était

fait à l'oeil gauche une blessure grave dont il conserva toujours la

cicatrice. Après la paix de Campo-Formio, lors de son retour à

Paris, ses chevaux s'étaient emportés dans la descente de la

montagne de Saint-André, en Savoie; il s'était démis le genou.

Tout cela, joint aux fatigues de la campagne d'Italie, lui fit

désirer de prendre, pendant quelque temps, les eaux de Barèges

qu'on lui avait conseillées, mais il ne put exécuter son projet.

Napoléon s'apprêtait à s'embarquer pour l'Égypte, il avait décidé

d'emmener son frère, que d'ailleurs, pour une raison secrète, il ne

voulait pas laisser à Paris.

Pendant son dernier séjour en France, Louis avait été visiter à la

célèbre pension de madame Campan, à Saint-Germain, sa soeur

Caroline, et s'était épris d'une amie de cette soeur, fort jolie

personne, dont le père avait émigré. Il confia son penchant à

Casabianca, ami de son frère Napoléon, ancien officier supérieur de

la marine, qui fut effrayé pour Louis des conséquences de cette

passion naissante. «Savez-vous, lui dit-il, que ce mariage ferait le

plus grand tort à votre frère, et le rendrait suspect au

gouvernement?» Le lendemain Napoléon fit appeler Louis et lui donna

l'ordre de partir immédiatement avec ses trois autres aides de camp

pour Toulon où ils devaient l'attendre et passer avec lui en

Égypte[56]. Louis attendit quelque temps, à Lyon, son frère que le

Directoire avait retenu dans la crainte de voir la guerre se

rallumer avec l'Autriche, à la suite d'une imprudence de Bernadotte,

ambassadeur à Vienne.

[Note 56: Après qu'il eut abdiqué la couronne de Hollande et

pendant son séjour à Gratz, Louis retoucha une seconde

édition d'un roman en trois volumes que déjà il avait publié

en 1800, à Paris, sous le titre de Marie ou les peines de

l'amour. C'est un souvenir mélancolique de ce premier

sentiment contrarié par Napoléon.]

Il suivit la division Kléber jusqu'au Caire; mais Napoléon, au

moment où il partit pour la Syrie, résolut d'expédier en France un

homme sur lequel il pût compter pour faire connaître exactement au

Directoire l'état des affaires en Orient et pour lui faire envoyer

des secours. Il choisit son frère Louis. Il savait que ce retour en

France était sans inconvénient pour son coeur, puisque, après son

départ de Paris, la jeune personne qu'il aimait avait été forcée de

se marier. Louis partit donc avec les drapeaux pris sur l'ennemi. Il

s'embarqua sur la plus petite, la plus vieille, la plus délabrée des

chaloupes canonnières. La flotte avait été détruite à Aboukir.

Pendant deux mois, il eut à lutter contre la tempête, à éviter les

vaisseaux turcs, russes, anglais, portugais croisant dans la

Méditerranée entre la France et l'Égypte. Il fut retenu pendant 27

jours en quarantaine à Tarente; de nouvelles tempêtes l'assaillirent

quand il reprit sa route. Une seule et mauvaise pompe soutenait son

fragile navire qui faisait eau à chaque instant. La situation fut

un instant si désespérée qu'il donna l'ordre au capitaine de son

bâtiment d'entrer à Messine, bien qu'on fût en guerre avec Naples.

La force du vent ayant poussé le bateau hors du détroit, une frégate

anglaise lui donna la chasse et il se décida à jeter à la mer les

drapeaux qu'il devait présenter au Directoire. Toutefois, après

avoir fait escale à Porto-Vecchio en Corse, il parvint à débarquer

en France. Aussitôt il fit toutes les démarches en son pouvoir pour

avoir des secours, mais il ne put obtenir d'abord que l'envoi de

quelques avisos montés par des officiers porteurs de dépêches. Le

gouvernement refusa d'expédier des troupes. Louis ne trouva d'aide,

au ministère de la guerre, que dans le général Dupont. Enfin, quand

on eut quelques détails sur l'expédition de Syrie et sur la seconde

bataille d'Aboukir, le Directoire se décida à envoyer des secours et

des troupes. Louis s'occupait des préparatifs du départ, qu'il

hâtait de tout son pouvoir, lorsque l'on apprit le débarquement à

Fréjus du général Bonaparte. Louis partit aussitôt pour aller avec

Joseph et le général Leclerc au devant de Napoléon. Il tomba malade

à Autun et ne put rejoindre son frère qu'à Paris. Il reprit

immédiatement, près de sa personne, son poste d'aide de camp, et fut

promu chef d'escadron au 5e de dragons.

Après le coup d'État du 18 brumaire, Louis fut immédiatement promu au

grade de colonel commandant le 5e régiment de dragons. Ce régiment

tenait alors garnison à Verneuil, étant chargé d'aider à la pacification

de la Normandie. Louis fut obligé, fort à contre-coeur, de le rejoindre

dans cette ville. Le jeune colonel était désolé d'être employé à une

mission de ce genre, à l'intérieur. Il fit tout son possible pour éviter

cette tâche désagréable, mais il ne put rien obtenir à cet égard du

premier consul. À son grand désespoir, la ville de Verneuil ne tarda pas

à être le théâtre d'un horrible événement, si commun dans les guerres

civiles. Quatre malheureux prisonniers amenés par des soldats dans la

ville furent jugés par un conseil de guerre et condamnés à être passés

par les armes. Louis, pressé de présider le conseil de guerre, refusa

avec indignation, repoussant prières, ordres, menaces. Il écrivit à son

frère pour obtenir la grâce des condamnés. Il était trop tard, on

procéda à leur exécution malgré toutes ses tentatives pour les sauver.

Cette tragédie l'émut au point de lui faire prendre en horreur le métier

des armes. Il resta dans son logement, comme pour un jour de deuil,

ordonna à ses officiers d'en faire autant, et accueillit avec joie

l'ordre, arrivé quelques jours plus tard, de se rendre en garnison à

Versailles et ensuite à Paris. Deux escadrons du 5e de dragons furent

alors organisés sur le pied de guerre et prêts à faire partie de l'armée

de réserve qui se rassemblait à Dijon. Louis croyait en prendre le

commandement, mais ils furent mis sous son lieutenant-colonel et

lui-même resta à Paris. Ce fut à cette époque que son frère commença à

lui parler de mariage et à le presser d'épouser la fille de Joséphine.

Louis, soit qu'il ne voulût faire qu'un mariage d'inclination, soit

qu'il crût à une incompatibilité d'humeur et de caractère entre lui et

Hortense, refusa. Peut-être aimait-il encore au fond du coeur l'amie de

pension de sa soeur. Au retour de sa brillante campagne de Marengo, le

premier consul revint à ses idées d'union entre son frère et sa fille

d'adoption. Pour éviter toute contrainte à cet égard, Louis demanda et

obtint de faire un long voyage sous le prétexte d'assister aux

manoeuvres de Postdam. Il devait même ensuite compléter ce voyage dans

le Nord, en visitant la Saxe, la Pologne, la Russie, la Suède et le

Danemark. Lorsque Louis arriva à Berlin, les manoeuvres étaient

terminées, mais il fut reçu avec tant de bonne grâce par le roi et la

reine Louise, qu'il séjourna un mois entier dans la capitale de la

Prusse. Il quitta cette ville pour se rendre à Dantzick et de là à

Saint-Pétersbourg. À Dantzick, il tomba malade, et comme, pendant les

trois semaines qu'il y fut retenu, la guerre éclata de nouveau entre la

France et l'Autriche, il se décida à revenir à Paris. Après quelques

jours passés à Brunswick où le duc régnant le reçut à merveille, il

revint près de son frère. Le premier consul renouvela alors ses

instances pour lui faire épouser Hortense. Louis ne pouvait se décidera

s'enchaîner aussi jeune (il n'avait que 23 ans). Pour ne pas céder aux

sollicitations de Bonaparte et de sa belle-soeur, il fit comprendre son

régiment de dragons dans le corps dirigé sur le Portugal. Toutefois,

ayant été prendre congé de son frère à la Malmaison, il y fut retenu par

lui et par Joséphine pendant près de trois semaines. Un beau jour, il

partit brusquement pour Bordeaux et Mont-de-Marsan. Dans cette dernière

ville, on le reçut avec de grandes démonstrations, et on lui rendit

même, à cause de sa parenté avec le premier consul, de tels honneurs

que, fort modeste et très simple de goûts et de manières, il fut choqué

de toute la mise en scène dont il se trouvait être l'objet. Le préfet

vint le complimenter à la tête des autorités du département et le

président du tribunal, vieillard vénérable, commença d'un ton solennel

un discours dont les premiers mots étaient: «Jeune et vaillant

héros...» Louis ne put en entendre davantage; il sauta en riant sur le

discours, l'arracha d'une manière vive mais familière des mains du

pauvre président auquel il répondit tout haut: «Je vois que ce discours

s'adresse à mon frère, je m'empresserai de lui faire connaître les bons

sentiments que vous avez pour lui. Je puis vous assurer qu'il y sera

très sensible.»

Louis entra en Espagne à la tête de son régiment (1801), il passa

quelques semaines à Salamanque, vint à Ciudad Rodrigo, puis il se

rendit avec Leclerc, général en chef de l'armée française, au grand

quartier général de l'armée espagnole alliée de la nôtre. Joseph,

l'aîné des Bonaparte, négociait alors la paix générale. Il y eut un

armistice, le jeune colonel conduisit son régiment à Zamora. Il

obtint ensuite un congé pour prendre les eaux de Barèges, que sa

jambe malade et un rhumatisme à la main droite rendaient nécessaires

à sa santé. Il resta aux eaux les trois mois de juillet, août et

septembre 1801, et revint à Paris en octobre, au moment de la

signature des préliminaires de paix avec l'Angleterre (traité

d'Amiens).

Ni Bonaparte ni Joséphine n'avaient abandonné leurs projets de

mariage pour Louis et Hortense. Louis plaisantait parfois de ce

projet dont il regardait l'exécution comme impossible, cependant la

persistance de son frère et de sa belle-soeur finit par l'emporter.

Un soir, pendant un bal à la Malmaison, il donna son consentement et

le jour de la cérémonie nuptiale fut fixé au 4 janvier 1802. Le

contrat, le mariage civil, le mariage religieux furent hâtés. Tout

s'accomplit, mais sous les plus tristes auspices, tant était grand

et réel le pressentiment secret des deux époux des malheurs qui

devaient découler pour eux d'une union presque forcée et mal

assortie. Louis avait 24 ans; sa constitution formée de bonne heure

et déjà maladive était en avance sur son esprit, sur son caractère

encore plein de naïveté et de bonne foi. C'est de ce moment que date

pour lui une sorte de tristesse, de découragement moral qui

contribuèrent à empoisonner son existence. Du reste, nous ne pouvons

mieux faire pour donner une idée exacte de cette union que de

renvoyer le lecteur à ce que le roi Louis, au commencement de son

ouvrage sur la Hollande, en dit lui-même.

De 1802 à 1804, Louis resta presque constamment soit à son régiment,

soit aux eaux thermales. En 1804, son frère le nomma général de

brigade en lui laissant le commandement du 5e de dragons.

Après la proclamation de l'empire (1804), Louis fut promu au grade

de général de division et entra en même temps au conseil d'État, à

la section de la législation. Le 2 décembre 1804 eurent lieu le

sacre et le couronnement, puis le nouveau souverain pressa de tout

son pouvoir les préparatifs d'une descente en Angleterre. Louis,

devenu prince français, reçut le commandement de la réserve de

l'armée composée de deux régiments de cavalerie et de deux divisions

d'infanterie. L'empereur le fit colonel général des carabiniers. Il

s'établit avec ses troupes près de Lille, et comme il se trouvait à

portée des eaux de Saint-Amand, il en profita pour en faire usage,

car sa santé devenait de plus en plus mauvaise. Il était presque

paralysé des doigts de la main droite, et les eaux de Plombières où

il avait été l'année précédente, loin de le soulager, avaient empiré

sa situation. Celles de Saint-Amand ne lui réussirent pas mieux.

Quand le projet de descente fut abandonné et la campagne d'Allemagne

entreprise (1805), Louis croyait devoir commander le corps de

réserve en Allemagne. L'empereur préféra lui confier, en son

absence, le commandement de Paris et donner la réserve à Murat

devenu maréchal. Pendant toute cette glorieuse campagne et jusqu'à

la fin de 1805, Louis resta chargé des importantes fonctions qu'il

devait à la confiance de son frère. En même temps son frère Joseph

gouvernait la France au nom de l'empereur.

Louis n'avait dans ses attributions que les affaires militaires.

Avec peu de troupes, il maintint l'ordre, malgré les embarras

financiers, les intrigues et l'agitation de tous les partis. Sous

prétexte de la pénurie des finances, du discrédit de la banque, dans

l'attente des événements et peut-être aussi poussés par quelques

factieux, des rassemblements considérables se montraient chaque nuit

sur divers points de la capitale. Le successeur de Murat au

commandement de cette grande ville, non seulement parvint à conjurer

les dangers qui pouvaient résulter de ces attroupements, mais il

veilla aussi sur les côtes de l'Ouest, sur Brest, sur Anvers et sur

la Hollande. Il assistait au conseil des ministres et correspondait

journellement avec Napoléon. Bientôt une nouvelle occasion se

présenta pour le jeune prince de déployer son activité. Les

Anglo-Suédois et même les Prussiens menacèrent assez sérieusement

les côtes de la Hollande et le nord de la France pour que, de la

Moravie où il était allé combattre les armées austro-russes,

Napoléon envoyât l'ordre à Louis de former le plus rapidement

possible une armée du Nord destinée à couvrir les chantiers

d'Anvers et la Hollande. Le conseil des ministres trouvait de

grandes difficultés à l'exécution des volontés impériales, Louis les

leva toutes. Il agit avec tant de zèle et d'intelligence, qu'un

mois, jour pour jour, après le décret de Napoléon, il put écrire de

Nimègue au vainqueur d'Austerlitz que l'armée du Nord, complètement

organisée sous son commandement, était prête à tout. Cette armée se

composait des deux divisions Laval et Lorge à Juliers (sur le Rhin)

et de deux autres divisions, en position à Nimègue. Toutes ces

troupes étaient sur les frontières de la Hollande et de la

Westphalie, elles couvraient le Rhin, la Hollande, Anvers et

pouvaient faire face sur tous les points à l'ennemi, de quelque côté

qu'il voulût se présenter. En moins d'un mois, les places du Brabant

furent mises en état de défense, les Hollandais reprirent courage,

et la Prusse qui, peu de jours avant, ne voyait pas un homme pour

lui disputer les frontières de la France, montra une extrême

surprise. La rapide formation de l'armée du Nord ne laissa pas que

d'avoir une certaine influence sur les négociations avec la Prusse.

Napoléon apprit avec joie que l'armée française du Nord avait

effrayé cette puissance au point que M. de Haugwitz, ministre du

cabinet de Berlin, commença par demander que l'ordre fût donné aux

troupes de Louis, alors sur les frontières du duché de Berg, de

s'arrêter. L'empereur témoigna à son frère sa satisfaction, non

seulement dans ses lettres particulières, mais encore dans un des

bulletins de la grande armée. À la nouvelle de la victoire

d'Austerlitz et de la paix, Louis renvoya à Paris les troupes tirées

de cette ville, car l'empereur avait paru mécontent de ce qu'une

partie de ces troupes avait été renforcer les divisions en Hollande.

Le prince se rendit ensuite de sa personne à Strasbourg, au-devant

de son frère qui le reçut froidement. Louis comprit plus tard d'où

venait cette froideur. Napoléon, après l'avoir blâmé de ce qu'il

avait distrait des troupes de Paris pour les envoyer dans le Nord,

le blâma d'avoir trop vite renvoyé ces troupes en France. Enfin, il

lui sut mauvais gré de son prompt départ de la Hollande. Quelques

mots échappés à l'empereur, sur ses projets futurs relativement à ce

pays, commencèrent à l'éclairer.

«Pourquoi l'avez-vous quitté? dit-il à Louis; on vous y voyait avec

plaisir, il fallait y rester.--La paix une fois conclue, répondit

celui-ci, j'ai tâché de réparer la faute que vous m'aviez reprochée

dans vos lettres, en renvoyant à leur poste les troupes que j'en

avais fait sortir pour l'armée du Nord. Quant à moi, à qui vous avez

laissé le commandement militaire de la capitale en votre absence,

mon devoir était de m'y trouver à votre retour, si je n'avais pas

cru mieux faire en venant à votre rencontre. Je conviens,

ajouta-t-il, que les bruits qui circulaient en Hollande sur moi et

sur le changement du gouvernement dans ce pays ont hâté mon départ.

Ces bruits ne sont pas agréables à cette nation libre et estimable,

et ne me plaisent pas davantage.»

L'empereur fit comprendre alors, par sa réponse, quelque vague

qu'elle fût, combien ces bruits étaient fondés. Mais Louis s'en

inquiétait peu; il était persuadé qu'il trouverait aisément moyen de

refuser le haut rang qu'on lui destinait, rang qu'il n'ambitionnait

pas et qui faisait l'objet des voeux les plus ardents de plusieurs

autres membres de sa famille.

Après le traité de paix, l'empereur se rendit de Strasbourg à Paris;

Louis l'y accompagna. On touchait au moment où Napoléon allait

mettre une couronne sur le front de ce jeune homme dénué de toute

ambition, d'un caractère déjà naturellement porté à la tristesse, et

que son union mal assortie rendait plus taciturne encore. Aux tracas

intérieurs, allaient se joindre pour lui les soucis d'une royauté

dont il ne sut pas mieux se défendre que de son mariage.

Nous devons dire ici quelques mots des négociations relatives à

l'érection de la Hollande en royaume en faveur de Louis Bonaparte.

Après Austerlitz et la signature du traité de Presbourg, Napoléon,

voulant assurer son système du blocus continental, songea à ériger en

royaume la république batave. Des négociations sérieuses furent entamées

entre le gouvernement impérial, représenté à La Haye par le général

comte Dupont-Chaumont et le grand-pensionnaire Schimmelpenninck. Lorsque

Napoléon crut les négociations assez avancées, et eut la certitude que

le chef de la république batave était dans ses intérêts, il le fit

engager (lettre du commencement de janvier 1806) à envoyer à Paris une

députation chargée de s'entendre avec le gouvernement français sur les

moyens à prendre pour _introduire plus de stabilité_ dans les affaires

de Hollande. Le 11 février 1806, Schimmelpenninck écrivit à M. de

Talleyrand, notre ministre des relations extérieures, pour l'assurer de

sa volonté de se prêter à toutes les vues de l'empereur, relativement à

l'affermissement de l'union de la France et de la Hollande. Quelques

jours plus tard, le 27 du mois de février, et lorsqu'il crut l'effet de

sa lettre du 11 produit, le grand-pensionnaire demanda par une note

confidentielle un accroissement de territoire pour la Hollande, du côté

de la Prusse, accroissement promis, disait-il, et toujours ajourné. La

Hollande désirait le pays situé entre l'Ems et le Wéser (l'Ost-Frise, la

principauté de Jever, le bas évêché de Munster, le comté d'Oldenbourg,

le comté de Bentheim, Steinvord, le haut évêché de Munster, etc.), pour

reculer les frontières bataves jusqu'à l'embouchure du Wéser. Dans cette

note toute confidentielle et adressée à M. de Talleyrand, il est fait

appel à la générosité de l'empereur, pour lequel le dévouement du pays

sera inaltérable.--Le 29 mars, le gouvernement français fut prévenu que

l'amiral Verhuell, de retour à La Haye de sa mission à Paris, avait eu

des conférences avec le grand-pensionnaire, à la suite desquelles la

convocation des États avait été décidée pour le 1er avril. Le 31 mars,

Verhuell écrivit à Talleyrand que l'impression produite sur le

grand-pensionnaire, relativement aux intentions de l'empereur, avait été

vive; qu'il ne pouvait résoudre seul la question déclarée _invariable_

par Napoléon; que le prince Louis et sa femme seraient bien reçus en

Hollande, et que les notables n'hésiteraient pas à se ranger autour

d'eux. Bientôt, les intentions de l'empereur sur la Hollande commençant

à être devinées, des brochures contre la domination de l'étranger furent

publiées dans ce pays. Napoléon devint furieux[57]. Le 15 avril, le

général Dupont prévint que les États allaient envoyer à Paris une

commission en tête de laquelle seraient Verhuell, Goguel, Van Styrum,

Six et Porentzel. En effet, la députation arriva à Paris le 25 avril.

Verhuell se hâta de voir Talleyrand avant la réception de la députation.

L'empereur apprit alors qu'une assez violente opposition au gouvernement

monarchique se laissait entrevoir à La Haye; qu'une adresse se signait à

Harlem, demandant, au nom des précédents du pays et de l'honneur

national, le maintien de la république. Cela n'empêcha pas la commission

de rédiger deux adresses à Napoléon pour lui demander d'accorder à la

Hollande son frère Louis comme _chef suprême de la république batave_,

roi de Hollande. Un traité fut alors conclu (le 24 mai à Paris, et

ratifié le 28 à La Haye) pour l'adoption du gouvernement monarchique. Le

grand-pensionnaire refusa de ratifier le traité, mais il promit de

rester simple particulier à La Haye et d'y vivre tranquille. Il est

juste d'ajouter que l'avènement du roi Louis et de la reine Hortense au

trône de Hollande fut assez bien accueilli dans tout le pays. Un seul

cas d'opposition se présenta. M. Serrurier, ministre français, qui avait

remplacé momentanément à La Haye le général Dupont en congé, rendit

compte de ce fait, dans une lettre du 14 août, à Talleyrand. Une

tentative de révolte eut lieu parmi les matelots de l'un des bâtiments

de la flotte, à l'occasion de la prestation de serment au roi. Le marin

qui portait la parole au nom de ses camarades fut tué sur place, d'un

coup de pistolet, par l'amiral De Winter. Tout rentra à l'instant dans

l'ordre, et le serment fut prêté sans résistance.

[Note 57: L'une de ces brochures était intitulée: _Appel au

peuple._ Elle fut répandue à profusion en Hollande. Napoléon

en fit rechercher l'auteur. C'était une femme nommée Marie

Hulshorft, qui n'était, de fait, qu'un prête-nom.]

La royauté fut établie en Hollande, et fondée sur des lois

constitutionnelles. Le prince Louis ne fut pas consulté. Il apprit

par des rumeurs sans authenticité qu'il était fortement question de

lui pour cette nouvelle couronne. Les membres de la députation

vinrent enfin le trouver (le 5 juin, après la déclaration faite par

l'empereur au Sénat), ils l'informèrent de tout, en l'assurant que

la nation serait heureuse de le voir à sa tête. Louis, fort peu

désireux de s'expatrier, dépourvu d'ambition, refusa, donnant pour

prétexte les droits de l'ancien Stathouder. La députation revint

bientôt à la charge, en lui annonçant la mort du Stathouder. «Le

prince héréditaire, lui dit-elle, a reçu Fulde en indemnité; vous

n'avez donc plus d'objection raisonnable; nous venons, appuyés du

suffrage des neuf dixièmes de la nation, vous prier de lier votre

sort au nôtre, et de nous empêcher de tomber en d'autres mains.»

Napoléon fut plus explicite, il fit entendre à son frère qu'il avait

accepté pour lui et que s'il ne l'avait pas consulté, c'est qu'un

sujet ne pouvait refuser d'obéir. Le prince réfléchit alors que s'il

persévérait dans son refus, il lui arriverait sans doute ce qui

était arrivé à Joseph qui, après avoir rejeté l'offre de l'Italie,

se trouvait à Naples. Il résolut toutefois de faire une nouvelle

tentative et il écrivit à Napoléon que s'il était nécessaire que ses

frères s'éloignassent de la France, il lui demandait le gouvernement

de Gênes ou du Piémont. Napoléon refusa. Quelques jours après, le

prince de Talleyrand, ministre des relations extérieures, vint lire,

à Saint-Cloud, à Louis et à Hortense, le traité avec la Hollande et

la constitution de ce pays. Le prince eut beau dire qu'il ne pouvait

juger sur une simple lecture un projet de cette importance,

qu'étranger aux discussions et au travail qui avaient eu lieu, il

ignorait si on ne lui faisait pas promettre plus qu'il ne lui serait

possible de tenir, il fallut accepter. Louis avait été nommé

grand-connétable de France, l'empereur décida que cette dignité lui

serait conservée. Louis voulut tirer prétexte de sa santé, du climat

de la Hollande, Napoléon répondit qu'il valait mieux mourir sur un

trône que vivre prince français. Il n'y avait plus qu'à obéir, c'est

ce qu'il fit en assurant qu'il se dévouerait à son nouveau pays avec

zèle et qu'il chercherait à justifier, dans l'esprit de la nation,

la bonne opinion que l'empereur avait sans doute donnée de lui. Le 5

juin avait été fixé pour la proclamation du nouveau roi. Après un

discours de l'amiral Verhuell et une réplique de Napoléon, ce

dernier, s'adressant à son frère, lui dit: «Vous, prince, régnez sur

ces peuples.... Qu'ils vous doivent des rois qui protègent ses

libertés, ses lois, sa religion; mais ne cessez jamais d'être

Français. La dignité de connétable de l'empire sera conservée par

vous et vos descendants; elle vous retracera les devoirs que vous

avez à remplir envers moi, et l'importance que j'attache à la garde

des places fortes qui garnissent le nord de mes états et que je vous

confie.» Louis répliqua, et dans son discours on put remarquer cette

phrase: «Je faisais consister mon bonheur à admirer de plus près

toutes les qualités qui vous rendent si cher à ceux qui, comme moi,

ont été si souvent témoins de la puissance et du génie de Votre

Majesté. Elle permettra donc que j'éprouve des regrets en

m'éloignant d'elle, mais ma vie et ma volonté lui appartiennent.

J'irai régner en Hollande, puisque ces peuples le désirent et que

Votre Majesté l'ordonne.» Dans son message au sénat, à propos du

royaume de Hollande, Napoléon termine en disant: «Le prince Louis,

n'étant animé d'aucune ambition personnelle, nous a donné une preuve

de l'amour qu'il a pour nous, et de son estime pour les peuples de

la Hollande, en acceptant un trône qui lui impose de si grandes

obligations.»

On voit par ce qui précède que le nouveau souverain avait fait pour

refuser la couronne tout ce qu'il était humainement possible; que

loin de désirer la haute position qui lui était offerte, il la

redoutait; qu'en un mot, il sacrifiait à la politique de son frère

sa liberté, son indépendance, ce qui lui restait de bonheur sur la

terre. Toutefois, dès qu'il eut accepté, son intention bien arrêtée

fut de se consacrer entièrement à sa nouvelle patrie, et de régner

_pour la Hollande seule_; de là vinrent les tiraillements, puis

bientôt après les discussions et enfin les rapports quasi-hostiles

qui ne tardèrent pas à s'établir entre les deux frères, entre les

deux souverains, et qui aboutirent finalement à l'abdication de

Louis et à la réunion de la Hollande à la France.

En plaçant sur la tête de Louis la couronne de Hollande, Napoléon

entendait faire de lui un _roi-préfet_; en acceptant cette couronne,

Louis voulait être un _roi-souverain_. La politique de l'empereur

jeta toujours du froid entre lui et ceux des membres de sa famille

qu'il mit sur les trônes. Cela ne pouvait être autrement. Selon

qu'on se place à un point de vue différent, on voit les mêmes choses

sous un aspect qui n'est pas le même. Napoléon partait de ce

principe, que tout souverain par sa grâce à lui, l'empereur des

Français, devenait par le fait même, non seulement son obligé comme

homme, comme roi, mais encore qu'il devait contraindre les peuples

dont il lui donnait le gouvernement à tout sacrifier à la politique

française, même les intérêts les plus chers. C'était partir d'un

principe injuste et inapplicable dans la pratique. En supposant

qu'un roi sur le trône consente à n'être qu'un préfet couronné, ses

peuples n'ayant pas les mêmes motifs pour suivre le sillon tracé par

un état voisin, pourront vouloir s'en écarter. De là doit résulter

forcément des levains de discorde, soit entre le souverain

protecteur et le souverain protégé, soit entre le souverain protégé

et les sujets. Voilà pourquoi, à partir du jour où il se mit à

fabriquer des rois de famille, Napoléon fut toujours en discussion

avec les siens. Un seul des princes qu'il éleva près de lui suivit

aveuglément sa politique, le prince Eugène; pourquoi? La raison en

est bien simple, c'est qu'Eugène n'était que _vice-roi_ et non roi

d'Italie. Le jour où il eût gouverné en son nom, Eugène, malgré son

affection profonde, son respect sans bornes pour son père adoptif,

n'eût probablement pas consenti à tout ce que voulait l'empereur.

Eugène, en restant vice-roi d'un état dont la couronne était sur la

tête de Napoléon, remplissait son devoir, sans éprouver aucune

répugnance à agir comme il le faisait. Murat à Naples, Joseph en

Espagne, Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie, n'étaient pas dans

la même position. _Rois-préfets_, ils perdaient leur prestige aux

yeux de leurs sujets; _rois-souverains_, prenant les intérêts de

leurs peuples, ils contrariaient souvent les vues de celui qui les

avait mis sur le trône, ils excitaient son ressentiment, se

faisaient accuser par lui d'ingratitude; puis, comme malgré son

affection pour les siens Napoléon n'était pas homme à abandonner,

pour quelque considération que ce pût être, ses gigantesques

projets, il cherchait bientôt à briser ceux qu'il avait élevés. De

là ces lettres acerbes entre lui et ses frères, ces reproches

continuels, ces refus de sa part d'accéder à leurs demandes,

quelquefois fort justes, et de remplir même les engagements qu'il

avait contractés à leur égard. Joseph, en Espagne, avait beau être

roi par la grâce de son frère, pouvait-il abandonner les intérêts de

l'État dont on lui confiait les rênes, jusqu'à accueillir, comme le

voulait l'empereur, la ruine financière d'abord, le démembrement de

ses États ensuite? Louis, roi malgré lui de la Hollande, pouvait-il

voir sans chagrin le dépérissement du pays dont il avait juré de

maintenir les droits, parce qu'il entrait dans le système de la

France de sacrifier tous les intérêts commerciaux pour réduire

l'Angleterre?

Avec son accession au trône de Hollande, se termine la première

partie de l'existence de Louis Bonaparte, période heureuse si on la

compare à celles qui la suivirent.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 62 / 358 题