Enfin, en 1850, M. Louis Maillard, l'exécuteur testamentaire de
Joseph, consulté par M. Ingerstoll, ami du roi, sur la question de
la correspondance des souverains, lui répondit le 29 avril, de
Doylestown (Amérique), où il se trouvait encore pour la liquidation
de la succession de l'ancien roi.
J'ai votre lettre du 25, je ne puis mieux y répondre qu'en vous
récitant ce que j'ai entendu dire à M. le comte de Survilliers
(Joseph) lui-même à diverses fois.
En 1815, la veille de quitter le palais de l'Élysée pour aller à la
Malmaison, l'Empereur me dit qu'il avait envoyé chez moi, rue du
Faubourg-Saint-Honoré, où je demeurais alors, les copies des lettres
des souverains alliés pour que je les conserve de mon mieux; que les
originaux seraient gardés et soignés par le secrétaire d'État, duc
de Bassano; je trouvai effectivement ces copies dans mon cabinet de
travail et les y laissai avec mes papiers; quelques jours après,
lorsque je fus forcé de quitter Paris pour suivre l'Empereur à
Rochefort, je recommandai à ma femme et à mon secrétaire, M. de
Presle, de ramasser tous mes papiers, de les fermer dans des malles
et de les envoyer chez diverses personnes sûres, de connaissance,
afin de les sauver des mains de nos ennemis qui allaient entrer dans
Paris; mes ordres furent exécutés; mais, peu de temps après mon
départ, les amis chez lesquels étaient déposées les malles,
craignant les recherches chez eux par la police des Bourbons,
prièrent ma femme de faire reprendre ces malles; elles furent
portées alors à l'hôtel de la Princesse royale de Suède où elles
étaient plus en sûreté. Plus tard, lorsque mon frère, l'Empereur,
irrité du cruel traitement qu'il éprouvait à Sainte-Hélène, me fit
écrire de publier les lettres des souverains, j'écrivis à M. de
Presle, à Paris, de m'envoyer, aux États-Unis, par diverses voies,
les malles d'effets et papiers m'appartenant, ce qu'il fit de son
mieux, mais je ne trouvai point dans les malles envoyées les copies
que je désirais! Depuis je fis faire des recherches, toutes furent
inutiles, on m'a dit que l'Empereur avait confié à une autre
personne une seconde copie des lettres, mais je ne puis l'affirmer;
quant aux lettres originales, si ce que j'ai appris à Londres est
vrai, elles ont été vendues; la Russie aurait payé les siennes dix
mille livres sterling par son ambassadeur Lieven, et c'est M. le
libraire Murray d'Albermale Street qui était chargé de cette
négociation dont il a parlé à diverses personnes qui me l'ont
rapporté fidèlement.
Voici, Monsieur, ce que je puis vous dire de plus positif sur cette
affaire. M. Menneval se trompe, car M. de Presle, que j'ai vu
souvent à Londres, Paris et Florence, m'a toujours dit qu'il n'avait
trouvé ni envoyé les copies des lettres des souverains, que
plusieurs malles avaient été ouvertes, ainsi qu'il croyait, etc.
Pour terminer cette notice relative aux lettres des souverains
étrangers, nous dirons en deux mots que l'éditeur chargé de faire
vendre la copie dont il est ici question, étant parvenu à en faire
parler à Napoléon III, ce dernier voulut le recevoir ainsi qu'un
membre de la commission de l'ouvrage intitulé _La correspondance de
Napoléon Ier _. Néanmoins ce souverain ne put causer avec ces deux
personnes qui, venues à trois reprises différentes, furent
éconduites chaque fois sans être admises, tant l'Empereur était tenu
en chartre privée par son entourage. Il y a plus, Sa Majesté ayant
prescrit que le membre de la commission fût prévenu qu'il était
libre de s'arranger comme bon lui semblerait pour l'acquisition des
lettres, jamais cette autorisation de Napoléon III ne lui fut connue
et il ne sut à quoi s'en tenir qu'après la mise en vente de
l'ouvrage: _La Correspondance_, lorsqu'il vit l'Empereur à cette
occasion.
Il ne nous reste plus qu'à faire connaître encore quelques lettres
du roi Joseph se rattachant à divers sujets.
Nous avons dit que l'ex-roi de Naples et d'Espagne avait été assez
heureux, à la suite des événements de 1815, pour trouver un refuge
en Amérique. Les autres frères de Napoléon Ier étaient exilés hors
de France, dans les États de l'Europe, poursuivis partout par la
haine des souverains alliés. Jérôme, rejeté tantôt dans les États
autrichiens, tantôt en Italie, resta plusieurs années sans donner
signe de vie à l'aîné de ses frères. En 1818, Joseph lui écrivit des
États-Unis d'Amérique, le 10 juillet:
Mon cher Jérôme, je n'ai jamais eu de tes lettres depuis notre
séparation, j'ai fini par penser que tu avais vu dans ma conduite
quelque chose qui avait dû te déplaire. Je l'ai mandé à Julie qui
m'assure du contraire. Peut-être as-tu été gêné dans ta
correspondance avec moi. Quelles que soient les raisons de ton
silence, je t'écris pour t'engager à le rompre, bien convaincu,
comme je le suis, que tu ne peux pas douter de la tendresse de mon
amitié pour toi. Je n'ai pas vu ici ton ancienne amie et son fils,
je n'ai pas cru devoir aller à leur rencontre dans la position
étrange où je me suis trouvé. J'ai pensé que, dans l'adversité, il
vaut mieux manquer par trop de susceptibilité que par trop
d'abandon. Mande-moi ce que tu aurais désiré que j'eusse fait, ce
que tu désires que je fasse. Je pense que l'arrivée de Zénaïde
changera ma position si dans l'abandon où Julie va se trouver après
le départ de sa fille aînée, elle suit le conseil que je lui donne
de se rapprocher de Vienne, je te la recommande, mon cher frère,
ainsi qu'à ta femme, dont elle ne cesse de m'écrire tout le bien que
l'on en dit. Les lettres à son père ont été répétées dans tous les
journaux. Elles sont dans la mémoire de toutes les mères et de
toutes les épouses. Je te prie de lui dire combien, en mon
particulier, je serais heureux d'apprendre qu'elle trouve quelque
bonheur dans l'approbation d'elle-même. Mille caresses à ton enfant,
ne doutez jamais de ma tendre amitié.
En 1822, le 2 mars, 10 mars et 24 avril, Joseph écrivit à la reine
Julie, de Pointe-Breeze, sa résidence d'été:
Ma chère Julie, je t'ai écrit il y a quelques jours en te témoignant
mes inquiétudes sur le silence de Lucien[48] et le vôtre au sujet du
mariage de Zénaïde.
[Note 48: Lucien avait plusieurs enfants. L'aîné, Charles,
prince de Canino, devait épouser Zénaïde, fille du roi
Joseph. Le mariage eut lieu en effet. Il eut un fils, le
prince Joseph de Musignano, mort sous le second empire et de
qui l'auteur des _Mémoires du roi Joseph_ tient les documents
à l'aide desquels il a fait son ouvrage. Le prince de Canino
rendit la princesse Zénaïde sa femme fort malheureuse. C'est
lui qui a joué un triste rôle sous la Constituante romaine,
lors de l'assassinat du comte Rossi. Il est mort en 1857.]
Écris à Désirée[49] qu'elle se déshonore à jamais si elle reste plus
longtemps à Paris, sa place est auprès de son mari; a-t-elle oublié
qu'elle est reine de Suède? C'est aussi ton devoir de lui écrire ce
qui est. C'est dur, mais c'est la vérité.
[Note 49: Désirée, femme de Bernadotte, était la soeur de la
reine Julie.]
Ma chère Julie, l'occasion étant retardée, j'ai le temps de t'écrire
encore deux mots: j'ai reçu une lettre du cardinal du 29 octobre. Il
me dit que lui et Maman pensent que le mariage du fils de Louis
serait possible si nous voulions que celle de nos filles qui
l'épouserait reste avec mon frère Louis.
1º Si Zénaïde épouse Charles, il faut marier Lolotte avec le fils de
Louis, par procuration, si on ne peut autrement. Dans ce cas je vous
attends bientôt.
2º Si le mariage de Charles manque, il faut que Zénaïde épouse le
fils de Louis[50] et que, si cela est indispensable, elle reste avec
eux quelque temps; dans ce cas, Lolotte épouserait celui des deux
fils de Murat que tu choisirais pour son caractère.
[Note 50: Le frère aîné de Napoléon III, mort dans
l'insurrection des Romagnes, en 1831.]
Ma chère amie, le général Lallemand te remettra cette lettre. Je te
le recommande. Il a passé ici quelques jours avec le fils de
Jérôme[51]. Pauline n'a pas conservé les mêmes dispositions
bienveillantes pour lui. Maman me le recommande et compte faire
quelque chose pour lui. Je compte toujours sur le mariage du fils de
Louis pour Charlotte et sur celui du fils de Lucien pour Zénaïde.
[Note 51: M. Paterson, qui vint en France, sous le second
Empire, avec son fils, aujourd'hui officier dans l'armée
française.]
Le prince Charles de Canino et sa femme vinrent, après leur mariage,
voir le roi Joseph en Amérique et restèrent quelque temps auprès de
lui. La santé délicate de la reine Julie ne lui permit pas de suivre
ses enfants. En 1826, des démarches furent faites auprès du roi de
France pour le retour en Europe de Joseph, par le général Belliard,
auquel le baron de Damas écrivit le 11 août:
Le baron de Damas a l'honneur de prévenir M. le comte Belliard que,
d'après la demande qu'il lui a adressée dans sa lettre du 3 de ce
mois, il vient, après avoir pris les ordres du roi, d'autoriser le
Ministre de Sa Majesté à Washington à comprendre M. et Mme Charles
de Canino sur le passeport de M. le comte de Survilliers, qui pourra
débarquer à Anvers ou à Ostende.
Le baron de Damas saisit avec empressement cette occasion de faire
agréer à M. le comte Belliard les assurances de sa haute
considération.
En apprenant en Amérique que le gouvernement des Bourbons ne mettait
pas d'obstacle à son retour en Europe, Joseph écrivit le 29
septembre 1826 à Madame de Villeneuve[52]:
[Note 52: Une demoiselle Clary.]
Ma chère belle-soeur,
Je reçois votre lettre du 5 août; je n'ai jamais eu l'intention
d'aller à Bruxelles; si l'on m'avait accordé de bonne grâce le
séjour de la Toscane, j'aurais été volontiers y faire une visite à
ma mère, avec l'espoir de ramener ma femme en Amérique où je suis
trop bien pour ne pas désirer d'en faire partager le séjour à Julie.
Je suis toujours bien reconnaissant, ma chère belle-soeur, des
preuves sans cesse renaissantes de votre tendre amitié; Désirée et
son mari sont aussi très excellents pour moi; les bons consolent
ainsi des indifférents.
Pendant son exil en Amérique, le roi Joseph avait pris l'habitude de
mettre en note, dans une sorte de journal quotidien, tout ce qui se
passait autour de lui, et lui était personnel. Nous trouvons dans ce
journal quelques mots relatifs à un homme, M. de Persigny, qui,
ministre et créé duc par Napoléon III, a marqué sous le second
Empire. Voici les notes de Joseph, que M. Fialin de Persigny était
venu trouver à Londres, en avril 1835, pour le déterminer à entrer
dans une sorte de complot bonapartiste:
M. le vicomte de Persigny, rue d'Artois, nº 48, à Paris, et à
Londres à Grillion, hôtel _Albermale Street_, arrive avec un billet
de M. Presle à M. Maillard; il est l'auteur du nº 1 de l'_Occident
français_, il est âgé de 26 ans et paraît plus jeune encore; il
montra un excessif enthousiasme pour la mémoire de l'Empereur et
même pour le nom de sa famille, dans l'entretien d'une demi-heure
que j'ai eu avec lui avant le dîner. Je me retirai de bonne heure;
il causa jusqu'à deux heures du matin avec MM. Sari, Thibaud, etc.
_5 Avril dimanche._ Je descends à déjeuner, j'ai un long entretien
avec M. de Persigny, il paraît plein d'ardeur, il est partisan le
plus absolu du caractère et des desseins de l'Empereur, il a pleuré
comme un enfant en voyant son écriture; il s'exprime facilement et
avec talent, cependant il ne m'est adressé par personne que je
connaisse, il se dit de Roanne sur la Loire, sa famille tient aux
Bourbons dont il a entièrement abandonné la cause.
_6 Avril._ Je vais à Londres, j'y mène M. de Persigny, je descends
avec Maillard chez le docteur O'Méara.
_19 Avril_, jour de Pâques. M. le vicomte de Persigny me parle
encore de ses projets, je lui en fais sentir l'inopportunité
actuelle; il me remet un écrit que je ne lis qu'à ma rentrée dans ma
chambre. Je promène avec lui, Sari et Maillard.
20. Je fais prendre copie de l'écrit sans signature, je rends
l'original à M. de Persigny en lui répétant les mêmes choses, je
conviens de l'avantage national du but, mais je ne partage pas ses
opinions sur l'efficacité des moyens, ainsi je l'engage à ne pas se
compromettre sans espérance raisonnable; ses projets ne m'en
présentent aucune.
28. M. le vicomte de Persigny est à la maison, je refuse de recevoir
l'ami qui lui est arrivé de Paris, je lui déclare que je n'entends
pas me prêter à l'exécution de ses projets, à laquelle je répugne
invinciblement; tout pour le devoir, rien pour mon ambition, je n'en
ai pas d'autre que celle de contribuer au bonheur de la France, si
elle m'offre une chance de la servir, mais jamais rien par une
minorité factieuse; il dîne et couche à la maison.
29. M. de Persigny part après déjeuner, je lui répète longuement les
mêmes choses.
Joseph était encore à Londres, en 1833, lorsque son neveu
Louis-Napoléon, le futur empereur Napoléon III, lui envoya un petit
ouvrage qu'il venait de faire paraître; l'ex-roi lui écrivit à ce
sujet, le 20 septembre:
Mon cher neveu, j'ai reçu avec ta lettre tes _Considérations sur la
Suisse_. Je les ai lues avec un double intérêt. Je regrette que tu
ne puisses pas honorablement employer tes talents et ton application
à l'étude, au service de la patrie. Charlotte est beaucoup mieux
depuis notre séjour à la campagne. Je me trouve par accident en
ville aujourd'hui.
Je te prie de me rappeler au bon souvenir de ta maman et de me
croire bien tendrement
Ton affectionné oncle,