Enfin, dans les premiers mois de 1841, Joseph put quitter Londres
pour habiter la Toscane. Il écrivit à ce sujet au général duc de
Padoue, son cousin, le 8 mars:
Mon cher Cousin,
Je vous confirme ma lettre du 3 de ce mois. Je pense que vous avez
vu la duchesse de Crès, à laquelle j'écris aussi dans le même sens.
Le jeune Maillard vous dira de ma part que ma demande se borne à ce
que l'on ne mette pas d'obstacle à mon séjour en Toscane ou en
Sardaigne et qu'on légalise le passeport autrichien que vous avez
obtenu pour moi l'année passée, avec lequel je pourrai me rendre en
Italie par le Rhin et la Suisse.
Renvoyez-moi donc Adolphe[53] avec le passeport en règle aussitôt
que vous le pourrez, il vous donnera des nouvelles plus en détail.
[Note 53: Fils de Louis Maillard.]
Agréez ma vieille et constante amitié.
Votre affectionné cousin.
M. Guizot, alors ministre des affaires étrangères, auquel la nièce
du roi Joseph par sa femme, la maréchale Suchet, duchesse
d'Albuféra, s'était adressée pour que le roi Louis-Philippe fût
sollicité afin de permettre au comte de Survilliers (Joseph) de se
rendre en Italie, écrivit le 9 avril 1841:
Madame la Maréchale,
Le Roi ne fait pas la moindre objection à ce que M. le comte de
Survilliers vienne vivre à Gênes ou à Florence; vous en êtes
probablement déjà informée, mais je me donne le plaisir de vous le
dire moi-même.
À cette lettre était jointe la note ci-dessous:
Note:
Le gouvernement non-seulement donne son adhésion à ce que M. le
comte de Survilliers vienne s'établir à Gênes, mais encore il
exprime le désir que toute facilité lui soit donnée dans cette
circonstance. C'est dans ce sens qu'il a répondu à M. l'ambassadeur
de Sardaigne et qu'il a expédié, il y a trois jours, ses
instructions à son propre ambassadeur près de Sa Majesté sarde.
En octobre dernier, le gouvernement français a fait exprimer au
gouvernement du grand-duc de Toscane les mêmes dispositions de sa
part à l'égard du comte de Survilliers, qui demandait à résider à
Florence; ces dispositions, il les maintient et les renouvellera
même au besoin si le gouvernement toscan l'exigeait. Il est vrai que
le gouvernement napolitain, s'appuyant sur des dispositions des
traités de 1815, prétend que lorsqu'il s'agit de la famille
Bonaparte, il faut le concours simultané des quatre puissances;
qu'aucune d'elles ne peut agir isolément; mais la France se regarde,
depuis 1830, affranchie de l'obligation de cet accord commun; elle
croit pouvoir agir seule, librement et comme il lui plaît, et elle
l'a constamment fait depuis cette époque.
On croit que M. le comte de Survilliers, établi à Gênes, pourra
facilement négocier pour venir ensuite à Florence; que l'Autriche
prêtera aisément son intervention pour aplanir les difficultés que
Naples oppose encore.
Nous terminons ici ce qui a trait au frère aîné de l'Empereur, dont
la vie politique avait cessé depuis 1816. L'ex-roi mourut à
Florence, en 1843, après avoir fait hommage à la France, pour être
placés sur le tombeau de Napoléon Ier, des insignes et des armes du
grand homme qui lui étaient échus en partage. Il avait nommé pour un
de ses exécuteurs testamentaires M. Maillard (Louis) qui méritait
toute sa confiance et qui ne l'avait pas quitté depuis 1808.
Le roi Joseph avait 76 ans lorsqu'il s'éteignit, entouré de sa
famille et de quelques serviteurs fidèles et dévoués.
Deux années avant sa mort, le roi Joseph éprouva un vif chagrin. Il
avait pour son neveu, le prince Louis Napoléon, fils de l'ex-roi de
Hollande, une grande affection. Lorsqu'il apprit à Florence que ce
jeune homme avait fait la tentative de Strasbourg, il le désapprouva
hautement. Son père agit de même. La première chose que fit le futur
empereur Napoléon III, en arrivant en Amérique, fut d'écrire une
longue lettre à son oncle Joseph pour lequel il avait une grande
vénération. Cette lettre étant venue aux mains de l'auteur des
_Mémoires du roi Joseph_, avec les autres papiers, cet auteur se
trouva assez embarrassé, ne sachant s'il devait ou non publier cette
pièce importante pour l'histoire. On était alors en 1855, Louis
Napoléon était sur le trône. Il se décida à la montrer à l'Empereur,
mais à lui seul. Reçu un matin dans le cabinet de S. M., aux
Tuileries, il la lui donna. L'Empereur, après en avoir pris
connaissance pendant un quart d'heure, la lui rendit en disant: «Je
ne puis pas la nier, elle est toute de ma main. Je la trouve bien
cette lettre.--Moi également, Sire, se hâta de dire l'auteur des
_Mémoires_, mais ne sachant pas s'il pouvait convenir à l'Empereur
sur le trône que le public eût connaissance d'une lettre écrite par
le proscrit de New-York, j'ai cru devoir la soumettre à Votre
Majesté.--Bah, reprit en riant l'Empereur, rien n'empêchera que je
n'aie fait la tentative de Strasbourg et de Boulogne, ce qui est
histoire est histoire, je ne m'oppose pas à ce que vous l'insériez
dans votre curieux ouvrage.» Elle se trouve au 10e volume des
_Mémoires du roi Joseph_, page 370.