P. S.--N'ayant aucun rapport personnel avec la reine d'Angleterre,
une lettre de moi me paraîtrait moins convenable que de la part de
mon frère Lucien ou de la reine de Naples qui ont eu occasion de la
connaître personnellement.
Voici maintenant quelques documents relatifs aux lettres des
souverains, et d'abord une note tout entière de la main du roi
Joseph envoyée à M. Francis Lieber, littérateur et professeur à
Boston:
Pointe-Breeze, le 28 mai 1822.
Je reçois votre lettre du 24 mai. Je la trouve ici à mon retour d'un
petit voyage. Je n'ai pas le temps de retrouver ces lettres qui
constatent les dates précises, mais vous pouvez être certain du
souvenir que ma mémoire me fournit, encore très présent.
En 1815, avant son départ de Paris, Napoléon avait annoncé à son
frère Joseph que, parmi quelques papiers, renfermés dans une caisse
qu'il lui enverrait, se trouverait une copie des lettres qui lui
avaient été adressées par les divers souverains. Il avait fait faire
cette copie par précaution, l'original restant aux archives.
Quelques années après, le docteur O'Méara, de retour de
Sainte-Hélène, lui fit dire que le désir de l'Empereur était que
cette correspondance fût publiée, comme étant la meilleure réponse à
toutes les calomnies dont il était l'objet. Mais elle ne fut trouvée
dans aucune des dix caisses arrivées aux États-Unis, dans lesquelles
on avait réparti les papiers contenus dans la première caisse, en
les cachant parmi des livres et des hardes, afin de les soustraire
aux investigations de la police de Paris. À la même époque, la
maison de Joseph, aux États-Unis, fut la proie des flammes.
L'original de la correspondance fut vendu pour trente mille livres
sterling à Londres. Elle avait été déposée chez un libraire de cette
ville, M. Murray.
Ceux qui ont dit que Napoléon avait remis cette correspondance à
Joseph, à Rochefort, sont dans l'erreur. Joseph n'a rien reçu de
Napoléon à Rochefort, ni à l'île d'Aix où il fut le trouver.
Il ne reste d'espérance que dans la double infidélité de ceux qui,
ayant livré l'original à des gens intéressés à les détruire,
auraient pu en garder copie, ou bien dans la découverte de la copie
annoncée par Napoléon à Joseph avant son départ de Paris, en 1815.
S'il en arrive autrement, ce sera une perte de plus que les
écrivains consciencieux auront à déplorer.
Voici maintenant une autre note extraite du Journal du roi Joseph:
Extrait des notes d'un Américain sur le _Commentaire de Napoléon_,
par M. le comte de Bonacosci, qu'il avait adressées à celui-ci
lorsque cet ouvrage parut, et qu'il a depuis adressées à M. le major
Lee, auteur de l'histoire de Napoléon (en décembre 1834):
L'auteur, Bonacosci, est dans la même erreur que M. de Norvins. Les
originaux autographes des lettres des souverains à Napoléon n'ont
pas été remis au roi Joseph. L'empereur Napoléon dit au prince peu
de jours avant son départ: «Par précaution, j'ai fait faire une
copie des lettres des souverains de l'Europe, qui seules peuvent
répondre à toutes les calomnies dont ils se servent aujourd'hui
contre moi. Maret conserve les originaux, et c'est son droit,
conservez ces copies à tout événement.» C'est à Paris et non à
Rochefort que cette conversation et la remise de ces titres ont eu
lieu. Joseph, en recevant en Amérique la caisse dans laquelle devait
se trouver cette copie, l'a cherchée inutilement. Napoléon lui a
fait dire par O'Méara, au retour de celui-ci en Europe, de faire
publier ces lettres, comme seule et unique réponse à ce débordement
d'injures dont on assiégeait alors le captif de Sainte-Hélène.
Toutes les recherches ont été infructueuses; les lettres ont-elles
été dérobées par les dépositaires ou les détenteurs momentanés de la
caisse où elles étaient? Je l'ignore, mais toujours est-il constant
que ce ne sont pas celles qui ont été vendues à Londres, puisque ce
n'étaient que des copies et que l'on assure que ce furent les
lettres autographes qui furent vendues à Londres trente mille livres
sterling; elles ont été offertes, par un inconnu venant de Suisse, à
M. Murray, imprimeur des plus célèbres de Londres, demeurant
_Albermale Street_, pour trente mille livres sterling. Le
gouvernement anglais n'en voulut pas. Ce fut le ministre de Russie
qui acheta celles qui pouvaient intéresser la Russie.
Joseph, en quittant son frère à l'île d'Aix pour aller attendre à
Royan la nouvelle du passage sans obstacle de Napoléon à travers
l'armée anglaise, avant de s'embarquer pour les États-Unis, où ils
devaient se retrouver, ne reçut ni lettres, ni paquets d'aucune
sorte; des quatre personnes qui l'accompagnaient dans la chaloupe
dans laquelle il fit le trajet jusqu'à Rochefort, trois vivent
encore et leur mémoire est d'accord avec celle de Joseph sur cette
circonstance importante. Si Napoléon a eu l'intention de confier à
son frère Joseph des objets dont d'autres se seraient emparés au
moment de son départ de l'île d'Aix, Joseph ne peut ni l'assurer, ni
le nier, mais ce qui est bien certain, c'est que malheureusement les
originaux en question ne lui furent pas remis, pas plus que nulle
autre chose, dans cette circonstance.
En 1837, le roi Joseph se trouvant en Angleterre, à Londres, et
ayant eu connaissance par le docteur O'Méara de la vente à la Russie
d'une partie de la correspondance des souverains, par le libraire
Murray, fit des démarches pour s'assurer du fait. Il écrivit à un M.
Charles Philipps très lié avec l'éditeur Ridgway. L'éditeur vit M.
Murray et répondit la lettre ci-dessous à M. Philipps.
Piccadilly, 4 mars 1837.
Mon cher Monsieur,
D'après votre désir j'ai été voir M. Murray, l'éminent éditeur, dans
_Albermale Street_, relativement à la correspondance originale de
plusieurs souverains d'Europe avec l'empereur Napoléon pendant son
règne. Il me dit que vers l'année 1822, les lettres originales des
différents souverains de l'Europe adressées à Napoléon pendant
l'empire lui furent offertes pour vendre; il refusa l'offre parce
que quelques-uns de ses conseillers et amis doutaient de leur
authenticité (le duc de Wellington fut un de ceux qui mettaient en
question leur originalité), doutes qui à présent ne paraissent pas
avoir de fondation, et M. Murray regrette amèrement son refus fondé
sur ces doutes.
M. Murray dit encore que les lettres lui furent présentées comme
ayant été gardées par les soins d'un maréchal de France, mais dont
il avait oublié le nom, et en lui nommant le duc de Bassano, il dit:
«c'est cela!»
Les lettres écrites par l'empereur de Russie ont été, à la
suggestion de M. Murray, offertes pour vendre au prince de Lieven
qui a payé dix mille livres sterling pour cette portion de la
correspondance.
À vous bien sincèrement,
Signé: J. L. RIDGWAY.
M. Philipps écrivit alors à un serviteur dévoué du roi Joseph, Louis
Maillard:
49, Clanvery Lane, Samedi.
Mon cher Monsieur,
J'ai été si occupé durant cette semaine depuis mon retour, que je
n'ai pas eu le temps de faire mes respects à M. le Comte[47] comme
je le désirais beaucoup. M. Ridgway, comme vous le verrez par
l'incluse, a fait quelque chose pour nous pendant mon absence. M.
Murray est un homme impraticable, il a refusé de donner par écrit ce
que cependant, heureusement pour nous, il avait dit verbalement
avant que ne s'élèvent ses scrupules.
[Note 47: Joseph, comte de Survilliers.]
M. Ridgway est un homme fort respectable, il est prêt à tout moment
d'avouer ce que M. Murray lui a dit et ce que je vous envoie écrit
de sa main. M. Ridgway se trouve donc dans cette affaire dans la
même position qu'aurait été notre pauvre O'Méara s'il vivait encore.
Je tâcherai par le moyen d'un ami de savoir ce que le duc de
Wellington sait sur ce sujet, et je ne doute pas que s'il peut
donner des informations, je puisse les obtenir.
Il paraît assez clair que le comte avait raison dans ses conjectures
et que le maréchal Maret était la personne qui autorisait la vente
de la correspondance.
Avec mes compliments respectueux à M. le Comte.
À vous sincèrement.