LOUISE.

À la fin de février 1814, seulement, Napoléon voulut bien se

rapprocher de ses frères Louis et Jérôme. Il écrivit à Joseph, de

Nogent-sur-Seine, le 21 février, cette curieuse lettre[41]:

[Note 41: Cette lettre, fort écourtée aux _Mémoires de

Joseph_, volume 10e, page 139, a été complètement supprimée à

la correspondance de l'Empereur.]

Mon frère, voici mes intentions sur le roi de Westphalie: je

l'autorise à prendre l'habit de grenadier de ma garde, autorisation

que je donne à tous les princes français (vous le ferez connaître au

roi Louis. Il est ridicule qu'il porte encore un uniforme

hollandais). Le roi donnera des congés à toute sa maison

westphalienne. Ils seront maîtres de retourner chez eux ou de rester

en France. Le roi présentera sur-le-champ à ma nomination trois ou

quatre aides de camp, un ou deux écuyers et un ou deux chambellans,

tous Français, et pour la reine, deux ou trois dames françaises pour

l'accompagner. Elle se réservera de nommer dans d'autres temps sa

dame d'honneur. Tous les pages de Westphalie seront mis dans des

lycées et porteront l'uniforme des lycées. Ils y seront à mes frais.

Un tiers sera mis au lycée de Versailles, un tiers au lycée de Rouen

et l'autre tiers au lycée de Paris. Immédiatement après, le roi et

la reine seront présentés à l'Impératrice et j'autorise le roi à

habiter la maison du cardinal Fesch, puisqu'il paraît qu'elle lui

appartient, et à y établir sa maison. Le roi et la reine

continueront à porter le titre de roi et reine de Westphalie, mais

ils n'auront aucun Westphalien à leur suite. Cela fait, le roi se

rendra à mon quartier-général d'où mon intention est de l'envoyer à

Lyon prendre le commandement de la ville, du département et de

l'armée; si toutefois il veut me promettre d'être toujours aux

avant-postes, de n'avoir aucun train royal, de n'avoir aucun luxe,

pas plus de 15 chevaux, de bivouaquer avec sa troupe, et qu'on ne

tire pas un coup de fusil qu'il n'y soit le premier exposé. J'écris

au Ministre de la Guerre et je lui ferai donner des ordres. Il

pourrait, pour ne pas perdre de temps, faire partir pour Lyon sa

maison, c'est-à-dire une légère voiture pour lui, une voiture de

cuisine, quatre mulets de cantine et deux brigades de six chevaux de

selle, un seul cuisinier, un seul valet de chambre avec deux ou

trois domestiques, et tout cela composé uniquement de Français. Il

faut qu'il fasse de bons choix d'aides de camp, que ce soit des

officiers qui aient fait la guerre, qui puissent commander des

troupes, et non des hommes sans expérience comme les Verdrun, les

Brongnard et autres de cette espèce. Il faut aussi qu'il les ait

tout de suite sous la main. Enfin il faudrait voir le Ministre de la

Guerre et se consulter pour lui choisir un bon état-major.

Votre affectionné frère.

Dans une autre lettre à Joseph du 7 février, on lit:

Faites donc cesser ces prières de 40 heures et ces _Miserere_; si

l'on nous faisait tant de singeries, nous aurions tous peur de la

mort. Il y a longtemps que l'on dit que les prêtres et les médecins

rendent la mort douloureuse.

L'Empereur termine celle du 9 février par ces mots:

Priez la _Madona_ des armées qu'elle soit pour nous, Louis qui est

un saint, peut s'engager à lui donner un cierge allumé.

Ces deux passages ont été supprimés dans les _Mémoires_ et à la

correspondance.

La veille, le 8 février, Napoléon avait envoyé à son frère aîné une

très longue lettre, des plus importantes, qui explique, avec une

autre du 15 mars, et justifie pleinement la conduite de Joseph au 31

mars. Plusieurs passages de la lettre du 8 février, relatifs au roi

Louis, ont été supprimés dans les ouvrages qui ont paru; nous

croyons devoir rétablir cette lettre _in-extenso_:

Nogent, le 8 février 1814, 4 heures du matin.

Mon frère, j'ai reçu votre lettre du 7 à 11 heures du soir; elle

m'étonne beaucoup, j'ai lu la lettre du roi Louis qui n'est qu'une

rapsodie; cet homme a le jugement faux et met toujours à côté de la

question.

Je vous ai répondu sur l'événement de Paris pour que vous ne mettiez

plus en question la fin, qui touche à plus de gens qu'à moi. Quand

cela arrivera je ne serai plus; par conséquent ce n'est pas pour moi

que je parle. Je vous ai dit pour l'Impératrice et le roi de Rome et

notre famille ce que les circonstances indiquent et vous n'avez pas

compris ce que j'ai dit. Soyez bien certain que si le cas arrivait,

ce que je vous ai prédit arrivera infailliblement, je suis persuadé

qu'elle-même a ce pressentiment[42].

[Note 42: Que Marie-Louise pensait que Napoléon se ferait

tuer.]

Le roi Louis parle de la paix, c'est donner des conseils bien mal à

propos. Du reste je ne comprends rien à votre lettre. Je croyais

m'être expliqué avec vous, mais vous ne vous souvenez jamais des

choses et vous êtes de l'opinion du premier homme qui parle et qui

vous reflète cette opinion.

Je vous répète donc en deux mots que Paris ne sera jamais occupé de

mon vivant, j'ai droit à être cru par ceux qui m'entendent.

Après cela, si, par des circonstances que je ne puis prévoir, je me

portais sur la Loire, je ne laisserai pas l'Impératrice et mon fils

loin de moi, parce que, dans tous les cas, il arriverait que l'un et

l'autre seraient enlevés et conduits à Vienne, que cela arriverait

bien davantage si je n'existais plus. Je ne comprends pas comment,

pendant ces menées auprès de votre personne, vous couvrez d'éloges

si imprudents la proposition de traîtres si dignes de ne conseiller

rien d'honorable; ne les employez jamais dans un cas, même le plus

favorable[43]. C'est la première fois depuis que le monde existe,

que j'entends dire qu'en France une population de (_illisible_) âmes

assiégée ne pouvait pas vivre trois mois. D'ailleurs nul n'est tenu

à l'impossible, je ne peux plus payer aucun officier et je n'ai plus

rien.

[Note 43: Il voulait parler de Talleyrand, Fouché et autres.]

J'avoue que votre lettre du 7 (février) à quatre heures du soir m'a

fait mal, parce que je ne vois aucune tenue dans vos idées et que

vous vous laissez aller aux bavardages d'un tas de personnes qui ne

réfléchissent pas. Oui, je vous parlerai franchement: si Talleyrand

est pour quelque chose dans cette opinion de laisser l'Impératrice à

Paris dans le cas où l'ennemi se rapprocherait, c'est trahir; je

vous le répète, méfiez-vous de cet homme; je le pratique depuis

seize ans, j'ai même eu de la faveur pour lui, mais c'est sûrement

le plus grand ennemi de notre maison, à présent que la fortune l'a

abandonnée depuis quelque temps. Tenez-vous aux conseils que j'ai

donnés, j'en sais plus que ces gens-là.

S'il arrivait bataille perdue et nouvelle de ma mort, vous en seriez

instruit avant ma maison: _faites partir l'Impératrice et le roi de

Rome pour Rambouillet; ordonnez au Sénat, au Conseil d'État et à

toutes les troupes de se réunir sur la Loire_. Laissez à Paris un

préfet et une commission impériale, ou des maires.--Je vous ai fait

connaître que je pensais que Madame et la reine de Westphalie

pourraient bien rester à Paris logées chez Madame. Si le vice-roi

est revenu à Paris, vous pourrez aussi l'y laisser, _mais ne laissez

jamais tomber l'Impératrice et le roi de Rome entre les mains de

l'ennemi_. Soyez certain que dès ce moment l'Autriche, étant

désintéressée, l'emmènerait à Vienne avec un bel apanage, et sous le

prétexte de voir l'Impératrice heureuse on ferait adopter aux

Français tout ce que le régent d'Angleterre et la Russie pourraient

leur suggérer. Tout parti se trouverait par là détruit.

Au lieu que, dans le cas opposé, l'esprit national du grand nombre

d'intéressés à la révolte rendrait tout résultat incalculable.

Au reste, il est possible que l'ennemi, s'approchant de Paris, je le

battrai, et cela n'aura pas lieu. Il est possible aussi que je

fasse la paix sous peu de jours: mais il en résulte toujours par

cette lettre du 7 à 4 heures du soir que vous n'avez pas de moyens

de défense..... Pour comprendre ces choses je trouve toujours votre

jugement faux; c'est enfin une fausse doctrine. L'intérêt même de

Paris est que l'Impératrice et le roi de Rome n'y restent pas, parce

que l'intérêt ne peut pas être séparé de leur personne et que depuis

que le monde est monde je n'ai jamais vu qu'un souverain se laissât

prendre dans des villes ouvertes. Ce serait la première fois.

Ce malheureux roi de Saxe arrive en France, il perd ses belles

illusions! (_Deux lignes indéchiffrables._) Dans les circonstances

bien difficiles de la crise des événements, on fait ce qu'on doit et

on laisse aller le reste. Or, si je vis on doit m'obéir, et je ne

doute pas qu'on s'y conforme. Si je meurs, mon fils régnant et

l'Impératrice régente doivent, pour l'honneur des Français, ne pas

se laisser prendre et se retirer au dernier village.....

Souvenez-vous de ce que disait la femme de Philippe V. Que dirait-on

en effet de l'Impératrice? Qu'elle a abandonné le trône de son fils

et le nôtre; et les alliés aimeraient mieux de tout finir en les

conduisant prisonniers à Vienne. _Je suis surpris que vous ne

conceviez pas cela!_ Je vois que la peur fait tourner les têtes à

Paris.

L'Impératrice et le roi de Rome à Vienne ou entre les mains des

ennemis, vous et ceux qui voudraient se défendre seraient

rebelles!...

_Quant à mon opinion, je préférerais qu'on égorgeât mon fils plutôt

que de le voir jamais élevé à Vienne comme un prince autrichien_, et

j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice pour être aussi persuadé

qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une mère peuvent en

être.

Je n'ai jamais vu représenter _Andromaque_ que je n'aie plaint le

sort d'Astyanax survivant à sa maison et que je n'aie regardé comme

un bonheur pour lui de ne pas survivre à son père.

Vous ne connaissez pas la nation française. Le résultat de ce qui se

passerait dans ces grands événements est incalculable.

Quant à Louis, je crois qu'il doit vous suivre (sa dernière lettre

me prouve toujours qu'il a la tête trop faible et vous ferait

beaucoup de mal).

Voici maintenant la lettre du roi Joseph, en date du 7 février 1814

(11 heures du soir), à laquelle répond la lettre précédente. Elle a

été supprimée aux _Mémoires_.

Paris, le 7 février 1814, à 11 heures du soir.

Sire,

J'ai reçu les deux lettres de V. M. d'hier. J'ai vu et écrit au duc

de Valmy. Il part ce soir pour Meaux. Il m'a communiqué une lettre

du duc de Tarente datée du 6. Il était encore à Épernay et n'avait

aucune nouvelle de V. M. depuis 4 jours. Il avait abandonné Châlons

après s'y être défendu quelque temps. L'artillerie avait été dirigée

sur Meaux. L'ennemi était entré à Sézanne. L'intendant et les

caisses avaient échappé à l'ennemi.

Voici l'itinéraire exact de la 9e division d'infanterie de l'armée

d'Espagne[44].

[Note 44: Pièce annexée.]

J'ai envoyé un aide de camp sur la route de Châlons par Vitry. J'ai

chargé le Ministre de la Guerre d'en envoyer un autre sur la route

de (_illisible_).

Le Ministre de la Guerre me mande qu'il avait fait envoyer ce matin

2,000 fusils à Montereau.

Je lui ai écrit de (_deux mots illisibles_) ce soir.

J'ai parlé à Louis du projet de le laisser ici. Il me répond par une

longue lettre que je prends le parti d'envoyer à V. M. Il me semble

que V. M. m'a dit que les princesses devaient suivre l'Impératrice;

s'il en était autrement, il faudrait qu'elle l'écrive d'une manière

positive. Je fais des voeux pour que le départ de l'Impératrice

puisse n'avoir pas lieu. Nous ne pouvons nous dissimuler que la

consternation et le désespoir du peuple pourront avoir de terribles

et funestes résultats. Je pense avec toutes les personnes qui

peuvent apprécier l'opinion, qu'il faudrait supporter bien des

sacrifices avant d'en venir à cette extrémité. Les hommes attachés

au gouvernement de V. M. craignent que le départ de l'Impératrice ne

livre le peuple, de la capitale au désespoir et ne donne une

capitale et un empire aux Bourbons. Tout en manifestant ces craintes

que je vois sur tous les visages, V. M. peut être assurée que ses

ordres seront exécutés pour ma part très fidèlement, dès qu'ils me

seront arrivés.

J'ai parlé au général Caffarelli[45] pour Fontainebleau, ainsi qu'à

M. La Bouillerie[46] pour le million de la guerre et les autres

objets.

[Note 45: Général employé à Paris.]

[Note 46: Intendant de la liste civile.]

Je ne sais pas jusqu'à quel point ce que j'ai cru remarquer peut

paraître convenable à V. M.; mais je puis l'assurer qu'il importe de

faire payer un mois d'appointements aux grands dignitaires,

ministres, conseillers d'État, sénateurs. On m'en a cité plusieurs

dans un véritable besoin et plusieurs seront bien embarrassés pour

partir, si le cas se présente, et l'on prévoit qu'ils resteront à

Paris.

J'ai eu la visite de M. le maréchal Brune que je n'ai pu voir; je ne

doute pas qu'il ne soit venu offrir ses services, je serais bien

aise de connaître les intentions de V. M.

Jérôme est contrarié que V. M. ne se soit pas encore expliquée sur

la demande que j'ai faite pour lui dans deux de mes précédentes

lettres.

On m'assure que M. de Lafayette a été un des premiers grenadiers de

la garde nationale qui ait été en faction à l'Hôtel-de-Ville.

Les barrières seront entièrement fortifiées demain et l'on

commencera à y transporter de l'artillerie. Le général Caffarelli a

répondu au duc de Conegliano qu'il n'avait pas encore l'autorisation

du Maréchal du Palais à qui il avait écrit (_mots illisibles_) la

garde impériale fournit un poste de 25 hommes.

P. S.--Je reçois la lettre de V. M. en date d'aujourd'hui de Nogent.

Les dispositions qu'elle prescrit ont déjà été ordonnées et je

tiendrai V. M. au courant, à mesure de leur exécution.

Après la chute de l'Empire, quelques auteurs de mémoires, des

historiens mêmes, comme M. de Norvins, ont reproché au roi Joseph

son départ de Paris et celui de l'Impératrice; ces écrivains ne

connaissaient pas évidemment la lettre de l'Empereur, du 8 février,

et ses ordres formels. Joseph, pendant son exil, crut devoir réfuter

ces assertions. Voici une note à cet égard, écrite tout entière de

sa main:

Il est faux que nul autre que Joseph eût la copie de la lettre de

l'Empereur qui prescrivait le départ (celle du 16 mars 1814). Joseph

resta à Paris d'après la proposition qu'il en fit au Conseil, ainsi

que les Ministres de la Guerre, de la Marine, le premier inspecteur

du génie, afin d'atténuer le mauvais effet que devait produire le

départ de l'Impératrice, et pour reconnaître, par eux-mêmes, les

forces ennemies qui marchaient sur Paris et ne quitter la ville,

pour rejoindre la régente sur la Loire, qu'après s'être assurés de

l'incontestable supériorité de l'ennemi. Il est faux que Joseph se

soit établi aux Tuileries comme lieutenant de l'Empereur, il se

rendit avec les Ministres qui étaient restés avec lui en

reconnaissance sur la route de Meaux, passa la nuit au Luxembourg,

et le lendemain s'établit hors des barrières de Paris pour être à

portée de recevoir les rapports des officiers qui étaient en

reconnaissance et prévenir l'exaltation qui pouvait être excitée

parmi le peuple par l'arrivée des courriers qui se succédaient à

chaque moment. Lorsqu'il fut bien reconnu et _bien évident pour

tous_ que l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince de

Schwartzemberg étaient à quelques milles de la ville; que le

maréchal de Marmont commandant en chef eut déclaré qu'il ne pouvait

pas tenir davantage contre des forces sans nulle proportion avec

celles qu'il commandait; que si la nuit arrivait sans qu'on eût pris

un parti, il ne répondait pas de pouvoir empêcher les ennemis de

s'introduire dans la ville, le roi Joseph, de l'avis des ministres

qui se trouvaient avec lui, et pour sauver la capitale des désastres

qui la menaçaient de la part de l'ennemi, approuva la proposition de

capitulation qui lui était faite par le maréchal Marmont et ne

partit que lorsqu'il vit les forces ennemies dans Saint-Denis, et

ses partis prêts à s'emparer des ponts sur la Seine, qu'ils

occupèrent effectivement peu de temps après son passage et celui des

membres du Conseil qui, ayant satisfait à leur mandat, allaient

rejoindre la régente sur la Loire où elle devait se rendre en

exécution des ordres de l'Empereur.

En 1814 se termine le rôle politique de Joseph. Retiré à Prangins,

en Suisse, sur les bords du lac de Genève, pendant le séjour de

Napoléon à l'île d'Elbe, il fut assez heureux pour pouvoir le faire

prévenir que deux misérables avaient juré de l'assassiner. L'un de

ces hommes fut arrêté, en effet, à son débarquement dans l'île.

Lorsque l'Empereur revint en France, en mars 1815, son frère,

prévenu, accourut et put le rejoindre à Paris. Après Waterloo, il

l'accompagna à Rochefort, essaya vainement d'obtenir de lui de

prendre sa place à l'île d'Aix pendant que lui-même, Napoléon,

passerait en Amérique. L'Empereur refusa et voulut se confier aux

Anglais, les considérant comme de nobles et loyaux ennemis. Joseph,

plus sage et plus heureux, put gagner New-York et se fixa, l'hiver à

Philadelphie, l'été sur les bords de la Delaware dans une belle

propriété nommée Pointe-Breeze qu'il acheta.

On a vu quelles étaient les intentions de Joseph en quittant

l'Espagne (lettre du 1er juillet 1813 à la reine Julie) relativement

à l'argenterie et aux quelques valeurs que son trésorier, M.

Thibault, avait pu sauver, et qui étaient parvenues à Bayonne.

Cependant, par la suite, des ministres espagnols ne craignirent pas

d'accuser le Roi d'avoir détourné à son profit les diamants de la

couronne.

Voici la vérité sur ce fait:

Joseph avait, comme roi d'Espagne, une liste civile d'un million par

mois. Il devait toucher 500,000 fr. de l'Empereur et 500,000 fr. du

trésor espagnol. La plupart du temps, Napoléon ne payait pas son

frère; en outre, le trésor d'Espagne étant obéré n'avait pas

d'argent pour payer les 500,000 fr. mensuels. Dans ce cas, le

ministre des Finances faisait estimer, par des experts du pays, des

diamants pour la dite somme, et les remettait aux mains de Joseph.

Ces diamants lui appartenaient donc bien légitimement, et l'on a vu

par sa correspondance avec sa femme dans quel état de dénuement le

malheureux prince était revenu en France. On a vu qu'il n'avait pas

hésité à emprunter à son beau-frère, Marius Clary, pour pouvoir

donner de l'argent aux serviteurs qui l'avaient accompagné sur la

terre de France et leur permettre de se rapatrier; on a vu même

qu'il n'avait pas voulu détourner, à son profit, une obole de

l'argent provenant de la vente de l'argenterie de la couronne, ce

qu'il eût pu faire au lieu d'emprunter pour les Espagnols qui

l'avaient suivi. L'accusation portée contre lui tombe donc

d'elle-même. D'ailleurs une partie de ces diamants, en vertu de

l'article XI du traité de Bayonne, avait été emportée par Ferdinand,

ainsi que nous l'avons dit plus haut.

L'Empereur Napoléon Ier, pendant les années prospères de son règne,

alors qu'il était l'arbitre des destinées de l'Europe, avait reçu

des souverains des lettres auxquelles il attachait une grande

importance. Il fit faire, dans son cabinet, deux copies de ces 250 à

300 documents précieux et déposa les originaux aux mains du duc de

Bassano, secrétaire d'État au département des Affaires étrangères.

En 1815, après Waterloo, avant de quitter l'Élysée pour se rendre à

la Malmaison, il dit à son frère Joseph, lequel demeurait alors rue

du Faubourg-Saint-Honoré, 33 (aujourd'hui ambassade d'Angleterre),

qu'il venait d'envoyer à son hôtel une copie authentique des lettres

que les divers souverains lui avaient adressées pendant le temps de

sa prospérité, qu'il le priait de la conserver précieusement. Joseph

lui ayant fait observer qu'il aimerait mieux avoir les originaux:

«Non, répondit Napoléon, cela ne vous regarde pas, c'est l'affaire

de Maret (duc de Bassano), c'est son droit, il sait ce qu'il doit en

faire.»

De retour à son hôtel, le roi Joseph trouva en effet les copies dans

son cabinet. Le Prince, se rendant à la Malmaison pour faire ses

adieux à son frère, chargea son secrétaire, M. de Presle, de diviser

ses propres papiers, de les mettre avec ces copies de lettres des

souverains dans des malles au milieu d'effets, et de les envoyer

chez des personnes où ces documents seraient en sûreté et pourraient

échapper aux recherches de la police.

Joseph se rendit à Cherbourg, vit son frère à l'île d'Aix, partit pour

New-York, se fixa sur les bords de la Delaware, et ne s'occupa plus de

ces papiers. En 1818, Napoléon lui fit dire de Sainte-Hélène, par le

docteur O'Méara, de publier sa correspondance avec les souverains, comme

étant la meilleure réponse aux calomnies que l'on répandait sur lui et

le meilleur moyen d'établir, à l'aide de documents historiques

incontestables, le parallèle entre sa conduite et celle des souverains

alliés.

Joseph écrivit à son secrétaire, M. de Presle, alors en Europe, de

lui expédier les dix caisses dans lesquelles ses papiers avaient été

placés. Les caisses arrivèrent en Amérique, mais le Roi y chercha

vainement la copie des lettres des souverains. M. de Presle déclara

qu'il n'avait plus retrouvé ces copies dans la boîte où il les avait

cachées, bien que la clef ne l'eût pas quitté. Joseph écrivit en

Europe, fit démarches sur démarches, aucune n'aboutit.

Maintenant, essayons de suivre la route qu'ont prise les originaux

et les copies de ces lettres des souverains:

1º _Les originaux_, laissés aux mains du duc de Bassano.

Le duc de Bassano partant pour l'exil, en 1815, fit enfermer ces

papiers (a-t-il déclaré) dans des caisses en fer-blanc qu'il fit

cacher dans un château vendu depuis. De retour de l'exil, le duc ne

retrouva plus l'endroit où les boîtes avaient été enfouies par son

jardinier. Ce jardinier lui-même était mort.

Il n'en est pas moins positif que ces documents furent en tout ou en

partie vendus en Angleterre en 1822, à Londres, chez le libraire

Murray. Les lettres de l'empereur de Russie furent cédées à

l'ambassadeur, M. de Liéven, pour la somme de 250,000 fr. Ces

lettres avaient été offertes d'abord au gouvernement anglais qui

avait refusé d'en faire l'acquisition. On trouvera jointes ici

plusieurs lettres et notes relatives à ces originaux.

2º Celle des deux copies qui fut emportée par l'empereur Napoléon

Ier lui fut volée à Cherbourg avec une caisse d'argenterie, sans que

l'on ait jamais pu découvrir l'auteur du vol.

3º La seconde copie, celle qui fut envoyée au roi Joseph, placée au

milieu de hardes et effets, dans une des dix caisses où M. de Presle

avait caché les papiers du roi, subit le sort suivant:

Les dix caisses furent envoyées d'abord de l'hôtel Joseph, les unes

chez le nommé Legendre, valet de chambre dévoué, alors à

Villiers-sur-Marne; d'autres, chez M. Madaud, buraliste de loterie,

rue Saint-André-des-Arts, et beau-frère de M. Bouchard, un des

secrétaires du roi Joseph; d'autres encore chez différentes

personnes, parmi lesquelles la comtesse de Magnitaut. Les

dépositaires de ces papiers ne tardèrent pas, craignant de se

compromettre, à demander qu'on les leur retirât; on les fît porter à

l'hôtel de la reine de Suède, rue d'Anjou-Saint-Honoré, 28. C'est de

là que M. de Presle les expédia à Joseph, en Amérique.

Les caisses des papiers du roi, parmi lesquelles se trouvait celle

renfermant la copie des lettres des souverains, ont donc été

transportées de l'hôtel Joseph chez divers, de chez ces diverses

personnes à l'hôtel de la reine de Suède. C'est évidemment dans l'un

de ces deux transbordements que ces copies précieuses pour

l'histoire auront été soustraites.

On avait perdu en quelque sorte le souvenir de cette affaire qui

avait fait un certain bruit dans le principe, lorsqu'en 1855, un des

principaux libraires-éditeurs de Paris proposa à un auteur qui

s'occupait de l'histoire du premier Empire de demander au

gouvernement de Napoléon III d'acquérir, moyennant une somme assez

forte, la copie authentique de 150 lettres écrites par des

souverains à Napoléon Ier.

L'éditeur dit à la personne qu'il avait choisie comme intermédiaire

dans cette affaire qu'il ne connaissait pas le possesseur de ces

lettres, qu'on en voulait 500,000 francs, qu'elles étaient cachées

en France. La personne à qui l'éditeur s'adressa, craignant qu'on

crût qu'elle avait un intérêt dans cette spéculation, ne voulut

faire aucune démarche.

Toutefois on peut conclure de ce qui précède:

1º Que les originaux ont été vendus et probablement détruits par les

intéressés.

2º Que des deux copies volées, l'une existe encore.

Après avoir reçu la lettre par laquelle O'Méara lui faisait

connaître le désir de l'Empereur qu'on publiât les lettres des

souverains, le roi Joseph répondit au docteur:

Philadelphie, le 1er mai 1820.

Monsieur,

J'ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 1er mars.

Je vous prie de vouloir bien faire vos efforts pour faire parvenir

les deux incluses, dont l'une pour l'Empereur, et l'autre pour

madame de Montholon, je suis bien fâché des retards qu'elle éprouve

à être payée, je lui écris à ce sujet ainsi qu'à l'Empereur.

Je n'ai pas reçu à Rochefort les lettres dont vous me parlez et dont

le comte de Las Cases a aussi parlé à ma femme, j'écris à ce sujet

pour savoir à qui ces lettres ont été remises et par qui,

malheureusement, je ne les ai pas reçues, je regretterais vivement

leur perte. L'ouvrage que vous avez publié a ici un succès

prodigieux. J'ai perdu aussi, par l'incendie de ma maison, arrivé le

4 janvier, beaucoup de papiers. Les lettres dont vous me parlez

eussent aussi été perdues, mais heureusement elles ne m'avaient pas

été remises, j'ai fait, dans cette circonstance, d'autres pertes

bien sensibles qui me forcent à me rappeler que j'en ai faites de

plus grandes pour n'en avoir pas trop de regrets.

Veuillez agréer, Monsieur, mon sincère attachement et ma

reconnaissance.

Votre affectionné,

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 56 / 358 题