JOSEPH À JULIE.

Burgos, 1er mai 1811.

Ma chère amie, je reçois tes lettres du 18, 20 et 22; je t'ai écrit

le 16 avril et le 26 d'Almeida. Le voyage est utile à ma santé, je

séjournerai ici aujourd'hui pour ôter toute inquiétude que l'on

aurait eue en regardant ce voyage comme un départ définitif. J'ai

dissipé toutes ces craintes à Valladolid et sur toute la route et

j'ai dit que je retournerai dans le mois de juin avec ma famille.

Ainsi si les affaires prennent cette tournure à Paris, prépare-toi à

venir bientôt en Espagne et le plus tôt est le mieux. Dans ce cas,

mon absence ne saurait être trop courte, le bien réel et celui de

l'opinion qu'opérerait mon retour, dissiperait bientôt la légère

inquiétude occasionnée par mon départ et le bien serait décuple du

mal. Il y a beaucoup de choses à faire et plus encore à éviter pour

terminer les affaires d'Espagne d'une manière avantageuse aux deux

nations; il ne dépendra pas de moi que tout cela ne réussisse. Je

serai dans neuf jours à Bayonne, je pourrai peu de jours après

recevoir ta réponse à cette lettre. Je désire descendre à

Mortefontaine, j'ai avec moi 8 ou 10 personnes et 20 domestiques.

Dans cette lettre on voit le roi Joseph renaître à l'espérance; cela

provenait de ce que ce malheureux souverain, pendant son voyage,

venait de recevoir de Berthier la nouvelle que l'empereur

consentirait à lui faire un prêt de 500,000 francs par mois, comme

il l'annonce à sa femme.

Joseph resta à Paris près de son frère et de sa femme, pendant le

mois de mai et une partie de celui de juin 1811. L'empereur lui fit

beaucoup de promesses, ce qui le détermina à retourner en Espagne.

Dans une circonstance assez secondaire, Napoléon lui fit témoigner

d'une façon fort dure son mécontentement. Le 11 juin 1811,

l'empereur écrivit à Berthier:

Saint-Cloud, le 11 juin 1811.

Mon cousin, je vous prie d'aller voir le roi d'Espagne pour lui

parler de la dernière audience diplomatique et de l'indécence avec

laquelle s'y sont comportés plusieurs Français portant la cocarde

espagnole. Ils sont entrés en forçant la consigne et sachant bien

que je ne reçois pas les Français qui sont à _un service étranger_.

Heureusement je ne les ai pas vus, je les aurais fait chasser. Vous

direz que j'avais entendu, par recevoir les Espagnols, recevoir les

trois ministres et quelques chambellans espagnols que le roi a

amenés, mais que c'est sur la liste destinée pour le _Moniteur_ que

j'ai vu le nom de plusieurs Français, entre autres celui du sieur

Tascher qui n'a pas même la permission de porter la cocarde

espagnole, et qu'à cette occasion, je ne comprends pas comment on

puisse porter une cocarde étrangère sans en avoir l'autorisation;

que ce que je désire, c'est que Clary, Miot, Expert et les autres

Français portés sur la liste, partent demain et se mettent en route

pour Bayonne; que je ne m'oppose pas à ce que le roi en fasse ce

qu'il veut en Espagne, mais que je ne puis m'accoutumer à voir des

Français venir faire de l'embarras à Paris sous un costume étranger.

Le remède à tout, c'est qu'ils partent aujourd'hui ou demain,

quoique je ne vois pas quelle nécessité il y avait à ce que le roi

mène ce tas de gens avec lui; vous direz également au roi que je ne

vois pas d'objection à ce qu'il parte, que quant à mes dispositions,

je persiste dans celles dont vous lui avez fait part, que votre

lettre doit donc lui servir de règle, que le temps prouvera par la

conduite qu'il tiendra si le voyage de Paris lui a été utile et s'il

a acquis la prudence nécessaire pour manier ces matières; que, quant

à l'argent, je fais donner au roi ces sommes sur les sommes

mensuelles que je lui ai promises, mais que c'est bien mal employer

son argent que celui destiné à payer les voyages d'un tas de gens

inutiles comme Miot, les Expert, etc.....

Joseph reçut la visite de Berthier au moment où il partait pour

l'Espagne. Malgré cette dure leçon, il quitta Paris plein

d'espérance, croyant avoir la certitude que son frère, selon ses

promesses, viendrait à son secours, avancerait les fonds nécessaires

à l'entretien et au salut de la Péninsule. Il ne tarda pas à être

désabusé, ainsi qu'on va le voir par ses lettres à la reine,

laquelle ne l'avait pas suivi, attendant pour se rendre à Madrid

avec ses enfants que les choses eussent pris une meilleure tournure.

Joseph lui écrivit le 23 septembre 1811:

Ma chère amie, je reçois ta lettre du 10. Tu connaîtras ma

situation, elle est peu agréable; tu sais que je devais recevoir un

secours d'un million par mois, je reçois à peine la moitié, je ne

pourrai pas tenir longtemps si cet état de choses dure. Si ta santé

te permet de venir, tâche d'obtenir de l'empereur ce qui m'est dû

depuis juillet, à raison d'un million par mois, et même une avance

de quelques mois, afin que je ne sois pas dans l'inquiétude comme

aujourd'hui, lorsque vous serez arrivées.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 48 / 358 题