Santa Maria de la Nieva, 25 avril 1811.
Ma chère amie, je reçois tes lettres des 3, 4, 6 et 8 avril. Je t'ai
écrit par toutes les estafettes, et par quelques-unes de très
longues lettres; celle du 19 mars[31] t'annonçait ma détermination
de me mettre en route pour la France; j'étais alors assez malade, je
n'ai pas été bien depuis, je suis mieux depuis mon départ de Madrid.
Je reçois aujourd'hui une lettre du prince de Neufchâtel qui
m'apprend que l'empereur a consenti à me faire un prêt de 500,000
francs par mois. J'écris à ce sujet à l'empereur la lettre que tu
lui remettras ou lui feras remettre, j'arriverai peu de jours après
cette lettre.
[Note 31: Cette lettre du 19 mars avait été perdue.]
Je t'ai écrit il y a quelques jours par M. Jappi que tu dois m'avoir
renvoyé avec tes lettres.
Le même jour qu'il écrivait à la reine Julie les lettres ci-dessus,
Joseph adressait à son frère celle qu'on va lire, laquelle a été un
peu tronquée dans les _Mémoires_. La voici intégralement:
Santa Maria de la Nieva, le 25 avril 1811.
Sire,
Je suis parti de Madrid le 23 sans avoir reçu aucune réponse aux
lettres que j'ai écrites depuis 3 mois à Votre Majesté, à la reine
et au prince de Neufchâtel. J'ai retardé tant que j'ai pu mon
voyage, mais la nécessité m'a enfin décidé et ce ne sera pas sans
peine que les services se soutiendront à Madrid pendant 40 jours,
quoique le trésor se trouve déchargé en grande partie de la dépense
de ma maison. J'ai dû craindre que Votre Majesté ne se rappelât plus
de moi et je n'ai vu de refuge que dans la retraite la plus obscure;
aujourd'hui je reçois une lettre du prince de Neufchâtel du 8, qui
m'annonce quelque secours; cette lettre me prouve que ma position
véritable commence à être connue et il n'est pas douteux que je
n'aurai rien à désirer de vous dès que je connaîtrai votre volonté,
puisque la mienne sera de m'y conformer autant que cela me sera
possible.
Je retournerai en Espagne si vous jugez ce retour utile, mais je ne
puis y retourner qu'après vous avoir vu et après vous avoir éclairé
sur les hommes et les choses qui ont rendu mon existence d'abord
difficile, puis humiliante et enfin impossible et m'ont mis dans la
position où je suis aujourd'hui.
Je suis prêt aussi à déposer entre les mains de Votre Majesté les
droits qu'elle m'a donnés à la couronne d'Espagne, si mon
éloignement des affaires entre dans ses vues, et il ne dépendra que
de vous de disposer du reste de ma vie, dès que vous aurez assez vu,
pour avoir la conviction que vous connaissez l'état de mon âme et
celui des affaires de ce pays où je ne pourrai retourner avec succès
que nanti de votre confiance et de votre amitié, sans lesquelles le
seul parti qui me reste à prendre est celui de la retraite la plus
absolue; dans tous les cas, dans tous les événements je mériterai
votre estime. Ne doutez jamais de mon dévouement et de ma tendre
amitié.