Madrid, 24 mars 1811.
Ma chère amie, je reçois tes lettres des 4, 6 et 8 mars; je t'ai
écrit en détail il y a trois jours, je suis toujours dans le même
état, il y a douze jours que je ne reçois pas, ma santé ne le
permettant pas; cependant, j'espère que la tranquillité me
rétablira, mais j'en ai besoin, je compte me mettre en route dans
quelques jours et dès que mes forces seront assez rétablies pour
cela.
Je t'embrasse avec mes enfants et j'espère te revoir bientôt à
Mortefontaine pour ne plus vous quitter.
L'empereur n'ignorait ni la position fausse ni les plaintes fort
justes de Joseph, ni son désir d'abandonner la couronne d'Espagne.
Sa belle-soeur, la reine Julie, son ambassadeur de famille, le comte
de La Forest, le tenaient au courant de tout, mais il n'entrait pas
encore dans les vues politiques de Napoléon de laisser la Péninsule
sans roi. Il aimait mieux que ce roi fût Joseph que tout autre. La
guerre devenait imminente avec le Nord, il lui paraissait utile
d'avoir son frère dans le Sud, car il connaissait son caractère
loyal, affectueux et son dévouement personnel pour lui. Il fit donc
écrire par le cardinal Fesch à Joseph. Ce dernier répondit à son
oncle, le 24 mars 1811, une lettre insérée au 7me volume des
_Mémoires de Joseph_ et dont on a retranché cette phrase:
Je ne veux pas que vous ignoriez que ma santé est telle que je l'ai
craint toute ma vie. Je suis arrivé à ce point que vous connaissez,
après un rhume et une inflammation de poitrine.
En effet la santé de Joseph s'était altérée, au point que le même
jour, 24 mars, il prévenait Napoléon que la maladie le forçait à
quitter l'Espagne. Cette lettre à l'empereur se terminait ainsi:
Je saurai, comme vous le voudrez, vous aimer tout bas et ne pas vous
importuner des sentiments que vous partagez ou _repoussez
peut-être_.
Le même jour encore, Joseph écrivait à la reine cette seconde
lettre:
Madrid, 24 mars 1811.
Ma chère amie, l'aide de camp du duc de Dalmatie, qui te remettra
cette lettre, te donnera de mes nouvelles. Je l'ai vu un moment. Je
vais mieux, et j'espère être sous peu en état de partir. Je suis
inquiet de trois dépêches importantes dont tu ne m'as pas accusé la
réception. La première, du 14 février, portée par M. le chef
d'escadron Clouet, la 2me du 19 mars et la 4me du 24.
Le général Blaniac[30] ne voudrait pas que sa femme vînt le
rejoindre, connaissant la situation des affaires, je crois aussi que
ce n'est pas le moment.
[Note 30: Un des aides de camp de Joseph, très dévoué à ce
prince. Joseph redoutait la venue en Espagne de toutes les
femmes des personnes attachées à sa maison, comprenant
combien sa position était précaire.]
Malgré tout son désir d'arriver en France le plus rapidement
possible, le roi dut différer son départ de quelques jours. Il se
mit en route le 23 avril 1811, après avoir écrit à la reine la
lettre ci-dessous:
Madrid, le 16 avril 1811.
Ma chère amie, je t'envoie le double de la lettre que je t'envoie,
par l'estafette. Renvoies-moi le courrier qui te porte cette lettre
et qui me trouvera en route. Pour mes incertitudes sur l'effet
qu'aura produit la nouvelle de mon départ quel qu'il soit, personne
ne peut l'impossible et je suis résigné à tout; mais il est de fait
que je ne puis rester dans le palais de Madrid sans domestiques,
sans gardes, sans troupes et sans tribunaux; or, tout cela n'existe
pas sans argent. Si c'est l'usage de complimenter l'empereur et
l'impératrice sur la naissance du roi de Rome, remets ma lettre au
prince de Massérano, je l'autorise aussi à présenter la _Toison
d'or_ au roi de Rome, après s'être assuré que cette offre serait
agréée. C'était l'usage autrefois.
Je suis disposé à faire tout ce qu'il est possible pour M. Michel.
L'empereur apprenant que Joseph, décidé à quitter l'Espagne, allait
se mettre en route pour Paris, et voulant sauver les apparences, se
hâta de lui envoyer un officier, le général de France, pour le
prévenir qu'il était désigné comme devant être le parrain du _roi de
Rome_.
Dans la lettre du 21 avril qu'il écrit à ce sujet à la reine, et
dans laquelle il annonce son départ, on a retranché, aux _Mémoires_,
le passage suivant:
Je ne puis pas te cacher que ma santé n'est plus la même depuis deux
mois. Je ne suis plus le même homme. Au milieu de tant d'inquiétudes
qui m'assiègent en quittant le pays, je viens d'éprouver un chagrin
bien vif par l'état presque désespéré dans lequel se trouve le fils
de Roederer, par une blessure mortelle qu'il a reçue hier soir, dans
une affaire particulière. Je trouvais quelque plaisir à mener ce
jeune homme à son père. Le destin en décide autrement.