JOSEPH À JULIE.

Madrid, 8 janvier 1811.

Ma chère amie, je reçois tes lettres du 14 et 16, je suis peiné de

la perte de Mlle Antoinette qui t'était attachée depuis si

longtemps; cette pauvre fille avait eu un grand malheur à mes yeux,

celui d'avoir occasionné cet accident qui a eu tant d'influence sur

notre destinée; j'aurais bien désiré ne jamais me séparer de toi ni

de mes enfants, pourquoi lorsque vous m'avez rejoint, il y a trois

ans, ne suis-je pas resté avec vous? Ce fut alors ma faute. Pourquoi

lorsque je t'écrivais il y a un an, de Cordoue, de me rejoindre avec

mes enfants, ne le fites-vous pas? Ce fut le seul moment heureux de

mon existence depuis que je vous ai quittées à Naples et ce moment

m'inspira le désir de vous faire partager mon sort; tu n'as pas pu

partir de Paris et sans doute ce fut alors un contretemps fâcheux

pour toi et pour moi. Depuis, j'ai couru de désagréments en

désagréments, mon existence a été telle que je ne regrette pas ton

absence ni celle de mes enfants, je n'ai plus vu d'avenir pour nous

dans ce pays. Les funestes décrets du 8 février 1810[29] ont anéanti

tous les progrès que j'avais eu le bonheur de faire dans l'esprit

d'un peuple brave et fier et m'ont remis dans la même situation où

je me suis trouvé en arrivant à Madrid, il y a trois ans. J'ai

depuis reconnu ce qui m'arriverait le lendemain et je me suis vu

sans déplaisir, privé des seuls objets de mes plus tendres

affections, car mon sort en eût été plus cruel. Je n'ai ici rien de

bon, de fixe à leur offrir, mais ils embelliraient le reste de ma

vie. Quelque part qu'elle se termine, elle sera digne de moi. Je

désire donc que la politique cesse de se jouer de moi et tout me

sera bon si je puis finir ma carrière avec toi et mes enfants dans

une position naturelle, quelle qu'elle soit, étant ce que je

paraîtrai être et sortant de la position fausse et humiliante dans

laquelle je persévère encore, malgré tout ce que je t'ai écrit,

attendant tous les jours un meilleur ordre de choses pour moi; il me

paraît impossible que la vérité et la raison ne percent à la fin.

[Note 29: Ce décret créait les grands gouvernements à la tête

desquels Napoléon mettait ses généraux et humiliait

complètement le roi.]

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 44 / 358 题