Grenade, le 28 mars 1810.
Madame ma soeur, je prie Votre Majesté impériale d'agréer mes
félicitations les plus sincères, à l'occasion de son mariage avec S.
M. l'empereur des Français, roi d'Italie. Je fais des voeux bien
vifs pour le bonheur d'une union d'où dépend le bonheur de tant de
nations.
Ne pouvant jouir, par moi-même, de l'avantage de présenter à V. M.
I. et R. l'expression de mes sentiments, je supplie V. M. d'agréer
tout ce que lui dira de ma part M. le duc de Santa-Fé que j'ai
chargé de cette honorable mission. Veuillez, Madame ma soeur,
etc.[20].
[Note 20: Joseph, ainsi que Louis, avait vu avec peine le
divorce de Joséphine. L'un et l'autre, néanmoins, n'avaient
pas cru pouvoir se dispenser d'écrire aux nouveaux époux des
lettres de congratulation.]
Le 2 mai, Joseph écrivit de Séville au duc de Feltre, ministre de la
guerre de Napoléon:
Monsieur le duc, j'ai reçu la lettre par laquelle vous me proposez,
de la part de S. M. I. et R., de faire entrer en Espagne le régiment
espagnol formé à Avignon. Je juge cette opération fort utile; elle
détruira la croyance, généralement répandue, que les régiments
espagnols sont destinés à servir au delà des Pyrénées, et cette
croyance rend difficile la formation de tout nouveau corps. Je vous
prie, Monsieur le duc, de remercier S. M. I. et R. et de vouloir
bien hâter l'envoi en Espagne de ce régiment[21].
[Note 21: Le roi avait appris que le ministre de la guerre de
Napoléon, cédant à ses désirs motivés, lui renvoyait un des
régiments espagnols que l'on avait fait venir en France. Il
attachait avec raison un grand prix à cette mesure.]
Nos affaires devant Cadix vont bien; la tranquillité se rétablit
dans ces provinces. Le 4e corps est entré à Murcie. Le 2e corps a
battu l'ennemi qu'il avait devant lui entre Merida et Badajoz.
Vous connaissez, Monsieur le duc, l'ancien et sincère attachement
que je vous ai voué.
Votre affectionné.
Le 8 février 1810, pendant son voyage en Andalousie, Joseph, croyant
être très agréable à Napoléon, lui écrivit de Séville:
Sire, je m'empresse de vous annoncer que je viens de recevoir, des
mains de l'évêque et du chapitre de cette ville, les aigles perdues
à Baylen. Je les envoie à V. M. par un officier.
L'empereur se borna à faire répondre à son frère par le
major-général, auquel il adressa, le 26 avril 1810, la lettre
ci-dessous:
Mon cousin, écrivez au roi d'Espagne que je suis instruit qu'il veut
envoyer les aigles retrouvées à Baylen, par le général Dessolles;
que cela ne m'est pas agréable, qu'il doit charger de cette mission
un simple officier, un capitaine ou un lieutenant-colonel, mais non
un officier du grade du général Dessolles qui est nécessaire en
Espagne.
Si le général Dessolles était déjà parti, prévenez le général
Belliard, pour qu'il le retienne et l'empêche de passer Madrid en
lui faisant connaître mes motifs.
Au commencement de l'année 1810, la situation, en Espagne,
s'améliorait, grâce aux efforts du roi. Joseph pacifiait
l'Andalousie, mais, tandis qu'il entrait en vainqueur dans les
riches cités de cette belle province, l'empereur, sous prétexte que
le royaume de son frère lui coûtait trop cher et qu'il fallait en
finir, en faisant administrer les provinces pour le compte de la
France, rendit le 8 février un décret en vertu duquel le pays fut
partagé en grands gouvernements administrés par des généraux
français. Il retira donc le commandement des troupes à Joseph qui
devint par le fait un roi sans armée, sans finances, sans autorité.
Macdonald prit le commandement des troupes en Catalogne, Kellermann
en Aragon, Masséna en Portugal, Soult en Andalousie; Joseph resta à
la tête de l'armée du Centre (19,000 hommes à peine). Il fut donc
réduit à ce faible corps, à sa garde et au gouvernement de la
province de Madrid, n'ayant plus le droit de s'immiscer dans les
affaires des autres gouvernements de son propre royaume. À partir de
ce moment, le règne de ce malheureux prince ne fut plus qu'un long
martyr dont ses lettres à la reine Julie pourront donner une idée.
Des abus criants et sans nombre suivirent de près cette organisation
nouvelle ou plutôt cette désorganisation complète de l'Espagne,
ainsi qu'on devait s'y attendre. Les commandants d'armées ne
voulurent pas se porter secours entre eux et prétendirent agir
seuls. Tous ne s'inquiétèrent plus que de leur seul intérêt, levant
des contributions, pillant comme Kellermann ou refusant toute
obéissance au roi, comme le fit le duc de Dalmatie, ainsi que nous
le prouverons un peu plus loin.
Nous allons faire connaître maintenant quelques lettres inédites de
Joseph à sa femme.
Madrid, le 21 janvier 1809.
Ma chère amie, je reçois ta lettre du 16. J'ai fait écrire au père
de Mme de Fréville que je le ferai employer ici, il peut amener sa
fille avec lui si cela lui convient, il ne me convient pas qu'elle
t'accompagne, elle ne pourrait pas être ici une de tes dames, sa
qualité d'espagnole serait loin de lui être favorable, ce n'est pas
dans ses rapports avec ce pays.
Toutes les femmes de militaires qui te sont attachées seront bien
ici avec toi; si tu peux faire à moins de mener Mme de Magnitot, tu
feras bien de ne pas la conduire avec toi; M. Franzemberg, ton
secrétaire, ne sera pas ici officier de la maison pas plus qu'il ne
l'était à Naples; quoique Ferri et Des Landes le soient devenus,
ils étaient dans les affaires depuis longtemps.
Si tu pars bientôt tu ne verras pas le mariage de.......[22]. Mme
Bernadotte y veillera.
[Note 22: Les mots manquants dans cette lettre et les
suivantes ont été entièrement effacés par le temps et surtout
par l'humidité, lorsqu'en 1814 les papiers du roi Joseph
furent enterrés dans le parc de Prangins.]
N'amène que les petites Clary et les personnes dont tu as besoin
avec toi, tu trouveras ici trois mille familles de Français que je
ne puis pas employer et qui sont très malheureux et regrettent les
positions dont elles étaient pourvues à Naples.
Fais en sorte que Laulaine, Bernardin de St-Pierre, Andrieux,
Chardon, Lécui, pour ce qui lui est personnel, n'éprouvent aucun
retard dans le payement de leur pension, le reste suivra le cours de
mes affaires financières qui me forcent à payer de préférence les
choses les plus pressées.
Tout ce que je t'écris de ces dames, c'est pour qu'ici tu n'aies pas
de sujets de dégoût en arrivant, pas plus qu'elles. Je t'embrasse
avec mes enfants.
Pour M. Franzemberg, il faut que chacun sache à quoi s'en tenir. Il
est des opinions du pays que je ne veux pas heurter pour quelques
individus.