J'ai reçu votre lettre du 24 brumaire. Le général Provera est parti
le lendemain du jour de la réception de votre dépêche, sans que
j'aie eu besoin de faire pour cet effet de nouvelles démarches
auprès du gouvernement de Rome; il s'est retiré à Naples.
Les détenus pour opinion politique ont été presque tous mis en
liberté. Je vous ai déjà écrit à ce sujet.
Le cardinal secrétaire d'État sort à l'instant de chez moi; il se
plaint de la municipalité d'Ancône, qui a publié l'espèce de
manifeste dont vous trouverez ci-joint une copie. Le pape a été très
alarmé de sa lecture, et il a ordonné à son ministre de vous
dépêcher un courrier et un autre à Paris pour réclamer la
restitution d'Ancône; il serait possible que la dépêche dont ce
courrier sera porteur vous parvienne avant la présente.
L'officier cisalpin chargé des dépêches du ministre des relations
extérieures n'a éprouvé aucune difficulté pour la reconnaissance de
la nouvelle République.
Le secrétaire d'État vient de me donner lecture de la lettre qu'il a
écrite à ce sujet au ministre des relations extérieures de la
République cisalpine, et, à dire le vrai, Sa Sainteté lui en avait
donné l'ordre le premier de ce mois, d'après les instances du
cardinal et ce que je lui en avais dit moi-même dans la dernière
audience.
Vous saurez sans doute que le duc de Parme s'est enfin décidé à
consentir au projet d'échange auquel l'Espagne paraît tenir
beaucoup: c'est M. le comte de Valde Pariso, ministre d'Espagne près
l'infant, qui le mande à M. le chevalier Azara. Il est à désirer que
la détermination de ce prince ne soit pas trop tardive, et que l'on
soit à temps pour traiter avec le roi de Sardaigne.
Je ne vous envoie pas encore votre courrier, n'ayant rien de très
pressant à vous marquer.
Après son retour à Paris en décembre 1797, à la suite du meurtre du
général Duphot, Joseph reçut du Directoire l'offre de l'ambassade de
Berlin qu'il refusa pour entrer au conseil des Cinq-Cents dont il
venait d'être nommé membre par le collège du département du Liamone
(Corse). Napoléon étant parti pour l'expédition d'Égypte, les deux
frères entrèrent de nouveau en correspondance.
Le 25 juillet 1798, Napoléon, étant au Caire, eut connaissance par
des lettres de Paris des bruits qui couraient sur Joséphine. Il en
éprouva un violent chagrin et écrivit à son frère Joseph la lettre
ci-dessous qui n'a pas été insérée dans la correspondance de
l'empereur et ne l'a été qu'en partie dans les _Mémoires du roi
Joseph_. La voici tout entière:
Tu verras dans les papiers publics le résultat des batailles et la
conquête de l'Égypte qui a été assez disputée pour ajouter une
feuille à la gloire militaire de cette armée. L'Égypte est le pays
le plus riche en blé, riz, légumes, viande, qui existe sur la terre;
la barbarie y est à son comble. Il n'y a point d'argent, pas même
pour solder les troupes. Je puis être en France dans deux mois.--Je
te recommande mes intérêts.--J'ai beaucoup de chagrin domestique,
car le voile est entièrement levé. Toi seul me restes sur la terre,
ton amitié m'est bien chère, il ne me reste plus pour devenir
misanthrope qu'à la perdre et te voir me trahir... C'est une triste
position que d'avoir à la fois tous les sentiments pour une même
personne dans un seul coeur... Tu m'entends.
Fais en sorte que j'aie une campagne à mon arrivée, soit près de
Paris ou en Bourgogne; je compte y passer l'hiver et m'y enfermer,
je suis ennuyé de la nature humaine! J'ai besoin de solitude et
d'isolement, les grandeurs m'ennuient, le sentiment est desséché. La
gloire est fade. À 29 ans, j'ai tout épuisé, il ne me reste plus
qu'à devenir bien vraiment égoïste! Je compte garder ma maison,
jamais je ne la donnerai à qui que ce soit. Je n'ai plus que de quoi
vivre! Adieu, mon unique ami; je n'ai jamais été injuste envers toi!
Tu me dois cette justice malgré le désir de mon coeur de l'être...
Tu m'entends! Embrasse ta femme, Jérôme.
Au mois d'octobre 1802, Napoléon, qui déjà songeait à faire
participer avec lui ses frères aux affaires de l'État, écrivit à
Joseph une courte lettre dans laquelle se reflètent ses pensées sur
son frère aîné. La voici; elle n'a pas encore été publiée.
J'estime qu'il est utile à l'État et à moi que vous acceptiez la
place de chancelier, si le Sénat vous y présente. Je jugerai le cas
que je dois faire de votre attachement et de vous, par la conduite
que vous tiendrez.
Dans le premier volume des _Mémoires du roi Joseph_, on trouve un
fragment historique que l'ex-roi de Naples et d'Espagne avait écrit
pendant son séjour en Amérique. Il comprend la période qui s'écoule
de la naissance de Joseph à son arrivée à Naples (1806). À la page
97, il est question de la mort du duc d'Enghien. On a supprimé de ce
fragment les lignes suivantes que nous rétablissons:
Ma mère était tout en larmes, et adressait les plus vifs reproches
au premier consul qui l'écoutait en silence. Elle lui dit que
c'était une action atroce dont il ne pourrait jamais se laver, qu'il
avait cédé aux conseils perfides de ses propres ennemis, enchantés
de pouvoir ternir l'histoire de sa vie par une page si horrible. Le
premier consul se retira dans son cabinet, et peu d'instants après
arriva Caulaincourt qui revenait de Strasbourg. Il fut étonné de la
douleur de ma mère qui se hâta de lui en apprendre le sujet. À cette
fatale nouvelle, Caulaincourt se frappa le front et s'arracha les
cheveux en s'écriant: «Ah! pourquoi faut-il que j'aie été mêlé dans
cette funeste expédition!»
Vingt ans se sont écoulés depuis cet événement et je me souviens
très bien que plusieurs des personnes qui cherchent aujourd'hui à se
laver d'y avoir pris part, s'en vantaient alors comme d'une fort
belle chose, et approuvaient hautement cet acte. Pour moi, j'en fus
très peiné à cause du respect et de l'attachement que je portais au
premier consul; il me parut que sa gloire en était flétrie.
Quelques jours après, ma mère me dit qu'elle avait été assez
heureuse pour faire parvenir à une dame que le prince affectionnait,
son chien et quelques effets qui lui avaient appartenu.
J'arrive maintenant au grand et important événement qui plaça la
couronne impériale sur la tête du premier consul; il s'écoula
plusieurs mois entre son élection et le couronnement. Pendant ce
temps, l'empereur, voulant entourer le trône de toute la dignité et
de tout le respect nécessaire au pouvoir monarchique, rétablit
l'ancienne étiquette et la fit observer avec soin. Dès ce moment je
cessai d'avoir des relations aussi intimes avec lui, et pendant
quelque temps je me trouvai par mon grade et par mes fonctions
relégué dans le salon d'attente le plus éloigné de ses appartements.
Je n'en murmurai point et je concevais parfaitement que cela dût
être ainsi. Mais il ne manqua pas de gens, courtisans ou autres,
qui, sous le masque de l'intérêt, blâmèrent cette manière d'être de
Napoléon à mon égard.
En 1805, pendant que l'empereur Napoléon combattait les empereurs
d'Autriche et de Russie en Allemagne, Joseph, resté à Paris avec
pleins pouvoirs de son frère, écrivit le 19 novembre à ce dernier la
lettre ci-dessous, omise dans la _Correspondance_ et les _Mémoires_:
Jérôme est parti hier. J'avais dû lui donner lors de son premier
départ, il y a vingt jours, quarante mille francs. J'ai dû lui en
procurer soixante mille avant-hier, pour qu'il pût partir. Il lui
aurait été impossible sans cette somme de quitter Paris. Si Votre
Majesté veut faire donner l'ordre de me rembourser cette somme de
cent mille francs, elle me fera plaisir, parce que je ne suis pas
dans le cas d'en faire longtemps l'avance à Jérôme. Je suis honteux
d'entretenir Votre Majesté d'un si petit détail.
Napoléon trouva fort mauvais ce qu'avait fait Joseph et lui répondit
de Schoenbrunn, le 13 décembre 1805, la lettre suivante, également
omise:
Mon frère, j'ai lieu d'être surpris que vous ayez tiré des mandats
sur un préposé de ma liste civile. Je ne veux rien donner à Jérôme
au-delà de sa pension; elle lui est plus que suffisante et plus
considérable que celle d'aucun prince de l'Europe. Mon intention
bien positive est de le laisser emprisonner pour dettes, si cette
pension ne lui suffit pas. Qu'ai-je besoin des folies qu'on fait
pour lui à Brest? C'est de la gloire qu'il lui faut et non des
honneurs. Il est inconcevable ce que me coûte ce jeune homme pour ne
me donner que des désagréments et n'être bon à rien à mon système.
Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
Votre très-affectionné frère.
Joseph, voyant que son frère s'était mépris en partie sur ce qui
avait été fait à l'égard de Jérôme, écrivit de Paris le 22 décembre
1805:
Sire, j'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 22 frimaire,
relativement à Jérôme. V. M. a été induite en erreur, je ne me suis
pas permis de tirer des mandats sur aucun des préposés de sa liste
civile, seulement j'ai demandé à M. Lemaître, préposé du trésorier,
s'il trouvait des inconvénients à avancer à Jérôme quatre mois de sa
pension; sur son hésitation, je lui ai dit que si M. Estève le
trouvait mal, je ferais remettre cette somme dans sa caisse
sur-le-champ. Voilà le fait. V. M. est trop juste pour ne pas voir
que je n'ai rien pris sur moi qui pût lui déplaire. Jérôme ne
pouvait partir sans argent et mon intendant n'avait pas un sol que
je puisse lui donner dans ce moment, au-delà des quarante mille
francs que je lui ai donnés précédemment.
Je me suis plaint tout le premier au ministre de la police du
journaliste qui avait parlé des honneurs qu'on lui rendait. Sur mon
ordre, le ministre a fait défense aux autres journalistes de copier
cet article qui effectivement n'a pas été répété depuis.
J'ai fait la même plainte au ministre de la marine qui m'a dit qu'il
avait une lettre de Jérôme qui démentait les assertions du
journaliste et qu'il était très satisfait de lui[7].
[Note 7: Jérôme, en effet, avait été reçu à Brest avec
beaucoup d'éclat. Il était difficile qu'il en fût autrement.
N'était-il pas le frère de l'empereur? Peut-être ce dernier
aurait-il été fort mécontent si son frère n'avait pas été
reçu avec les honneurs dus à son rang.]
Je suis, etc.
Jusqu'alors aucun différend un peu sérieux ne s'était élevé entre
les deux frères. Napoléon écrivait avec quelque rudesse à son aîné,
mais toujours en lui montrant une grande affection. Ce fut quelque
temps après la création de l'empire et les succès de la campagne de
1805, lorsque la politique fut en jeu, que survint la première
mésintelligence sérieuse.
Napoléon, une fois sur le trône, voulut mettre une couronne sur la tête
de Joseph et songea à fonder le royaume de Lombardie. L'aîné des
Bonaparte, peu ambitieux de sa nature, refusa obstinément, donnant pour
prétexte que son frère n'ayant pas d'enfant de son mariage avec
Joséphine, il ne voulait pas aliéner ses droits sur la couronne de son
propre pays. En vain l'empereur essaya-t-il de le faire revenir sur
cette résolution, Joseph s'obstina, et le royaume d'Italie ayant été
fondé, le beau-fils de Napoléon, le prince Eugène de Beauharnais, en fut
nommé vice-roi par l'empereur. Toutefois, ce n'était qu'une étape dans
les vastes projets du conquérant. Immédiatement après la bataille
d'Austerlitz et le traité de Presbourg, dès qu'il eut lancé de son camp
impérial de Schoenbrunn (27 décembre 1805) le manifeste par lequel il
déclarait à la face de l'Europe que les Bourbons de Naples avaient cessé
de régner sur cette partie de l'Italie, Napoléon nomma Joseph son
lieutenant-général dans le sud de la Péninsule, mit sous ses ordres
l'armée française destinée à faire la conquête de ce royaume, bien
décidé, une fois que son frère serait à Naples, à mettre la couronne des
Deux-Siciles sur sa tête. Il laissa donc d'abord Joseph faire la
conquête et entrer à Naples; puis, ce prince ayant demandé à avoir
auprès de lui pour les attacher à son service deux personnes qui lui
inspiraient une grande confiance, une véritable amitié, les conseillers
d'État Miot de Mélito et Roederer, l'empereur les lui envoya. Avant
d'expédier le premier, il le fit venir dans son cabinet et lui dit:
Vous allez partir pour rejoindre mon frère. Vous lui direz que je le
ferai roi de Naples, qu'il restera Grand Électeur et que je ne
changerai rien à ses rapports avec la France; mais dites-lui bien
aussi qu'il ne faut ni hésitation ni incertitude. J'ai dans le
secret de mon sein un autre tout nommé pour le remplacer, s'il
refuse. Je l'appellerai Napoléon. Il sera mon fils. C'est la
conduite de Joseph à Saint-Cloud, son refus d'accepter la couronne
de Lombardie, qui m'a fait nommer Eugène mon fils. Je suis résolu à
en faire un autre s'il m'y force encore. _Tous les sentiments
d'affection cèdent maintenant à la raison d'État. Je ne connais pour
parents que ceux qui me servent._ Ce n'est point au nom de Bonaparte
qu'est attachée ma famille, c'est au nom de Napoléon. Je n'ai pas
besoin d'une femme pour avoir un héritier. C'est avec ma plume que
je fais des enfants[8]. Je ne puis aimer aujourd'hui que ceux que
j'estime. Tous ces liens, tous ces rapports d'enfance, il faut que
Joseph les oublie; qu'il se fasse estimer; qu'il acquière de la
gloire; qu'il se fasse casser une jambe; qu'il ne redoute plus la
fatigue; ce n'est qu'en la méprisant qu'on devient quelque chose.
Voyez, moi, la campagne que je viens de faire, l'agitation, le
mouvement m'ont engraissé. Je crois que si tous les rois de l'Europe
se coalisaient contre moi, je gagnerais une panse ridicule.
[Note 8: Nous adoucissons l'expression de l'empereur. Celle
dont il se servit en parlant au futur ministre de Naples ne
saurait être écrite. Cette conversation, recueillie par Miot
de Mélito au sortir de son audience de départ, se trouve
telle quelle dans le manuscrit de cet homme d'État.]
Je donne à mon frère une bonne occasion. Qu'il gouverne sagement et
avec fermeté ses nouveaux États; qu'il se montre digne du trône que
je lui donne. Mais, ce n'est rien d'être à Naples où vous le
trouverez sans doute arrivé. Je ne crois pas qu'il y ait eu de
résistance; il faut conquérir la Sicile. Qu'il pousse cette guerre
avec vigueur; qu'il paraisse souvent à la tête de ses troupes; qu'il
soit ferme, c'est le seul moyen de s'en faire aimer. Je lui
laisserai 14 régiments d'infanterie, 5 brigades de cavalerie, à peu
près 40,000 hommes. Qu'il m'entretienne cette partie de mon armée,
c'est la seule contribution que je lui demande. Surtout, qu'il
empêche X..... de voler. Je veux que ce qu'il fera payer aux peuples
du royaume de Naples tourne au profit de mes troupes et ne vienne
pas engraisser des fripons. Ce qui a été fait dans les États
vénitiens est épouvantable. Ce n'est point une affaire terminée.
Qu'il le renvoie donc à la première preuve qu'il aura de
malversation.
Quant à Roederer, je n'ai pas voulu le refuser à mon frère. C'est un
homme d'esprit qui pourra lui être utile. Il est déjà assez riche.
Que mon frère ne laisse pas déshonorer son caractère.
Vous avez entendu, je ne puis plus avoir de parents dans
l'obscurité. Ceux qui ne s'élèveront pas avec moi ne seront plus de
ma famille. _J'en fais une famille de rois qui se rattacheront à mon
système fédératif._
Ce discours familier tenu par Napoléon à l'ami, à l'un des futurs
ministres de Joseph, nous paraît résumer la pensée intime de
l'empereur et la ligne de conduite qu'il était décidé, dès ce jour,
à suivre avec ses frères. Nous allons voir du reste qu'il ne s'en
écarta plus.
Les recommandations relatives à X....., l'empereur les adressa à son
frère à plusieurs reprises, notamment dans une lettre datée du 2
mars 1806. Dans cette dépêche, un passage supprimé dans les
_Mémoires du roi Joseph_ a été rétabli dans la _Correspondance de
l'empereur_ (page 146, 12e volume). Le voici: «Soyez inflexible pour
les voleurs. X..... est haï de toute l'armée; vous devez bien vous
convaincre aujourd'hui que cet homme n'a pas l'élévation nécessaire
pour commander des Français.»
L'empereur, dans une autre lettre à Joseph, exigea que ce dernier
fit rendre les millions pris dans les États vénitiens. Cette lettre,
en date du 12 mars, contient le passage suivant:
«X..... et Solignac ont détourné six millions quatre cent mille
francs, il faut qu'ils rendent jusqu'au dernier sou.» En la
recevant, Joseph, très-lié avec X....., le fit venir et lui demanda
de restituer de bonne grâce les millions qu'il avait détournés.
X..... ne paraissait pas disposé à ce sacrifice. «Écoute, lui dit le
roi de Naples, prends garde; tu connais mon frère, il te fera
fusiller. Si donc tu ne veux pas rendre l'argent, embarque-le avec
toi sur le navire américain en ce moment dans le port de Naples et
file dans le Nouveau-Monde. Si tu veux rendre, je te promets de te
faire donner par l'empereur une partie de ce que tu restitueras.»
X..... consentit enfin. Quelque temps après eut lieu la prise de
Gaëte. Reynier était fort embarrassé dans les Calabres. Joseph
demanda à X..... de s'y porter avec 30 mille hommes. X..... commença
par refuser si on ne lui laissait pas la faculté d'agir dans ce pays
comme bon lui semblait. En vain Joseph lui promit de lui faire
donner par l'empereur lui-même une grosse somme, il voulut rester
libre de faire ce qui lui conviendrait.
Cela n'empêchait pas Napoléon de rendre justice au mérite de X.....;
aussi écrivait-il au prince Eugène, le 30 avril 1809, après la
bataille de Sacile: «X..... a des talents militaires devant lesquels
il faut se prosterner. Il faut oublier ses défauts, car tous les
hommes en ont, etc.» Mais revenons à Joseph.
Pendant presque tout le règne à Naples du frère aîné de l'empereur,
les relations entre les deux souverains furent affectueuses, surtout
pendant l'année 1806. De temps à autre, néanmoins, Napoléon lançait
dans ses lettres quelques mots de blâme à Joseph. Ainsi, le 24 juin
1806, il lui écrit de Saint-Cloud la lettre ci-dessous, omise dans
la _Correspondance_ et aux _Mémoires_:
J'ai reçu votre lettre du 15 juin. Je vous prie de bien croire que
toutes les fois que je critique ce que vous faites, je n'en apprécie
pas moins tout ce que vous avez fait[9].
[Note 9: C'était en quelque sorte un exorde à la lettre fort
dure que l'empereur devait écrire à son frère en date du 12
novembre 1807, relative à la Sicile.]
Je vois avec un grand plaisir la confiance que vous avez inspirée à
toute la saine partie de la nation.
Je ne sais s'il y a beaucoup de poudre à Ancône et à Civita-Vecchia,
mais j'ai ordonné que, s'il y en avait, on vous en envoyât
sur-le-champ.
Le roi de Hollande est arrivé à La Haye, il a été reçu avec grand
enthousiasme.
Je vous ai déjà écrit pour l'expédition de Sicile qu'il fallait
débarquer la première fois en force.
Je vous prie de mettre l'heure de départ de vos lettres, afin que je
voie si l'estafette fait son devoir, etc.
La reine Julie n'avait pu encore rejoindre son mari avec ses
enfants; le roi l'attendait avec impatience, et l'empereur désirait
son départ. Joseph lui écrivit la lettre suivante:
Ma chère Julie, j'ai reçu ta lettre du 11; je sais que ta santé
n'est pas bonne, pourquoi t'obstines-tu à aller le dimanche et le
lundi aux Tuileries? tu dois rester chez toi et ne t'occuper que du
rétablissement de ta santé; tu sais que rien ne lui est plus
nuisible que les veilles et la contrariété; reste donc chez toi avec
tes filles et ta soeur et tes nièces, amuse-toi avec elles, fais des
contes à Zénaïde, à Lolotte et à Oscar[10] et pense que c'est tout
ce que tu peux faire de mieux pour elles, pour toi et pour moi,
puisque tu rattrapes par là ta santé.
[Note 10: Depuis roi de Suède.]
Tout va bien ici, la ville est tranquille, je m'occupe beaucoup des
affaires et je vois avec plaisir que ce n'est pas sans succès; je
ferai l'expédition de Sicile dès que j'en aurai les moyens, mais tu
ne dois avoir aucune inquiétude pour moi. Cela fait, s'il entrait
dans les arrangements de l'empereur de marier Zénaïde ou Charlotte
avec Napoléon[11] au lieu d'un étranger, je m'estimerai heureux si,
par l'adoption de notre neveu, l'empereur réunissait sur lui seul
toutes ses affections, sans que mon honneur en fût blessé; je
demanderai d'être, moi, l'organe de sa volonté au Sénat; par ce
moyen je reviendrai vivre avec toi à Mortefontaine, et je
m'arracherai, avec plaisir, à cette vie que je ne mène que pour
obéir à l'empereur, soit qu'il me voulût à la tête d'une armée, soit
que s'y mettant lui-même, il me laissât le soin d'être l'organe de
sa volonté à Paris comme il l'a déjà fait une fois. Je crois que
l'intérêt de toute la famille, de l'empereur surtout, qui reste seul
exposé aux complots ennemis, toutes ces affections de mon coeur se
trouveraient réunies dans ce projet.
[Note 11: Fils aîné du roi Louis.]
Il est plus que probable que nous n'aurons pas de garçons; d'après
cela, qu'y a-t-il de plus glorieux pour moi que de centraliser avec
l'empereur toutes nos affections sur le même enfant qui devient
aussi le mien? Je crois que tu pourrais en dire deux mots à
l'empereur, s'il t'en offre l'occasion.
Je le répète, il ne doit pas rester seul à Paris, la Providence m'a
fait exprès pour lui servir de sauvegarde, aimant le repos, pouvant
supporter l'activité, méprisant les grandeurs et pouvant porter leur
fardeau avec succès; quelles que soient les brouilleries qui ont
existé entre l'empereur et moi, il est vrai de dire, ma chère amie,
que c'est encore l'homme du monde que j'aime le mieux. Je ne sais
pas si un climat, des rivages en tout semblables à ceux que j'ai
habités avec lui m'ont rendu toute ma première âme pour l'ami de mon
enfance, mais il est vrai de dire que je me surprends pleurant mes
affections de 20 ans comme celles de quelques mois; si tu ne peux
pas venir tout de suite, envoie-moi Zénaïde; je donnerais tous les
empires du monde pour une caresse de ma grande Zénaïde et une
caresse de ma petite Lolotte; quant à toi, tu sais bien que je
t'aime comme leur mère et comme j'aime ma femme; si je puis réunir
une famille dispersée et vivre dans le sein de la mienne, je serai
content et je m'adonne à remplir toutes les missions que l'empereur
me donnera, comme général, gouverneur, pourvu qu'elles soient
temporaires, et que je conserve l'espoir de mourir dans un pays où
j'ai toujours voulu vivre.
Je ne sais pas pourquoi je n'écris pas ceci à l'empereur, mais ce
sera la même chose si tu lui donnes cette lettre à lire, et je ne
vois pas pourquoi je ne lui donnerais pas mon âme à voir tout comme
à toi-même.
Le 28 juillet 1806, Napoléon, dans une autre lettre, reproche au roi
Joseph sa trop grande douceur et termine par cette phrase: «Ce
serait vous affliger inutilement que de vous dire tout ce que je
pense.» Et un _post-scriptum_: «Au milieu de tout cela, portez-vous
bien, c'est le principal.»
Le 9 août, Napoléon dit à son frère, au milieu d'une longue lettre:
«Votre correspondance est régulière mais insignifiante.» Le 12
novembre 1806, ayant appris que Joseph montrait quelquefois ses
lettres à ses amis, il termine celle qu'il lui écrit ce jour-là de
la manière suivante: «Peut-être ai-je tort de vous dire cela, mais
si vous montrez mes lettres pour des choses indifférentes, j'espère
que celle-ci sera oubliée par vous, immédiatement après que vous
l'aurez lue.»
L'idée favorite de Napoléon était d'imposer à l'Europe un système
fédératif de rois pris dans sa famille. Il avait placé successivement
Joseph sur le trône de Naples, Louis sur le trône de Hollande, Jérôme
sur celui de Westphalie. Roi d'Italie, il avait fait son beau-fils,
Eugène de Beauharnais, vice-roi. Un seul de ses frères, Lucien,
persistait à se montrer rebelle à l'attrait du pouvoir suprême,
préférant au sceptre une vie de famille douce et paisible. Depuis 1803,
il vivait à Rome dans une sorte d'exil, marié à une femme qui lui
convenait, mais que Napoléon ne voulait pas reconnaître pour sa
belle-soeur. Un mot sur l'existence de Lucien jusqu'à son entrevue avec
l'empereur à Mantoue, en 1807.
Lucien était né à Ajaccio le 21 mars 1775. Obligé de se réfugier en
France par suite de la proscription que Paoli avait fait prononcer
contre la famille Bonaparte, Lucien, dont la mère était complètement
ruinée, sollicita et obtint un emploi dans l'administration des
subsistances de l'armée des Alpes-Maritimes, et, peu de temps après,
la place de garde-magasin des subsistances militaires de
Saint-Maximin, dans le département du Var. Reçu membre et bientôt
élu président de la Société populaire de cette ville, Lucien épousa
Mlle Christine Boyer, qui appartenait à une famille peu aisée mais
très honorable du pays. Nommé à la fin de 1795 commissaire des
guerres, il fut envoyé deux ans et demi après, par le département de
Liamone, au Conseil des Cinq-Cents en qualité de député de la Corse.
Lucien n'avait alors que vingt-trois ans: l'âge légal exigé par la
Constitution était vingt-cinq ans; mais la commission chargée de la
vérification des pouvoirs, soit par sympathie pour le nouveau
membre, soit par considération pour le général Bonaparte qui venait
de conquérir l'Italie, passa sur l'illégalité de sa nomination.
Lucien était né orateur: quelques jours lui suffirent pour faire
apprécier la puissance de sa parole. Il combattit avec force et
succès le Directoire, et ne cessa de signaler à la France les
conséquences inévitables des violations journalières faites à la
Constitution. Ce fut lui qui fit accorder des secours aux veuves et
aux enfants des soldats morts sur le champ de bataille, qui fit
repousser l'impôt que le gouvernement voulait établir sur le sel et
sur les denrées de première nécessité, et qui décida le Conseil, le
22 septembre 1798, à renouveler son serment de fidélité à la
Constitution de l'an III. Convaincu qu'il sauvait la République en
arrachant le pouvoir aux hommes du Directoire, Lucien, qui venait
d'être porté à la présidence des Cinq-Cents, seconda de toutes ses
forces le projet de son frère Napoléon. Ce fut lui qui décida, par
l'énergie de son caractère et la puissance de sa parole, le succès
des journées du 18 et du 19 brumaire. Nommé membre du Tribunat,
institué par la constitution consulaire, et peu de temps après
ministre de l'intérieur en remplacement de Laplace, Lucien déploya
dans cette nouvelle position toutes les ressources de son esprit, et
marqua son ministère par plusieurs actes importants. Ce fut sous son
administration que les préfectures furent définitivement organisées
et que les arts et les sciences, négligés par le gouvernement
directorial, attirèrent de nouveau l'attention et la sollicitude du
pouvoir. Envoyé en Espagne, en qualité d'ambassadeur extraordinaire
de la République, il décida Charles IV à s'allier étroitement à la
France, força le Portugal à signer, le 29 novembre 1801, le traité
de Badajoz, conclut avec les deux pays plusieurs conventions très
avantageuses à la France, et prit enfin une part importante à la
création du royaume d'Étrurie et à la cession faite à la France des
duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla.
Rentré en France au commencement de 1802, Lucien fut chargé par son
frère de présenter le Concordat à la sanction du Tribunat; il
prononça, à cette occasion, un discours remarquable, dont la sagesse
et la modération furent louées par tout le monde. Le 18 mai suivant,
il fit adopter le projet d'institution de la Légion d'honneur; son
discours, plein de vues supérieures, obtint les applaudissements de
toute l'assemblée. Lucien fut nommé grand officier et membre du
grand conseil d'administration de l'ordre et enfin membre du Sénat.
Peu de temps après, l'Institut national, réorganisé sous ses
auspices par décret du 3 février 1803, l'élisait membre de la
classe des langues et de la littérature.
Lucien aimait réellement la République; il y voyait le salut de la
France et le seul gouvernement compatible avec les circonstances.
Ses vues différaient de celles du premier consul, et plus d'une fois
cette différence avait provoqué de violentes discussions entre les
deux frères. Également tenaces, également convaincus de la
supériorité de leurs idées, Napoléon et Lucien défendirent leurs
opinions politiques avec la même force; et, comme on devait le
prévoir, n'ayant pu se convaincre mutuellement, ils se brouillèrent.
Une affaire de famille acheva de séparer les deux frères. Lucien
avait perdu sa femme, à peine âgée de vingt-six ans. Il voulait
épouser Mme Alexandrine de Bleschamp, alors une des femmes les plus
belles et les plus spirituelles de Paris, veuve de M. Jouberthon,
mort à Saint-Domingue où il avait suivi l'expédition du général
Leclerc. Le premier consul, soit qu'il prévît les grandes destinées
réservées à ses frères et soeurs, soit qu'il eût des vues secrètes
pour Lucien, voulut s'opposer au mariage de son puîné; mais Lucien
épousa malgré lui la femme qu'il avait choisie. La rupture fut alors
complète entre les deux frères. Lucien quitta la France au mois
d'avril 1804, et alla se fixer à Rome, où il fut accueilli avec la
plus haute bienveillance par le vénérable Pie VII.
L'empereur cependant n'avait pas renoncé à faire rentrer dans son
système le seul de ses frères qui s'obstinât à ne pas s'y associer.
Il fit faire officieusement par Joseph des avances à Lucien,
lorsqu'à la fin de 1807, il se rendit lui-même à Milan pour ceindre
la couronne de fer. Joseph, ayant vu Lucien à Modène, écrivit de
cette ville à l'empereur, le 11 décembre 1807:
J'ai rencontré Lucien à Modène; il était fort empressé de se rendre
auprès de vous, surtout d'après les dispositions de bonté dans
lesquelles je lui ai dit que vous étiez pour lui et pour celle de
ses enfants en âge d'être établie. Il vient vous en remercier et il
est décidé à l'envoyer à Paris dès que vous le jugerez nécessaire.
Il persiste dans les assurances qu'il m'avait déjà données à mon
passage à Rome que, content de son état, il ne désirait en sortir
qu'autant que cela pourrait être utile aux vues de Votre Majesté sur
sa dynastie et compatible avec le devoir qu'il s'est imposé de ne
point abandonner une femme qu'il ne dépend plus de lui aujourd'hui
de ne pas avoir, qui lui a donné quatre enfants et dont il n'a qu'à
se louer infiniment depuis qu'il vit avec elle.
Quelles que soient les observations que je lui aie faites; quelque
fortes que m'aient semblé les raisons que je lui ai données, je n'ai
pu en tirer autre chose sinon qu'il avait mis son honneur à ne
désavouer ni sa femme, ni ses enfants, et qu'il lui était impossible
de se déshonorer, ne fût-ce qu'à ses propres yeux. Du reste, prêt à
saisir tous les moyens qu'il vous plairait de lui offrir pour sortir
de l'état de nullité dans lequel il est. Il trouve juste que vous ne
lui donniez aucun droit à l'hérédité en France, puisque vous ne
reconnaissez pas les enfants nés de son mariage; mais qu'il lui
semblait que dans un établissement étranger, les considérations
politiques n'étaient pas les mêmes et que votre indulgence pourrait
bien laisser partager cet établissement, quel qu'il fût, à sa femme
et à ses enfants.
Sur ce qu'il m'a dit qu'ils étaient sur le point de se mettre en
route pour aller se jeter à vos pieds, je l'en ai dissuadé et l'ai
engagé à envoyer un courrier qui suspendît leur départ.
Je suis fâché de n'avoir pas autre chose à vous apprendre; mais Dieu
est grand et miséricordieux et je reconnais tous les jours davantage
qu'avec autant de bonté que moi, vous avez tant de ressources dans
l'esprit que tout ce dont vous vous mêlez doit réussir. Je fais bien
des voeux pour cela.
À la réception de cette lettre, Napoléon fit dire à Lucien de se
rendre à Mantoue où lui-même irait le trouver.
Les deux frères se revirent après quatre ans de séparation.
Napoléon, nous l'avons dit, regrettait l'éloignement de Lucien et
par raison politique et par esprit de famille. Il n'avait pas
renoncé à obtenir de lui une modification dans sa ligne de conduite,
en s'adressant de nouveau à son ambition. Mais il voulait d'abord le
détacher de sa femme comme il l'avait fait pour Jérôme, époux de
l'Américaine Patterson.
Les deux frères arrivèrent à Mantoue le 13 décembre 1807, presque au
même moment. À peine arrivé, Lucien se rendit au palais et monta à
l'appartement de l'empereur, qui vint au-devant de lui en lui
tendant la main avec émotion. Lucien la baisa, puis les deux frères
s'embrassèrent. Restés seuls, Napoléon aborda franchement la
conversation et fit connaître ses projets sans le moindre détour. Le
royaume d'Italie fut offert à Lucien; mais celui-ci, sans dire qu'il
accepterait dans aucun cas, fit observer à son frère que, roi de ce
pays, il exigerait immédiatement l'évacuation des troupes françaises
et suivrait la politique qui lui semblerait la plus profitable à la
nation italienne. C'était suffisamment dire qu'il régnerait pour lui
et non suivant les vues de Napoléon; cela ne pouvait convenir à
l'empereur. Celui-ci lui offrit alors le grand-duché de Toscane.
Sans se prononcer sur cette proposition, Lucien répondit que, s'il
devenait duc de Toscane, il marcherait sur les traces de Léopold,
dont la mémoire était restée si chère aux Toscans. En d'autres
termes, il déclarait cette fois encore qu'il ne gouvernerait que
dans l'intérêt de ses sujets. Du reste, dans la pensée de Napoléon,
l'offre de la Toscane, comme celle de la couronne d'Italie, était
subordonnée à la condition que Lucien divorcerait avec Mme
Alexandrine de Bleschamp. Lucien repoussa cette demande avec
indignation. Napoléon s'emporta; dans sa colère, il brisa une montre
en disant qu'il saurait briser de même les volontés qui
s'opposeraient à la sienne; il alla même jusqu'à menacer Lucien de
le faire arrêter; Lucien répondit avec dignité à cette menace: «Je
vous défie de commettre un crime.» Peu d'instants après, les deux
frères se séparèrent, Lucien pour retourner à Rome, Napoléon pour se
rendre à Milan.
À la suite de cette entrevue et de cette scène violente, Napoléon
écrivit à Joseph:
Mon frère, j'ai vu Lucien à Mantoue, j'ai causé avec lui pendant
plusieurs heures; il vous aura sans doute mandé la disposition dans
laquelle il est parti. Ses pensées et sa langue sont si loin de la
mienne que j'ai eu peine à saisir ce qu'il voulait; il me semble
qu'il m'a dit qu'il voulait envoyer sa fille aînée à Paris près de
sa grand'mère. S'il est toujours dans ces dispositions, je désire en
être sur-le-champ instruit, et il faut que cette jeune personne soit
dans le courant de janvier à Paris, soit que Lucien l'accompagne,
soit qu'il charge une gouvernante de la conduire à Madame. Lucien
m'a paru être combattu par différents sentiments et n'avoir pas
assez de force de caractère pour prendre un parti. Toutefois, je
dois vous dire que je suis prêt à lui rendre son droit de prince
français, à reconnaître toutes ses filles comme mes nièces,
toutefois qu'il commencerait par annuler son mariage avec Mme
Jouberthon, soit par divorce, soit de toute autre manière. Dans cet
état de choses, tous ses enfants se trouveraient établis. S'il est
vrai que Mme Jouberthon soit aujourd'hui grosse, et qu'il en naisse
une fille, je ne vois pas d'inconvénient à l'adopter, si c'est un
garçon, à le considérer comme fils de Lucien, mais non d'un mariage
avoué par moi, et celui-là je consens à le rendre capable d'hériter
d'une souveraineté que je placerais sur la tête de son père,
indépendamment du rang où celui-ci pourra être appelé par la
politique générale de l'État, mais sans que ce fils puisse prétendre
à succéder à son père dans son véritable rang, ni être appelé à la
succession de l'Empire français. Vous voyez que j'ai épuisé tous
les moyens qui sont en mon pouvoir de ramener Lucien (qui est
encore dans sa première jeunesse), à l'emploi de ses talens pour moi
et la patrie, je ne vois point ce qu'il pourrait actuellement
alléguer contre ce système. Les intérêts de ses enfants sont à
couvert, ainsi donc j'ai pourvu à tout. Le divorce une fois fait
avec Mme Jouberthon et Lucien établi en pays étranger, Mme
Jouberthon ayant un grand titre à Naples ou ailleurs, si Lucien veut
l'appeler près de lui, pourvu que ce ne soit pas jamais en France
qu'il veuille vivre avec elle, non comme avec une princesse sa
femme, et dans telle intimité qu'il lui plaira, je n'y mettrai point
d'obstacle, car c'est la politique seule qui m'intéresse; après cela
je ne veux point contrarier ses goûts ni ses passions. Voilà mes
propositions. S'il veut m'envoyer sa fille, il faut qu'elle parte
sans délai, et qu'en réponse il m'envoie une déclaration que sa
fille part pour Paris et qu'il la met entièrement à ma disposition,
car il n'y a pas un moment à perdre; les événements se pressent, et
il faut que mes destinées s'accomplissent. S'il a changé d'avis, que
j'en sois également instruit sur-le-champ, car j'y pourvoirai d'une
autre manière, quelque pénible que cela fût pour moi, car pourquoi
méconnaîtrais-je ces deux jeunes nièces qui n'ont rien à faire avec
le jeu des passions dont elles ne peuvent être les victimes? Dites à
Lucien que sa douleur et la partie des sentiments qu'il m'a
témoignées m'ont touché, et que je regrette davantage qu'il ne
veuille pas être raisonnable et aider à son repos et au mien. Je
compte que vous aurez cette lettre le 22. Mes dernières nouvelles de
Lisbonne sont du 28 novembre. Le prince-régent s'était embarqué pour
se rendre au Brésil; il était encore en rade de Lisbonne; mes
troupes n'étaient qu'à peu de lieues des forts qui ferment l'entrée
de la rade. Je n'ai point d'autre nouvelle d'Espagne que la lettre
que vous avez lue. J'attends avec impatience une réponse claire et
nette surtout pour ce qui concerne Lolotte.
Votre affectionné frère.
_P.-S._--Mes troupes sont entrées le 30 novembre à Lisbonne, le
prince royal est parti sur un vaisseau de guerre, j'en ai pris cinq
et six frégates. Le 2 décembre, tout allait bien à Lisbonne. Le 6
décembre, l'Angleterre a déclaré la guerre à la Russie. Faites
passer cette nouvelle à Corfou. La reine de Toscane est ici. Elle
veut s'en aller à Madrid.
Milan, 20 décembre à minuit 1807.
À l'époque où cette lettre fut écrite, l'empereur commençait à se
préoccuper des affaires d'Espagne. L'héritier présomptif du trône,
Ferdinand, fils de Charles IV, lui avait fait faire des ouvertures
pour obtenir la main d'une Bonaparte. Napoléon avait eu l'idée de
donner à ce prince, prêt à se jeter dans ses bras, la fille de
Lucien. C'est ce qui explique la lettre ci-dessus.
Au reçu de cette lettre, Joseph écrivit à Lucien qui lui répondit et
dont il envoya la lettre à l'empereur le 31 décembre avec celle-ci:
Sire,
Je vous envoye la réponse que j'ai reçue de Lucien, il veut mener sa
fille lui-même jusqu'à Pescara où il la remettra à la personne que
vous aurez chargée de la conduire à Milan. J'ai fait inutilement
l'impossible pour obtenir davantage de lui, pour son propre bien,
pour celui de sa famille, et pour répondre aux vues paternelles de
Votre Majesté.
Sa femme n'est pas décidément enceinte, ce que l'on avait dit n'est
pas vrai.
Bientôt, en vertu des ordres de l'empereur, eut lieu l'expédition de
Rome et la prise de possession de la ville éternelle par les troupes
du général Miollis, le Saint-Père s'étant refusé à observer le
blocus continental. Lucien se trouvait encore à Rome. Il écrivit à
Joseph pour le prier de demander à l'empereur l'autorisation de se
retirer près de Naples. Joseph manda à l'empereur le 4 février 1808:
Je reçois vos lettres du 26. Nos troupes sont entrées à Rome. Lucien
me demande à se retirer dans une campagne aux environs de Naples
avec sa famille; il me dit qu'il n'est pas en sûreté à Rome, que la
populace croit qu'il a été décidé par Votre Majesté, lors de son
entretien avec elle à Mantoue, que les États du Pape lui seraient
donnés. Je lui réponds qu'il ne m'est pas possible d'y voir sa
femme, que je l'y verrai avec mes nièces si cela est utile à sa
santé, que je croyais devoir vous en écrire, que les troupes
françaises étant à Rome, je ne voyais pas ce qu'il avait à craindre
s'il voulait y rester.
Le 11 mars, l'empereur répondit de Saint-Cloud à Joseph:
Mon frère, Lucien se conduit mal à Rome, jusqu'à insulter les
officiers romains qui prennent parti pour moi, et se montrer plus
romain que le pape. Je désire que vous lui écriviez de quitter Rome
et de se retirer à Florence ou à Pise. Je ne veux point qu'il
continue à rester à Rome, et s'il se refuse à ce parti je n'attends
que votre réponse pour le faire enlever. Sa conduite a été
scandaleuse, il se déclare mon ennemi et celui de la France; s'il
persiste dans ces sentimens, il n'y a de refuge pour lui qu'en
Amérique. Je lui croyais de l'esprit, mais je vois que ce n'est
qu'un sot. Comment à l'arrivée des troupes françaises pouvait-il
rester à Rome? Ne devait-il pas se retirer à la campagne? Bien plus,
il s'y met en opposition avec moi. Cela n'a pas de nom. Je ne
souffrirai pas qu'un Français et un de mes frères soit le premier à
conspirer et à agir contre moi avec la prêtraille.
Votre affectionné frère.
L'empereur exigea que son frère Lucien quittât Rome pour aller
s'établir avec les siens à Florence, et Joseph fut chargé de veiller
à ce changement de résidence qui eut lieu à la fin d'avril 1808.
Lucien, fatigué des tracas que lui suscitait Napoléon, fut sur le
point de se rendre en Amérique avec les siens. Il fit part de ce
projet à l'empereur et à Joseph. Ce dernier lui répondit le 15 mai
1808:
J'ai reçu ta lettre, mon cher Lucien, j'espère que la réponse que tu
auras attendue de l'empereur te fera changer de résolution et que tu
pourras rester en Europe. Je fais des voeux pour que cela soit ainsi
et que tu sois plus heureux dans tes relations directes que tu ne
l'as été par mon intermédiaire.
S'il en était autrement et que tu partisses réellement, ce qui me
paraît un événement déplorable, tu ne dois pas douter que je ne
remplisse tes vues. Je t'embrasse bien tendrement avec ta famille et
j'espère que l'immensité des mers ne m'ôtera pas la possibilité de
t'embrasser en réalité bientôt.
Ce projet, abandonné alors, fut repris par Lucien en août 1810. Le
10 de ce mois, il s'embarqua pour l'Amérique avec sa famille à bord
du trois-mâts l'_Hercule_, frété par lui pour le voyage. Le bâtiment
avait à peine dépassé la Sardaigne que, rencontré par les croisières
anglaises, il fut capturé. Lucien et les membres de sa famille,
déclarés prisonniers de guerre, furent conduits à Malte où ils
arrivèrent le 24 août, puis transférés en Angleterre où ils
débarquèrent le 28 décembre. Ils furent relégués à Ludlow
(principauté de Galles).
Pendant son règne à Naples, Joseph eut encore à supporter, à
plusieurs reprises, des rebuffades de son frère; ainsi le 12
novembre 1807, à propos de l'expédition de Sicile, Napoléon lui
écrivit de Fontainebleau:
Mon frère, je vois par votre lettre du 3 que vous avez 74,000 hommes
soit Français, soit Napolitains, soit Suisses; et cependant, avec
ces forces, vous n'êtes pas maître de Reggio et de Scylla; cela est
par trop honteux. Je vous réitère de prendre Reggio et Scylla; si
vous ne le faites pas, j'enverrai un général pour commander mon
armée, ou je retirerai mon armée du royaume de Naples. Quant aux
polissons que vous avez autour de vous, qui n'entendent rien à la
guerre et qui donnent des avis de l'espèce que je vois dans les
mémoires qu'on me met sous les yeux, vous devriez m'écouter de
préférence[12]. Quand votre général est venu me trouver à Warsovie,
je lui ai déjà dit alors: comment souffrez-vous que les Anglais
s'établissent à Reggio et à Scylla? Vous n'avez à combattre que
quelques brigands; et les Anglais communiquent avec eux et occupent
les points les plus importants du continent d'Italie. Cela me
révolte. Cette occupation d'ailleurs tranquillise les Anglais sur la
Sicile; ils n'ont rien à craindre tant qu'ils ont ces deux points,
et dès lors leurs troupes de Sicile peuvent entreprendre impunément
tout ce qu'elles veulent. Mais il paraît, vous et vos généraux, que
vous vous estimez heureux que les Anglais veuillent bien vous
laisser tranquilles dans votre capitale. Ils ont 8,000 hommes et
vous en avez 74,000. Depuis quand les Français sont-ils si moutons
et si inertes? Ne répondez à cette lettre qu'en m'apprenant que vous
avez fait marcher des troupes et que Reggio et Scylla
m'appartiennent. Avec l'armée que vous avez, je voudrais non
seulement défendre le royaume de Naples et prendre Reggio et Scylla,
mais encore garder les États du Pape et avoir les trois quarts de
mes troupes sur l'Adige. Du reste, vous n'avez des brigands dans le
royaume de Naples que parce que vous gouvernez mollement. Songez que
la première réputation d'un prince est d'être sévère, surtout avec
les peuples d'Italie. Il faut aussi en chercher la cause dans le
tort qu'on a eu de ne point captiver les prêtres, en ce que l'on a
fait trop tôt des changemens; mais enfin, cela n'autorise pas mes
généraux à souffrir qu'en présence d'une armée aussi puissante les
Anglais me bravent. Je ne me donne pas la peine de vous dire comment
il faut disposer vos troupes; cela est si évident. Parce que le
général Reynier a eu un événement à Meida[13], ils croient qu'on ne
peut aller à Reggio qu'avec 100,000 hommes. Il est permis de n'être
pas un grand général, mais il n'est pas permis d'être insensible à
un tel déshonneur. Je préférerais apprendre la mort de la moitié de
mes soldats et la perte de tout le royaume de Naples, plutôt que de
souffrir cette ignominie. Pourquoi faut-il que je sois obligé de
vous dire si fortement une chose si simple?--Quand vous enverrez
10,000 hommes à Reggio et à Scylla, et que vous en conserverez 6,000
à Cassano et à Cosenzia, que diable craignez-vous de toutes les
armées possibles de l'Angleterre? Quant à Naples, la moitié de vos
gardes suffit pour mettre la police dans cette ville, et pour la
défendre contre qui que ce soit. Je suppose que vous n'aurez pas
laissé Corfou sans le 14e, et que vous avez fait exécuter
ponctuellement les ordres que je vous ai donnés. Vous avez une
singulière manière de faire. Vous tenez vos troupes dans les lieux
où elles sont inutiles, et vous laissez les points les plus
importants sans défense.--Votre femme est venue me voir hier. Je
l'ai trouvée si bien portante que j'ai été scandalisé qu'elle ne
partît point, et je le lui ai dit, car je suis accoutumé à voir les
femmes désirer d'être avec leurs maris.
[Note 12: Joseph avait envoyé à son frère plusieurs mémoires
dans lesquels était traitée la question de l'expédition de
Sicile, et où étaient exposées les difficultés qu'elle
présentait.]
[Note 13: Le général avait été repoussé et avait subi un
petit échec sans importance.]
Votre affectionné frère.
_P. S._--Ne me répondez pas à cette lettre que Reggio et Scylla ne
soient à vous.
Ces reproches, peu mérités par Joseph et que son frère lui adressait
pour l'exciter à terminer la conquête de la Sicile, n'empêchaient
pas Napoléon de lui écrire quelques jours plus tard, le 22 du même
mois, pour lui annoncer son arrivée à Milan et lui faire connaître
son désir de le voir. Dès l'année précédente, l'empereur, voyant
combien ses lettres, souvent acerbes, produisaient d'effet sur son
frère et lui faisaient de peine, lui avait écrit la lettre du 24
juin 1806 que nous avons donnée plus haut.
Le 17 février 1808, Napoléon adressa de Paris à Joseph la lettre
suivante[14]:
[Note 14: Inutile de dire que ces lettres ne se trouvent ni
dans la _Correspondance_ de l'empereur ni dans les _Mémoires_
de Joseph.]
Mon frère, je reçois votre lettre du 11. Je ne conçois pas que vous
n'ayez pas voulu recevoir les cardinaux et que vous ayez eu l'air
d'aller contre ma direction. Je ne vois pas de difficulté que le
cardinal Ruffo de Scylla, archevêque de Naples, soit envoyé à
Bologne; que le cardinal qui commandait les Calabrais soit envoyé à
Paris et que ceux que vous ne voudrez pas garder soient envoyés à
Bologne. Mais il faut d'abord envoyer quelqu'un à Gaëte pour y
recevoir leur serment, et ensuite les faire conduire en Italie.
_P.-S._--Je suis surpris que les prêtres à Naples osent bouger.
Le blâme contenu dans cette dépêche devint beaucoup plus vif
quelques jours après, lorsque Napoléon apprit par un rapport du
général Miollis, commandant les troupes françaises à Rome, que
Salicetti, le ministre de la police de Naples, avait osé contrevenir
à ses ordres. Aussi, le 25 mars, envoya-t-il, par courrier
extraordinaire, à son frère Joseph, la lettre suivante, où son
mécontentement est exprimé de la façon la plus rude:
Je ne puis qu'être indigné de cette lettre de Salicetti[15]. Je
trouve fort étrange qu'on répande qu'on mettra en liberté à
Terracine des hommes que j'ai ordonné qu'on conduise à Naples. Il
faut avouer qu'on est à Naples bien bête ou bien malveillant. Ces
contre-ordres et cette ridicule opposition font sourire la cour de
Rome et sont plus nuisibles à Naples qu'ailleurs. J'ai envoyé les
cardinaux napolitains à Naples pour y prêter le serment à leur
souverain légitime. Cette formalité est nécessaire pour que je les
reconnaisse pour cardinaux. Si vous redoutiez leur présence à
Naples, il fallait les envoyer à Gaëte et préposer quelqu'un pour
recevoir leurs serments. Après cela, vous pouviez en faire ce que
vous vouliez. Je ne voyais pas d'inconvénient à les laisser à
Naples. Tant de faiblesse et d'ineptie, je ne suis pas accoutumé à
les voir où je commande; mais enfin s'il y avait de l'inconvénient à
recevoir leur serment à Naples, il n'y en a point à Gaëte. Si vous
avez voulu montrer à l'Europe votre indépendance, vous avez choisi
là une sotte occasion. Ces prêtres sont des gens contre lesquels je
me fâche pour vous. Vous pouvez bien être roi de Naples, mais j'ai
droit de commander un peu où j'ai 40,000 hommes. Attendez que vous
n'ayez plus de troupes françaises dans votre royaume pour donner des
ordres contradictoires aux miens, et je ne vous conseille pas de le
faire souvent. Rien, je vous le répète, ne pouvait m'être plus
désagréable que de voir contredire ouvertement les mesures que je
prends pour mettre Rome à la raison. Si c'est Roederer ou Miot qui
vous a donné ces conseils, je ne m'en étonne pas, ce sont des
imbéciles. Mais si c'est Salicetti, c'est un grand scélérat, car il
a trop d'esprit pour ne pas sentir combien cela est délicat. Le
_mezzo termine_ de retenir les cardinaux dans une place frontière
était si simple.
[Note 15: Lettre du ministre Salicetti au général Miollis,
datée de Naples le 13 mars 1808.]
Cette lettre de Napoléon, datée du 25 mars, fut une des dernières
que l'empereur écrivit à son frère Joseph à Naples. Au commencement
de mai l'empereur demanda à son frère Louis de renoncer à la
couronne de Hollande pour prendre celle d'Espagne. Louis ayant
rejeté cette proposition, Napoléon résolut de placer Joseph sur le
trône de Charles IV et de donner celui de Naples à Murat, son
beau-frère. Il écrivit à Joseph de se rendre à Bayonne, ce que
celui-ci fit dans les premiers jours de juin, tout en regrettant
d'abandonner le royaume de Naples et le beau ciel d'Italie.
(1808-1814).
Jusqu'au jour où, contraint par son frère, Joseph consentit à
échanger le royaume de Naples contre celui de Madrid, les différends
entre Napoléon et lui eurent peu d'importance. Napoléon avait pour
son aîné la plus réelle affection; Joseph aimait et admirait
Napoléon. Néanmoins, si le premier prétendait faire servir à ses
vastes projets toutes les forces vives des États dont il avait doté
son frère, ce dernier, pas plus que Louis, et même parfois Jérôme,
ne voulait consentir à abandonner entièrement les intérêts de son
peuple pour épouser complètement ceux de la France. Le blocus
continental tuait le commerce de la nation hollandaise qui ne vivait
que par le commerce; les levées, en Espagne, et l'entretien
dispendieux d'une armée nationale ou d'une nombreuse armée
française, n'allaient pas tarder à épuiser la Péninsule déjà ruinée
par son ancien gouvernement. Pour faire sortir de l'abîme ces deux
pays, il fallait de l'argent. Or, Napoléon n'en voulait pas donner
aux rois ses frères, et entendait au contraire que la majeure partie
de leurs contributions vint augmenter le trésor français. Il les
mettait donc dans la position la plus précaire. Ils étaient obligés
de résister aux exigences du souverain de la France, non seulement
par amour-propre royal, non seulement pour conserver un peu de
l'affection de leurs sujets, mais encore parce qu'ils ne pouvaient
pas faire autrement, les sources de la prospérité étant taries.
Nous allons voir Joseph aux prises avec des difficultés
insurmontables et réduit aux plus dures extrémités, désirant, dès la
première année de son séjour à Madrid, quitter l'Espagne, regrettant
Naples où il avait fait un peu de bien, s'était acquis de grandes
sympathies et n'osant, comme le fit Louis, abdiquer, pour ne pas
paraître abandonner un frère qui, enivré de ses victoires,
commençait à soulever contre lui l'Europe, dont il voulait, en
quelque sorte, faire la vassale de la France.
La junte assemblée à Bayonne et ouverte le 15 juin 1808, sous la
présidence de M. Azanza, ayant adopté pour l'Espagne la constitution
qui lui avait été présentée, ses membres, à la suite de cette mise
en scène, persuadèrent facilement à Joseph que la nation tout
entière accueillerait avec enthousiasme le nouveau souverain, frère
du plus grand génie, du plus puissant monarque du monde. Le nouveau
roi franchit la frontière et entra en Espagne par Saint-Sébastien
dans les premiers jours de juillet 1801[16], plein de confiance et
d'espérance. Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'on l'avait induit en
erreur et que les sentiments de la nation étaient loin d'être tels
que les lui avaient décrits à Bayonne des gens intéressés à le
tromper, ou à se tromper. Cela ressort de différents passages des
lettres de Joseph à l'empereur, passages omis dans les _Mémoires_ de
ce prince. Ainsi, dans une lettre en date de Miranda, 14 juillet
1808, il écrit à Napoléon: «_Il y a des assassins sur la route._»
Dans une autre de Burgos, 18 juillet, on lit:
[Note 16: Dans leur dernière entrevue à Bayonne, et au moment
de se séparer de Joseph, Napoléon détacha de sa poitrine une
petite croix d'officier de la Légion d'honneur qu'il portait
sur son uniforme des chasseurs de sa garde, et qu'il avait
pendant les campagnes de 1805, de 1806, de 1807, à
Austerlitz, à Iéna, à Friedland. Il la donna à son frère qui
la porta toujours et, à sa mort, la donna à son exécuteur
testamentaire, M. Louis Maillard, auquel il ordonna de la
prendre immédiatement après son décès; ce qui fut fait.]
On n'a pu trouver un guide en offrant de l'or à pleines mains. Il y
a peu de jours, un orfèvre de Madrid a poignardé de sa propre main
trois Français dans un seul jour; à Miranda, avant-hier, un seul
homme a arrêté une voiture dans laquelle se trouvaient un Espagnol
et trois Français. Ces trois derniers ont été poignardés et n'ont
point été dépouillés. Ce dernier fait s'est passé sur la grande
route.
Le 21 juillet, le lendemain de son arrivée à Madrid et de la prise
de possession du palais de l'Escurial, Joseph mandait à l'empereur:
«Vous vous persuaderez que les dispositions de la nation sont
unanimes _contre tout ce qui a été fait à Bayonne_[17].» Il entre
ensuite dans les détails caractéristiques suivants:
[Note 17: À propos de ce qui avait été convenu à Bayonne,
nous ne devons pas oublier de mentionner ici un article
secret, le XIe, du traité de renonciation de Charles IV à la
couronne d'Espagne; le voici:
S. M. le roi Charles IV disposera _comme bon lui semblera_
des diamants de la couronne d'Espagne qui étaient à son usage
et à celui de la reine.]
Il y avait 2000 hommes employés dans les écuries royales. _Tous_, à
la même heure, ont tenu le même langage et se sont retirés. Je n'ai
pas trouvé un seul postillon dans toutes les écuries, à compter
d'hier matin à 9 heures. Les paysans brûlent les roues de leurs
voitures, afin de n'être pas obligés aux transports. Les domestiques
mêmes, des gens qui étaient soupçonnés de vouloir me suivre, les ont
abandonnés, etc., etc.....
Bientôt l'empereur comprit qu'il devait se rendre lui-même en
Espagne et y prendre le commandement de ses armées, s'il voulait
pacifier ce malheureux pays soulevé de toutes parts contre les
Français et où l'Angleterre allait faire débarquer des troupes.
Partout on assassinait les Français, et des généraux, profitant du
pillage auquel se livrait souvent le soldat, exigeaient des
indemnités, prélevaient des impôts à leur profit.
Ainsi on lit dans une lettre de Joseph à son frère, en date du 28
janvier 1809:
J'envoie au maréchal Bessières, pour être employé dans un
commandement où il puisse vivre comme un autre officier, le général
La R..... qui exigeait 10,000 francs par mois en sus de ses
appointements, pour vivre à Madrid, et qui a eu la sottise de
frapper à toutes les portes pour cela. Voici la lettre qu'il a
écrite au corrégidor. Je l'ai remplacé par le général Blondeau qui
sera plus modeste.
Joseph crut devoir quitter Madrid pour se rapprocher de la France
dont il attendait des renforts. Napoléon entra dans la Péninsule,
prit la direction des affaires militaires. Le roi le rejoignit avec
sa garde, mais l'empereur ne voulut pas avoir son frère près de lui
à l'armée et le relégua sur les derrières, puis à Burgos. Cette
façon d'agir choqua Joseph et ses ministres. Il s'en plaignit dans
une lettre pleine de noblesse écrite à son frère le 10 novembre, de
Miranda[18]. Il ne put rien obtenir et fut sur le point de revenir
en France abandonnant le trône des Espagnes. Il se résigna à
attendre pour ne pas être le premier à jeter la pierre à Napoléon.
Ce dernier entra à Madrid le 4 décembre 1808, et changeant de
nouveau de politique à l'égard de son frère et de l'Espagne, dans la
pensée secrète de s'emparer de ce royaume et d'en annexer les
provinces du Nord, il proposa à Joseph de lui donner la couronne
d'Italie. Ce dernier, fatigué de ces changements perpétuels, refusa,
eut plusieurs conférences avec l'empereur et revint dans sa capitale
où il fit une entrée solennelle le 22 janvier 1809.
[Note 18: _Mémoires du roi Joseph_, vol. V, p. 265.]
Dès son retour à Paris, Napoléon montra de nouveau de la défiance à
son frère Joseph, recommença à lui reprocher sa façon de gouverner,
mais sans vouloir le mettre à même, en lui en donnant les moyens, de
sortir de l'impasse dans laquelle il le tenait. Le 9 février 1809,
Joseph lui écrivit:
Vous écoutez sur les affaires de Madrid ceux qui sont intéressés à
vous tromper, vous n'avez pas en moi une entière confiance. Et plus
loin: Je serai roi comme doit l'être le frère et l'ami de Votre
Majesté, ou bien je retournerai à Mortefontaine[19] où je ne
demanderai rien que de vivre sans humiliation et de mourir avec la
tranquillité de ma conscience, etc.
[Note 19: Le château et le ravissant parc de Mortefontaine,
près Senlis, dans l'Oise, appartenaient alors à Joseph
Bonaparte qui en aimait beaucoup le séjour. C'est là
qu'habitait habituellement la reine Julie, sa femme.]
Les choses restèrent dans cet état en Espagne jusqu'au milieu de
1809; mais alors elles prirent, pour le roi, une tournure des plus
fâcheuses, ainsi que cela résulte des lettres de Joseph à sa femme,
la reine Julie. Nous donnerons plus loin ces intéressantes lettres;
mais, avant, un mot encore sur les exactions de quelques généraux
français en Espagne et sur quelques affaires de l'époque, relatives
à Joseph. Le 24 février 1810, il écrit de Xérès au prince de
Neufchâtel:
La lettre de Votre Altesse me fait croire que l'empereur me croit
instruit d'une contribution de quinze cent mille francs levée par le
général Loison, j'aurais désiré savoir en son temps si l'empereur
l'a ordonnée et je prie S. M. de réprimer un pareil abus de pouvoir,
si elle ne l'a pas autorisée. Tous mes efforts échoueront contre des
vexations semblables que se permettraient des généraux particuliers;
le général Kellermann est aussi dans ce cas; l'ordre est impossible
si des généraux de division font ce que je ne me permettrais pas de
faire et S. M. I. et R. est trop juste pour le vouloir.
Tout est ici au mieux; les provinces de l'Andalousie sont pacifiées,
parce que la justice y règne et que je n'ai qu'à me louer des
généraux qui y sont.
Je prie Votre Altesse d'agréer mon sincère attachement.
Les ordres ont été donnés au général Loison pour les 100,000 francs.
Le 2 mars il prévient l'empereur qu'il fait venir près de lui sa
femme et ses enfants et ajoute:
Kellermann, Ney, Thiébaud sont des gens qui ruineront le pays qu'ils
doivent administrer, etc.
Tout en signalant les officiers qui se permettaient des exactions,
Joseph aimait à rendre justice aux gens honnêtes. Ainsi le 21 avril
1810, il écrit de Madrid au général Reynier:
Je reçois la lettre et le rapport que vous avez bien voulu
m'adresser le 13. J'ai donné l'ordre de vous renvoyer tous vos
détachements, ils sont en marche. Je suis très reconnaissant de tous
les soins que vous vous donnez pour le meilleur service public et
reconnais bien, dans vous, les principes d'un _honnête homme_ et
l'intérêt d'un ami.
Le lendemain 24, dans une longue lettre à l'empereur, Joseph signale
encore les autres généraux pillards. Il dit: «Il n'y a pas de
doublons exportés par Ney ou par Kellermann qui ne coûte une tête
française.» De son côté dans une lettre à Berthier, datée du 17
septembre 1810 et qui se trouve à la _Correspondance_, Napoléon
signale Kellermann et Ney. Enfin, le 27 octobre, il ordonne à
Berthier de demander au ministre d'Espagne des notes précises sur
les abus reprochés à Kellermann.
Lors du mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, le
roi d'Espagne écrivit et fit porter par son chambellan les deux
lettres suivantes:
Monsieur mon frère,
Connaissant la bienveillance dont Votre M. I. et R. a honoré M.
Azanza, duc de Santa-Fé, je l'ai nommé mon ambassadeur
extraordinaire pour porter à V. M. mes félicitations à l'occasion du
mariage de V. M. I. et R. et de S. A. I. et R. Mme l'archiduchesse
Marie-Louise.
V. M. me connaît trop intimement pour ne pas deviner à l'avance tous
les mouvements de mon coeur, je suis toutefois bien aise de saisir
cette circonstance solennelle pour assurer V. M. I. de la joie que
j'ai éprouvée par l'heureux lien qu'elle contracte dans la vue de
perpétuer le bonheur de tant de nations. V. M. trouvera ainsi le
bonheur que la nature accorde au commun des hommes.
Je supplie V. M. I. et R. d'agréer ces voeux et de les regarder dès
aujourd'hui comme des présages qui ne la tromperont pas, ce sont
ceux de son premier ami à qui le coeur de V. M. I. est plus connu
qu'elle ne pense.
Je prie V. M. d'agréer l'hommage de ma tendre amitié.
De V. M. I. et R.,
Le bon et affectionné frère.