Est-il nécessaire de résumer, fût-ce brièvement, l'action de ce roman si

connu? Oui, si nous en voulons mieux goûter les beautés. Mlle de

Chartres était une des plus grandes héritières de France. «La blancheur

de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat qu'on n'a

jamais vu qu'à elle.» Sévèrement élevée par sa mère, qui lui avait fait

voir de bonne heure quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête

femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne

qui avait de la beauté et de la naissance, elle épouse le prince de

Clèves qui, l'ayant rencontrée chez un joaillier, a conçu pour elle une

passion extraordinaire, mais elle n'éprouve aucune inclination

particulière pour sa personne. Conduite par son mari à un bal chez la

Reine, elle y rencontre le duc de Nemours, dont elle avait ouï parler à

tout le monde, comme étant ce qu'il y avait de mieux fait et de plus

agréable à la cour. Le hasard les rapproche, et les force à danser

ensemble au milieu d'un murmure de louanges. Le duc de Nemours en

devient aussitôt éperdument épris, et, dès cette première rencontre, Mme

de Clèves se sent troublée. Son trouble ne fait que s'accroître à mesure

que les occasions de la vie du monde les rapprochent l'un de l'autre, et

que le duc de Nemours lui laisse voir la passion qu'il a pour elle, sans

oser cependant se déclarer ouvertement. Sa mère meurt au moment où elle

aurait le plus besoin d'un appui, et sentant que bientôt peut-être elle

ne sera plus la maîtresse de résister à ses sentiments, elle se retire à

la campagne, où elle prend brusquement le parti de tout raconter à son

mari. Celui-ci est touché de ce procédé, et bien qu'il soit pénétré de

tristesse, la confiance qu'il a en sa femme ne fait d'abord que

redoubler. Mais à la longue il ne peut s'empêcher d'être envahi par la

jalousie. Il la fait surveiller, et de faux rapports lui font croire

qu'elle reçoit secrètement le duc de Nemours dans un pavillon de son

parc de Coulommiers. Cette trahison le pénètre d'une douleur mortelle;

il contracte une maladie de langueur, et se sentant sur le point de

mourir, il reproche à sa femme son infidélité. Celle-ci parvient à se

justifier aux yeux de son mari, qui meurt consolé en lui demandant de

demeurer, au moins, fidèle à sa mémoire. Mme de Clèves est dévorée de

remords, car elle se considère comme responsable de la mort de son mari.

Aussi repousse-t-elle le duc de Nemours quand il vient lui demander sa

main, et, après une vie toute d'austérités et de dévotion, elle finit

par mourir jeune encore, minée par le chagrin et le repentir.

Tel est le fil assez ténu dont est tissue, non parfois sans quelque

gaucherie, la trame d'une des oeuvres les plus touchantes, les plus

délicates, les plus brillantes par l'éclat doux des couleurs, et en tout

cas, les plus connues, qui aient une femme pour auteur. Avant d'en

parler plus longuement, voyons (cela est toujours intéressant et

instructif) ce qu'en ont pensé d'abord les contemporains, puis les

critiques du XVIIIe siècle.

Dès son apparition, le roman fit beaucoup de bruit. Tout le monde

s'accordait pour l'attribuer à la Rochefoucauld et à Mme de la Fayette,

mais ceux-ci s'en défendaient. Aussi Mme de Scudéry disait-elle assez

plaisamment dans une lettre à Bussy: «C'est une orpheline que son père

et sa mère désavouent». Cependant la Rochefoucauld et Mme de la Fayette,

d'accord sans doute pour suivre la tactique de Mme de la Fayette dans sa

lettre à Lescheraine, la prônaient à outrance, et Bussy trouvait «qu'ils

ne sont pas habiles de la louer si fort s'ils ne veulent pas qu'on croie

qu'ils l'aient faite, car naturellement tout le monde veut qu'ils en

soient les auteurs et leurs louanges le confirment». Mais si tout le

monde était d'accord sur les auteurs, on se disputait fort et, suivant

l'expression de Mme de la Fayette elle-même, on se mangeait sur le

roman. Dès le lendemain de la publication, Mme de Sévigné exprimait son

premier jugement en quelques lignes. Après avoir parlé de la mort de Mme

de Seignelay, la belle-fille de Colbert, enlevée à dix-huit ans, elle

ajoute: «La princesse de Clèves n'a guère vécu plus longtemps; elle ne

sera pas sitôt oubliée. C'est un petit livre que Barbin nous a donné

depuis deux jours qui me paraît une des plus charmantes choses que j'aie

jamais lues», et elle demande à Bussy de lui en écrire son sentiment.

Bussy prend son temps, taille sa plume, et croirait déroger à sa qualité

de bel esprit s'il n'apportait sa part de critique. Il veut bien

reconnaître que la première partie est admirable, mais la seconde ne lui

a pas semblé de même. L'aveu de Mme de Clèves à son mari est

extravagant; mais ce qui lui paraît plus extravagant encore, c'est la

résistance qu'elle oppose à M. de Nemours. Il n'est pas vraisemblable,

suivant lui, qu'une passion d'amour soit longtemps dans un coeur de même

force que la vertu, et il ajoute assez brutalement: «Depuis qu'à la

cour, en quinze jours, trois semaines ou un mois, une femme attaquée n'a

pas pris le parti de la rigueur, elle ne songe plus qu'à disputer le

terrain pour se faire valoir. Et si, contre toute apparence et contre

l'usage, ce combat de l'amour et de la vertu durait dans son coeur

jusqu'à la mort de son mari, alors elle serait ravie de les pouvoir

accorder ensemble en épousant un homme de sa qualité, le mieux fait et

le plus joli cavalier de son temps.» Bussy, malgré tout son esprit,

était un peu grossier. Il n'a pas compris qu'il critiquait dans la

_Princesse de Clèves_ ce qui en fait précisément le charme et la

nouveauté, et cela n'a rien après tout d'étonnant. Mais ce qui a lieu de

surprendre, c'est l'acquiescement de Mme de Sévigné. À la vérité elle

semble donner cet acquiescement du bout des lèvres, ou plutôt du bout de

la plume, et en personne qui ne se soucie pas d'engager une discussion

par lettre; mais elle va jusqu'à dire à Bussy que sa critique de la

_Princesse de Clèves_ est admirable, qu'elle s'y reconnaît, et qu'elle y

aurait même ajouté deux ou trois petites bagatelles qui, très

assurément, lui ont échappé. Aussi Bussy lui répond-il avec une certaine

fatuité que, s'ils se mêlaient, lui et elle, de composer et de corriger

une petite histoire, ils feraient penser et dire aux principaux

personnages des choses plus naturelles que n'en pensent et disent ceux

de la _Princesse de Clèves_.

Quel dommage que Mme de Sévigné n'ait pas pris Bussy au mot et que nous

n'ayons pas, en regard de la _Princesse de Clèves_, un roman dû à leur

collaboration! J'imagine qu'on y trouverait plus de choses spirituelles

et moins de choses touchantes. Quoi qu'il en soit, on ne saurait

s'empêcher d'en vouloir un peu à Mme de Sévigné de n'avoir pas pris

contre Bussy la défense de son amie et de ne s'en être pas tenue à son

premier jugement. Il est vrai que, l'année suivante, elle faisait lire

la _Princesse de Clèves_ à des prêtres «qui s'en déclaraient ravis»;

mais, dans d'autres circonstances, elle en parle avec un peu de

raillerie. «Cet habit de page est fort joli, écrit-elle un jour à Mme de

Grignan, à propos de son fils le petit marquis; je ne m'étonne point que

Mme de Clèves aimât M. de Nemours avec ses belles jambes.» Son premier

jugement avait été le bon; puis elle avait reculé peut-être devant les

railleries de quelques beaux esprits. Ceux-ci étaient en effet fort

divisés, comme au lendemain de l'_École des femmes_; les uns tenaient

pour la _Princesse de Clèves_, mais les autres faisaient rage en sens

contraire, et leurs critiques prenaient corps dans un petit livre qui

parut sous ce titre: _Lettres à la marquise de X... sur le sujet de la_

«Princesse de Clèves». On attribua d'abord ce livre au père Bouhours, et

c'eût été une grande victoire pour les ennemis de la _Princesse de

Clèves_ que de l'avoir enrégimenté, car le père Bouhours s'était montré

fort admirateur de _Zayde_, et il avait déclaré «que si tous les romans

étaient comme _Zayde_, il n'y aurait point de mal à en lire». Mais le

père Bouhours s'en défendait, et donnait à entendre que ces lettres

étaient de Valincour, le Valincour de l'épître de Boileau, encore fort

jeune, car il n'avait pas vingt-cinq ans, mais dont le jugement comptait

déjà dans le monde des lettres. La critique était fort courtoise, d'un

ton poli, mais cependant par endroits assez vive. Entre autres

reproches, l'auteur des _Lettres à la marquise_ adressait à Mme de la

Fayette celui, assez singulier, d'avoir placé la première rencontre du

prince de Clèves avec Mlle de Chartres chez un joaillier, et non point

dans une église. Quant à la scène de l'aveu qui suscitait beaucoup de

disputes, il n'en pouvait prendre son parti, et tout en reconnaissant

que cet aveu était capable «d'attendrir les coeurs les plus durs et de

tirer des larmes des yeux de tout le monde», il n'était, au fond, pas

éloigné de traiter, comme Bussy, l'idée elle-même d'extravagante.

Les tenants de la _Princesse de Clèves_ ne se décourageaient point

cependant, et ils répondaient par un petit volume qui parut l'année

suivante, chez Barbin, sous ce titre: _Conversation sur la critique de

la_ «Princesse de Clèves». Ce volume, attribué d'abord à Barbier

d'Aucourt, est en réalité de l'abbé de Charnes: c'est, comme le titre

l'indique, en quatre conversations que, d'après l'exemple donné par

Molière dans la _Critique de l'École des femmes_, l'abbé de Charnes

entreprend de répondre à Valincour. Mais il le fait sans esprit, et dans

un style assez lourd. Ni louanges ni critiques ne sont au reste celles

que suggère aujourd'hui la lecture de la _Princesse de Clèves_. Aussi

rien mieux que cette controverse ne servirait à montrer les

transformations du goût d'un siècle à un autre, et je m'étonne que dans

son étude sur l'_Évolution des genres_, un des livres les plus remplis

de faits et d'idées qui ait paru depuis longues années, notre savant et

spirituel Brunetière n'ait pas fait mention de ces deux petits livres

qu'il aurait pu classer comme des spécimens curieux de la critique

d'autrefois.

Cependant, attiré peut-être par le bruit de la controverse, le public

avait pris parti, ce grand public qui devait avoir un jour plus d'esprit

que Voltaire, et qui avait déjà plus d'esprit que Bussy et Mme de

Sévigné réunis. Son jugement fut en faveur de Mme de la Fayette. Dans la

préface de son petit volume, l'abbé de Charnes avait le droit de dire

(bien que la métaphore ne soit pas des plus correctes) «que le censeur

de la _Princesse de Clèves_ avait voulu s'opposer au torrent de la voix

publique». Les éditions se multipliaient, et ce qui, alors comme

aujourd'hui, était le signe du succès, la traduction et le théâtre s'en

emparaient. La _Princesse de Clèves_ parut traduite à Londres en 1688,

en même temps que _Zayde_, qui bénéficiait ainsi du succès de sa

cadette.

Presque en même temps, un auteur anglais en tirait le sujet d'une pièce.

Il est vrai que c'était une parodie. Mais le plus beau triomphe de la

_Princesse de Clèves_ est peut-être de s'être imposée à Fontenelle, au

peu romanesque Fontenelle qui la lisait quatre fois, et qui écrivait

ensuite au _Mercure galant_: «Il vous serait aisé de juger qu'un

géomètre comme moi, l'esprit tout rempli de mesures et de proportions,

_ne quitte point son Euclide_ pour lire quatre fois une nouvelle

galante, à moins qu'elle n'ait des charmes assez forts pour se faire

sentir à des mathématiciens, qui sont peut-être les gens du monde sur

lesquels ces sortes de beautés, trop fines et trop délicates, font le

moins d'effet». Sans doute ces beautés étaient trop fines et trop

délicates pour Bayle, car il a inséré dans ses _Nouvelles Lettres sur

l'histoire du calvinisme_ une critique assez inopinée de la _Princesse

de Clèves_ où il se place, comme dit Sainte-Beuve, au point de vue de la

bonne grossièreté naturelle. Voltaire, par contre, a rendu justice à Mme

de la Fayette, et il marque d'un mot juste son originalité en disant

qu'«avant elle on écrivait d'un style ampoulé des choses peu

vraisemblables». Aux yeux de Marmontel «la _Princesse de Clèves_ était

ce que l'esprit d'une femme pouvait produire de plus adroit et de plus

délicat.» La Harpe enfin (ne nous moquons pas de lui, car l'homme avait

du goût) la mettait, dans son _Cours de littérature_, au rang des oeuvres

classiques, et déclarait que jamais «l'amour combattu par le devoir n'a

été peint avec plus de délicatesse.» On sait comment de nos jours

Sainte-Beuve et Taine, pour ne nommer que ceux-là, en ont parlé. Depuis

vingt ans c'est presque de l'engouement qu'il y a pour la _Princesse de

Clèves_, et le fait est à noter, dans un temps où la mode n'est

assurément pas aux productions d'une littérature aussi élégante. Les

deux jolies éditions de luxe, également soignées pour le texte et pour

la typographie, que M. Anatole France et M. de Lescure ont enrichies de

notices intéressantes (sans compter un grand nombre d'autres plus

ordinaires), attestent la persistance de cette faveur. On y pourrait

voir au besoin la preuve du caractère factice et passager de la faveur

si contraire qui semble s'attacher en ce moment aux manifestations les

plus hardies de la littérature naturaliste. Le vrai goût de la France

n'est pas là, et il y aura toujours, grâce à Dieu, dans notre pays,

public de raffinés.

Ce qui vaut et vaudra toujours à la _Princesse de Clèves_ le suffrage de

ces raffinés est aussi ce que je voudrais mettre en relief, sans

insister plus que de raison sur ce qui en a pu faire pour les

contemporains l'attrait et la nouveauté. Je me bornerai à dire à ce

propos que, avec plus de hardiesse et de suite que dans la _Princesse de

Montpensier_, Mme de la Fayette a réalisé son dessein de peindre sous un

voile transparent les moeurs du monde qu'elle avait eu sous les yeux. Il

y a même tel incident, ainsi celui de la lettre tombée de la poche du

vidame de Chartres, et montrée d'abord à la Dauphine, puis à Mme de

Clèves, qui devait singulièrement rappeler aux survivants de la Fronde

l'histoire de la lettre qu'on crut tombée de la poche de Coligny, et qui

amena entre la duchesse de Longueville et la duchesse de Montbazon une

brouille célèbre. Peut-être y avait-il encore dans le roman d'autres

traits dont l'allusion nous échappe, faute de savoir les menus

événements auxquels ils peuvent se rapporter. Mais la _Princesse de

Clèves_ avait encore une autre originalité. C'était la première oeuvre à

laquelle on aurait pu donner comme sous-titre: _roman d'une femme

mariée_. Arrivé au terme de son _Roman bourgeois_, c'est-à-dire au

mariage du héros et de l'héroïne, Furetière ajoute: «S'ils vécurent bien

ou mal ensemble, vous le pourrez voir quelque jour, si la mode vient

d'écrire la vie des femmes mariées». En effet ce n'était point alors la

mode. Le roman, dans quelque monde qu'il se passât, ne mettait en scène

que jeunes premiers et jeunes premières; ni les résistances de la vertu

conjugale, ni les drames de l'amour adultère ne paraissaient propres à

être contés. Mme de la Fayette, la première, a eu l'idée qu'il y avait

là matière à roman, et si, depuis lors, il a été fait un singulier abus

de cette idée, si à lire aujourd'hui nos romans français il semble qu'un

homme ne puisse éprouver d'amour que pour une femme mariée, ce ne serait

point justice de rendre Mme de la Fayette responsable de cet abus

lorsqu'elle-même a fait de sa découverte un si discret usage. Mais ce

sont du succès de la _Princesse de Clèves_ raisons secondaires et

contingentes; j'ai hâte d'arriver à celles qui sont, suivant moi,

premières et durables.

Je ne parlerai pas de cette forme exquise sans laquelle il n'y a pas

d'oeuvre qui satisfasse aux conditions de la durée, de ce style qui joint

l'émotion à la mesure, le charme à la force, de cette phrase

harmonieuse, souple, nuancée, qui s'est singulièrement allégée depuis la

_Princesse de Montpensier_, depuis _Zayde_, et qui semble parfois

emprunter à la Rochefoucauld quelque chose de son élégante brièveté. Si

je tiens à rendre cet hommage à la Rochefoucauld, c'est qu'à cela aussi

j'entends limiter sa part. Je ne crois pas en effet, quoi qu'en pensât

Mme de Scudéry, à une collaboration proprement dite, comme celle qui a

pu s'établir entre Mme de la Fayette et Segrais, à moins cependant qu'on

n'entende par collaboration une intimité intellectuelle, une

communication morale constante. Mme de la Fayette imaginant, composant,

tenant la plume; la Rochefoucauld conseillant et corrigeant: voilà ce

que je me figure, et c'est déjà faire à la Rochefoucauld la part assez

belle. À y mettre davantage la main, je crains qu'il n'eût gâté quelque

chose. Ce qui est en effet la qualité maîtresse de Mme de la Fayette

c'est la sensibilité dans l'analyse. Impossible d'apporter plus de

sagacité, et en même temps plus de tendresse dans la peinture des

sentiments. Elle a fait de la psychologie, non pas sans le savoir, mais

sans le dire, ce qui est bien différent, et cela alors que le mot

n'existait pas encore dans notre langue, car, au dire de Littré, ce

n'est pas à la Grèce directement, mais à l'Allemagne et à Wolf que nous

le devons (je m'en méfiais bien un peu). La _Princesse de Clèves_ est le

premier roman où un coeur de femme soit mis à nu, et étudié dans ses plus

secrets replis. Tous les mouvements de ce coeur sont l'objet d'une

analyse dont la minutie n'enlève rien à la profondeur. L'inexpérience de

Mlle de Chartres quand elle épouse le prince de Clèves, et ses réponses

innocentes à «des distinctions qui étaient au-dessus de ses

connaissances»; sa première surprise après qu'elle a dansé avec le duc

de Nemours, et qu'elle revient du bal l'esprit rempli de ce qui s'y

était passé; la grande impression qu'il fait dans son coeur lorsqu'elle

le voit jouer à la paume, courir la bague, surpasser de si loin tous les

autres, et se rendre maître de la conversation dans tous les lieux où il

se trouve par l'air de sa personne et par l'agrément de son esprit; la

complication de ses sentiments lorsqu'ayant renoncé à aller au bal chez

le maréchal de Saint-André pour ne point contrister le duc de Nemours

qui n'y devait point aller, elle est d'abord fâchée de ce que M. de

Nemours eût eu lieu de croire que c'était lui qui l'en avait empêché,

puis «sent ensuite quelque espèce de chagrin de ce que sa mère lui en

eût entièrement ôté l'opinion»; bientôt son trouble lorsque, avant de

mourir, sa mère lui a ouvert les yeux sur l'inclination qu'elle éprouve

sans s'en rendre exactement compte, et sur le péril auquel elle est

exposée; le poison qu'elle boit lorsqu'elle apprend par la Dauphine que

M. de Nemours a renoncé pour elle à la main de la reine d'Angleterre; sa

jalousie «avec toutes les horreurs dont elle peut être accompagnée»

lorsqu'une lettre lui fait croire qu'elle est trompée par le duc de

Nemours; sa joie quand elle s'aperçoit de son erreur; enfin l'effroi

qu'elle ressent lorsque la vivacité des alternatives par lesquelles elle

a passé lui fait apercevoir qu'elle est vaincue et surmontée par une

inclination qui l'entraîne malgré elle; toutes ces nuances de la passion

sont peintes avec un art, toutes ces gradations ménagées avec une

science qui prépare, amène, explique la scène célèbre de l'aveu que la

princesse fait à son mari, cette scène qui fut autrefois la plus

critiquée, et qui nous semble aujourd'hui la plus belle et la plus

touchante.

À partir de cet aveu qui marque environ le milieu du roman, on peut dire

que l'intérêt se partage. Jusqu'alors il est exclusivement concentré sur

la princesse de Clèves, car, malgré de jolis traits qui peignent le duc

de Nemours, ainsi «cette douceur et cet enjouement qu'inspirent les

premiers désirs de plaire», ainsi «l'air si doux et si soumis avec

lequel il parle à la princesse», Mme de la Fayette n'est pas parvenue

cependant à lui donner la vie; nous ne le sentons pas vraiment amoureux

et malheureux. Il a beau laisser couler quelques larmes sous des saules,

le long d'un petit ruisseau, il n'arrive pas à nous attendrir, et il

demeure à nos yeux un bellâtre assez froid. Peut-être même Mme de la

Fayette nous répète-t-elle trop souvent qu'il est admirablement bien

fait, et l'on pardonne à Mme de Sévigné de s'être moquée de ses belles

jambes. C'est au prince de Clèves que nous allons désormais nous

attacher, et, à cette occasion, il faut faire à Mme de la Fayette

l'honneur d'une découverte littéraire qui lui revient tout entière: elle

a inventé le mari. Avant elle le mari était un personnage sacrifié: le

roman ne lui faisait même pas l'honneur de s'occuper de lui; il ne

jouait de rôle que dans les fabliaux, dans les contes, dans les pièces

de théâtre, et ce rôle était toujours un rôle ridicule. Il était le

seigneur au bahut des _Cent Nouvelles nouvelles_, le messire Artus de La

Fontaine, le Sganarelle ou le George Dandin de Molière, c'est-à-dire un

butor ou un benêt, et toujours un sot, dans tous les sens du mot. Mme de

la Fayette arrive, et nous le fait apparaître sous un tout autre aspect.

Rien de plus noble et de plus touchant que l'attitude du prince de

Clèves quand il reçoit l'étrange confidence de sa femme. «Ayez pitié de

moi, madame, lui dit-il; j'en suis digne, et pardonnez si dans les

premiers moments d'une affliction comme la mienne je ne réponds pas

comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paraissez plus digne

d'estime et d'admiration, que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au

monde, mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais

été. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous

ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre, elle dure

encore: je n'ai jamais pu vous donner de l'amour, et je vois que vous

craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme

heureux qui vous donne cette crainte? Depuis quand vous plaît-il?

Qu'a-t-il fait pour vous plaire? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à

votre coeur? Je m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché

par la pensée qu'il était incapable de l'être. Cependant un autre a fait

ce que je n'ai pu faire! J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et

celle d'un amant: mais il est impossible d'avoir celle d'un mari après

un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne pas donner une

sûreté entière, il me console même comme votre amant. La confiance et la

sincérité que vous avez pour moi sont d'un prix infini, vous m'estimez

assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu.»

Mais il ne saurait longtemps se maintenir à cette hauteur qui est

au-dessus de la nature humaine, et Mme de la Fayette nous montre, avec

un art admirable, toutes les variations de sentiments par lesquels il

passe avant d'en arriver à la jalousie la plus aiguë. Il s'ingénie

d'abord à découvrir l'homme que sa femme aime, se figurant qu'il sera

peut-être moins malheureux quand sa jalousie aura pris corps; puis,

quand il sait que c'est M. de Nemours, il lui paraît impossible qu'elle

résiste longtemps aux séductions d'un gentilhomme aussi accompli. Il la

soupçonne, il la presse de questions; quoi qu'elle fasse et de quelque

façon qu'elle se conduise vis-à-vis de M. de Nemours, sa conduite lui

paraît répréhensible, et il en arrive à lui reprocher ce dont il devrait

lui être reconnaissant.

«Pourquoi des distinctions? dit-il à la princesse en apprenant qu'elle a

refusé de recevoir M. de Nemours. Pourquoi ne vous est-il pas comme un

autre? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue! Pourquoi lui

laissez-vous voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous

connaître que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur

lui? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il

distingue vos rigueurs de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous

ayez des rigueurs pour lui? _D'une personne comme vous, madame, tout est

des faveurs, hors l'indifférence._»

En quels termes, avec quelle mesure, également, il fait reproche à sa

femme lorsqu'il se sent à la veille de mourir, croyant qu'il a été

trompé par elle: «Je méritais votre coeur, lui dit-il, je meurs sans

regret puisque je n'ai pu l'avoir, et que je ne puis plus le désirer».

Et quand Mme de Clèves est parvenue à le détromper et à lui prouver son

innocence, je sais peu de choses aussi touchantes que les dernières

paroles qu'il lui adresse: «Je me sens si proche de la mort que je ne

veux rien voir de ce qui me pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez

éclairci trop tard, mais je me sens toujours un soulagement d'emporter

la pensée que vous êtes digne de l'estime que j'ai eue pour vous. Je

vous prie que je puisse avoir encore la consolation de croire que ma

mémoire vous sera chère et que, s'il eût dépendu de vous, vous eussiez

eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre.» M. de Clèves

nous paraît tellement plus digne d'amour que le duc de Nemours que nous

en voulons un peu à la princesse de préférer à un aussi galant homme un

aussi fade gentilhomme. Il est le premier type du mari sympathique, et

c'est là un personnage que nous avons vu souvent reparaître dans des

oeuvres postérieures. On retrouve quelques-uns de ses traits dans le

baron de Wolmar de la _Nouvelle Héloïse_, lorsque, devenu le mari de

Julie, il reste le confident ou plutôt le témoin de l'amour qu'elle

conserve pour Saint-Preux. Mais Wolmar est un prince de Clèves pédant,

gourmé et jouant, à tout prendre, un rôle assez ridicule. La

ressemblance est plus frappante avec certains personnages du théâtre de

M. Alexandre Dumas, dont, soit dit en passant, les maris ont

généralement eu à se louer, avec Claude ou plutôt avec le commandant

Montaiglin de _Monsieur Alphonse_, et, encore, pour parler d'oeuvres tout

à fait récentes, avec le mari de _Crime d'amour_ qui joue un rôle si

noble par comparaison avec l'amant.

Mme de La Fayette (6e édition) · 第 11 / 12 段