rapidité excessive, et, dans l'ensemble, assez malhabile, qui sert de
fil à Mme de la Fayette pour faire mouvoir trois personnages dont chacun
nous offre déjà quelques traits que nous retrouverons dans ceux de la
_Princesse de Clèves_. D'abord la princesse de Montpensier elle-même.
C'est une princesse de Clèves d'une vertu assurément moins haute, d'une
conduite moins irréprochable, mais conservant cependant jusque dans ses
imprudences un ferme propos de délicatesse et d'honneur. Si elle nous
semble moins intéressante et moins vivante, c'est que nous n'avons pas
le spectacle de ses scrupules et de ses luttes avec elle-même. Nous ne
pénétrons pas aussi avant dans son âme, et la peinture de ses sentiments
nous paraît superficielle, comme si l'auteur n'avait jamais ressenti
elle-même la passion dont elle nous dépeint les entraînements et les
combats. C'est cependant une observation bien fine et un trait bien
féminin que de nous la représenter jalouse du duc de Guise avant d'avoir
accepté son amour, et lui reprochant ses attentions pour Madame
lorsqu'elle n'a pas encore agréé les siennes, ou bien encore sachant
mauvais gré au pauvre Chabannes, lorsqu'il lui apporte les lettres du
duc de Guise, de ce que le duc ne lui écrit pas assez souvent. Quant au
duc, c'est bien le prototype du duc de Nemours, auquel il ressemble de
beaucoup plus près que la princesse de Montpensier à la princesse de
Clèves. Il ne faut chercher en lui aucun des traits du rude Lorrain,
moitié soldat, moitié assassin, qui massacra Coligny et fit trembler
Henri III. C'est un seigneur accompli de manières et de ton, fort
différent du Balafré de l'histoire, qui était aussi hardi jouteur auprès
des femmes que contre les huguenots; et j'ai peine à croire que, dans la
réalité, il tourna ses déclarations (si même il prenait la peine d'en
faire) en termes aussi galants et aussi mesurés que ceux-ci: «Je vais
vous surprendre, madame, et vous déplaire en vous apprenant que j'ai
toujours conservé cette passion qui vous a été connue autrefois, mais
qui s'est si fort augmentée en vous revoyant que ni votre sévérité, ni
la haine de M. le prince de Montpensier, ni la concurrence du premier
prince du royaume, ne sauraient lui ôter un moment de sa violence. Il
aurait été plus respectueux de vous la faire connaître par mes actions
que par mes paroles. Mais, madame, mes actions l'auraient apprise à
d'autres aussi bien qu'à vous, et je souhaite que vous sachiez seule que
je suis assez hardi pour vous adorer.»
Malgré ces délicatesses, le duc de Guise ne laisse pas de se comporter
d'une façon assez piètre, puisqu'après avoir été la cause véritable de
l'éclat qui compromet la princesse de Montpensier, il l'abandonne avec
une telle rapidité, et il y a même entre le langage qu'il parle et la
conduite qu'il tient un certain désaccord qui nuit à la réalité du
personnage. Aussi n'est-ce pas sur lui que se porte l'intérêt du roman
ou plutôt de la nouvelle. C'est sur le comte de Chabannes. Il fallait un
art consommé pour sauver du ridicule et même de l'odieux cet amoureux
éconduit qui finit par trahir son ami au profit de son rival. Mme de la
Fayette y parvient cependant, comme elle parviendra plus tard à nous
intéresser au prince de Clèves. Comme le prince de Clèves en effet,
Chabannes tout à la fois joue le rôle ingrat et demeure le personnage
intéressant. C'est par la noblesse constante de ses sentiments que cet
_ami des femmes_ se relève et se sauve à nos yeux. C'est ainsi qu'après
une absence de deux ans, quand le prince de Montpensier «lui demande
confidemment des nouvelles de l'esprit et de l'humeur de sa femme qui
lui était presque une personne inconnue par le peu de temps qu'il avait
demeuré avec elle, le comte de Chabannes, avec une sincérité aussi
exacte que s'il n'eût point été amoureux, dit au prince tout ce qu'il
connaissait en cette princesse capable de la lui faire aimer, et il
avertit aussi Mme de Montpensier de toutes les choses qu'elle devait
faire pour achever de gagner le coeur et l'estime de son mari. Sa passion
le portait si naturellement à ne songer qu'à ce qui pouvait augmenter la
gloire et le bonheur de cette princesse qu'il oubliait sans peine
l'intérêt qu'ont les amants à empêcher que les personnes qu'ils aiment
ne soient dans une parfaite intelligence avec leur mari.» La façon dont
il prend, en un moment périlleux, la place du duc de Guise, exposant sa
vie et sacrifiant son bonheur pour sauver l'honneur de sa dame et la vie
de son rival, achève de nous intéresser à son sort; et c'est avec regret
que nous voyons Mme de la Fayette profiter de la Saint-Barthélemy pour
se débarrasser de lui, comme elle se débarrasse du reste, en un tour de
main, ou plutôt en une petite page, de tous ses autres personnages.
C'est à ce dénouement bâclé qu'on sent la gaucherie et l'inexpérience
d'une femme qui manque d'invention romanesque, qui sait analyser avec
finesse les caractères et les sentiments, mais qui faiblit quand il faut
les traduire en action. Cette gaucherie, l'auteur de la _Princesse de
Montpensier_ ne s'en défera jamais complètement et, à un certain point
de vue, je serais tenté de dire qu'elle n'est pas sans charme. Mais elle
se trahit par trop dans cette première oeuvre, et n'est pas suffisamment
rachetée, comme dans la _Princesse de Clèves_, par la grâce du détail et
le pathétique discret des sentiments. Pour les admirateurs de Mme de la
Fayette, la _Princesse de Montpensier_ n'en demeure pas moins une oeuvre
intéressante, comme pour les admirateurs d'un grand peintre une ébauche
ou un tableau où se serait essayée la jeunesse de son génie; et si ce
n'était, je le reconnais, un peu trop la grandir, je serais tenté de
redire à ce propos ces vers que les fervents de Raphaël ont fait graver
au bas de ce divin _Mariage de la Vierge_ où son pinceau semble encore
conduit par la main du Pérugin:
Se de tai pregi adorno
Fu Sanzio imberbe ancora,
Mai non precorse il giorno
Più luminosa aurora.
La _Princesse de Montpensier_ avait paru en 1662, sans nom d'auteur,
avons-nous dit. _Zayde_ parut en 1670 sous le nom de Segrais. Quelle
raison de renoncer ainsi à l'anonyme pour s'abriter sous le couvert d'un
autre? L'explication de ce changement d'attitude serait assez difficile
à trouver s'il fallait croire que Segrais n'avait fait que prêter son
nom à Mme de la Fayette, mais qu'en réalité il était demeuré totalement
étranger à _Zayde_. La plupart de ceux qui ont écrit sur Mme de la
Fayette se sont donné beaucoup de peine pour établir ce point. J'avoue
que je ne suis point disposé à les imiter, et que je ne tiens pas à
revendiquer pour Mme de la Fayette l'honneur de _Zayde_, comme j'ai
revendiqué pour elle contre M. Perrero l'honneur de la _Princesse de
Clèves_. C'est peut-être à cause de cela que la chose me paraît demeurer
assez obscure. Sans doute Segrais a dit formellement: «_Zayde_ qui a
paru sous mon nom est de Mme de la Fayette. Il est vrai que j'y ai eu
quelque part, mais seulement dans la disposition du roman où les règles
de l'art sont observées avec grande exactitude.» Mais ailleurs Segrais
semble vouloir revenir sur ce qu'il a dit et recouvrer son bien: «Après
que ma _Zayde_ fut imprimée, Mme de la Fayette en fit relier un
exemplaire avec du papier blanc entre chaque page, afin de la revoir
tout de nouveau et d'y faire des corrections, particulièrement sur le
langage; mais elle ne trouva rien à y corriger, même en plusieurs
années, et je ne pense pas que l'on y puisse rien changer, même encore
aujourd'hui.» Aussi l'on comprend que l'éditeur des _Segraisiana_ ait,
dans sa préface, inscrit _Zayde_ au rang des oeuvres de Segrais, sans
même faire mention de la part qu'y aurait prise Mme de la Fayette. Je
sais bien que Huet, dans ses _Origines de Caen_, et plus formellement
encore dans son _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, attribue
_Zayde_ à Mme de la Fayette. «Je puis, dit-il, attester le fait sur la
foi de mes propres yeux et d'après nombre de lettres de Mme de la
Fayette elle-même, car elle m'envoyait chaque partie de cet ouvrage
successivement, et au fur et à mesure de la composition, et me les
faisait lire et revoir.» En effet, au nombre des lettres de Mme de la
Fayette à Huet qu'a publiées M. Henry, il y en a une par laquelle elle
lui demande son sentiment sur un passage de _Zayde_. Mais personne n'a
jamais contesté que Mme de la Fayette n'ait eu part à _Zayde_. La
question est de savoir quelle part y a eue Segrais, s'il fut un
prête-nom ou un collaborateur. Or il me paraît certain qu'il fut un
collaborateur, et cela non pas seulement parce que son nom a continué de
figurer seul sur le volume, parce que Mme de Sévigné qui parle souvent
de la _Princesse de Clèves_ à propos de Mme de la Fayette, ne dit jamais
un mot de _Zayde_, et encore parce que Bussy, généralement bien informé
de ce qui se passait à Paris, se réjouissait de lire _Zayde_ comme étant
de Segrais: «car, disait-il, Segrais ne peut rien écrire qui ne soit
joli». C'est aussi pour une raison d'ordre purement littéraire, mais
plus décisive à mes yeux. J'ai dit tout à l'heure que la _Princesse de
Montpensier_ marquait un progrès et une innovation: c'était la
substitution du roman de moeurs, du roman français alerte et lestement
mené au roman à aventures, invraisemblable et prolixe. Or _Zayde_ marque
au contraire un pas en arrière, un retour au genre espagnol, qu'avait
imité Mlle de Scudéry. C'est la collaboration de Segrais qu'il faut,
suivant moi, rendre responsable de ce recul du talent de Mme de la
Fayette. Il s'en est inconsciemment accusé lui-même lorsqu'il a dit
qu'il n'avait eu part qu'à la disposition du roman où les règles de
l'art sont exactement observées, mais les règles de l'art tel que les
entendait Segrais, et c'est le cas de se rappeler ce que dit un
personnage de la _Critique de l'École des femmes_ que «si les pièces qui
sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne
soient pas selon les règles, il faudrait, de nécessité, que les règles
eussent été mal faites». Segrais crut, j'en suis persuadé, faire
merveille, peut-être en conseillant Mme de la Fayette de choisir ses
personnages dans le domaine de la fiction pure et non pas dans celui de
l'histoire, en tout cas en l'engageant à entrecouper et ralentir
l'action principale par des récits épisodiques, à la mode de Cervantès,
mais sans la force du génie qui maintient l'unité en concentrant
l'intérêt sur un seul personnage, et aussi à la mode de Madeleine de
Scudéry ou de la Calprenède, beaucoup plus faciles à imiter que
Cervantès. Et voici, par les conseils dont le succès l'enchantait si
fort, le beau résultat auquel il a conduit l'auteur de la _Princesse de
Montpensier_.
Il n'y a pas dans _Zayde_ moins de cinq histoires, qui s'enchevêtrent:
celle de Consalve, celle d'Alphonse, celle de Zayde, celle de Fatime et
celle d'Alamir. Quant à chacune de ces histoires prise en elle-même,
c'est un tissu d'aventures à la fois extraordinaires et monotones où il
n'y a jamais en scène que des princesses d'une beauté parfaite et des
cavaliers d'un mérite tellement accompli, qu'on se demande comment ils
parviennent à se reconnaître les uns des autres. «Les amants malheureux,
dit spirituellement Sainte-Beuve (car en effet ils sont toujours prêts à
expirer de douleur aux pieds de celle qu'ils aiment), quittent la cour
pour des déserts horribles où ils ne manquent de rien; ils passent les
après-dînées dans les bois, contant aux rochers leur martyre, et ils
rentrent dans les galeries de leurs maisons où se voient toute sorte de
peintures. Ils rencontrent à l'improviste, sur le bord de la mer, des
princesses infortunées, étendues et comme sans vie, qui sortent du
naufrage en habits magnifiques et qui ne rouvrent languissamment les
yeux que pour leur donner de l'amour. Des naufrages, des déserts, des
descentes par mer et des ravissements!» Ajoutez à cela que des bracelets
perdus et des portraits retrouvés (pas de croix cependant) sont part
importante de l'action. Il est curieux au reste de remarquer comme en
tout temps le faux goût se ressemble, celui des précieuses et celui des
romantiques. Consalve quittant la cour de Léon à cause des déplaisirs
sensibles qu'il y a reçus, et se retirant dans une solitude au bord de
la mer, c'est René, mais René sans la magnificence du langage et sans
ces traits perçants qui sont de tous les siècles. Cependant ne
rabaissons pas trop _Zayde_. D'abord la forme en est charmante, et la
forme est bien de Mme de la Fayette. Il n'y a qu'à relire, pour s'en
convaincre, les _Divertissements de la princesse Aurélie_, le plus
célèbre ouvrage de Segrais. Et puis _Zayde_ a aussi ses traits
pénétrants. Il en est un qui paraissait admirable à d'Alembert ainsi
qu'à la Harpe, et qui est demeuré en effet assez célèbre. Deux amants,
Alphonse et Zayde, l'un Espagnol, l'autre Grecque, qu'un naufrage a
réunis, ont passé trois mois ensemble sans pouvoir s'entendre, mais non
pas naturellement sans s'aimer «de la plus violente passion qui fût
jamais». Séparés par les circonstances les plus compliquées et les plus
invraisemblables, ils se rencontrent inopinément, et, en s'abordant,
chacun parle à l'autre la langue qui n'est pas la sienne et qu'il a
apprise dans l'intervalle. J'avoue que ce trait, peut-être ingénieux,
est pour moi gâté par l'invraisemblance du fait et par la difficulté que
ma faible imagination éprouve à se représenter comment une passion si
violente et surtout si durable a pu naître entre deux personnes qui ne
se comprenaient point, les _muets truchements_ ayant seuls fait leur
office. Mais je dois convenir que l'épisode, en lui-même, est rapporté
avec beaucoup de grâce: «Au bruit que firent ceux dont Consalve était
suivi, elle se retourna, et il reconnut Zayde, mais plus belle qu'il ne
l'avait jamais vue, malgré la douleur et le trouble qui paraissaient sur
son visage. Consalve fut si surpris qu'il parut plus troublé que Zayde,
et Zayde sembla se rassurer et perdre une partie de ses craintes à la
vue de Consalve. Ils s'avancèrent l'un vers l'autre, et prirent tous
deux la parole. Consalve se servit de la langue grecque pour lui
demander pardon de paraître devant elle comme un ennemi, dans le même
moment que Zayde lui disait en espagnol qu'elle ne craignait plus les
malheurs qu'elle avait appréhendés, et que ce ne serait pas le premier
péril dont il l'aurait garantie. Ils furent si étonnés de s'entendre
parler chacun leur langue naturelle, et ils sentirent si vivement les
raisons qui les avaient obligés de les apprendre qu'ils en rougirent, et
demeurèrent quelque temps dans un profond silence.» On trouve encore
parsemés ici et là d'heureux passages à la fois forts et délicats. «Le
trouble que causaient à Consalve ces incertitudes se dissipa; il
s'abandonna enfin à la joie d'avoir retrouvé Zayde, et sans penser
davantage s'il était aimé ou s'il ne l'était pas, il pensa seulement au
plaisir qu'il allait avoir d'être _regardé encore par ses beaux yeux_.»
L'histoire de Ximenes, dont les soupçons perpétuels et la jalousie
insensée amènent la mort de son meilleur ami, réduisent sa bien-aimée à
se jeter dans un couvent et le condamnent lui-même à un malheur éternel,
a trouvé aussi quelques admirateurs. Ceux-ci inclinent à penser que le
portrait du jaloux est peint d'après nature, que Ximenes c'est la
Rochefoucauld, et que, devenu amoureux de Mme de la Fayette, alors que
celle-ci n'était plus tout à fait jeune, la pensée qu'il avait été
étranger aux premières années de sa vie lui aurait fait éprouver des
soupçons et des tourments pareils à ceux de Ximenes. Mais c'est là une
conjecture qui me paraît sans aucun fondement. J'accorde cependant qu'on
peut sans trop de hardiesse prêter à la Rochefoucauld un sentiment
analogue à celui que Ximenes, amoureux de Belasire, traduit en ces
termes: «Je ne saurais vous exprimer la joie que je trouvais à toucher
ce coeur qui n'avait jamais été touché, et à voir l'embarras et le
trouble qu'y apportait une passion qui y était inconnue. Quel charme
c'était pour moi de connaître l'étonnement qu'avait Belasire de n'être
plus maîtresse d'elle-même et de se trouver des sentiments sur lesquels
elle n'avait plus de pouvoir! Je goûtai des délices dans ces
commencements que je n'avais point imaginés, et qui n'a point senti le
plaisir de donner une violente passion à une personne qui n'en a jamais
eu même de médiocre, peut dire qu'il ignore les véritables plaisirs de
l'amour.» Ce fut bien quelque plaisir de ce genre que la Rochefoucauld
dut ressentir quand il s'aperçut qu'il commençait à inspirer de l'amour
à Mme de la Fayette. _Zayde_ a été composée, ne l'oublions pas, entre
1665 et 1670, c'est-à-dire durant ces années où (je crois l'avoir
établi) Mme de la Fayette, après avoir lutté d'abord contre les
sentiments que lui inspirait la Rochefoucauld, dut finir par s'avouer,
vaincue, jusqu'à une certaine limite s'entend. Il n'y aurait donc rien
d'étonnant à ce que le roman qu'elle écrivait répercutât les échos du
roman qu'elle vivait. Mais s'il y a quelque épisode de _Zayde_ où il
soit possible de découvrir une allusion à ce drame intime, ce n'est pas
dans l'histoire de Ximenes, mais bien plutôt dans celle du prince
Alamir, ce Lovelace arabe, qui cherche à se faire aimer de toutes les
femmes, mais qui, dès qu'il a réussi, abandonne sa conquête pour se
mettre à la poursuite d'une autre. Zayde seul réussit à le fixer, mais
c'est parce qu'elle demeure insensible à son amour, et la résistance
qu'elle oppose à Alamir est précisément ce qui le retient. En traçant le
portrait de cet amant volage, que le respect amène à la constance,
n'est-ce pas à la Rochefoucauld que Mme de la Fayette a pensé, et
n'a-t-elle pas voulu prendre sur lui sa revanche et son point de
supériorité? Notons que cette histoire d'Alamir est celle qui termine ou
à peu près le volume, qu'elle a donc été composée vers l'année 1668 ou
1669, c'est-à-dire au plus fort de la période encore orageuse des
relations de Mme de la Fayette avec la Rochefoucauld. Nous savons même
que la Rochefoucauld a eu connaissance du manuscrit avant sa
publication, et cela de source sûre, par une méprise assez plaisante de
M. Cousin. En fouillant dans les papiers de Vallant qui lui ont servi à
composer la _Vie de Mme de Sablé_, il a découvert quelques lignes
écrites de la main de la Rochefoucauld, qu'il a publiées comme inédites.
Les voici: «J'ai cessé d'aimer toutes celles qui m'ont aimé, et j'adore
Zayde, qui me méprise. Est-ce sa beauté qui produit un effet si
extraordinaire, ou si ses rigueurs causent mon attachement? Serait-il
possible que j'eusse un si bizarre sentiment dans le coeur, et que le
seul moyen de m'attacher fût de ne m'aimer pas? Ah! Zayde, ne serai-je
jamais assez heureux pour être en état de connaître si ce sont vos
charmes ou vos rigueurs qui m'attachent à vous?» Mais M. Cousin a commis
ici une singulière méprise. Il a cru mettre la main sur une lettre, ou
du moins le brouillon d'une lettre adressée par la Rochefoucauld à Mme
de la Fayette, sous le nom de Zayde. Il ne s'est pas aperçu que c'était
tout simplement, à quelques variantes près, un passage du roman de
_Zayde_. De ce passage, la Rochefoucauld serait donc le véritable
auteur, et Mme de la Fayette n'aurait fait que l'insérer après l'avoir
retouché et abrégé. Lorsque la Rochefoucauld met ces plaintes et cet
aveu dans la bouche du prince Alamir, lorsqu'il le fait se plaindre des
rigueurs de Zayde, et reconnaître en même temps que ces rigueurs sont
précisément ce qui l'attache à elle, n'est-ce pas lui-même qui parle et
dont il dépeint les sentiments? S'il en était autrement, pourquoi
aurait-il écrit ce passage de sa main, et pourquoi l'aurait-il proposé à
l'auteur de _Zayde_? Il y faudrait donc voir à la fois un nouveau
témoignage, et celui-là le plus décisif de tous, en faveur de la vertu
de Mme de la Fayette, et la confirmation que la Rochefoucauld se
reconnaissait bien sous les traits d'Alamir. La ressemblance ne se
poursuit pas cependant jusqu'à la fin de l'histoire. Le prince Alamir
finit par mourir de langueur, autant du chagrin que lui causent les
rigueurs de Zayde que des blessures qu'il a reçues dans un combat
singulier avec Consalve. Dans le roman qui suivra _Zayde_, c'est la
princesse de Clèves qui mourra de remords et d'amour combattu. Dans la
réalité, Mme de la Fayette et la Rochefoucauld ont vécu dix années
ensemble, et la Rochefoucauld est mort de la goutte remontée. Ainsi
Goethe a fait mourir Werther, et George Sand Lucrezia Floriani, tandis
que Goethe et George Sand ont survécu: c'est souvent la différence du
roman à la vie, quand, par aventure, la vie n'est pas au contraire plus
tragique que le roman.
VIII
«LA PRINCESSE DE CLÈVES»
La _Princesse de Montpensier_ avait passé presque inaperçue. Il n'en fut
pas de même de _Zayde_. Le nom de Segrais qui était un auteur à la mode
avait attiré l'attention, et l'ouvrage fut assez lu. Il ne semble pas
cependant que le succès en ait été très grand; Mme de Sévigné n'en parle
pas une seule fois à Mme de Grignan. Bussy qui l'attribuait à Segrais en
fait, tout en le louant, une critique assez juste. Après avoir dit que,
si tous les romans étaient comme celui-là, il en ferait sa lecture
ordinaire, il déclare cependant que les amours de Consalve et de Zayde
lui paraissent extravagantes, et il ajoute: «Je ne puis souffrir que le
héros du roman fasse le personnage d'un fou. Si c'était une histoire, il
faudrait supprimer ce qui n'est pas vraisemblable, car les choses
extraordinaires qui choquent le bon sens discréditent les vérités. Mais,
dans un roman, où l'on est maître des événements, il les faut rendre
croyables, et qu'au moins le héros ne fasse pas des extravagances.»
Impossible d'exprimer en meilleurs termes une théorie littéraire plus
juste. Cette lettre est curieuse en elle-même, car elle montre que chez
les gens de goût (et Bussy était du nombre autant que personne) la
réaction commençait à naître contre les romans à aventures
extravagantes, et que, même au plus fort du succès de _Clélie_ ou de
_Cléopâtre_, il y avait déjà public pour le roman de moeurs et de
sentiment: La _Princesse de Clèves_ pouvait paraître.
Elle ne parut cependant que huit ans après _Zayde_, mais Mme de la
Fayette y travailla longtemps. D'une lettre de Mme de Sévigné on
pourrait conclure qu'elle s'était mise à l'oeuvre dès 1672. «Je suis au
désespoir, dit cette lettre adressée à Mme de Grignan, que vous ayez eu
_Bajazet_ par d'autres que par moi. C'est ce chien de Barbin qui me
hait, parce que je ne fais pas de _Princesses de Clèves et de
Montpensier_.» Il serait cependant assez étrange que six ans avant la
publication, et en dépit des habitudes un peu mystérieuses de Mme de la
Fayette, le titre du roman fût déjà arrêté et connu non seulement de Mme
de Sévigné, mais de Barbin. Aussi me rangerais-je volontiers à la
supposition ingénieuse du savant éditeur des _Lettres de Mme de
Sévigné_, M. Adolphe Regnier, que, dans la lettre originale, il y avait
_Zayde_, et que le chevalier Perrin aurait substitué à _Zayde_ la
_Princesse de Clèves_ pour donner plus de pittoresque à la lettre. Le
bon chevalier était, comme on sait, coutumier de ces libertés. Quoi
qu'il en soit, il est certain que Mme de la Fayette, qui vivait de
régime et travaillait à ses heures, s'appliqua plusieurs années à la
_Princesse de Clèves_ et qu'on commença d'en parler avant l'apparition.
Mme de Scudéry en entretenait Bussy par lettre dès décembre 1677: «M. de
la Rochefoucauld et Mme de la Fayette, lui dit-elle, ont fait un roman
des galanteries de la cour d'Henri second qu'on dit être admirablement
bien écrit»; et elle ajoute gaillardement: «Ils ne sont pas en âge de
faire autre chose ensemble». La préface de la première édition parle
«des lectures qui avaient déjà été faites de cette histoire et de
l'approbation qu'elle avait rencontrée». L'attente était donc grande, et
quand le petit volume tant annoncé fut mis en vente le 18 mai 1678 chez
Barbin, il dut, dès le premier jour, trouver des acheteurs. L'attente ne
devait pas être trompée.