contemporaines, mais il en est encore un dont je ne puis me défendre.
J'ai fait voir combien cette scène de l'aveu avait paru extraordinaire
aux contemporains de Mme de la Fayette, et quelles discussions elle
avait suscitées. C'était une des critiques sur lesquelles insistait le
plus l'auteur des _Lettres à la marquise_. Cependant il «concédait que
cet endroit ferait un bel effet sur le théâtre». Valincour, puisque
c'est lui qui est l'auteur des lettres, ne savait pas si bien dire, et
nous avons vu, deux siècles plus tard, tout l'effet qu'un dramaturge de
génie peut tirer d'un aveu conjugal. La scène du _Supplice d'une femme_
où l'épouse adultère tend brusquement à son mari la lettre qui contient
la preuve de sa faute est un des effets de théâtre les plus puissants
dont notre génération ait gardé le souvenir. Assurément ni M. Alexandre
Dumas, ni M. de Girardin (pour la part qui doit lui rester dans la
pièce) n'y ont pensé, mais il est curieux que l'idée première d'un effet
de scène aussi moderne appartienne pour moitié à Mme de la Fayette et à
Valincour.
Je n'ai point encore signalé ce qui marque la supériorité véritable de
la _Princesse de Clèves_ non seulement sur _Zayde_ et la _Princesse de
Montpensier_, mais sur d'autres romans où les ardeurs de la passion et
les troubles de la jalousie sont peints avec une force égale ou, si l'on
veut, supérieure. Ce qui en fait la rareté, la Harpe nous l'a dit tout à
l'heure, «c'est que jamais l'amour combattu par le devoir n'a été peint
avec plus de délicatesse». Mais est-ce assez dire que parler de
délicatesse et ne faut-il pas ajouter encore de pathétique? En effet
l'emploi mesuré des mots n'enlève rien à la force des sentiments. Toute
voilée qu'elle est sous les nuances du langage, la passion court à
travers toutes ces pages. L'accent en est tout autre que celui des deux
oeuvres précédentes. Chez l'auteur de la _Princesse de Clèves_ on sent la
femme qui a aimé, et qui sait ce dont elle parle, car elle a lutté et
souffert. On sent qu'elle raconte le roman de sa vie, et que tout à la
fois elle confesse sa faiblesse et rend témoignage à sa vertu. Ces
combats qu'elle peint, ils se sont passés dans son coeur; ces
objurgations que la princesse de Clèves s'adresse en son particulier,
maintes fois elle a dû se les répéter à elle-même, «Quand je pourrais
être contente de sa passion, qu'en veux-je faire? veux-je la souffrir?
veux-je y répondre? veux-je m'engager dans une galanterie? veux-je
manquer à M. de Clèves? _Veux-je me manquer à moi-même?_ et veux-je
enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne
l'amour?» Combien de fois Mme de la Fayette n'a-t-elle pas dû se tenir
ce langage; mais combien de fois n'a-t-elle pas dû s'avouer ce que
s'avouait aussi Mme de Clèves: «Je suis vaincue et surmontée par une
inclination qui m'entraîne malgré moi. Toutes mes résolutions sont
inutiles; je pensais hier tout le contraire de ce que je pense
aujourd'hui, et je fais aujourd'hui tout le contraire de ce que je
résolus hier.» Mais si sa défaite avait été complète, si son inclination
l'avait fait manquer à l'honneur, elle n'aurait point su peindre comme
elle l'a fait la résistance que Mme de Clèves oppose moins au duc de
Nemours qu'à elle-même, ni la sublimité de vertu et le scrupule excessif
qui l'empêchent, devenue libre, d'accepter la main que le duc lui offre.
Mme de la Fayette était trop vraie, suivant l'expression de la
Rochefoucauld, pour s'idéaliser au delà d'une certaine mesure aux dépens
de la vérité dans un roman où elle avait mis une part d'elle-même.
J'ajoute qu'elle n'avait pas pour cela assez d'imagination. Elle en
donna bien la preuve lorsque, voulant justifier, au point de vue de la
vraisemblance, l'aveu de la princesse de Clèves à son mari, elle essaya,
dans une petite nouvelle intitulée la _Comtesse de Tende_, de montrer la
nécessité où une femme peut se trouver réduite d'avouer à son mari une
faute bien autrement grave. Elle ne fit qu'une oeuvre médiocre, sans
vraisemblance, sans vie, où l'on ne trouve rien qui soit comparable à la
_Princesse de Clèves_. Mme de la Fayette n'avait pas en elle une source
perpétuellement jaillissante d'où coulât à gros bouillons, comme chez
une George Sand et une George Eliot, un flot de créations incessantes;
elle n'était point une _romancière_ capable de mettre sur pied des êtres
qu'elle n'aurait point observés, ou d'inventer des aventures qui ne se
seraient point passées sous ses yeux. Elle était une femme du monde,
douée d'un don naturel pour écrire, à laquelle une fois dans sa vie les
troubles de son coeur ont donné presque du génie.
S'il fallait achever de démontrer la part d'inspiration personnelle qui
fait le charme et le pathétique de la _Princesse de Clèves_, j'en
trouverais une nouvelle preuve dans les mobiles qui dictent la conduite
et qui fortifient la courageuse austérité de l'héroïne. Nous avons vu
dans la biographie de Mme de la Fayette qu'avant l'époque où elle entra
en relations avec Du Guet (c'est-à-dire avant la mort de la
Rochefoucauld), elle paraît s'en être tenue à l'observance extérieure
des prescriptions religieuses, mais qu'elle n'était ni dévote ni même
pieuse. Or cet état paraît répondre exactement à celui que Mme de la
Fayette dépeint chez la princesse de Clèves. Sans doute Mme de Clèves
est chrétienne; mais il est assez remarquable que pas une seule fois
dans la lutte qu'elle soutient contre elle-même, elle n'appelle à son
aide un secours surnaturel. Pas une prière, pas un acte de foi. Un
romancier de nos jours qui voudrait peindre une femme vertueuse et point
philosophe mettrait incessamment dans sa bouche le nom de Dieu. Ce nom
ne se trouve pas une seule fois dans toute l'oeuvre de Mme de la Fayette.
Quand Mme de Chartres, sur son lit de mort, adresse à sa fille ses
recommandations dernières, elle lui demande de songer à ce qu'elle se
doit à elle-même, et de penser qu'elle va perdre cette réputation
qu'elle s'est acquise; elle lui fait voir les malheurs d'une galanterie,
mais elle n'ajoute pas une seule considération religieuse. Les
exhortations que Mme de Clèves s'adresse à elle-même sont inspirées du
même esprit. Elle parle toujours de sa réputation, de sa dignité, de sa
vertu, mais vertu au sens antique, _virtus_. On dirait la Pauline de
Corneille, mais la Pauline d'avant le cinquième acte, la femme d'honneur
qui n'est pas chrétienne. Il est vrai que pour échapper aux poursuites
du duc de Nemours elle entre dans une maison religieuse, sans faire de
voeux cependant, mais ce qui paraît l'y déterminer c'est moins la ferveur
qu'une sorte de détachement philosophique, moins l'amour de Dieu que
«cette vue si longue et prochaine de la mort qui fait voir les choses de
cette vie de cet oeil si différent dont on les voit dans la santé». Si
elle renonce à l'amour, c'est «parce que les passions et les engagements
du monde lui parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des
vues plus grandes et plus éloignées». La foi peut y être; la piété n'y
est pas, et si je ne craignais de forcer ma pensée, je dirais que Mme de
la Fayette a écrit, sans assurément y songer, le roman de la vertu
purement humaine. Mais peut-être est-ce à cause de cela que ce roman
agit si fortement sur les âmes, sur toutes les âmes, car si les plus
heureuses, celles qui s'abreuvent à la source divine, n'y trouvent rien
qui blesse leurs sentiments, si elles sont même en droit de dire qu'un
fonds d'éducation et de préparation chrétiennes peut seul conduire à
cette sublimité de sacrifice, les autres, celles qui empruntent leur
courage à la seule dignité et au seul respect d'elles-mêmes, y trouvent
encore un encouragement et un appui. Aussi, pour les unes comme pour les
autres, la lecture de la _Princesse de Clèves_ sera-t-elle toujours d'un
grand réconfort. Oui, petit livre qui, depuis deux siècles, as été manié
par de si douces mains, soit revêtu de la couverture modeste sous
laquelle tu parus pour la première fois, soit paré par le luxe moderne
d'une reliure élégante, tu mérites d'être rangé parmi ces oeuvres bénies,
devenues trop rares de nos jours, qui servent à entretenir le culte du
beau moral, et tu demeureras toujours le bréviaire des âmes qui sont à
la fois passionnées mais délicates, faibles mais fières. Qui sait en
effet, qui peut savoir à combien de ces âmes tu es venu en aide, en leur
murmurant à l'oreille ces mots qui pénètrent, et où l'on croit entendre
inopinément la voix de la conscience! Aussi bien peut-être que tel
sermon de Bourdaloue _sur les amitiés sensibles et prétendues
innocentes_, aussi bien que telles austères leçons d'un prêtre de nos
jours, tu as su dire à quelques-unes d'entre elles les paroles dont
elles avaient besoin, car tu leur as fait entendre que la vertu peut
trouver sa fin en elle-même, et goûter sa récompense dans l'austère
jouissance du devoir accompli. Et si l'idéal que tu leur as proposé peut
paraître au-dessus de l'humaine nature, si nous ne pouvons nous empêcher
de trouver avec Nemours que celle que tu nous as fait aimer avec lui
sacrifie un bonheur permis à un fantôme de devoir, eh bien, sois béni
encore pour cette exagération même, car l'humanité et la jeunesse
surtout n'atteindraient pas au devoir si elles ne visaient d'abord
au-dessus, comme le projectile qui ne parviendrait pas jusqu'à un but
éloigné s'il ne commençait par s'élever plus haut. Merci donc à toi pour
avoir proposé comme idéal le sacrifice à l'amour et l'héroïsme à la
vertu.
C'est le propre des belles oeuvres ou même tout simplement des oeuvres qui
ont eu du succès de susciter des imitations. Notre littérature est ainsi
encombrée de pastiches, que ce soient de fausses _Nouvelles Héloïses_,
ou de fausses _Lélia_, dont le plus grand nombre reproduisent les
défauts de leurs modèles sans en avoir les qualités. La _Princesse de
Clèves_ ne pouvait échapper à cette loi. Cependant, et précisément
peut-être à cause de la rareté de l'oeuvre qui en rend l'imitation
difficile, on peut dire qu'elle n'a pas trop à se plaindre. Sans doute
on peut rattacher si l'on veut à la _Princesse de Clèves_ tous les
romans de la fin du siècle dernier ou du commencement de celui-ci où des
femmes aimables et spirituelles, qui avaient ou se croyaient le don
d'écrire, ont peint le monde où elles vivaient et les aventures dont
elles avaient été témoins. Les _Lettres de Lausanne_, _Adèle de
Sénanges_, _Eugène de Rothelin_, _Édouard_, et même la _Maréchale
d'Aubemer_, ou, si l'on préfère les noms des auteurs à ceux des oeuvres,
Mmes de Charrière, de Souza, de Duras, et même Mme de Boigne, se sont
toutes, on peut le dire, inspirées plus ou moins de Mme de la Fayette,
et ont copié en elle ce que j'ai cru pouvoir appeler le peintre des
moeurs élégantes. Dans cet ordre d'idées, on pourrait même dire qu'elle
n'a fait que trop d'élèves. Mais, la _Princesse de Clèves_ a eu
également une descendance plus choisie: c'est celle des romans dont
l'intérêt se tire de la lutte entre la passion et le devoir, et qui
donnent la victoire à la vertu. Les oeuvres de cette nature sont rares
dans notre littérature; mais, Dieu merci! elle n'en est pas cependant
complètement dépourvue. Je n'en veux citer qu'un exemple, c'est cette
admirable histoire de _Dominique_ où Fromentin a su allier les qualités
du peintre à celles du romancier, et la profondeur d'analyse d'un
Bourget à l'art descriptif d'un Loti. Assurément la ressemblance est
lointaine. Dominique n'a point l'élégance du duc de Nemours. M. de
Nièvre n'a rien de commun avec M. de Clèves, et Madeleine, surtout, n'a
point la réserve ni la fierté de la princesse. Ce n'est point un
scrupule aussi rare et aussi délicat qui la pousse lorsque, encore
enchaînée dans les liens du mariage, elle se sépare pour toujours de
Dominique, le lendemain du jour où elle a failli s'abandonner à lui.
Mais il est impossible cependant de lire leur dernière entrevue sans que
la pensée se reporte à la dernière Conversation de la princesse de
Clèves avec le duc de Nemours:
«Mon pauvre ami! me dit-elle, il fallait en venir là. Si vous saviez
combien je vous aime! Je ne vous l'aurais pas dit hier; aujourd'hui cela
peut s'avouer, puisque c'est le mot défendu qui nous sépare.» Elle,
exténuée tout à l'heure, elle avait retrouvé je ne sais quelle ressource
de vertu qui la raffermissait à mesure. Je n'en avais plus aucune: elle
ajouta, je crois, une ou deux paroles que je n'entendis pas; puis elle
s'éloigna doucement comme une vision qui s'évanouit, et je ne la revis
plus, ni ce soir-là, ni le lendemain, ni jamais.
Toutes ces ressemblances sont au reste, je le reconnais, cherchées de
très loin. En réalité la _Princesse de Clèves_ est une oeuvre unique, qui
n'a point de pareille, qui n'en aura jamais. Elle est venue au monde
pendant ces vingt-cinq premières années qui ont suivi la majorité de
Louis XIV et qui marquent la plus belle époque de notre histoire, temps
unique où la France encore éprise de son jeune roi assurait ses
frontières naturelles sans aspirer à les dépasser, où Condé et Turenne
commandaient ses armées, où Bossuet arrachait des larmes aux courtisans
en prononçant l'oraison funèbre de Madame, où Racine faisait couler les
pleurs d'Andromaque et traduisait les fureurs de Phèdre, où Molière
peignait la jalousie d'Alceste et la coquetterie de Célimène. La
_Princesse de Clèves_ apparaît comme une perle au milieu de cet écrin de
pierres précieuses, mais c'est la perle de grand prix dont les reflets
roses et irisés joignent l'éclat à la douceur, ou plutôt c'est la fleur
d'un temps et de la nouveauté florissante d'un règne: _novitas florida
regni_. Pour la produire, il fallait une cour et une France
aristocratiques, comme la cour et la France de Louis XIV. Saluons ces
grâces que nous ne verrons plus; mais puisqu'elle n'est point flétrie
respirons le parfum de la fleur qui nous fait rêver à ce temps radieux,
et admirons sa fraîcheur éternelle.
APPENDICE
Marie-Madeleine Motier, marquise de la Fayette, fille d'Armand, marquis
de la Fayette, et d'Anne-Madeleine de Marillac, épousa, le 13 avril
1706, Charles-Louis-Bretagne de la Trémoïlle, prince de Tarente, duc de
Thouars, septième duc de la Trémoïlle. Elle mourut à vingt-six ans.
Le duc de la Trémoïlle, chef actuel de cette illustre maison, descend
directement de ce mariage. Il est donc par conséquent le seul héritier
direct de la comtesse de la Fayette, la branche des la Fayette à
laquelle appartenait le célèbre général et qui s'est éteinte récemment
en la personne d'Edmond de la Fayette, sénateur de la Haute-Loire, étant
une branche collatérale. Le duc de la Trémoïlle, en sa qualité
d'héritier direct, possède, non point hélas les papiers de Mme de la
Fayette qui n'en a point laissé, mais les papiers de son fils l'abbé.
Ces papiers sont par eux-mêmes peu intéressants. Ce ne sont que des
papiers d'affaires, contrats, inventaires, transactions, qui viennent
presque tous de l'étude de maître Levasseur, notaire au Châtelet de
Paris. Si je n'avais trouvé dans l'intitulé de l'inventaire dressé après
la mort du comte de la Fayette la date de sa mort qui avait jusqu'à
présent échappé à toutes les recherches, je n'aurais même point signalé
l'existence de ces papiers.
Par une particularité assez curieuse et qui ajoute encore au mystère de
la vie de M. de la Fayette, il n'est fait mention dans aucun de ces
actes du lieu de son décès.--Impossible de sombrer plus complètement
puisqu'on ne sait ni comment il a vécu, ni où il est mort, et cette
singularité me confirme encore dans la pensée que cette vie mystérieuse
a été troublée par quelque drame qui a brusquement rompu le lien
conjugal (au point de vue moral s'entend), et qui aux yeux de Mme de la
Fayette elle-même et de ses amis a fait de son mari une sorte de mort
vivant dont on ne parlait plus.
De quelques-uns de ces papiers il résulte cependant que la majeure
partie de la vie de M. de la Fayette s'est passée à la campagne, soit en
son château de Naddes, soit en son château d'Espinasse. Il paraît avoir
été assez processif, à en juger par d'assez nombreuses difficultés qu'il
eut avec ses voisins, dont quelques-unes se réglèrent de son vivant par
des transactions, mais dont les autres laissèrent beaucoup d'embarras à
Mme de la Fayette et firent d'elle pendant quelques années une véritable
plaideuse et une habituée de la Grand'Chambre. Mme de la Fayette ne fit
que défendre la fortune de ses enfants qui lui en surent beaucoup de
gré, et il est assez étrange, soit dit en passant, qu'on lui en ait fait
reproche.
Les autres pièces qui peuvent présenter quelque intérêt, sont d'abord le
contrat de mariage de Mme de la Fayette elle-même. Marie-Madeleine
Pioche de la Vergne adopta dans son contrat de mariage la coutume de la
ville et vicomté de Paris, qui était et qui est encore le régime de la
communauté réduite aux acquêts. Elle mettait dans la communauté dix
mille livres, son mari vingt mille, le surplus de leurs biens restant
propre. Le mari constituait à sa femme une rente de survie de quatre
mille livres. Rien de particulier dans les autres stipulations du
contrat.
Vient ensuite, comme pièce intéressante, un règlement d'intérêts
intervenu entre Mme de la Fayette, et Mme de Sévigné, pour une somme de
huit mille sept livres qui était due à Mme de la Fayette sur la
succession du chevalier Renauld de Sévigné, qui était à la fois son beau
père et l'oncle du mari de la marquise. Une partie de la fortune du
chevalier qui venait de sa femme Mme de la Vergne, revint à la comtesse
de la Fayette. L'autre partie revint aux Sévigné. De là, un règlement de
comptes entre les deux, amies, intéressant surtout pour les amateurs
d'autographes parce qu'il porte leurs deux signatures.
Enfin je signalerai l'inventaire dressé à la mort de l'abbé comte de la
Fayette lui-même. J'ai cherché dans l'inventaire des livres s'il était
question de l'exemplaire des _Maximes_ dont j'ai parlé et je n'ai rien
trouvé. Mais le catalogue complet de la bibliothèque n'est pas donné, il
s'en faut. Il n'est pas fait mention non plus de manuscrits provenant de
Mme de la Fayette. On sait que l'abbé est accusé d'avoir égaré plusieurs
cahiers des Mémoires de la cour de France et même un roman manuscrit
intitulé _Caraccio_ qui aurait figuré dans la bibliothèque du duc de la
Vallière. Cependant le catalogue de cette célèbre bibliothèque, publié
il est vrai en 1787, par Nizon, n'en fait pas mention. Le crime n'est
donc pas prouvé, et il n'est pas sûr que le roman ait jamais été écrit.
Si vraiment l'abbé est coupable, faut-il lui en vouloir?--Je ne le crois
pas. Mieux vaut peut-être que Mme de la Fayette demeure exclusivement à
nos yeux l'auteur de la _Princesse de Clèves_.
En résumé, ces papiers sont, comme on le voit, peu intéressants, et
cependant c'est presque avec émotion que je les ai tenus entre les
mains. Leur sécheresse et leur aridité même donnent en effet une vie
singulière aux personnages qu'ils concernent, en nous les montrant
mêlés, comme nous, aux incidents vulgaires de la vie. Excepté le duc de
la Trémoïlle, si digne par sa connaissance des choses du passé et son
érudition de veiller sur ce dépôt, personne, je crois, ne les avait
maniés avant moi, car sur plus d'une page la poudre était encore collée
à l'encre. Ce n'est pas sans regrets que je l'ai fait tomber, et que
j'ai ajouté une destruction de plus à toutes celles qui sont l'ouvrage
de la vie. Cependant les papiers eux-mêmes sont à l'abri du péril, et si
Mme de la Fayette trouve au XXe siècle quelque nouveau biographe, il
pourra encore les consulter et en tirer peut-être plus de parti qu'une
communication tardive (due à ma seule négligence) ne m'a permis de le
faire. Ainsi les passions s'éteignent, les êtres passent, les sociétés
disparaissent, les monarchies s'écroulent, mais les actes notariés
demeurent, et de tout ce que crée l'homme une feuille de papier est
encore ce qu'il y a de plus durable.
LES PORTRAITS DE MADAME DE LA FAYETTE
Il existe au Cabinet des Estampes treize gravures ou lithographies
représentant Mme de la Fayette. Ces gravures ou lithographies n'ont
aucune ressemblance les unes avec les autres. On dirait deux ou trois
personnes différentes. Plusieurs ont un caractère absolument
conventionnel, et rappellent tous les portraits de grand'mères ou de
grand'tantes qu'on conserve dans les châteaux de province. Cependant il
y a un peintre qui paraît avoir été le peintre favori de Mme de la
Fayette: c'est Ferdinand, car il a reproduit ses traits jusqu'à quatre
fois, à différents âges de la vie. Tous ces portraits représentent Mme
de la Fayette avec un nez un peu proéminent et des joues un peu
tombantes, ce qui ne donne pas grand agrément à sa figure. Mais cette
sincérité même du peintre, et cette constante et consciencieuse
reproduction de deux traits assez désobligeants donnent à penser qu'il
faisait ressemblant. C'est ce qui m'a déterminé à reproduire celui de
ces portraits qui est le plus agréable, et où Mme de la Fayette est
représentée encore dans sa jeunesse. Peut-être ce portrait ne
plaira-t-il pas beaucoup, mais «la vérité l'emporte», comme disait M. de
Talleyrand. Je dois ajouter pour ma justification qu'excepté le cardinal
de Retz, qui, à la vérité, s'y connaissait, personne n'a jamais dit que
Mme de la Fayette fut jolie.
NOTES
[1: Voir l'Appendice.]
[2: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 septembre 1890, un
article intitulé: _À propos d'un exemplaire des_ Maximes.]
[3: L'édition publiée par Barbin en 1693 n'ayant paru que quelques mois
après la mort de Mme de la Fayette, il faut supposer, ce qui n'a du
reste rien d'improbable, que Barbin lui envoyait les épreuves.]
[4: Le duc de la Trémoïlle, chef actuel de cette illustre maison, est le
descendant direct de Mme de la Fayette, et possède un certain nombre de
papiers qui viennent d'elle.]
[5: Cette maxime figure en effet pour la première fois dans l'édition de
1678.]