qu'on protège à la cour, depuis le règne de Mme de Maintenon. Elle n'en
parle que sur un ton sarcastique: «Cet endroit, dit-elle à propos de
Saint-Cyr, qui maintenant que nous sommes dévots est le séjour de la
vertu et de la piété, pourra, quelque jour, sans percer dans un profond
avenir, être celui de la débauche et de l'impiété; car de songer que
trois cents jeunes filles qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont
à leur porte une cour remplie de gens éveillés, surtout quand l'autorité
du roi n'y sera plus mêlée, de croire, dis-je, que de jeunes filles et
de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter les
murailles, cela n'est presque pas raisonnable». Et dans un autre
endroit: «Mme de Maintenon ordonna à Racine de faire une comédie mais de
choisir un sujet pieux, car, à l'heure qu'il est, hors de la piété,
point de salut à la cour... La comédie représentait en quelque sorte la
chute de Mme de Montespan et l'élévation de Mme de Maintenon; toute la
différence fut qu'Esther était un peu plus jeune et un peu moins
précieuse en fait de piété.» Le trait porte assez juste, et il semble
que Mme de la Fayette profite de cette occasion pour satisfaire quelque
ancienne rancune. Cependant elles avaient été amies autrefois, au temps
où Mme de Maintenon n'était encore que la veuve Scarron. Elles vivaient
même assez familièrement ensemble pour que, dans cette petite coterie où
Mme de la Fayette était le _brouillard_, Mme Scarron eût aussi son
surnom: on l'appelait le _dégel_. Mais le _dégel_ et le _brouillard_
avaient cessé de faire bon ménage. «Je n'ai pu conserver l'amitié de Mme
de la Fayette, dit Mme de Maintenon dans sa correspondance; elle en
mettait la continuation à trop haut prix. Je lui ai montré du moins que
j'étais aussi sincère qu'elle.» Quelle fut la cause de leur brouille? Il
est probable que Mme de la Fayette, fort liée avec Mme de Thianges, soeur
de Mme de Montespan, et avec Mme de Montespan elle-même, dont elle
recevait des marques d'amitié, se rangea du côté de cette dernière dans
la querelle qui éclata entre la maîtresse du roi et l'institutrice de
ses enfants. Le rôle équivoque que Mme Scarron joua dans toute cette
affaire ne pouvait convenir à la droiture de Mme de la Fayette, et je
redirai ce que j'ai dit à propos de Mme de Grignan; ce n'est pas à Mme
de la Fayette que la brouille fait du tort.
VII
LES ROMANS
«LA PRINCESSE DE MONTPENSIER» ET «ZAYDE»
C'est assez et même trop tarder à parler des romans de Mme de la
Fayette. Il est temps de montrer maintenant par quelles gradations
successives elle s'est élevée de la nouvelle agréable jusqu'au
chef-d'oeuvre.
Comment entre vingt-cinq et trente ans, c'est-à-dire à l'âge où les
femmes sentent plus qu'elles n'observent, et sont plus préoccupées
d'amour que de belles-lettres, l'idée d'écrire vint-elle à Mme de la
Fayette? On ne se la figure pas tourmentée de ce démon bavard qui devait
dicter à Sapho les dix volumes du _Grand Cyrus_ et de _Clélie_. Encore
moins fut-elle soulevée par ce souffle de passion irrésistible qui
inspirait à George Sand _Valentine_ après _Indiana_, et _Lélia_ après
_Valentine_. Ce fut, je m'imagine, par un tout autre chemin qu'elle en
arriva, avec toute sorte de précautions et de réticences, à se produire
devant le public. La mode était alors aux portraits. Tantôt, comme la
Rochefoucauld, on écrivait le sien; tantôt on s'appliquait à celui d'un
ami, ou plus généralement d'une amie. Plusieurs personnes s'entendaient
pour faire le portrait les unes des autres. On donnait lecture de ces
portraits dans quelque réduit, ou bien ils couraient manuscrits. Parfois
on les rassemblait, et ce qui n'avait été d'abord qu'un jeu de société
devenait un ouvrage offert au public. Ainsi fit Mademoiselle, la Grande
Mademoiselle (et cela bien avant qu'elle ne laissât paraître la
_Princesse de Paphlagonie_), pour le recueil de _Divers Portraits_ que
Segrais publia par ses ordres, en 1659, et dont plus de quarante étaient
de sa main. Ce fut à cette occasion que Mme de la Fayette traça le
portrait de Mme de Sévigné dont j'ai parlé. Ce portrait eut du succès.
Encouragée, Mme de la Fayette en écrivit peut-être d'autres qui ne nous
seraient pas parvenus, et l'envie dut naturellement lui venir de mettre
à profit ce don de peindre les personnes et les caractères qu'on
semblait lui reconnaître. Mais un autre sentiment dut lui mettre
également la plume à la main. Ce fut la réaction de son bon goût et de
sa sobriété contre le langage ampoulé que les romans d'alors prêtaient
aux amants, et contre la longueur des développements donnés à leurs
aventures. Dans l'histoire du roman français, ce ne serait pas en effet
faire une place suffisante à Mme de la Fayette que de ne pas reconnaître
qu'elle a inauguré un art nouveau. Mais pour lui mieux marquer cette
place, il est nécessaire d'indiquer en traits rapides à quel point en
était la littérature romanesque au moment où Mme de la Fayette prit pour
la première fois la plume, et quelle part lui revient dans les
transformations que cette littérature a subies.
Durant les dernières années de Louis XIII et la minorité de Louis XIV,
on peut dire qu'en fait de romans le goût public se partageait, bien que
très inégalement, entre deux genres de productions très différentes. Au
commencement du siècle, d'Urfé, par son _Astrée_, avait mis à la mode le
roman à développements interminables, coupé d'un nombre infini
d'histoires épisodiques, qui interrompaient la marche du récit. Pas plus
dans ces épisodes que dans le récit principal, il n'était tenu grand
compte de la vraisemblance dans les événements, ou même dans les
sentiments prêtés aux personnages qui tous, quelle que soit leur
condition, bergers ou chevaliers, bergères ou châtelaines, expriment à
peu près les mêmes passions dans le même langage. Cependant par
l'élévation des sentiments, par la délicatesse de la langue, par je ne
sais quel charme dans l'invention et dans l'expression, l'_Astrée_
savait conquérir et mérite encore aujourd'hui de garder des lecteurs.
Aussi toute une génération s'en était-elle délectée. Saint François de
Sales l'admirait; Bossuet, à ses débuts, en avait subi l'influence
littéraire. La Fontaine, qui l'avait lue étant petit garçon, la relisait
ayant la barbe grise, et Boileau ne se défendait pas d'y avoir trouvé du
charme. Naturellement d'Urfé avait eu des disciples, aussi peu soucieux
que lui de la vraisemblance morale ou matérielle, et encore plus
prolixes. Le _Polexandre_ de Gomberville avait dix volumes; la
_Cléopâtre_ de La Calprenède douze, ce qui n'empêchait pas Mme de
Sévigné de s'y prendre _comme à la glu_: «La beauté des sentiments,
disait-elle, la violence des passions, la grandeur des événements et le
succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne comme
une petite fille». Mais la véritable héritière des traditions et des
succès de l'_Astrée_ fut Madeleine de Scudéry. Toute une génération de
femmes s'était nourrie de ses oeuvres, depuis 1649, date de la
publication du premier des dix volumes du _Grand Cyrus_, jusqu'à 1660,
date de la publication du dernier des dix volumes de _Clélie_, et Mme de
Sévigné, Mme de la Fayette elle-même se complaisaient à étudier la carte
du _pays de Tendre_.
Le roman d'aventures, sans aucune prétention à la vérité dans la
peinture des moeurs, tel était donc le genre à la mode, celui qui
plaisait au plus grand nombre, et qui, pendant quelques années, avait
fait fureur, puisqu'aux héros de ces romans on allait jusqu'à emprunter
leurs noms, comme ces quarante-huit princes ou princesses composant en
Allemagne l'_Académie des vrais amants_, qui portaient tous des noms de
l'_Astrée_, ou comme les précieuses cataloguées par Somaize, qui
tiraient pour la plupart les leurs du _Grand Cyrus_ ou de _Clélie_.
Cependant, contre ce genre artificiel, il y avait réaction sourde, au
nom du vieil esprit gaulois, de l'esprit de Montaigne ou même de
Rabelais. À toutes les époques de notre histoire littéraire on peut
ainsi constater, à côté du grand courant qui entraîne toute une
génération, une sorte de contre-courant, coulant en sens inverse, sur
lequel s'embarquent les esprits indépendants. De nos jours où le goût de
la reproduction brutale semble triompher dans la littérature romanesque
ou théâtrale, on peut signaler aussi dans certaines oeuvres la tendance à
un idéalisme presque excessif, qui s'exprime par symboles et tournerait
volontiers au mysticisme. Ainsi, mais en sens opposé au XVIIe siècle, la
réaction contre le faux idéal littéraire et romanesque, où se
complaisaient les précieuses, se traduisait en des oeuvres inspirées par
un esprit tout différent de retour à la nature et à la vérité. Parfois
cette réaction prenait la forme de la parodie, comme dans _le Berger
extravagant_ de Charles Sorel, dont le titre exact est: _le Berger
extravagant, où, parmi des fantaisies amoureuses, on voit les
impertinences des romans et de la poésie_. Parfois, au contraire, elle
prenait la forme d'un assez grossier réalisme, comme dans le _Francion_
du même auteur, Francion, «frère aîné de _Gil Blas_ et de _Figaro_, dit
avec raison M. André Lebreton dans son très intéressant ouvrage sur _le
Roman au XVIIe siècle_, qui nous promène d'aventures en aventures dans
le monde des écoliers, des robins, des paysans, et aussi dans celui des
spadassins et des tire-laine.» Voilà une société bien différente de
celle du _Grand Cyrus_. Il faut cependant que ces peintures répondissent
à certaines curiosités, pour que la _Vraie Histoire comique de Francion_
ait eu, à en croire du moins Sorel, jusqu'à soixante éditions tant à
Paris qu'en province et qu'elle ait été traduite en anglais et en
allemand. Mais de toutes les oeuvres tirées de ce qu'on pourrait appeler
la veine naturaliste au XVIIe siècle, celle qui demeure la plus célèbre,
et qui, de nos jours, trouve encore des lecteurs, c'est le _Roman
bourgeois_ de Furetière. Le _Roman bourgeois_ est presque contemporain
de _Zayde_, puisqu'il est de 1666, tandis que _Francion_ a paru quelque
quarante ans auparavant, en 1622. «Je vous raconterai directement et
avec fidélité, dit Furetière à la première page du livre, plusieurs
historiettes ou galanteries arrivées entre des personnes qui ne seront
ni des héros ni des héroïnes, qui ne dresseront point d'armée, ni ne
renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces bonnes gens, de
médiocre condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les
uns seront beaux, les autres laids, les uns sages et les autres sots, et
ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre.» On sent
l'épigramme, qui est manifestement dirigée contre les romans de Mlle de
Scudéry, et ce sont en effet les moeurs de la plus petite bourgeoisie que
Furetière nous peint, puisque son héroïne, qui s'appelle Javotte, est la
fille d'un procureur, et son héros, qui s'appelle Nicodème, un avocat de
bas étage. Le roman ne se passe pas au Marais, mais aux alentours de la
place Maubert, et c'est dans ce milieu du Paris populaire que Furetière
nous conduit, non sans nous faire assister à quelques malpropretés.
Beaucoup moins répandu que le _Francion_ de Sorel, puisqu'il n'eut que
trois éditions, le _Roman bourgeois_ est beaucoup plus connu
aujourd'hui, grâce à deux éditions récentes, et il mérite de vivre comme
document curieux sur un monde peu connu et comme témoignage d'une
littérature oubliée.
Ainsi romans d'aventures extraordinaires, et romans de moeurs bourgeoises
ou populaires mettant en scène, les uns des bergers du temps de Mérovée
ou des héros de la Perse et de Rome, les autres des procureurs, des
spadassins et des escrocs: voilà ce qu'offrait la littérature romanesque
aux contemporains de Mme de Sévigné. Mais ce qui n'était peint dans
aucun roman, c'étaient les moeurs des honnêtes gens, de ces honnêtes gens
dont Molière disait: «C'est une étrange entreprise de les faire rire»,
et qu'il allait si admirablement faire parler en vers dans le
_Misanthrope_ ou dans certaines scènes des _Femmes savantes_. Dans le
roman ils n'avaient encore parlé nulle part, avant que Mme de la Fayette
eût pris la plume. C'est avec elle, on peut le dire, qu'ils sont nés à
la vie romanesque. Je sais bien que dans les romans de Mlle Scudéry on
peut retrouver, sous le déguisement de l'antiquité, quelques-uns des
plus illustres personnages de son temps. M. Cousin a mené grand tapage,
il y a quelques années, d'une clef des romans de Mlle de Scudéry qu'il
avait découverte dans les manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal, et
qui lui a permis de retrouver Mme de Longueville sous les traits de
Mandane, et le duc d'Enghien sous ceux de Cyrus. La découverte était
curieuse en effet, bien qu'on sût déjà par Boileau et par Tallemant des
Réaux que les personnages de la société où vivait Mlle de Scudéry
cherchaient à se reconnaître dans les héros de ses romans, qu'ils
étaient flattés de s'y retrouver, et que c'était une sorte de jeu de
société de deviner quels étaient parmi les seigneurs ou les dames de la
cour ceux qu'elle avait voulu peindre. Mais si les romans de Mlle de
Scudéry contiennent en effet quelques portraits plus ou moins
ressemblants, où le désir de plaire à ses modèles l'emporte peut-être
sur le souci de la fidélité, l'auteur ne se pique point d'exactitude ni
même de vraisemblance dans les sentiments et dans les moeurs qu'elle leur
prête. Le langage qu'elle leur fait tenir est de pure convention: il
n'est d'aucun temps et d'aucun pays, et ne ressemble pas plus à celui
des courtisans de Louis XIII et d'Anne d'Autriche qu'à celui de Cyrus ou
de Clélie en personne. C'est tout le contraire pour les romans de Mme de
la Fayette. Ce ne sont point des romans à clef. Aucun personnage du
temps n'a cherché à s'y reconnaître, et cependant c'est eux qu'elle a
voulu peindre. Si elle les met de préférence dans le cadre de la cour de
Henri II, c'est que la hardiesse eût été trop forte de décrire la cour
même de Louis XIV; mais ce qu'elle a entendu reproduire c'est bien ce
qu'elle voyait autour d'elle. Les aventures qu'elle prête à ses héros et
à ses héroïnes sont bien (à l'exception de _Zayde_ et je dirai pourquoi
tout à l'heure) celles de la vie du monde et des cours. Le langage
qu'elle leur fait tenir est bien celui qu'ils avaient coutume de parler,
transposé comme il convient pour satisfaire aux lois de l'art, mais ne
dépassant pas cependant le ton de la conversation naturelle. Du reste
Mme de la Fayette elle-même a défini, en termes d'une justesse parfaite,
le caractère de ses propres oeuvres lorsque, parlant de la _Princesse de
Clèves_, elle dit à Lescheraine dans la lettre que j'ai citée tout à
l'heure: «Ce que j'y trouve, c'est une parfaite imitation du monde de la
cour et de la manière dont on y vit», et lorsqu'elle ajoute: «Il n'y a
rien de romanesque ni de grimpé». Une parfaite imitation du monde de la
cour, c'est bien là en effet ce que la première elle s'est proposé de
nous donner. Rien de romanesque ni de grimpé, c'est bien le caractère
propre, en tout temps, aux hommes et aux femmes qui vivent dans un
certain milieu raffiné. Aussi n'est-ce pas exagération de dire que dans
notre littérature elle a créé un genre: celui du roman d'observation et
de sentiment. Sa gloire, ou, si l'on trouve le mot trop ambitieux, son
titre est d'avoir été le premier peintre des moeurs élégantes, et je ne
sais guère, pour une femme surtout, de plus bel éloge. Et c'est pour
cela, tandis que tant d'autres oeuvres ont passé, que la sienne reste
éternelle.
En ce genre nouveau son premier essai fut la _Princesse de Montpensier_.
De cette petite nouvelle Mme de la Fayette ne devait point s'avouer
publiquement l'auteur, pas plus au reste que des autres romans qu'elle
publia par la suite. Mais l'oeuvre est bien sienne cependant, et si
jamais il y avait eu quelque doute sur ce point, ses lettres à Ménage
que j'ai eues entre les mains suffiraient à le dissiper. Ménage paraît,
en effet, avoir été son confident et peut-être son intermédiaire auprès
du libraire Barbin, qui publia la _Princesse de Montpensier_ en 1662.
C'est à lui qu'elle s'adresse pour obtenir de Barbin _dix beaux
exemplaires bien reliés_. Mais je ne crois pas qu'elle lui ait demandé
des conseils comme elle en devait demander plus tard à Segrais et
peut-être à la Rochefoucauld. Elle avait trop de goût pour ne pas se
défier de celui de Ménage, et si le bonhomme avait eu quelque part à
l'oeuvre, sa lourde touche s'y reconnaîtrait.
Mme de la Fayette a placé l'action de la _Princesse de Montpensier_ sous
le règne de l'un des derniers Valois. C'était, avec le dessein qu'elle
se proposait de peindre en réalité les moeurs de son temps, l'époque la
plus rapprochée que la bienséance lui permît de choisir, et c'était
aussi celle qui était la plus semblable aux premières années du règne de
Louis XIV, car il ne faudrait pas que les traits sanguinaires et
licencieux des moeurs de ce temps, qu'on s'est si fort complu à mettre en
relief nous en fissent oublier la culture et les élégances. Il y avait
déjà de la part de Mme de la Fayette une certaine hardiesse à donner aux
personnages de son roman des noms qui étaient encore portés à la cour,
comme ceux de Guise et de Chabannes. Au reste, nul effort pour prêter à
ces personnages, en particulier à celui qui devait être un jour le
Balafré (car c'est de ce Guise-là qu'il s'agit), ou au duc d'Anjou, le
futur Henri III, qui est également mis en scène, les sentiments et les
actions que leur caractère bien connu pourrait rendre vraisemblables.
Pas la moindre préoccupation non plus de ce que nous appellerions la
couleur historique. «Pendant que la guerre civile déchirait la France
sous le règne de Charles IX, dit Mme de la Fayette, en commençant,
l'amour ne laissait pas de trouver place parmi tant de désordres et d'en
causer beaucoup dans son empire.» Ce sont ces désordres qu'elle va
s'appliquer à peindre, mais les événements ne lui seront d'aucun
secours, et les figures font tout l'intérêt du tableau.
La fille unique du marquis de Mézières a été promise au duc du Maine,
frère cadet du duc de Guise. Son mariage ayant été retardé à cause de
son extrême jeunesse, le duc de Guise, qui a eu occasion de la voir
souvent, en devient amoureux et en est aimé. Cependant des
considérations politiques viennent à la traverse de l'union projetée.
Mlle de Mézières, «connaissant par sa vertu qu'il était dangereux
d'avoir pour beau-frère un homme qu'elle eût souhaité pour mari»,
consent à rompre son engagement avec le duc du Maine, et à épouser le
prince de Montpensier. Son mari la conduit à la campagne, en son château
de Champigny, et rappelé à la cour par la continuation de la guerre, la
confie en garde à son meilleur ami, le comte de Chabannes. Le comte de
Chabannes est sinon le héros, du moins le personnage le plus
intéressant, la figure la plus originale et la plus finement tracée du
roman. Beaucoup plus âgé que le prince de Montpensier, il s'est lié
cependant avec lui d'une liaison très étroite, et comme il a l'esprit
doux et fort agréable, il ne tarde pas à inspirer autant d'estime et de
confiance à la princesse qu'à son mari. Avec l'abandon d'une jeune femme
qui croit pouvoir ouvrir en sécurité son coeur à un homme déjà mûr, la
princesse lui raconte l'inclination qu'elle a eue pour le duc de Guise,
mais elle lui persuade qu'elle est guérie de cette inclination, et qu'il
ne lui en reste que ce qui est nécessaire pour défendre l'entrée de son
coeur à un autre sentiment. Cependant le comte de Chabannes ne peut se
défendre de tant de charmes qu'il voit chaque jour de si près. «Il
devint passionnément amoureux de cette princesse, et quelque honte qu'il
trouvât à se laisser surmonter, il fallut céder et l'aimer de la plus
violente et de la plus sincère passion qui fût jamais.»
Cependant, la guerre étant terminée, le prince de Montpensier ramène sa
femme à Paris. Elle y rencontre fréquemment le duc de Guise, tout
couvert de la gloire qu'il s'est acquise en combattant les huguenots.
«Sans rien lui dire d'obligeant, elle lui fit revoir mille choses
agréables qu'il avait trouvées autrefois en Mlle de Mézières. Quoiqu'ils
ne se fussent point parlé depuis longtemps, ils se trouvèrent accoutumés
l'un à l'autre _et leurs coeurs se remirent aisément dans un chemin qui
ne leur était pas inconnu_.» Aussi le duc de Guise ne tarde-t-il pas à
déclarer sa passion et, sans l'agréer entièrement, la princesse de
Montpensier ne peut s'empêcher de ressentir un mélange de douleur et de
dépit lorsque le bruit se répand à la cour que Madame, la soeur du roi,
est recherchée par le duc de Guise. Elle se trahit dans un bal masqué
où, ayant pris le duc d'Anjou pour le duc de Guise, elle commet
l'imprudence de se plaindre à lui de cette infidélité. Le duc d'Anjou,
qui est également épris de la princesse de Montpensier, abuse de cette
confidence qui ne lui était point destinée, et l'éclat qu'il fait
détermine le prince de Montpensier à ramener sa femme à Champigny, et à
l'y tenir enfermée. Pour demeurer en relations avec le duc de Guise,
elle n'hésite pas à faire appel au dévouement de Chabannes. Ce n'est pas
que Chabannes ne lui ait avoué autrefois sa passion; mais au lieu des
rigueurs auxquelles il s'attendait, elle s'est bornée à lui faire sentir
la différence de leur qualité et de leur âge, la connaissance
particulière qu'il avait de l'inclination qu'elle avait ressentie pour
le duc de Guise, et surtout ce qu'il devait à la confiance et à l'amitié
du prince son mari. Elle a continué depuis lors de le traiter comme son
meilleur ami, et par ce procédé elle se l'est attaché encore davantage.
Aussi Chabannes consent-il, quoi qu'il lui en puisse coûter, à rendre à
la princesse de Montpensier le service qu'elle lui demande. Il pousse
l'abnégation jusqu'à l'héroïsme et même jusqu'à la trahison vis-à-vis de
son ami, car il consent à introduire de nuit le duc de Guise chez la
princesse de Montpensier. Il est vrai que la princesse lui demande
d'assister à leur conversation, mais il ne saurait s'y résoudre, et se
retire dans un petit passage, «ayant dans l'esprit les plus tristes
pensées qui aient jamais occupé l'esprit d'un amant». Sur ces
entrefaites le prince de Montpensier descend, attiré par le bruit; mais
pendant qu'il fait enfoncer la porte de sa femme, Chabannes fait évader
le duc de Guise, et se laisse surprendre à sa place, dans l'appartement
de la princesse, où le prince le trouve immobile, appuyé sur une table,
avec un visage où la tristesse était peinte. Aux reproches que le prince
lui adresse: «Je suis criminel à votre égard, répond Chabannes, et
indigne de l'amitié que vous avez eue pour moi, mais ce n'est pas de la
manière que vous pouvez imaginer. Je suis plus malheureux que vous et
plus désespéré; je ne saurais vous en dire davantage.»
Le prince de Montpensier, abusé par ce langage et croyant qu'il n'a rien
à reprocher à sa femme, pardonne à Chabannes. Mais celui-ci, qui est
huguenot, est enveloppé, quelques jours après, dans le massacre de la
Saint-Barthélemy. De son coté, le duc de Guise, séparé par tant
d'obstacles de la princesse de Montpensier, finit par s'attacher à la
marquise de Noirmoutiers, qui prend soin de faire éclater cette
galanterie. Le bruit en arrive jusqu'à la princesse de Montpensier. Elle
ne peut résister à la douleur d'avoir perdu le coeur de son amant,
l'estime de son mari et le plus parfait ami qui fût jamais. Aussi
meurt-elle à la fleur de son âge. «Elle était, ajoute Mme de la Fayette,
une des plus belles princesses du monde et en eût été sans doute la plus
heureuse, si la vertu et la pudeur eussent conduit toutes ses actions.»