La sincérité même de sa dévotion fait qu'elle n'est pas dupe de celle

qu'on protège à la cour, depuis le règne de Mme de Maintenon. Elle n'en

parle que sur un ton sarcastique: «Cet endroit, dit-elle à propos de

Saint-Cyr, qui maintenant que nous sommes dévots est le séjour de la

vertu et de la piété, pourra, quelque jour, sans percer dans un profond

avenir, être celui de la débauche et de l'impiété; car de songer que

trois cents jeunes filles qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont

à leur porte une cour remplie de gens éveillés, surtout quand l'autorité

du roi n'y sera plus mêlée, de croire, dis-je, que de jeunes filles et

de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter les

murailles, cela n'est presque pas raisonnable». Et dans un autre

endroit: «Mme de Maintenon ordonna à Racine de faire une comédie mais de

choisir un sujet pieux, car, à l'heure qu'il est, hors de la piété,

point de salut à la cour... La comédie représentait en quelque sorte la

chute de Mme de Montespan et l'élévation de Mme de Maintenon; toute la

différence fut qu'Esther était un peu plus jeune et un peu moins

précieuse en fait de piété.» Le trait porte assez juste, et il semble

que Mme de la Fayette profite de cette occasion pour satisfaire quelque

ancienne rancune. Cependant elles avaient été amies autrefois, au temps

où Mme de Maintenon n'était encore que la veuve Scarron. Elles vivaient

même assez familièrement ensemble pour que, dans cette petite coterie où

Mme de la Fayette était le _brouillard_, Mme Scarron eût aussi son

surnom: on l'appelait le _dégel_. Mais le _dégel_ et le _brouillard_

avaient cessé de faire bon ménage. «Je n'ai pu conserver l'amitié de Mme

de la Fayette, dit Mme de Maintenon dans sa correspondance; elle en

mettait la continuation à trop haut prix. Je lui ai montré du moins que

j'étais aussi sincère qu'elle.» Quelle fut la cause de leur brouille? Il

est probable que Mme de la Fayette, fort liée avec Mme de Thianges, soeur

de Mme de Montespan, et avec Mme de Montespan elle-même, dont elle

recevait des marques d'amitié, se rangea du côté de cette dernière dans

la querelle qui éclata entre la maîtresse du roi et l'institutrice de

ses enfants. Le rôle équivoque que Mme Scarron joua dans toute cette

affaire ne pouvait convenir à la droiture de Mme de la Fayette, et je

redirai ce que j'ai dit à propos de Mme de Grignan; ce n'est pas à Mme

de la Fayette que la brouille fait du tort.

VII

LES ROMANS

«LA PRINCESSE DE MONTPENSIER» ET «ZAYDE»

C'est assez et même trop tarder à parler des romans de Mme de la

Fayette. Il est temps de montrer maintenant par quelles gradations

successives elle s'est élevée de la nouvelle agréable jusqu'au

chef-d'oeuvre.

Comment entre vingt-cinq et trente ans, c'est-à-dire à l'âge où les

femmes sentent plus qu'elles n'observent, et sont plus préoccupées

d'amour que de belles-lettres, l'idée d'écrire vint-elle à Mme de la

Fayette? On ne se la figure pas tourmentée de ce démon bavard qui devait

dicter à Sapho les dix volumes du _Grand Cyrus_ et de _Clélie_. Encore

moins fut-elle soulevée par ce souffle de passion irrésistible qui

inspirait à George Sand _Valentine_ après _Indiana_, et _Lélia_ après

_Valentine_. Ce fut, je m'imagine, par un tout autre chemin qu'elle en

arriva, avec toute sorte de précautions et de réticences, à se produire

devant le public. La mode était alors aux portraits. Tantôt, comme la

Rochefoucauld, on écrivait le sien; tantôt on s'appliquait à celui d'un

ami, ou plus généralement d'une amie. Plusieurs personnes s'entendaient

pour faire le portrait les unes des autres. On donnait lecture de ces

portraits dans quelque réduit, ou bien ils couraient manuscrits. Parfois

on les rassemblait, et ce qui n'avait été d'abord qu'un jeu de société

devenait un ouvrage offert au public. Ainsi fit Mademoiselle, la Grande

Mademoiselle (et cela bien avant qu'elle ne laissât paraître la

_Princesse de Paphlagonie_), pour le recueil de _Divers Portraits_ que

Segrais publia par ses ordres, en 1659, et dont plus de quarante étaient

de sa main. Ce fut à cette occasion que Mme de la Fayette traça le

portrait de Mme de Sévigné dont j'ai parlé. Ce portrait eut du succès.

Encouragée, Mme de la Fayette en écrivit peut-être d'autres qui ne nous

seraient pas parvenus, et l'envie dut naturellement lui venir de mettre

à profit ce don de peindre les personnes et les caractères qu'on

semblait lui reconnaître. Mais un autre sentiment dut lui mettre

également la plume à la main. Ce fut la réaction de son bon goût et de

sa sobriété contre le langage ampoulé que les romans d'alors prêtaient

aux amants, et contre la longueur des développements donnés à leurs

aventures. Dans l'histoire du roman français, ce ne serait pas en effet

faire une place suffisante à Mme de la Fayette que de ne pas reconnaître

qu'elle a inauguré un art nouveau. Mais pour lui mieux marquer cette

place, il est nécessaire d'indiquer en traits rapides à quel point en

était la littérature romanesque au moment où Mme de la Fayette prit pour

la première fois la plume, et quelle part lui revient dans les

transformations que cette littérature a subies.

Durant les dernières années de Louis XIII et la minorité de Louis XIV,

on peut dire qu'en fait de romans le goût public se partageait, bien que

très inégalement, entre deux genres de productions très différentes. Au

commencement du siècle, d'Urfé, par son _Astrée_, avait mis à la mode le

roman à développements interminables, coupé d'un nombre infini

d'histoires épisodiques, qui interrompaient la marche du récit. Pas plus

dans ces épisodes que dans le récit principal, il n'était tenu grand

compte de la vraisemblance dans les événements, ou même dans les

sentiments prêtés aux personnages qui tous, quelle que soit leur

condition, bergers ou chevaliers, bergères ou châtelaines, expriment à

peu près les mêmes passions dans le même langage. Cependant par

l'élévation des sentiments, par la délicatesse de la langue, par je ne

sais quel charme dans l'invention et dans l'expression, l'_Astrée_

savait conquérir et mérite encore aujourd'hui de garder des lecteurs.

Aussi toute une génération s'en était-elle délectée. Saint François de

Sales l'admirait; Bossuet, à ses débuts, en avait subi l'influence

littéraire. La Fontaine, qui l'avait lue étant petit garçon, la relisait

ayant la barbe grise, et Boileau ne se défendait pas d'y avoir trouvé du

charme. Naturellement d'Urfé avait eu des disciples, aussi peu soucieux

que lui de la vraisemblance morale ou matérielle, et encore plus

prolixes. Le _Polexandre_ de Gomberville avait dix volumes; la

_Cléopâtre_ de La Calprenède douze, ce qui n'empêchait pas Mme de

Sévigné de s'y prendre _comme à la glu_: «La beauté des sentiments,

disait-elle, la violence des passions, la grandeur des événements et le

succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne comme

une petite fille». Mais la véritable héritière des traditions et des

succès de l'_Astrée_ fut Madeleine de Scudéry. Toute une génération de

femmes s'était nourrie de ses oeuvres, depuis 1649, date de la

publication du premier des dix volumes du _Grand Cyrus_, jusqu'à 1660,

date de la publication du dernier des dix volumes de _Clélie_, et Mme de

Sévigné, Mme de la Fayette elle-même se complaisaient à étudier la carte

du _pays de Tendre_.

Le roman d'aventures, sans aucune prétention à la vérité dans la

peinture des moeurs, tel était donc le genre à la mode, celui qui

plaisait au plus grand nombre, et qui, pendant quelques années, avait

fait fureur, puisqu'aux héros de ces romans on allait jusqu'à emprunter

leurs noms, comme ces quarante-huit princes ou princesses composant en

Allemagne l'_Académie des vrais amants_, qui portaient tous des noms de

l'_Astrée_, ou comme les précieuses cataloguées par Somaize, qui

tiraient pour la plupart les leurs du _Grand Cyrus_ ou de _Clélie_.

Cependant, contre ce genre artificiel, il y avait réaction sourde, au

nom du vieil esprit gaulois, de l'esprit de Montaigne ou même de

Rabelais. À toutes les époques de notre histoire littéraire on peut

ainsi constater, à côté du grand courant qui entraîne toute une

génération, une sorte de contre-courant, coulant en sens inverse, sur

lequel s'embarquent les esprits indépendants. De nos jours où le goût de

la reproduction brutale semble triompher dans la littérature romanesque

ou théâtrale, on peut signaler aussi dans certaines oeuvres la tendance à

un idéalisme presque excessif, qui s'exprime par symboles et tournerait

volontiers au mysticisme. Ainsi, mais en sens opposé au XVIIe siècle, la

réaction contre le faux idéal littéraire et romanesque, où se

complaisaient les précieuses, se traduisait en des oeuvres inspirées par

un esprit tout différent de retour à la nature et à la vérité. Parfois

cette réaction prenait la forme de la parodie, comme dans _le Berger

extravagant_ de Charles Sorel, dont le titre exact est: _le Berger

extravagant, où, parmi des fantaisies amoureuses, on voit les

impertinences des romans et de la poésie_. Parfois, au contraire, elle

prenait la forme d'un assez grossier réalisme, comme dans le _Francion_

du même auteur, Francion, «frère aîné de _Gil Blas_ et de _Figaro_, dit

avec raison M. André Lebreton dans son très intéressant ouvrage sur _le

Roman au XVIIe siècle_, qui nous promène d'aventures en aventures dans

le monde des écoliers, des robins, des paysans, et aussi dans celui des

spadassins et des tire-laine.» Voilà une société bien différente de

celle du _Grand Cyrus_. Il faut cependant que ces peintures répondissent

à certaines curiosités, pour que la _Vraie Histoire comique de Francion_

ait eu, à en croire du moins Sorel, jusqu'à soixante éditions tant à

Paris qu'en province et qu'elle ait été traduite en anglais et en

allemand. Mais de toutes les oeuvres tirées de ce qu'on pourrait appeler

la veine naturaliste au XVIIe siècle, celle qui demeure la plus célèbre,

et qui, de nos jours, trouve encore des lecteurs, c'est le _Roman

bourgeois_ de Furetière. Le _Roman bourgeois_ est presque contemporain

de _Zayde_, puisqu'il est de 1666, tandis que _Francion_ a paru quelque

quarante ans auparavant, en 1622. «Je vous raconterai directement et

avec fidélité, dit Furetière à la première page du livre, plusieurs

historiettes ou galanteries arrivées entre des personnes qui ne seront

ni des héros ni des héroïnes, qui ne dresseront point d'armée, ni ne

renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces bonnes gens, de

médiocre condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les

uns seront beaux, les autres laids, les uns sages et les autres sots, et

ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre.» On sent

l'épigramme, qui est manifestement dirigée contre les romans de Mlle de

Scudéry, et ce sont en effet les moeurs de la plus petite bourgeoisie que

Furetière nous peint, puisque son héroïne, qui s'appelle Javotte, est la

fille d'un procureur, et son héros, qui s'appelle Nicodème, un avocat de

bas étage. Le roman ne se passe pas au Marais, mais aux alentours de la

place Maubert, et c'est dans ce milieu du Paris populaire que Furetière

nous conduit, non sans nous faire assister à quelques malpropretés.

Beaucoup moins répandu que le _Francion_ de Sorel, puisqu'il n'eut que

trois éditions, le _Roman bourgeois_ est beaucoup plus connu

aujourd'hui, grâce à deux éditions récentes, et il mérite de vivre comme

document curieux sur un monde peu connu et comme témoignage d'une

littérature oubliée.

Ainsi romans d'aventures extraordinaires, et romans de moeurs bourgeoises

ou populaires mettant en scène, les uns des bergers du temps de Mérovée

ou des héros de la Perse et de Rome, les autres des procureurs, des

spadassins et des escrocs: voilà ce qu'offrait la littérature romanesque

aux contemporains de Mme de Sévigné. Mais ce qui n'était peint dans

aucun roman, c'étaient les moeurs des honnêtes gens, de ces honnêtes gens

dont Molière disait: «C'est une étrange entreprise de les faire rire»,

et qu'il allait si admirablement faire parler en vers dans le

_Misanthrope_ ou dans certaines scènes des _Femmes savantes_. Dans le

roman ils n'avaient encore parlé nulle part, avant que Mme de la Fayette

eût pris la plume. C'est avec elle, on peut le dire, qu'ils sont nés à

la vie romanesque. Je sais bien que dans les romans de Mlle Scudéry on

peut retrouver, sous le déguisement de l'antiquité, quelques-uns des

plus illustres personnages de son temps. M. Cousin a mené grand tapage,

il y a quelques années, d'une clef des romans de Mlle de Scudéry qu'il

avait découverte dans les manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal, et

qui lui a permis de retrouver Mme de Longueville sous les traits de

Mandane, et le duc d'Enghien sous ceux de Cyrus. La découverte était

curieuse en effet, bien qu'on sût déjà par Boileau et par Tallemant des

Réaux que les personnages de la société où vivait Mlle de Scudéry

cherchaient à se reconnaître dans les héros de ses romans, qu'ils

étaient flattés de s'y retrouver, et que c'était une sorte de jeu de

société de deviner quels étaient parmi les seigneurs ou les dames de la

cour ceux qu'elle avait voulu peindre. Mais si les romans de Mlle de

Scudéry contiennent en effet quelques portraits plus ou moins

ressemblants, où le désir de plaire à ses modèles l'emporte peut-être

sur le souci de la fidélité, l'auteur ne se pique point d'exactitude ni

même de vraisemblance dans les sentiments et dans les moeurs qu'elle leur

prête. Le langage qu'elle leur fait tenir est de pure convention: il

n'est d'aucun temps et d'aucun pays, et ne ressemble pas plus à celui

des courtisans de Louis XIII et d'Anne d'Autriche qu'à celui de Cyrus ou

de Clélie en personne. C'est tout le contraire pour les romans de Mme de

la Fayette. Ce ne sont point des romans à clef. Aucun personnage du

temps n'a cherché à s'y reconnaître, et cependant c'est eux qu'elle a

voulu peindre. Si elle les met de préférence dans le cadre de la cour de

Henri II, c'est que la hardiesse eût été trop forte de décrire la cour

même de Louis XIV; mais ce qu'elle a entendu reproduire c'est bien ce

qu'elle voyait autour d'elle. Les aventures qu'elle prête à ses héros et

à ses héroïnes sont bien (à l'exception de _Zayde_ et je dirai pourquoi

tout à l'heure) celles de la vie du monde et des cours. Le langage

qu'elle leur fait tenir est bien celui qu'ils avaient coutume de parler,

transposé comme il convient pour satisfaire aux lois de l'art, mais ne

dépassant pas cependant le ton de la conversation naturelle. Du reste

Mme de la Fayette elle-même a défini, en termes d'une justesse parfaite,

le caractère de ses propres oeuvres lorsque, parlant de la _Princesse de

Clèves_, elle dit à Lescheraine dans la lettre que j'ai citée tout à

l'heure: «Ce que j'y trouve, c'est une parfaite imitation du monde de la

cour et de la manière dont on y vit», et lorsqu'elle ajoute: «Il n'y a

rien de romanesque ni de grimpé». Une parfaite imitation du monde de la

cour, c'est bien là en effet ce que la première elle s'est proposé de

nous donner. Rien de romanesque ni de grimpé, c'est bien le caractère

propre, en tout temps, aux hommes et aux femmes qui vivent dans un

certain milieu raffiné. Aussi n'est-ce pas exagération de dire que dans

notre littérature elle a créé un genre: celui du roman d'observation et

de sentiment. Sa gloire, ou, si l'on trouve le mot trop ambitieux, son

titre est d'avoir été le premier peintre des moeurs élégantes, et je ne

sais guère, pour une femme surtout, de plus bel éloge. Et c'est pour

cela, tandis que tant d'autres oeuvres ont passé, que la sienne reste

éternelle.

En ce genre nouveau son premier essai fut la _Princesse de Montpensier_.

De cette petite nouvelle Mme de la Fayette ne devait point s'avouer

publiquement l'auteur, pas plus au reste que des autres romans qu'elle

publia par la suite. Mais l'oeuvre est bien sienne cependant, et si

jamais il y avait eu quelque doute sur ce point, ses lettres à Ménage

que j'ai eues entre les mains suffiraient à le dissiper. Ménage paraît,

en effet, avoir été son confident et peut-être son intermédiaire auprès

du libraire Barbin, qui publia la _Princesse de Montpensier_ en 1662.

C'est à lui qu'elle s'adresse pour obtenir de Barbin _dix beaux

exemplaires bien reliés_. Mais je ne crois pas qu'elle lui ait demandé

des conseils comme elle en devait demander plus tard à Segrais et

peut-être à la Rochefoucauld. Elle avait trop de goût pour ne pas se

défier de celui de Ménage, et si le bonhomme avait eu quelque part à

l'oeuvre, sa lourde touche s'y reconnaîtrait.

Mme de la Fayette a placé l'action de la _Princesse de Montpensier_ sous

le règne de l'un des derniers Valois. C'était, avec le dessein qu'elle

se proposait de peindre en réalité les moeurs de son temps, l'époque la

plus rapprochée que la bienséance lui permît de choisir, et c'était

aussi celle qui était la plus semblable aux premières années du règne de

Louis XIV, car il ne faudrait pas que les traits sanguinaires et

licencieux des moeurs de ce temps, qu'on s'est si fort complu à mettre en

relief nous en fissent oublier la culture et les élégances. Il y avait

déjà de la part de Mme de la Fayette une certaine hardiesse à donner aux

personnages de son roman des noms qui étaient encore portés à la cour,

comme ceux de Guise et de Chabannes. Au reste, nul effort pour prêter à

ces personnages, en particulier à celui qui devait être un jour le

Balafré (car c'est de ce Guise-là qu'il s'agit), ou au duc d'Anjou, le

futur Henri III, qui est également mis en scène, les sentiments et les

actions que leur caractère bien connu pourrait rendre vraisemblables.

Pas la moindre préoccupation non plus de ce que nous appellerions la

couleur historique. «Pendant que la guerre civile déchirait la France

sous le règne de Charles IX, dit Mme de la Fayette, en commençant,

l'amour ne laissait pas de trouver place parmi tant de désordres et d'en

causer beaucoup dans son empire.» Ce sont ces désordres qu'elle va

s'appliquer à peindre, mais les événements ne lui seront d'aucun

secours, et les figures font tout l'intérêt du tableau.

La fille unique du marquis de Mézières a été promise au duc du Maine,

frère cadet du duc de Guise. Son mariage ayant été retardé à cause de

son extrême jeunesse, le duc de Guise, qui a eu occasion de la voir

souvent, en devient amoureux et en est aimé. Cependant des

considérations politiques viennent à la traverse de l'union projetée.

Mlle de Mézières, «connaissant par sa vertu qu'il était dangereux

d'avoir pour beau-frère un homme qu'elle eût souhaité pour mari»,

consent à rompre son engagement avec le duc du Maine, et à épouser le

prince de Montpensier. Son mari la conduit à la campagne, en son château

de Champigny, et rappelé à la cour par la continuation de la guerre, la

confie en garde à son meilleur ami, le comte de Chabannes. Le comte de

Chabannes est sinon le héros, du moins le personnage le plus

intéressant, la figure la plus originale et la plus finement tracée du

roman. Beaucoup plus âgé que le prince de Montpensier, il s'est lié

cependant avec lui d'une liaison très étroite, et comme il a l'esprit

doux et fort agréable, il ne tarde pas à inspirer autant d'estime et de

confiance à la princesse qu'à son mari. Avec l'abandon d'une jeune femme

qui croit pouvoir ouvrir en sécurité son coeur à un homme déjà mûr, la

princesse lui raconte l'inclination qu'elle a eue pour le duc de Guise,

mais elle lui persuade qu'elle est guérie de cette inclination, et qu'il

ne lui en reste que ce qui est nécessaire pour défendre l'entrée de son

coeur à un autre sentiment. Cependant le comte de Chabannes ne peut se

défendre de tant de charmes qu'il voit chaque jour de si près. «Il

devint passionnément amoureux de cette princesse, et quelque honte qu'il

trouvât à se laisser surmonter, il fallut céder et l'aimer de la plus

violente et de la plus sincère passion qui fût jamais.»

Cependant, la guerre étant terminée, le prince de Montpensier ramène sa

femme à Paris. Elle y rencontre fréquemment le duc de Guise, tout

couvert de la gloire qu'il s'est acquise en combattant les huguenots.

«Sans rien lui dire d'obligeant, elle lui fit revoir mille choses

agréables qu'il avait trouvées autrefois en Mlle de Mézières. Quoiqu'ils

ne se fussent point parlé depuis longtemps, ils se trouvèrent accoutumés

l'un à l'autre _et leurs coeurs se remirent aisément dans un chemin qui

ne leur était pas inconnu_.» Aussi le duc de Guise ne tarde-t-il pas à

déclarer sa passion et, sans l'agréer entièrement, la princesse de

Montpensier ne peut s'empêcher de ressentir un mélange de douleur et de

dépit lorsque le bruit se répand à la cour que Madame, la soeur du roi,

est recherchée par le duc de Guise. Elle se trahit dans un bal masqué

où, ayant pris le duc d'Anjou pour le duc de Guise, elle commet

l'imprudence de se plaindre à lui de cette infidélité. Le duc d'Anjou,

qui est également épris de la princesse de Montpensier, abuse de cette

confidence qui ne lui était point destinée, et l'éclat qu'il fait

détermine le prince de Montpensier à ramener sa femme à Champigny, et à

l'y tenir enfermée. Pour demeurer en relations avec le duc de Guise,

elle n'hésite pas à faire appel au dévouement de Chabannes. Ce n'est pas

que Chabannes ne lui ait avoué autrefois sa passion; mais au lieu des

rigueurs auxquelles il s'attendait, elle s'est bornée à lui faire sentir

la différence de leur qualité et de leur âge, la connaissance

particulière qu'il avait de l'inclination qu'elle avait ressentie pour

le duc de Guise, et surtout ce qu'il devait à la confiance et à l'amitié

du prince son mari. Elle a continué depuis lors de le traiter comme son

meilleur ami, et par ce procédé elle se l'est attaché encore davantage.

Aussi Chabannes consent-il, quoi qu'il lui en puisse coûter, à rendre à

la princesse de Montpensier le service qu'elle lui demande. Il pousse

l'abnégation jusqu'à l'héroïsme et même jusqu'à la trahison vis-à-vis de

son ami, car il consent à introduire de nuit le duc de Guise chez la

princesse de Montpensier. Il est vrai que la princesse lui demande

d'assister à leur conversation, mais il ne saurait s'y résoudre, et se

retire dans un petit passage, «ayant dans l'esprit les plus tristes

pensées qui aient jamais occupé l'esprit d'un amant». Sur ces

entrefaites le prince de Montpensier descend, attiré par le bruit; mais

pendant qu'il fait enfoncer la porte de sa femme, Chabannes fait évader

le duc de Guise, et se laisse surprendre à sa place, dans l'appartement

de la princesse, où le prince le trouve immobile, appuyé sur une table,

avec un visage où la tristesse était peinte. Aux reproches que le prince

lui adresse: «Je suis criminel à votre égard, répond Chabannes, et

indigne de l'amitié que vous avez eue pour moi, mais ce n'est pas de la

manière que vous pouvez imaginer. Je suis plus malheureux que vous et

plus désespéré; je ne saurais vous en dire davantage.»

Le prince de Montpensier, abusé par ce langage et croyant qu'il n'a rien

à reprocher à sa femme, pardonne à Chabannes. Mais celui-ci, qui est

huguenot, est enveloppé, quelques jours après, dans le massacre de la

Saint-Barthélemy. De son coté, le duc de Guise, séparé par tant

d'obstacles de la princesse de Montpensier, finit par s'attacher à la

marquise de Noirmoutiers, qui prend soin de faire éclater cette

galanterie. Le bruit en arrive jusqu'à la princesse de Montpensier. Elle

ne peut résister à la douleur d'avoir perdu le coeur de son amant,

l'estime de son mari et le plus parfait ami qui fût jamais. Aussi

meurt-elle à la fleur de son âge. «Elle était, ajoute Mme de la Fayette,

une des plus belles princesses du monde et en eût été sans doute la plus

heureuse, si la vertu et la pudeur eussent conduit toutes ses actions.»

Mme de La Fayette (6e édition) · 第 9 / 12 段