qu'elle fût l'auteur de la _Princesse de Clèves_? Inopinément, et alors
que l'existence de la correspondance avec Lescheraine dont j'ai si
longuement parlé n'était pas encore connue, M. Perrero a publié, dans
une revue italienne fort répandue, la _Rassegna settimanale_, une lettre
de Mme de la Fayette qu'il est indispensable de reproduire, au moins
dans sa plus grande partie. Elle porte la date du 13 avril 1678, qui est
l'année même de la publication de la _Princesse de Clèves_:
«Un petit livre qui a couru il y a quinze ans, et où il plut au public
de me donner part, a fait qu'on m'en a donné encore à la _Princesse de
Clèves_. Mais je vous assure que je n'y en ai aucune, et que M. de la
Rochefoucauld, à qui on l'a voulu donner aussi, y en a aussi peu que
moi. Il en fait tant de serments qu'il est impossible de ne le pas
croire, surtout pour une chose qui peut être avouée sans honte. Pour
moi, je suis flattée qu'on me soupçonne, et je crois que j'avouerais le
livre si j'étais assurée que l'auteur ne viendrait jamais me le
redemander. Je le trouve très agréable, bien écrit, sans être
extrêmement châtié, plein de choses d'une délicatesse admirable, et
qu'il faut même relire plus d'une fois, et surtout ce que j'y trouve,
c'est une parfaite imitation du monde de la cour et de la manière dont
on y vit; il n'y a rien de romanesque ni de grimpé; aussi n'est-ce pas
un roman, c'est proprement des mémoires, et c'était à ce que l'on m'a
dit le titre du livre, mais on l'a changé. Voilà, monsieur, mon jugement
sur _Mme de Clèves_; je vous demande aussi le vôtre. On est partagé sur
ce livre-là, à se manger. Les uns en condamnent ce que les autres en
admirent. Ainsi, quoi que vous disiez, ne craignez pas d'être seul de
votre parti.»
Sans doute qu'en Italie parole de femme est parole d'Évangile, car cette
lettre, assurément fort curieuse, suffit selon M. Perrero pour trancher
la question. «Ce désaveu de maternité», pour employer son expression, ne
lui a inspiré aucun soupçon, et il a proclamé que Mme de la Fayette
n'était pour rien dans la _Princesse de Clèves_, laissant aux _lettrés
français_ le soin de rechercher quel en était le véritable auteur. Mais
les lettrés français n'ont point pris la chose ainsi, et ont répondu à
M. Perrero, dans la _Revue bleue_, par l'organe de M. Félix Hémon. Par
malheur, ils ont fait fausse route dans leur réponse. M. Félix Hémon
s'est avisé assez maladroitement de contester d'abord l'authenticité de
la lettre, en s'appuyant sur quelques chicanes de texte.
Subsidiairement, et en admettant que Mme de la Fayette fût l'auteur de
cette lettre, il a cherché à expliquer ce démenti formel par des
scrupules de dévotion où elle serait tombée. «Déjà, croyait pouvoir dire
M. Hémon, elle ne songeait qu'à se rendre bête, et à s'humilier devant
Dieu, en reconnaissant la vanité de cette réputation dont elle avait au
reste toujours fui l'éclat.» C'était se tromper de dix ans dans la
biographie morale de Mme de la Fayette, et faire beau jeu à M. Perrero,
qui n'a pas manqué d'en profiter. Victorieusement d'abord il a démontré
l'authenticité de la fameuse lettre en publiant toute la correspondance
de Mme de la Fayette avec Lescheraine; puis, à l'aide de cette
correspondance, il a établi qu'en 1678, Mme de la Fayette n'était
nullement aussi avancée en dévotion que le supposait M. Hémon, et
qu'elle demeurait au contraire occupée de choses fort terrestres. Il
aurait pu ajouter que c'était une singulière manière de s'humilier
devant Dieu que de désavouer la _Princesse de Clèves_ après l'avoir
publiée quelques mois auparavant, et une étrange forme de scrupules que
de donner une aussi forte entorse à la vérité. Aussi M. Perrero prend-il
dans sa réplique un ton tout à fait triomphant, et il demeure
aujourd'hui probablement convaincu qu'il a, suivant ses propres
expressions, «porté le scandale et le trouble dans le camp des lettrés
français» en leur démontrant que Mme de la Fayette n'est pour rien dans
la _Princesse de Clèves_.
Mes lecteurs n'attendent pas de moi que j'entreprenne de convaincre à
mon tour M. Perrero. Lorsque tout un temps, toute une société ont été
d'accord pour attribuer une oeuvre aussi célèbre à une personne aussi
connue, lorsque ses amis les plus intimes sont sur ce point aussi
affirmatifs que l'était le public tout entier, lorsque pas un doute n'a
jamais été élevé, pas une revendication contraire ne s'est produite, et
qu'on ne saurait attribuer cette oeuvre à aucun autre avec une ombre de
vraisemblance, il y a là un faisceau d'évidences morales contre
lesquelles ne saurait prévaloir, quoi? le témoignage de la seule
personne qui fût intéressée à ne pas dire sur ce point la vérité. Il
n'est pas surprenant qu'au lendemain même de la publication de la
_Princesse de Clèves_, Mme de la Fayette n'ait pas voulu convenir de son
secret avec Lescheraine, qui n'était après tout qu'un subalterne. Autant
aurait valu s'en avouer l'auteur à tout le monde. Quant à la forme
qu'elle donne à ce désaveu, je regrette d'enlever à M. Perrero ses
illusions sur la véracité des femmes, mais ce qui lui paraît en établir
la sincérité est précisément ce qui démontre le contraire. M. Perrero
n'admet pas que Mme de la Fayette ait pu parler en termes aussi élogieux
de la _Princesse de Clèves_, si elle en était véritablement l'auteur; et
le soupçon ne semble pas lui être venu que, de la part de Mme de la
Fayette, c'était peut-être un redoublement d'habileté. Mal parler d'un
roman dont à Paris on faisait si fort l'éloge eût été un artifice trop
grossier, que Lescheraine aurait pu percer à jour; s'en exprimer
favorablement était au contraire d'une diplomatie beaucoup plus raffinée
et vraiment féminine. Mais où se trahit assez la préoccupation d'auteur,
c'est dans le désir qu'elle éprouve de connaître le jugement de
Lescheraine; pour se bien assurer de la sincérité de ce jugement, elle
prend soin de lui mander «qu'on se mange à Paris à propos de ce volume,
et que, de quelque parti qu'il soit, il ne manquera pas de gens pour
être de son avis». S'il n'y avait une foule de raisons pour ne pas
prendre au sérieux ce désaveu de Mme de la Fayette, ce trait suffirait à
lui seul pour montrer comment il faut entendre cette lettre. Permis à M.
Perrero de conserver, s'il y tient, sa conviction personnelle. Mais, en
France, nous ne consentirons pas davantage à rayer la _Princesse de
Clèves_ du catalogue des oeuvres de Mme de La Fayette sur la foi d'un
Italien, que nous n'accepterons d'y inscrire les _Mémoires de Hollande_
sur la foi d'un Hollandais.
Ces deux questions éclaircies, je n'aurais plus qu'à parler des romans
de Mme de la Fayette, si je ne préférais garder ce plaisir pour la fin
et si je ne croyais devoir tout d'abord dire un mot de ses deux ouvrages
historiques: la _Vie d'Henriette d'Angleterre_ et les _Mémoires de la
cour de France_. De ces deux ouvrages, le premier est tout simplement un
petit chef-d'oeuvre. Il ne faudrait pas en prendre le titre trop au pied
de la lettre, ni croire qu'on trouvera dans ce délicieux volume une
biographie complète d'Henriette d'Angleterre. De cette vie, si
prématurément tranchée et cependant si remplie, il y a toute une partie
dont, soit défaut d'informations, soit propos délibéré, Mme de la
Fayette ne parle pas ou parle à peine: c'est le rôle que Madame a joué
comme intermédiaire entre Louis XIV et son frère Charles II, et la part
qu'elle a prise aux négociations qui se terminèrent par l'entrevue et le
traité de Douvres, brillant et dernier épisode de cette existence si
courte. Mme de la Fayette ne nous raconte que son histoire de coeur, et
sa mort. Encore cette histoire n'est elle-même pas complète, puisque le
premier fragment s'arrête à 1665. On sait, par Mme de la Fayette
elle-même, quelle fut l'origine de l'entreprise. Ce fut Madame qui en
eut l'idée. Un jour qu'elle contait à Mme de la Fayette quelques
circonstances de la passion que le comte de Guiche avait eue pour elle,
et qui venait de déterminer l'exil du comte, elle lui dit: «Ne
trouvez-vous pas que si tout ce qui m'est arrivé, et les choses qui y
ont relation était écrit, cela composerait une jolie histoire»; et elle
ajouta, faisant allusion à la _Princesse de Montpensier_ qui avait paru
trois ans auparavant: «Vous écrivez bien; écrivez, je vous fournirai de
bons mémoires». Mme de la Fayette se mit à l'oeuvre. On était à
Saint-Cloud, où Madame venait de faire ses couches. Mme de la Fayette
lui montrait chaque matin ce qu'elle avait écrit d'après ce que Madame
lui avait raconté le soir. «C'était, ajoute Mme de la Fayette, un
ouvrage assez difficile que de tourner la vérité en certains endroits
d'une manière qui la fît connaître. Elle badinait avec moi sur les
endroits qui me donnaient le plus de peine, et elle prit tant de goût à
ce que j'écrivais que, pendant un voyage de deux jours que je fis à
Paris, elle écrivit elle-même ce que j'ai marqué pour être de sa main.»
Cette singulière collaboration dont l'exemple est, je crois, unique,
aurait probablement continué jusqu'au bout; et après l'aventure avec
Guiche et Vardes, nous aurions eu celle avec Monmouth, lorsque survint
la catastrophe du 10 juin 1670. «Je sentis, dit Mme de la Fayette, tout
ce qu'on peut sentir de plus douloureux en voyant expirer la plus
aimable princesse qui fut jamais, et qui m'avait honorée de ses bonnes
grâces. Cette perte est de celles dont on ne se console jamais, et qui
laissent une amertume répandue dans tout le reste de la vie.» Mme de la
Fayette renonça en effet, au lendemain de la mort de Madame, à
poursuivre le récit qu'elle avait entrepris, et elle ne devait reprendre
la plume que plusieurs années après, pour raconter ses derniers moments
dont elle fut témoin. Cette biographie incomplète n'en est pas moins une
oeuvre achevée. Mme de la Fayette y déploie à la fois l'art de l'histoire
et l'art du roman. Le récit est simple, aisé, d'une ordonnance habile et
d'une intelligence facile; mais en même temps elle y fait déjà montre de
ces dons rares d'analyse et d'observation qu'elle devait déployer plus
tard dans la _Princesse de Clèves_. Je ne crois pas qu'il soit possible
de pousser plus loin l'art de peindre les nuances du sentiment que dans
cette explication des sentiments réciproques de Madame et de Louis XIV.
Pour en bien comprendre la finesse, il faut se rappeler qu'à l'âge de
quinze ans Madame avait rêvé d'épouser le roi, et qu'elle en avait été
dédaignée.
«Après quelque séjour à Paris, Monsieur et Madame s'en allèrent à
Fontainebleau. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le roi connut, en
la voyant de plus près, combien il avait été injuste en ne la trouvant
pas la plus belle personne du monde. Il s'attacha fort à elle, et lui
témoigna une complaisance extrême. Elle disposait de toutes les parties
de divertissement; elles se faisaient toutes pour elle, et il paraissait
que le roi n'y avait de plaisir que par celui qu'elle en recevait...
Madame fut occupée de la joie d'avoir ramené le roi à elle, et de savoir
par lui-même que la reine mère tâchait de l'en éloigner. Toutes ces
choses la détournèrent tellement des mesures qu'on voulait lui faire
prendre que même elle n'en garda plus aucune, et ne pensa plus qu'à
plaire au roi comme belle-soeur. Je crois qu'elle lui plut d'une autre
manière; je crois aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisait que comme un
beau-frère, quoiqu'il lui plût peut-être davantage: mais enfin, comme
ils étaient tous deux infiniment aimables, et tous deux nés avec des
dispositions galantes, qu'ils se voyaient tous les jours au milieu des
plaisirs et des divertissements, il parut bientôt à tout le monde qu'ils
avaient l'un pour l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les
grandes passions.»
Et quelques pages plus loin:
«Madame vit avec chagrin que le roi s'attachait véritablement à la
Vallière. Ce n'est peut-être pas qu'elle en eut ce qu'on peut appeler de
la jalousie, mais elle eût été bien aise qu'il n'eût pas eu de véritable
passion, et qu'il eût conservé pour elle une sorte d'attachement qui,
sans avoir la violence de l'amour, en eût eu la complaisance et
l'agrément.»
Impossible d'expliquer d'une façon plus délicate une situation plus
scabreuse. Quand on pense qu'il ne s'agit pas d'une biographie ordinaire
composée après coup, mais qu'au contraire ce passage, écrit le soir, a
fort bien pu être montré à Madame le lendemain matin, on s'étonne de la
hardiesse et de l'étrangeté des confidences que la princesse faisait à
son amie. Les lecteurs de la _Vie de Madame_ auraient tort cependant de
prendre au sens que nous leur attribuerions aujourd'hui certaines
expressions dont Mme de la Fayette se sert couramment en parlant de son
héroïne. J'introduirai ici une observation empruntée à la notice aimable
et érudite que M. Anatole France a mise en tête de l'édition de la _Vie
de Madame_, publiée par lui, en 1882, chez Charavay, édition définitive
qui laisse bien loin derrière elle toutes les autres: «c'est qu'il y a
beaucoup d'expressions qui sont d'un usage courant dans la langue du
XVIIIe siècle et dans la nôtre, mais que le XVIIe entendait d'une façon
toute différente et beaucoup plus délicate.» Ainsi quand le vieux
Corneille disait:
On peut changer d'amant, mais non changer d'époux,
il entendait certainement le mot _amant_ au sens grammatical, _amans_,
celui qui aime, et sa pensée n'allait pas plus loin. Ainsi quand Mme de
la Fayette dit: «Madame était née avec des dispositions galantes», elle
n'attache pas à ce mot le sens déshonorant que nous y attachons
lorsqu'il s'agit d'une femme; mais elle l'entend comme l'entendait
Furetière, lorsque, dans son _Dictionnaire_, il définissait la
galanterie: «une manière polie, enjouée et agréable de faire ou de dire
les choses», ou encore Saint-Évremond lorsqu'il disait: «L'air galant
est ce qui achève les honnêtes gens et les rend aimables». Si je fais
cette remarque, c'est que je ne voudrais pas laisser subsister chez les
lecteurs du petit volume de Mme de la Fayette quelque impression
défavorable à cette charmante Madame. Comme M. France, je ne crois pas
qu'elle se soit rendue coupable d'autre chose que d'imprudence et
d'étourderie, elle cependant si avisée et si secrète lorsqu'il
s'agissait des affaires de l'État, et je tiens pour véridiques ces
paroles si touchantes qu'elle prononçait en embrassant son mari,
quelques heures avant sa mort: «Hélas, monsieur, vous ne m'aimez plus il
y a longtemps; mais cela est injuste; je ne vous ai jamais manqué», à la
condition toutefois de ne pas se montrer trop exigeant sur le sens du
mot _manquer_.
Ce récit des derniers moments de Madame est le morceau capital du livre.
Mme de la Fayette ne l'écrivit point sous le coup de la première émotion
(elle n'était point femme à faire de la littérature avec sa douleur),
mais au contraire quinze ans plus tard, quatre ans après la mort de la
Rochefoucauld, alors que déjà sur le déclin de l'âge, et dépouillée par
la vie de ce qu'elle avait le plus aimé, ses regards et ses pensées se
tournaient en arrière vers les affections de sa jeunesse. Et cependant
on croirait que cette mort est de la veille, tant celle qui la raconte
en semble encore émue. Ce récit est un chef-d'oeuvre de simplicité et de
pathétique, dont la familiarité fait encore ressortir la vérité et
l'émotion. «Dans cette relation, dit excellemment M. France, les paroles
sont en harmonie avec les choses; il faut l'avoir lue pour savoir tout
ce que vaut la simplicité dans une âme ornée.» Aux amateurs de
comparaisons littéraires, et ces comparaisons sont, quoi qu'on en dise,
utiles, car elles forment le goût, je conseillerai de lire le récit de
cette même mort dans la Vie de Mme de la Fayette et dans l'oraison
funèbre de Bossuet. Le point de vue, cela va de soi, est différent. Mme
de la Fayette ne se propose que de rendre Madame intéressante, et de
nous attendrir sur elle; ou plutôt elle ne se propose rien du tout. Elle
conte tout uniment ce qu'elle a vu, ne reculant pas devant certains
détails presque malpropres, lorsque ces détails peuvent nous faire
paraître Madame plus touchante. Bossuet au contraire veut instruire et
édifier: il veut frapper les imaginations et montrer «que s'il faut des
coups de surprise à nos coeurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci
est assez grand et assez terrible». Mais cette différence même des
points de vue rend plus instructif encore de rechercher comment les
moindres traits rapportés par Mme de la Fayette sont repris et
transformés par Bossuet. Ainsi Mme de la Fayette rapporte que, Bossuet
étant assis à son chevet, «Madame dit en anglais à sa femme de chambre,
conservant jusqu'à la mort la politesse de son esprit: «Donnez à M. de
Condom, lorsque je serai morte, l'émeraude que j'avais fait faire pour
lui.» Écoutons maintenant Bossuet. «Cet art de donner agréablement
qu'elle avait si bien pratiqué pendant sa vie, l'a suivie, je le sais,
jusque dans les bras de la mort.» On assure même qu'il répondit ainsi et
d'improvisation à une sorte de défi qui lui avait été porté, au moment
où il montait en chaire, de faire allusion dans son oraison funèbre à ce
trait si touchant et si délicat. Mme de la Fayette raconte ensuite que,
Monsieur s'étant retiré, elle demanda si elle ne le verrait plus. «On
l'alla quérir; il vint l'embrasser en pleurant. Elle le pria de se
retirer, et lui dit qu'il l'attendrissait.» «Madame, s'écrie Bossuet, ne
peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit répandre. Invincible par
tout autre endroit, ici elle est contrainte de céder. Elle prie Monsieur
de se retirer, parce qu'elle ne veut plus sentir de tendresse que pour
ce Dieu crucifié qui lui tend les bras.» «M. de Condom se rapprocha, dit
Mme de la Fayette, et lui donna le crucifix; elle le prit et l'embrassa
avec ardeur. M. de Condom lui parlait toujours, et elle lui répondait
avec le même jugement que si elle n'eût pas été malade, tenant toujours
le crucifix attaché sur sa bouche; la mort seule le lui fit abandonner.
Les forces lui manquèrent; elle le laissa tomber, et perdit la parole et
la vie quasi en même temps.» Comment Bossuet va-t-il nous rendre cette
scène muette? «Elle a en mourant aimé le seigneur Jésus. Les bras lui
ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix. J'ai vu ses mains
défaillantes chercher encore en tombant de nouvelles forces pour
appliquer sur ses lèvres ce signe bienheureux de notre rédemption:
n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Sauveur?» Encore
une fois, qu'on relise ces deux récits et l'on verra que Mme de la
Fayette ne perd rien à cette comparaison redoutable. Bossuet a de plus
qu'elle l'éclat de la forme et la profondeur de la pensée, en un mot ce
qui fait le génie; mais elle a de plus que lui le don des larmes.
Il s'en faut que les _Mémoires de la cour de France pour les années 1688
et 1689_ aient l'intérêt de la vie d'Henriette d'Angleterre. Mme de la
Fayette ne fait qu'y rapporter d'une façon assez brève des événements
récents sur lesquels elle n'est en mesure de fournir aucuns détails
particuliers. Elle vivait fort en dehors des choses extérieures, retenue
au logis par sa santé de plus en plus débile et ne savait de ce qui se
passait à la cour que ce qu'elle en pouvait entendre dire. Tout porte à
croire au reste que ces mémoires sont, comme l'assure la préface de la
première édition publiée en 1731, tout ce qui reste d'un travail
beaucoup plus étendu. On ne voit pas en effet pourquoi Mme de la Fayette
aurait choisi de préférence ces deux années. Le titre même de l'ouvrage
est assez trompeur, car ce ne sont pas à proprement parler des mémoires
de la cour, mais tout simplement des mémoires historiques où les
principaux événements de ces deux années 1688 et 1689, guerres, sièges,
révolutions ou simples promotions au cordon bleu, sont rapportés sans
grands commentaires. Cependant la lecture de ces _Mémoires_, dont M.
Asse vient de faire paraître récemment une édition très soignée (avec
quelques erreurs toutefois dans la notice biographique), n'est pas sans
agrément. On y retrouve le tour aisé de Mme de la Fayette, et sa manière
mesurée de dire les choses, les donnant à entendre plutôt que les
énonçant formellement. On y retrouve également la rectitude de son
jugement et son goût pour la vérité. Louis XIV n'est plus à cette époque
le souverain galant et de bonne mine au-devant duquel se précipitaient
tous les coeurs, et qui, entre deux ballets, allait conquérir la
Franche-Comté ou envahir la Hollande. Déjà le prestige était atteint.
Tout haut on lui adressait encore des flatteries; mais tout bas on
s'enhardissait à le juger, et le monstrueux égoïsme qui ternit à nos
yeux ses hautes qualités de souverain commençait à trouver des censeurs
sévères. On en jugera par ce début des _Mémoires_:
«La France était dans une tranquillité parfaite; l'on n'y connaissait
plus d'autres armes que les instruments nécessaires pour remuer les
terres et pour bâtir. On employait les troupes à cet usage, non
seulement avec l'intention des anciens Romains qui n'était que de les
tirer d'une oisiveté aussi mauvaise pour elles que le serait l'excès du
travail; mais le but aussi était de faire aller la rivière d'Eure contre
son gré, pour rendre les fontaines de Versailles continuelles. On
employait les troupes à ces prodigieux desseins pour avancer de quelques
années les plaisirs du roi.»
Le blâme est sous chaque mot, mais l'expression en est discrète et
tempérée ailleurs par de justes éloges. Après avoir énuméré toutes les
difficultés avec lesquelles Louis XIV était aux prises: «il ne fallait
pas, ajoute-t-elle, une moindre grandeur d'âme et une moindre puissance
que la sienne pour ne pas se laisser accabler». Louis XIV est ainsi
peint, par ses meilleurs côtés, en deux traits que la postérité a
ratifiés. Ailleurs encore on retrouve ce sens juste et cet amour du vrai
qui sont chez Mme de la Fayette les qualités maîtresses de l'esprit, et
au service desquels elle sait mettre une expression toujours aussi
nuancée qu'heureuse. J'aime à faire remarquer qu'on ne trouve pas sous
sa plume une seule expression dont on puisse conclure qu'elle donnât son
approbation aux traitements dont les huguenots étaient alors l'objet.
Elle parle au contraire «des nouveaux convertis qui gémissaient sous le
poids de la force, et qui n'avaient ni le courage de quitter le royaume,
ni la volonté d'être catholiques», et ces conversions forcées ne
semblent pas davantage avoir son approbation que les travaux entrepris
pour mener l'Eure contre son gré à Versailles. Ce n'est pas la seule
preuve qu'elle donne de sa liberté d'esprit, et elle ne parle pas avec
moins d'indépendance du pape que du roi.
«On ne peut pas dire que le pape ne soit pas homme de bien, dit-elle en
parlant d'Innocent XI, et que dans les commencements il n'ait pas eu des
intentions très droites; mais il s'est bien écarté de cette voie
d'équité et de justice que doit avoir un bon père pour ses enfants... On
peut soutenir le parti qu'il a pris dans l'affaire des franchises, et il
est excusable d'avoir été offensé contre les ministres de France sur
tout ce qui s'est passé dans les assemblées du clergé, car c'est son
autorité qui est la chose dont l'humanité est le plus jalouse qu'on
attaque, et quand l'humanité n'y aurait point de part et qu'un pape s'en
serait défait en montant sur le trône de saint Pierre, ce serait
l'Église et ses droits qu'il défendrait; mais un endroit où le pape
n'est pas pardonnable ni même excusable, c'est la manière dont il s'est
comporté dans l'affaire de Cologne.»