combien le ton de cette lettre est approprié à la nature et à la vie de
la personne à laquelle elle était adressée. Mais je ne crois pas qu'il
faille entendre comme lui cette phrase «sur les nuages dont Mme de la
Fayette aurait essayé de couvrir la religion» et cette autre «sur la
Vérité qui ne doit point être jugée», en ce sens qu'elle avait raisonné
sur la foi et qu'elle avait douté. La suite de cette admirable épître va
nous faire mieux comprendre la pensée de Du Guet:
«Il est impossible de découvrir tant de choses d'un seul coup d'oeil. Il
faut d'ailleurs plus de temps pour les sentir que pour les voir, et
quand on aurait assez d'activité pour faire l'un et l'autre en peu de
temps, il est juste d'en donner beaucoup aux réflexions sur les suites
qu'une telle vie a dû nécessairement avoir. Elles me font plus de peur
que les fautes les plus importantes, quoiqu'elles ne paraissent point
fautes. Cette crainte et cet ennui du coeur, si contraires à la piété,
vient de là. Il se traîne à terre parce qu'il a perdu ses appuis. Il
sent le poids de sa langueur, sans désirer d'en guérir, et il aime mieux
n'aimer rien que de commencer à aimer Dieu. Comme il ne connaît que les
biens dont il a joui, il ne veut que ce qui leur ressemble. Toute autre
chose n'a point de prix à son égard. Il ne peut s'y attacher sans
violence et sans effort, et tout effort lui est plus pénible que l'ennui
qui le dévore. En un mot il aime mieux se passer de tout que d'avoir
quelque chose avec peine. Il est tombé dans cet excès de mollesse et de
dégoût par la mollesse même des plaisirs et des sens qui l'ont réduit à
ne pouvoir rien souffrir que sa misère. Il ne peut se quitter un moment
ni s'élever vers quelque bien d'un autre ordre que lui et ses anciennes
habitudes, sans sentir qu'il en est las et dans une situation violente.
Et comme on n'a de courage que par le coeur, il est aisé de comprendre
combien l'on est faible quand on en a un qui l'est si fort.»
Ce que Du Guet reproche en réalité à Mme de la Fayette, c'est de ne pas
se juger elle-même avec assez de sévérité, et de s'être fait une fausse
conscience; c'est sa complaisance pour d'anciennes habitudes et la
faiblesse de son coeur qui l'empêchent de s'élever vers des biens d'un
autre ordre; c'est qu'elle aime mieux n'aimer rien que de commencer à
aimer Dieu. Mais son rôle de directeur ne serait pas rempli si, après
avoir avec une telle sagacité dépeint son mal à cette âme, il ne lui
indiquait pas le remède, et il continue:
«Il faut montrer à Jésus-Christ tout cela, et les principes du mal et
les suites. Lui seul est notre santé et notre justice. En vain vous
employeriez tous vos efforts. L'orgueil est capable d'en faire de
grands; mais ils augmentent le mal. Il faut s'abattre au pied du
Sauveur. Il faut lui confesser son impuissance et sa misère. Il est venu
pour relever les humbles et pour guérir les malades; mais il demande de
la foi, et si la vôtre est trop imparfaite, suppliez-le de vous en
donner une plus grande, parce qu'en effet c'est lui qui donne tout. Sa
sagesse a fait dépendre la sainteté de l'humilité, l'humilité de la
prière et la prière de la foi. Mais sa miséricorde donne les premières
dispositions dont les autres sont la récompensent l'on commence à
mériter tout quand on est bien convaincu qu'on n'a rien et qu'on est
indigne de tout. C'est par le désespoir qu'on est conduit à l'espérance,
car il faut sentir que toutes les autres ressources vous manquent pour
s'adresser à Jésus-Christ avec fruit... Il est temps alors de le
conjurer de revenir à nous, afin que nous retournions sincèrement à lui,
de rompre lui-même les liens que nous nous sommes faits, et dont nous ne
gémissons pas assez pour devenir libres, de n'avoir aucun égard à notre
indifférence et à notre peu de soif de la justice pour nous rendre
justes, d'aller par sa bonté plus loin que nos faibles désirs, et de
nous donner ce que nous craignons peut-être de recevoir. Quand on est
peu touché, c'est de son insensibilité même qu'il faut l'entretenir, et
quand on sent un peu d'amour, c'est à l'amour à lui rendre grâce et à le
prier.»
Puis, à la fin de cette lettre sévère, l'urbanité se retrouve, comme
dans la lettre à Mlle de Vertus dont j'ai cité un fragment. Il craint
d'avoir manqué à la politesse, et il termine en disant:
«Il ne me reste plus, madame, qu'à vous demander pardon des expressions
qui vous paraîtront ou dures ou injustes. J'ai supposé que c'était vous
qui vous parliez à vous-même, et j'ai cru que vous auriez moins de
ménagements pour vous que je n'en dois avoir. Vous êtes d'ailleurs la
maîtresse de cet écrit, et vous pourrez le condamner tout entier pour
les endroits qui vous déplairont. Il me suffit, madame, de vous avoir
montré ma sincérité. Je voudrais qu'il me fût aussi facile de vous
prouver que mon respect n'a point de bornes.»
La faculté que Du Guet laisse à Mme de la Fayette de condamner cet écrit
montre que c'était en quelque sorte une première consultation qu'elle
lui demandait, et qu'elle ne l'avait point encore accepté comme
directeur. La lettre elle-même a été publiée sans date, du vivant de Du
Guet, quelques vingt ans après la mort de Mme de la Fayette. Mais l'état
d'âme qu'on y trouve analysé avec tant de finesse répond si exactement à
celui où elle devait être après la mort de la Rochefoucauld qu'on peut
la supposer écrite, sinon l'année même de cette mort, du moins bien peu
de temps après. En tout cas Mme de la Fayette ne se dégoûta pas de cette
leçon par écrit, comme le craignait Du Guet, et il demeura son directeur
jusqu'à la fin.
Pendant cet espace de dix à douze ans, et surtout pendant ce temps de
vie cachée où avec ses pénitentes les plus aimées, Mme de Fontpertuis,
Mme d'Aguesseau, Du Guet ne correspondait que par écrit, il est
impossible que de nouvelles lettres n'aient pas été échangées entre Mme
de la Fayette et lui. Mais de ces lettres il ne subsiste point de trace.
Cependant, dans les derniers volumes de la correspondance spirituelle de
Du Guet qui ont été publiés après sa mort, j'en trouve une dont je
serais presque tenté d'affirmer qu'elle est adressée à Mme de la
Fayette. À l'_index_ général, cette lettre est cataloguée sous la
rubrique: _lettre à une dame sur les avantages de la maladie_. Mais la
pensée qui inspire Du Guet, et jusqu'aux termes dont il se sert
rappellent si bien la pensée et les termes de l'autre lettre, qu'ou je
me trompe fort, ou c'est encore à Mme de la Fayette qu'il parle. Il
revient sur ces pensées vagues qui occupent son esprit et qu'il
proscrivait autrefois, mais, devenu plus indulgent à cause de son état
de souffrance, il ne lui demande point de les chasser avec effort si
elles sont sur des sujets indifférents, car une tête épuisée par la
maladie a besoin de quelque chose qui ne la tende et ne l'applique pas.
«Ce sont, ajoute-t-il, comme les estampes dont on permet l'usage aux
convalescents.» Mais sur le chapitre de la vie intérieure, il ne s'est
en rien relâché de sa sévérité. Il blâme l'envie qu'elle témoigne d'être
délivrée de la vie, «car il est utile pendant la santé de désirer la
mort, mais dans les souffrances la vertu consiste à supporter la vie».
Puis il continue:
«L'une des plus grandes marques que Dieu vous veut faire de cette
miséricorde est la vue distincte qu'il vous donne de vos anciennes
fautes, et la manière dont il rapproche de vous des temps éloignés, que
l'oubli, la sécurité et une espèce dévoile formé par une excessive
confiance en votre justice avait placés derrière vous. Tout ce qui
n'était plus ressuscite pour ainsi dire, et paraît non seulement réel,
mais récent. Tout ce qu'on avait jugé léger, excusé, adouci, se montre
sous une idée tout autrement affreuse. Tout ce qu'on a accusé semble ne
l'avoir pas été, tant on le voit différent. Ce n'est pas qu'on ait
manqué de sincérité en l'accusant, car, s'il fallait le dire de nouveau,
on ne le ferait pas avec plus d'exactitude. Mais on voit clairement
qu'il manquait à cette accusation un fond de douleur, d'humiliation, de
condamnation de soi-même, de haine de son injustice, d'amour de Dieu et
de sa sainte loi, de désir de lui satisfaire par le retour sincère de
tout le coeur vers lui, de mépris de soi-même et du siècle. On voit,
dis-je, et ce qui est bien plus, on sent que tout cela a manqué en un
certain degré à la pénitence, et l'on s'afflige amèrement d'avoir connu
si tard jusqu'où elle devait aller pour être parfaite.»
Si, comme je n'en doute pas, cette lettre est bien adressée à Mme de la
Fayette, la différence d'avec la première montre que la direction de Du
Guet n'avait pas été inefficace. Dix années de réflexion et de pénitence
auraient levé les _voiles_ qu'une excessive confiance en sa justice
avait, aux yeux de Mme de la Fayette, jetés sur ses anciennes fautes,
c'est-à-dire qu'elle en serait arrivée à considérer comme coupable une
liaison dont elle ne se faisait pas scrupule autrefois, et tout ce
qu'elle avait jugé léger, excusé, adouci, c'est-à-dire tout ce qui avait
fait en réalité le charme de sa vie «se montrait à elle sous une idée
tout autrement affreuse». Ainsi s'expliquerait la dernière phrase de ce
billet si souvent cité qu'elle adressait à Mme de Sévigné peu de temps
avant sa mort: «Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du
monde que j'ai le plus véritablement aimée». Sans doute elle n'avait pas
oublié l'autre affection; mais n'en plus parler à personne, n'en plus
convenir, fût-ce avec elle-même, c'était le retranchement suprême et
peut-être le dernier sacrifice qu'avait exigé Du Guet.
On voit par les lettres de Mme de Sévigné, et par celles de Mme de la
Fayette elle-même, combien furent pénibles ses dernières années. Ses
souffrances ne lui laissaient de repos ni jour ni nuit. Parfois elle en
devenait comme folle. Mais ce qui la touchait le plus, c'était qu'elle
se croyait atteinte dans son esprit: «Je demeurerai toujours,
écrivait-elle, une très sotte femme; vous ne sauriez croire comme je
suis étonnée de l'être; je n'avais pas idée que je le pusse devenir».
Cependant elle ne se croyait pas atteinte aux sources de la vie, et elle
entretenait quelques illusions sur la gravité de son état; c'est ainsi
qu'en septembre 1692 elle écrivait à Mme de Sévigné: «Ne vous inquiétez
pas de ma santé; mes maux ne sont pas dangereux, et, quand ils le
deviendraient, ce ne serait que par une grande langueur, et par un grand
desséchement, ce qui n'est pas l'affaire d'un jour. Ainsi, ma belle,
soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie. Vous aurez le loisir
d'être préparée à tout ce qui arrivera, si ce n'est à des accidents
imprévus, et à quoi sont sujettes toutes les mortelles, et moi plus
qu'une autre, parce que je suis plus mortelle qu'une autre. Une personne
en santé me paraît un prodige.» Dans ses lettres à Ménage, où j'ai déjà
puisé si souvent, elle ne s'exprime pas avec moins de douceur et de
résignation. Le sentiment si naturel qui, vers le déclin de l'âge, nous
rend plus chers les souvenirs du passé la rattachait avec vivacité à
cette amitié ancienne, et, par un scrupule assurément excessif, elle se
reprochait de n'avoir pas toujours apprécié à sa valeur l'attachement
que Ménage lui avait témoigné dès sa jeunesse. Deux années avant sa
mort, elle s'en excuse auprès de lui avec une bonne grâce touchante:
«Que l'on est sotte quand on est jeune! lui écrit-elle. On n'est obligée
de rien, et l'on ne connaît pas le prix d'un ami comme vous. Il en coûte
cher pour devenir raisonnable. Il en coûte la jeunesse!»
Rendons justice à Ménage. Si, autrefois, il avait pu être tantôt
importun et tantôt infidèle, il ne manqua durant ces pénibles années à
aucun des devoirs que l'amitié lui imposait. Les lettres de Mme de la
Fayette sont remplies de remercîments pour les attentions qu'il lui
témoigne, et à aucune époque il ne paraît avoir été plus assidu auprès
d'elle. Il fut même sur le point de réveiller sa muse endormie d'un long
sommeil, et de chanter à nouveau, en vers français ou latins, la beauté
qu'il avait célébrée autrefois sous des noms si divers. Il fallut tout
le tact de Mme de la Fayette pour l'en détourner, et tout son esprit
pour y parvenir sans le blesser.
«Vous m'appelez _ma divine madame_, mon cher monsieur. Je suis une
maigre divinité. Vous me faites trembler de parler de faire mon
portrait. Votre amour-propre et le mien pâtiraient, ce me semble,
beaucoup. Vous ne pourriez me peindre que telle que j'ai été, car, pour
telle que je suis, il n'y aurait pas moyen d'y penser, et il n'y a plus
personne en vie qui m'ait vue jeune. L'on ne pourrait croire ce que vous
diriez de moi, et en me voyant on le croirait encore moins. Je vous en
prie, laissons là cet ouvrage. Le temps en a trop détruit les matériaux.
J'ai encore de la taille, des dents et des cheveux, mais je vous assure
que je suis une fort vieille femme. Vous avez assez surfait; quand les
marchandises sont à la vieille mode, le temps de surfaire est passé. Je
suis, en vérité, bien sensible à l'amitié que vous me témoignez. Cette
reprise a l'air d'une nouveauté.»
Enfin, la correspondance se termine par cette dernière lettre, que je
citerai tout entière, car elle nous fait revivre Mme de la Fayette telle
qu'elle était dans ses dernières années, accablée de maux et de
tristesses, mais tendre à ses amis, pieuse et résignée.
«Quoique vous me défendiez de vous écrire, je veux néanmoins vous dire
combien je suis véritablement touchée de votre amitié. Je la reconnais
telle que je l'ai vue autrefois; elle m'est chère par son propre prix,
elle m'est chère parce qu'elle m'est unique présentement. Le temps et la
vieillesse m'ont ôté tous mes amis; jugez à quel point la vivacité que
vous me témoignez me touche sensiblement. Il faut que je vous dise
l'état où je suis. Je suis premièrement une divinité mortelle, et à un
excès qui ne se peut concevoir; j'ai des obstructions dans les
entrailles, des vapeurs tristes qui ne se peuvent représenter; je n'ai
plus du tout d'esprit, ni de force; je ne puis plus lire ni m'appliquer.
La plus petite chose du monde m'afflige, une mouche me paraît un
éléphant. Voilà mon état ordinaire. Depuis quinze jours, j'ai eu
plusieurs fois la fièvre, et mon pouls ne s'est point remis à son
naturel; j'ai un grand rhume dans la tête, et mes vapeurs, qui n'étaient
que périodiques, sont devenues continuelles. Pour m'achever de peindre,
j'ai une faiblesse dans les jambes et dans les cuisses, qui m'est venue
tout d'un coup, en sorte que je ne saurais presque me lever qu'avec des
secours, et je suis d'une maigreur étonnante: voilà, monsieur, l'état de
cette personne que vous avez tant célébrée, voilà ce que le temps sait
faire. Je ne crois pas pouvoir vivre longtemps en cet état; ma vie est
trop désagréable pour en craindre la fin; je me soumets sans peine à la
volonté de Dieu; c'est le Tout-Puissant, et de tous côtés il faut enfin
venir à lui. L'on m'assure que vous songez fort sérieusement à votre
salut, et j'en ai bien de la joie.»
«C'est le Tout-Puissant, et de tous côtés il faut enfin venir à lui.» Du
Guet eût été content de cette fin de lettre. Elle me rappelle ce vers
d'une épitaphe, que je sais gravée quelque part, en caractères
gothiques, sur la tombe d'un vieux baron lorrain:
Dieu seul est Dieu qui aux siens ne fault point.
Mme de la Fayette vivait sur cette espérance. Mais avant sa mort une
dernière épreuve l'attendait encore, car elle fut précédée de quelques
mois dans la tombe par l'ami fidèle qu'elle croyait devoir lui survivre.
Ménage mourut en juillet 1692. «Tout le monde, lui écrivait-elle un jour
avec mélancolie, perd la moitié de soi-même avant que d'avoir été
rappelé.» Cette moitié, la plus précieuse de nous-mêmes, n'est-ce pas
surtout ceux qui nous ont aimés? Quand on l'a perdue, la vie perd du
même coup la moitié de son prix, et l'on comprend que Mme de la Fayette
souhaita d'être rappelée.
Cette grâce lui fut accordée dans les derniers jours de mai 1693. Aucun
redoublement de ses maux n'avait fait pressentir à ceux qui l'aimaient
l'approche de sa fin. Peut-être avait-elle reçu cependant quelque secret
avertissement, car le jour de la petite Fête-Dieu (nous dirions
aujourd'hui l'octave de la fête du Saint-Sacrement) elle se confessa
contre son ordinaire, n'ayant coutume de le faire qu'à la Pentecôte, et
reçut la communion avec une ferveur toute particulière. Quelques jours
après, elle perdit brusquement connaissance, et, malgré les soins
empressés dont elle fut entourée, elle mourut entre le 25 et 26 mai sans
avoir recouvré ses esprits. Le 3 juin, Mme de Sévigné annonçait sa mort
à Mme de Guitaut dans une lettre qu'il faut citer, bien qu'elle se
trouve partout, car, après que Mme de Sévigné a parlé, il n'y a plus
qu'à se taire:
«Vous ne pouviez rompre le silence, ma chère madame, dans une occasion
qui me fût plus sensible. Vous saviez tout le mérite de Mme de la
Fayette ou par vous, ou par moi, ou par nos amis; sur cela vous n'en
pouviez trop croire: elle était digne d'être de vos amies, et je me
trouvais trop heureuse d'être aimée d'elle depuis un temps très
considérable. Jamais nous n'avions eu le moindre nuage dans notre
amitié. La longue habitude ne m'avait point accoutumée à son mérite: ce
goût était toujours vif et nouveau; je lui rendais beaucoup de soins,
par le mouvement de mon coeur, sans que la bienséance où l'amitié nous
engage y eût aucune part; j'étais assurée aussi que je faisais sa plus
tendre consolation, et depuis quarante ans c'était la même chose: cette
date est violente, mais elle fonde bien aussi la vérité de notre
liaison. Ses infirmités depuis deux ans étaient devenues extrêmes; je la
défendais toujours, car on disait qu'elle était folle de ne vouloir
point sortir; elle avait une tristesse mortelle: quelle folie encore?
N'est-elle pas la plus heureuse femme du monde? Elle en convenait aussi;
mais je disais à ces personnes si précipitées dans leurs jugements: «Mme
de la Fayette n'est pas folle», et je m'en tenais là. Hélas! madame, la
pauvre femme n'est présentement que trop justifiée: il a fallu qu'elle
soit morte pour faire voir qu'elle avait raison et de ne point sortir,
et d'être triste. Elle avait un rein tout consommé, et une pierre
dedans, et l'autre pullulant: on ne sort guère en cet état. Elle avait
deux polypes dans le coeur, et la pointe du coeur flétrie; n'était-ce pas
assez pour avoir ces désolations dont elle se plaignait? Elle avait les
boyaux durs et pleins de vents, comme un ballon, et une colique dont
elle se plaignait toujours. Voilà l'état de cette pauvre femme, qui
disait: «On trouvera un jour...» tout ce qu'on a trouvé. Ainsi, madame,
elle a eu raison après sa mort, et jamais elle n'a été sans cette divine
raison, qui était sa qualité principale.»
Et quelques jours après elle ajoutait dans une nouvelle lettre à Mme de
Guitaut: «Je m'en fie bien à votre coeur, madame, pour avoir compris mes
sentiments sur le sujet de Mme de la Fayette. Vous veniez de perdre une
aimable nièce, mais ce n'était point une amitié de toute votre vie, et
un commerce continuel et toujours agréable. Je suis dans l'état d'une
vie très fade comme vous le dites, n'étant plus animée par le commerce
d'une amitié qui en faisait quasi toute l'occupation.»
Que pourrait-on ajouter à ce témoignage? Avoir occupé durant quarante
ans un coeur comme celui de Mme de Sévigné n'est-ce pas le plus touchant
des éloges? Sauf quelques froides lignes du journal de Dangeau, et
l'article du _Mercure galant_ que j'ai cité au début de ce petit volume,
aucun mémoire, aucune correspondance du temps ne fait mention de la
disparition de Mme de la Fayette. Depuis quelques années elle s'était
retirée du monde, et le monde oublie vite ceux qui se sont retirés de
lui. On ne sait point où elle a été enterrée, ni entre quelles mains a
passé l'hôtel où elle vivait. Détruite est aujourd'hui la grande chambre
à coucher, ainsi que le jardin, et le jet d'eau, et le petit cabinet
couvert où, en compagnie de Mme de Sévigné et de la Rochefoucauld, elle
passait de si douces heures. Son nom même, son nom, dont à la fin du
siècle dernier la politique avait rajeuni l'éclat, vient de s'éteindre
sans bruit, mais le souvenir demeurera toujours de la femme délicate,
spirituelle et tendre qui, joignant un jour l'expérience de son coeur aux
rêves de son imagination, en a su tirer la _Princesse de Clèves_.
VI
LES OEUVRES HISTORIQUES
Il semble que la bibliographie de Mme de la Fayette soit courte, et
qu'il y ait peu de chose à en dire: deux romans, deux nouvelles, deux
ouvrages d'histoire, en voilà tout le catalogue. Cependant certaines
questions d'authenticité et d'attribution ont été soulevées dans ces
dernières années, qu'il est devenu nécessaire d'élucider.
Par une singulière mésaventure, qui est peut-être le châtiment d'avoir
voulu duper ses contemporains, Mme de la Fayette s'est vu, presque en
même temps, attribuer une oeuvre médiocre dont jusqu'à présent personne
n'avait chargé sa mémoire, et disputer au contraire celle qui jusqu'à
présent avait fait sa gloire sans conteste. Parmi les seize mille
volumes donnés par l'archevêque de Reims, Le Tellier, à la bibliothèque
Sainte-Geneviève, et qui constituent ce qu'on appelle la _Bibliotheca
Telleriana_, se trouve un petit livre qui porte pour titre: _Mémoires de
Hollande_. En 1866, un érudit un peu fantaisiste, M. A.-T. Barbier, a
mis la main sur ce livre, et il a découvert en même temps qu'un savant
hollandais, Grævius, correspondant littéraire de Huet, avait écrit sur
la marge du catalogue de la _Bibliotheca Heinsiana_ cette mention
relative à l'article des _Mémoires de Hollande_: «C'est un roman, par
Mme de la Fayette.» Il n'en a pas fallu davantage à M. A.-T. Barbier
pour faire réimprimer les _Mémoires de Hollande_ d'après l'édition
originale, en ajoutant au titre cette attribution: _Histoire
particulière en forme de roman, par la comtesse de la Fayette_, et cela
sans s'inquiéter de savoir si cette attribution était fondée ou même
plausible. Or, excepté M. A.-T. Barbier, personne n'a jamais cru, que je
sache, à cette attribution. Remarquons d'abord que les _Mémoires de
Hollande_ ont paru en 1678 chez Michallet. Or, la _Princesse de Clèves_
a paru, en 1678 également, chez Barbin. Il faudrait donc supposer que
Mme de la Fayette, assez indolente au travail (nous l'avons vu par ses
lettres à Huet) et qui, suivant sa jolie expression, se baignait dans la
paresse, aurait composé deux romans en même temps, et les aurait fait
paraître la même année, chez deux éditeurs différents. Ce n'est pas
tout. Si les romans de Mme de la Fayette ont paru, tantôt sous le nom de
Segrais, comme _Zayde_, tantôt sans nom d'auteur, comme la _Princesse de
Clèves_, elle ne se cachait pas vis-à-vis de ses amis intimes, Ménage,
Huet, Segrais, de la part qu'elle y avait. Il faudrait donc supposer
encore que, tout en travaillant, au su de tous ceux que je viens de
nommer, à la _Princesse de Clèves_, elle préparait, mystérieusement et
en se cachant d'eux, les _Mémoires de Hollande_. Mais pourquoi tant de
manèges? Pourquoi s'avouer à demi l'auteur d'une oeuvre, et prendre tant
de soins pour se défendre d'une autre? M. A.-T. Barbier ne s'est point
mis en peine d'expliquer toutes ces difficultés. Un Hollandais a
attribué en marge d'un catalogue les _Mémoires de Hollande_ à Mme de la
Fayette. Cela lui a suffi et il n'en a pas demandé davantage. Pour nous,
nous avons le droit d'être plus exigeants, alors surtout qu'il s'agit
d'attribuer à Mme de la Fayette une oeuvre médiocre et sans agrément,
très inférieure non seulement, cela va sans dire, à la _Princesse de
Clèves_, mais même à _Zayde_. La lecture de ce petit roman n'est
intéressante que parce qu'elle contient une étude sur les moeurs des
juifs d'Amsterdam, car c'est dans cette ville, très exactement et
minutieusement décrite, que se passent les _Mémoires de Hollande_. Mme
de la Fayette n'ayant jamais été à Amsterdam, il y a là une nouvelle
impossibilité qui s'ajoute à toutes les autres, et qui suffirait à
trancher la question. Dans son _Dictionnaire des anonymes_, M. Barbier,
un véritable érudit celui-là, attribue, sur la foi de Leber, les
_Mémoires de Hollande_ à Sandraz de Courtils. Cela est possible, mais,
en tout cas, on peut l'affirmer, Mme de la Fayette n'y est pour rien.