réquisitoire qui a été dressé contre Mme de la Fayette à la suite de la
publication de M. Perrero. La duchesse de Savoie recevait assez
fréquemment de sa soeur, la reine de Portugal, des caisses de présents.
Ces présents consistaient en objets venant des Indes, pays avec lequel
le Portugal était alors un des rares peuples de l'Europe entretenant un
commerce actif. Le crime de Mme de la Fayette est d'avoir témoigné à
Lescheraine le plaisir qu'elle aurait à ne pas être oubliée dans la
distribution que Madame Royale faisait de ces présents, parmi les
personnes de sa cour. «J'ai bien sur le coeur contre vous, lui
écrit-elle, de ne m'avoir rien su dérober quand les présents vinrent du
Portugal. Si vous faites la même chose au retour de M. de Dronero (le
marquis de Dronero, qui allait en ambassade à Lisbonne demander la main
de l'infante pour Victor-Amédée), je rabattrai les deux tiers de la
bonne opinion que j'ai de vous. J'ai déjà mandé à Madame Royale que nous
aimions ici tout ce qui vient des Indes, jusques au papier qui fait les
enveloppes.» Cette innocente phrase a suffi pour faire traiter Mme de la
Fayette de personne rapace et cupide. Or en quoi consistaient ces
présents du Portugal qui lui faisaient si fort envie? Elle-même va nous
le dire, dans une lettre suivante: en petites boîtes de bois verni et de
laque ciselée. Mais, par contre, quand elle a chargé Lescheraine de
faire fabriquer pour son compte trente aunes de damas à la fabrique de
Turin, elle le gronde à plusieurs reprises d'avoir parlé de cette
commission à Madame Royale, car celle-ci s'était empressée de déclarer
qu'elle voulait faire don de ces trente aunes à Mme de la Fayette.
«Pourquoi avez-vous eu la langue si longue? lui écrit-elle... Je suis
honteuse que vous ayez parlé à Madame Royale. Elle me comble de biens.»
Ajoutons que si elle exprime à plusieurs reprises sa satisfaction
d'avoir reçu en présent de Madame Royale de belles copies des tableaux
qui se trouvaient au musée de Turin, rien ne montre qu'elle les ait
sollicitées. C'était pour Madame Royale le moyen de reconnaître le soin
que prenait Mme de la Fayette de lui envoyer de Paris des objets
d'ajustement et autres bagatelles. On a honte vraiment de défendre une
femme comme Mme de la Fayette d'accusations aussi basses. Il le fallait
cependant, et il était nécessaire de montrer que ces lettres publiées
par M. Perrero ont révélé une Mme de la Fayette nouvelle à ceux-là
seulement qui ne connaissaient pas la véritable. Encore une fois elle
était du monde, sinon pour elle-même, du moins pour les siens; elle n'en
avait répudié ni les préoccupations ni les intérêts, et elle ne vivait
ni à Port-Royal ni au Carmel. Mais je ne vois pas que, pour nous
apparaître amie aussi fidèle et, si l'on veut, négociatrice aussi habile
qu'elle se montrait mère attentive et industrieuse, il y ait lieu à rien
rabattre de l'estime où on la tenait, et je ne puis m'empêcher de
trouver que ceux qui se sont gendarmés si fort contre elle ont fait
preuve d'un peu de rigorisme.
V
DERNIÈRES ANNÉES
Si l'on jette un coup d'oeil sur cette vie telle que nous venons de la
retracer, il semble que rien n'ait manqué à Mme de la Fayette de ce qui
est nécessaire au bonheur. Les grandes épreuves de la vie l'avaient
épargnée. Elle avait la fortune, le crédit, le talent. Des affections
précieuses l'environnaient. Si sa jeunesse n'avait pas connu
l'enivrement de l'amour, et si son âge d'or avait été un peu terne, les
années l'avaient dédommagée, et son âge d'argent, pour employer une
jolie expression de Mme de Tracy, brillait d'un doux éclat. D'où vient
cependant que tout ce qui demeure ou ce qu'on rapporte d'elle, lettres,
romans, propos, respire une certaine tristesse, et que, dans le lointain
du passé, elle nous apparaît comme une figure un peu plaintive et
mélancolique? Serait-ce que les circonstances de la vie font moins pour
le bonheur ou le malheur de l'être qu'un certain fond de nature, et une
certaine humeur qui empêchent de jouir des biens, ou qui font au
contraire supporter les maux avec légèreté? Benjamin Constant, racontant
un dîner qu'il avait fait à Lausanne avec des émigrés qu'il avait
trouvés dans la détresse, ajoutait plaisamment: «Ils se sont efforcés de
me consoler de leurs malheurs». On trouve ainsi des gens qui ont le
malheur gai. D'autres au contraire ont le bonheur triste, et Mme de la
Fayette était du nombre. Plus d'une raison, il est vrai, entretenait
chez elle cette disposition à la tristesse. C'était d'abord une extrême
sensibilité qui lui faisait ressentir des choses une impression parfois
excessive. Ainsi, lorsque Mme de Sévigné allait la voir à la veille d'un
départ pour la Bretagne ou pour la Provence, il ne fallait pas lui dire
que c'était une dernière visite, car sa délicatesse ne pouvait supporter
la pensée de cet éloignement et l'émotion d'un adieu. Un jour qu'on
parlait devant elle, et en présence de M. le Duc, de la campagne à
laquelle celui-ci allait prendre part, elle se représenta si vivement
les périls auxquels il ne pouvait manquer d'être exposé, qu'elle ne put
retenir ses larmes. Mais cette sensibilité un peu maladive avait
elle-même pour origine la faiblesse de sa constitution. Assez jeune
encore, puisqu'elle n'avait pas quarante ans, on voit par les lettres de
Mme de Sévigné que déjà sa santé était profondément atteinte. Certains
jours la fièvre la prend, et ces jours-là tout la fatigue, même de dire
bonjour et bonsoir; c'est un repos complet et absolu qu'il lui faut. Son
mal était _les vapeurs_. Les vapeurs tenaient, dans la médecine d'alors,
la place que les névralgies tiennent dans la médecine d'aujourd'hui.
C'était le nom que les médecins donnaient aux maladies dont ils ne
découvraient ni la cause ni le remède, et qu'ils traitaient comme sans
conséquence, jusqu'au jour où ils les déclaraient mortelles. Mme de la
Fayette en devait faire l'expérience. Ses souffrances ne l'empêchaient
pas de parler plaisamment de ses maux. «C'est un chien de mal que les
vapeurs, écrit-elle à Ménage. On ne sait ni d'où il vient ni à quoi il
tient. On ne sait que lui faire. On croit l'adoucir, il s'aigrit. Si
jamais je suis en état d'écrire, je ferai un livre entier contre ce mal.
Il n'ôte pas seulement la santé. Il ôte l'esprit et la raison. Si jamais
j'ai la plume à la main, je vous assure que j'en ferai un beau traité.»
Mais ce qui lui est le plus pénible dans son mal, c'est que son humeur
en est altérée. Elle est toujours triste, chagrine, inquiète, sachant
très bien qu'elle n'a aucun sujet de chagrin, de tristesse ni
d'inquiétude. Elle se désapprouve continuellement. C'est un état assez
rude. Aussi ne croit-elle pas y pouvoir subsister, et, dans la pensée de
sa mort prochaine, elle demande à Ménage, cependant beaucoup plus âgé
qu'elle, de conserver à ses enfants l'amitié qu'il lui a toujours
témoignée. «Un ami tel que vous, dit-elle en terminant cette lettre,
sera le meilleur morceau de la succession que je leur laisserai.»
Mais la véritable épreuve de cette seconde moitié de sa vie fut pour Mme
de la Fayette la perte de la Rochefoucauld. En 1680, elle avait
quarante-six ans, il en avait soixante-cinq. Si fortement travaillé
qu'il fût par la goutte, il était demeuré cependant d'une constitution
robuste, et, délicate comme elle l'était, Mme de la Fayette pouvait
croire qu'il lui survivrait. D'année en année s'était resserré le lien
qui les unissait, et il semble que la Rochefoucauld eût renoncé à tout
autre intérêt qu'à vivre pour elle. En 1671, il s'était démis en faveur
de son fils Marsillac de son duché-pairie, et depuis 1673 il n'était
plus retourné à Versailles. Bien qu'il ne bougeât guère de Paris, il
avait fait cependant en 1676 un brillant voyage dans l'Angoumois,
«allant comme un enfant, dit Mme de Sévigné, voir Verteuil, ses bois, et
les lieux où il avait chassé avec tant de plaisir». Pendant ce temps Mme
de la Fayette était retenue à Saint-Maur par son mal de côté. Il était
donc demeuré plus alerte qu'elle. Mais la goutte, dont il avait ressenti
les premières atteintes en 1653, allait chez lui s'aggravant, au point
de lui rendre l'existence singulièrement pénible. Peut-être aurait-elle
respecté sa vie, si, dans une crise d'oppression, il ne se fût avisé de
s'adresser à un empirique dont le remède l'emporta en quelques jours.
«Ni le soleil ni la mort, avait-il dit, ne se peuvent regarder
fixement.» Cependant il regarda fixement la mort, et se disposa en
conséquence. Le matin du jour où il reçut les sacrements, il ne vit
point Mme de la Fayette «parce qu'elle pleurait». Mais vers midi ce fut
lui qui envoya demander de ses nouvelles. Pendant toute cette triste
journée, Mme de Sévigné tint compagnie à son amie. La robuste
constitution du malade opposait résistance au mal, et, le soir à neuf
heures, Mme de la Fayette avait repris assez d'espoir pour être en état
de jeter les yeux sur un billet de Mme de Grignan. Mais à minuit la
Rochefoucauld fut pris d'une crise de suffocation, et il expira entre
les bras de Bossuet. Ce que fut la douleur de Mme de la Fayette, Mme de
Sévigné l'a dit trop éloquemment pour qu'on puisse faire autre chose que
la citer. «M. de Marsillac, écrivait-elle quelques jours après, à Mme de
Grignan, est dans une affliction qui ne se peut représenter; mais il
retrouvera le Roi et la cour; toute sa famille se retrouvera en sa
place; mais où Mme de la Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle
société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une
considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme; elle est
toujours dans sa chambre; elle ne court point les rues; M. de la
Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait nécessaires
l'un à l'autre; rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux
charmes de leur amitié. Ma fille, songez-y; vous trouverez qu'il est
impossible de faire une perte plus sensible et dont le temps puisse
moins consoler. Je ne l'ai pas quittée tous ces jours. Elle n'allait
point faire la presse parmi cette famille; aussi elle avait besoin qu'on
eût pitié d'elle.» Et dans une autre lettre: «La petite santé de Mme de
la Fayette soutient mal une telle douleur; elle en a la fièvre, et il ne
sera pas au pouvoir le temps de lui ôter l'ennui de cette privation; sa
vie est tournée d'une manière qu'elle la trouvera tous les jours à
dire.»
Cette idée que le temps ne peut rien contre la douleur de Mme de la
Fayette revient souvent sous la plume de Mme de Sévigné. Alors que le
cercueil de la Rochefoucauld était sur le chemin de Verteuil, elle
écrivait encore à Mme de Grignan: «Pour Mme de la Fayette, le temps qui
est si bon aux autres, augmente et augmentera sa tristesse». Et quelques
jours plus tard: «Mme de la Fayette est tombée des nues; tout se console
et se consolera hormis elle». Chaque incident renouvelait sa douleur. Un
jour, Mme de Sévigné la trouvait toute en larmes, parce que quelques
lignes de l'écriture de la Rochefoucauld lui étaient tombées sous la
main. Mme de Sévigné sortait ce jour-là des Carmélites où l'évêque
d'Autun, Gabriel de Roquette, venait de prononcer l'oraison funèbre de
Mme de Longueville. Elle y avait trouvé Mlles de la Rochefoucauld. Elles
y avaient pleuré aussi leur père: «C'était donc, ajoute-t-elle, à
l'oraison funèbre de Mme de Longueville que ses filles pleuraient M. de
la Rochefoucauld. Ils sont morts tous les deux dans la même année. Il y
avait bien à rêver sur ces deux noms. Je ne crois pas en vérité que Mme
de la Fayette se console. Je lui suis moins bonne qu'une autre, car nous
ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela tue. Tous
ceux qui lui étaient bons avec lui perdent leur prix auprès d'elle. Elle
est à plaindre.»
Mme de la Fayette était à plaindre en effet. Dans une lettre à Mme de
Sévigné, qui a malheureusement été perdue, elle lui écrivait avec
mélancolie:
Rien ne peut réparer les biens que j'ai perdus;
et ce vers, que Mme de Sévigné cite après elle, peint bien l'état
d'accablement où son âme était réduite. Pendant quelques mois elle
demeura indifférente à tout, même à ce qui d'ordinaire la touchait le
plus vivement: la fortune de ses enfants. Ce fut à peine si elle parut
se réjouir du régiment qui fut donné à son fils. Elle alla bien à
Versailles remercier le roi; mais elle n'y put tenir, et s'en revint le
même jour, malgré les efforts qu'on fit pour la garder. Aussi Mme de
Sévigné mande-t-elle à Mme de Grignan que le coeur de son amie est blessé
au delà de ce qu'elle croyait. À cette blessure il n'y avait qu'un
remède. En effet, «après l'amour, après l'amitié absolue, sans
arrière-pensée ni retour ailleurs, tout entière occupée et pénétrée et
la même que vous, il n'y a que la mort ou Dieu». Ainsi pensait et
écrivait Sainte-Beuve... en 1836 et il avait raison. Mais je ne crois
pas que dans l'étude achevée qu'il a consacrée à Mme de la Fayette il se
soit servi d'une expression juste en parlant de sa conversion. Il n'y
eut en effet dans sa vie ni brusque changement, ni, comme on disait au
XVIIe siècle, coup de la grâce, mais orientation plus habituelle et plus
fixe de la pensée vers un même but. Les pratiques religieuses n'avaient
jamais cessé de tenir leur place dans les habitudes de Mme de la
Fayette. Nous l'avons vue aller avec Mme de Sévigné aux sermons de
Bourdaloue, et revenir transportée des divines vérités qu'il avait dites
sur la mort. Par sa belle-soeur, l'abbesse de Chaillot, par une soeur
religieuse, elle avait toujours été en relations avec les grands
couvents de Paris. Quand elle s'établit rue de Vaugirard, elle fréquenta
celui des dames du Calvaire, qui était situé en face de son hôtel. En
1673, elle écrit à Mme de Sévigné qu'elle voit la supérieure quasi tous
les jours. «J'espère, ajoute-t-elle avec humilité, qu'elle me rendra
bonne.» Mais dans ce voyage de l'âme vers Dieu, il y a plus d'une étape.
Le chemin est long de la tiédeur à la dévotion, et parfois il faut moins
de temps pour passer de l'incrédulité à la ferveur, en franchissant
toute la route d'un bond. Quelques mois après la mort de la
Rochefoucauld, Mme de la Fayette alla, en compagnie de Mme de Coulanges,
voir Mme de la Sablière, aux Incurables. Sans vouloir comparer deux
femmes, et surtout deux vies bien différentes, il pouvait y avoir entre
l'état d'âme où elles se trouvaient l'une et l'autre quelque analogie.
Mme de la Sablière avait été pendant quelques années passionnément aimée
du marquis de la Fare; puis celui-ci l'avait abandonnée pour la
bassette, dit Mme de Sévigné, pour la Champmeslé, disent d'autres
témoignages. L'âme délicate et fière de Mme de la Sablière avait été
sensible à la perte autant qu'à l'affront. Sans bruit, sans éclat, sans
dire qu'elle renonçait au monde, et sans même abandonner complètement sa
maison où continua de demeurer La Fontaine, elle alla s'établir aux
Incurables, et se dévoua aux soins des malades que contenait cet
hôpital. Elle y devait demeurer jusqu'à sa mort, qui survint la même
année que celle de Mme de la Fayette. Mais elle y était installée depuis
quelques mois à peine, lorsqu'elle reçut la visite des deux amies. Mme
de la Fayette fut-elle frappée du courage avec lequel Mme de la Sablière
avait cherché dans la dévotion un remède contre les douleurs de
l'infidélité et de l'abandon, pires que celles de la mort? Entrevit-elle
ce jour-là qu'il n'y a point de souffrances que la religion ne puisse
adoucir, et que, suivant une belle parole, «c'est la différence d'une
plaie qui est pansée à une plaie qui ne l'est pas»? Il serait téméraire
de l'affirmer, bien que Mme de Sévigné l'espérât: «peut-être,
mandait-elle à sa fille, que c'est le chemin qui fera sentir à Mme de la
Fayette que sa douleur n'est pas incurable». À cette nouvelle évolution
de son âme il n'est pas plus possible d'assigner une date précise qu'à
l'origine de ses sentiments pour la Rochefoucauld. Mais ce n'étaient
encore que des velléités, et elle ne fut définitivement fixée dans cette
voie que le jour où elle rencontra Du Guet.
Dans un de ses volumes d'_Études morales_, M. Caro a consacré quelques
belles pages à la direction des âmes au XVIIe siècle. Il a marqué d'un
trait fin et sûr la différence qui existait alors entre le confesseur,
c'est-à-dire le ministre direct d'un sacrement nécessaire, qui n'avait
le droit de se refuser à personne, et le directeur, à la fois guide et
ami spirituel, qui n'acceptait pas le gouvernement de toutes les âmes,
et dont le choix marquait déjà une faveur et une prédilection. Peut-être
a-t-il été trop loin cependant en écrivant que ces distinctions peuvent
paraître subtiles et oiseuses, tant les idées qu'elles supposent nous
sont devenues étrangères. Bien des femmes auraient pu lui répondre en
effet qu'il existe encore de ces prêtres amis des âmes, «confidents,
comme il le disait en termes excellents, non pas seulement des fautes,
mais des peines secrètes et des troubles, sachant à chacune de ces âmes
diversement blessées parler son langage, scruter, sonder sa plaie de
l'oeil et de la main, la traiter avec des ménagements infinis, et un art
plein à la fois de délicatesse et de précision». Mais il est certain que
cet art de la direction était poussé beaucoup plus loin au XVIIe siècle
que de nos jours, lorsqu'il était pratiqué par des maîtres qui
s'appelaient François de Sales ou Fénelon. De moins haut placés s'y
consacraient plus particulièrement encore, tels que ces illustres
directeurs de Port-Royal, les Saint-Cyran ou les Singlin, et la rigueur
des seconds n'attirait pas moins les âmes que la tendresse des premiers.
Du Guet n'appartenait précisément ni à l'une ni à l'autre école. Dans
cette grande famille des directeurs, il a marqué lui-même d'un mot juste
la place qu'il occupait: «Je ne confesse point, disait-il, mais on croit
que j'ai le don de consolation», c'est-à-dire qu'on ne lui apportait
point l'aveu de longs égarements, mais qu'on avait recours à lui lorsque
le fardeau de la vie semblait trop lourd, et que, pour en porter le
poids, le besoin d'un appui surnaturel se faisait sentir. C'était bien
le directeur qu'il fallait à Mme de la Fayette. Elle devait encore aimer
en lui un certain tour d'urbanité, et un fond d'honnête homme (au sens
où cette expression s'employait autrefois) dont, même comme directeur,
il ne se départait jamais. C'est ainsi qu'après avoir écrit à Mlle de
Vertus, la descendante des ducs de Bretagne, la soeur de l'altière Mme de
Montbazon, «que pour entrer au royaume des cieux, il faut que les grands
se courbent, se ploient, s'estropient», il terminait en disant: «Je
suis, mademoiselle, à vos pieds, dans le temps que j'ose vous écrire de
telles choses, mais vous connaissez Jésus-Christ et sa loi, et vous me
pardonnez bien sans doute une liberté que vous m'avez donnée».
Ce ton particulier tenait chez Du Guet à la fois de la nature et de
l'éducation. Il était né en 1649 dans le Forez, au pays de l'_Astrée_.
Aussi l'_Astrée_ fut-elle une de ses premières lectures, et, dans
l'enchantement qu'elle lui causa, il entreprit la composition d'un roman
dans le même goût, où il aurait fait entrer en scène les aventures des
principales familles du pays. Il voulut en lire les premiers chapitres à
sa mère, mais celle-ci l'arrêta dès le début: «Vous seriez bien
malheureux, mon fils, lui dit-elle, si vous faisiez un si mauvais usage
des talents que Dieu vous a donnés». Du Guet jeta son roman au feu, et
ne recommença plus. Mais il conserva toujours ces goûts et cette
complaisance littéraires qui éclatent principalement dans sa
_Description de l'oeuvre des six jours_, réimprimée par les soins de M.
de Sacy dans la _Bibliothèque spirituelle_. L'éducation ecclésiastique
qu'il reçut ne devait point combattre cette disposition. Ce fut à
l'Oratoire qu'il étudia, et, ordonné prêtre en 1677, il demeura membre
de cette docte congrégation jusqu'à l'époque où l'Oratoire, envahi par
le jansénisme, exigea de ses membres la signature d'un décret
réglementaire des études dont le but était en réalité d'éprouver leur
orthodoxie. Du Guet refusa de signer et il quitta Paris pour aller se
réfugier à Bruxelles auprès d'Arnauld, mais sans dire où il allait et en
cachant le lieu de sa retraite. Quelques années après, il écrivait à
propos de ce départ, à l'une des femmes qu'il dirigeait: «Il y a deux
ans, madame, je vous quittai bien tristement; j'avais eu l'honneur de
vous dire adieu la veille, mais je n'avais pu soutenir un adieu
déclaré». C'est ainsi que Mme de la Fayette ne pouvait soutenir l'adieu
déclaré de Mme de Sévigné. Au bout d'un an Du Guet devait revenir, mais
pour vivre d'une vie cachée dont le mystère dura jusqu'en 1690. À cette
époque, il put s'établir, sans crainte d'être inquiété, dans l'hôtel du
Président de Menars, où il croyait ne séjourner que quelques mois et où
il passa trente ans.
Il est impossible de dire avec certitude si son entrée en relations avec
Mme de la Fayette précéda le temps de son exil volontaire, mais cela
paraît probable; car dès cette époque Du Guet était fort recherché comme
directeur, et Mme de la Fayette, de jeunesse assez portée vers le
jansénisme, devait volontiers s'accommoder d'un directeur qui tenait à
Port-Royal sans en être, et qui en professait l'austérité sans en
adopter les excès. Le seul témoignage public qui subsiste de leurs
relations est une lettre de Du Guet à Mme de la Fayette. Mais cette
lettre est sans date. Sainte-Beuve l'a exhumée le premier des dix
volumes de _Lettres de Du Guet sur divers sujets de morale et de
religion_ où elle était comme enfouie. Oserai-je dire que, suivant moi,
il n'en a pas tout à fait entendu le sens, l'emploi par Du Guet de
certains mots lui ayant fait croire à tort que Mme de la Fayette avait
eu des incertitudes d'esprit, et que son directeur avait dû commencer
par la raffermir dans la foi. Rien ne montre, dans la vie de Mme de la
Fayette, qu'elle ait passé par ces angoisses du doute qui sont de nos
jours une si commune épreuve, et que connaissaient rarement les âmes
d'un siècle en cela plus heureux. Le mal religieux dont elle souffrait,
c'était la tiédeur; c'était, comme disait la langue particulière de la
dévotion d'alors, de _n'avoir pas de sensible_ en ce qui concernait
Dieu. C'est contre ce mal que Du Guet lui suggère des remèdes dans une
admirable lettre que j'abrège à regret, tout en la citant plus
complètement que ne l'a fait Sainte-Beuve. Cette lettre commence ainsi:
«J'aurais mieux aimé vos pensées que les miennes, madame, et ceci n'est
point un raffinement d'humilité. C'est qu'en effet il vous est plus
utile de trouver vous-même les sentiments de votre coeur que d'adopter
ceux d'autrui, et qu'il y a toujours deux dangers quand on a sa leçon
par écrit, l'un de s'amuser par une méthode qui ne change rien, l'autre
de s'en dégoûter bientôt.» Mais puisque Mme de la Fayette insiste, il se
rend et va lui tracer un règlement de vie:
«J'ai cru, madame, que vous deviez employer utilement les premiers
moments de la journée, où vous ne cessez de dormir que pour commencer à
rêver. Je sais que ce ne sont point alors des pensées suivies, et que
souvent vous n'êtes appliquée qu'à n'en point avoir; mais il est
difficile de ne pas dépendre de son naturel quand on veut bien qu'il
soit le maître, et l'on se retrouve sans peine quand on en a beaucoup à
se quitter. Il est donc important de vous nourrir d'un pain plus solide
que ne sont des pensées qui n'ont point de but, et dont les plus
innocentes sont celles qui ne sont qu'inutiles; et je croirais que vous
ne pourriez mieux employer un temps si tranquille qu'à vous demander
compte à vous-même d'une vie déjà fort longue, mais dont il ne vous
reste rien qu'une réputation, dont vous comprenez mieux que personne la
vanité.
«Jusqu'ici les nuages dont vous avez essayé de couvrir la religion vous
ont cachée à vous-même. Comme c'est par rapport à elle qu'on doit
s'examiner et se connaître, en affectant de l'ignorer, vous n'avez
ignoré que vous. Il est temps de laisser chaque chose à sa place, et de
vous mettre à la vôtre. La Vérité vous jugera, et vous n'êtes au monde
que pour la suivre et non pour la juger. En vain l'on se défend, en vain
on dissimule; le voile se déchire à mesure que la vie et ses cupidités
s'évanouissent, et l'on est convaincu qu'il en faudrait mener une toute
nouvelle, quand il n'est plus permis de vivre. Il faut donc commencer
par le désir sincère de se voir soi-même, comme on est vu de son Juge.
Cette vue est accablante, même pour les personnes les plus déclarées
contre le déguisement: elle nous ôte toutes nos vertus, et même toutes
nos bonnes qualités, et l'estime que tout cela nous avait acquise. On
sent qu'on a vécu jusque-là dans l'illusion et le mensonge; qu'on s'est
nourri de viandes en peinture; qu'on n'a pris de la vertu que
l'ajustement et la parure, et qu'on en a négligé le fond, parce que ce
fond est de rapporter tout à Dieu et au salut, et de se mépriser
soi-même en tout sens, non par une vanité plus sage et par un orgueil
plus éclairé et de meilleur goût, mais par le sentiment de son injustice
et de sa misère.
«On prend alors le bon parti, et l'on comprend que l'on a abusé de tout,
parce que l'on s'est établi la fin de ses soins, de ses réflexions, de
ses amis, de ses vertus. On gémit en voyant une si prodigieuse inutilité
dans toute sa vie, où les affaires même les plus importantes ont
dégénéré en amusements, parce qu'elles n'ont point eu de fin éternelle,
et qu'il n'y a qu'une fin éternelle qui soit sérieuse. On est effrayé de
ce nombre presque infini de fautes qu'on n'a presque jamais senties, et
que de plus grandes n'excusent pas, quoiqu'elles nous en cachent
l'horreur. Enfin on s'abîme dans une salutaire confusion, en repassant
dans l'amertume de son coeur tant d'années dont on ne peut soutenir la
vue, et dont cependant on ne s'est point encore sincèrement repenti,
parce qu'on est assez injuste pour excuser sa faiblesse, et pour aimer
ce qui en a été la cause.»