cette période brillante de cour et de monde qui dura environ vingt ans
dans la vie de Mme de la Fayette, depuis le mariage de Madame jusqu'à la
mort de la Rochefoucauld. On se rappelle ses débuts modestes, sa
situation un peu fausse, entre un beau-père indifférent et une mère
assez sotte, ses gaucheries de jeunesse dont elle se tire cependant par
sa droiture, enfin son mariage un peu difficile. Nous venons de la voir
successivement en faveur déclarée auprès de la plus brillante des
princesses, en amitié étroite avec la plus aimable des femmes, en
intimité ouverte avec un des plus grands seigneurs de France, recherchée
du monde, en crédit à la cour. Pareille transformation ne s'était pas
opérée dans sa destinée sans qu'à beaucoup de bonheur, se joignît un peu
de savoir-faire. Il ne faudrait pas, en effet, se représenter Mme de la
Fayette comme à ce point absorbée par le sentiment, qu'elle ne connût ni
autre occupation ni autre intérêt. Je laisse de côté, pour y revenir
tout à l'heure, la part importante que la composition littéraire tenait
dans sa vie. Je me borne à faire remarquer que la _Princesse de
Montpensier_, _Zayde_ et la _Princesse de Clèves_ ont paru entre 1662 et
1678, c'est-à-dire précisément au cours de cette période brillante. Mais
écrire ne fut jamais, dans la vie de Mme de la Fayette, qu'un
délassement et un passe-temps; elle travaillait lentement, à ses heures,
un peu comme on cause, et sa vie ne ressembla jamais en rien à celle
d'une femme de lettres qui produit pour produire, et à peine un ouvrage
terminé en commence un autre. Elle avait, en effet, d'autres affaires.
La principale était de veiller à l'établissement de ses fils. Elle en
avait deux. Contrairement à ce qui était l'usage dans les familles
nobles, ce fut l'aîné qui entra dans les ordres. «C'était, dit
Saint-Simon, un homme d'esprit, de lettres, de campagne, cynique et
singulier, qui avait de l'honneur et des amis.» Il fallait pourvoir ce
fils de bénéfices, obtenir d'abord pour lui une pension sur l'abbaye de
Saint-Germain, puis l'abbaye de la Grenetière, puis celle de Valmon,
puis celle de Dalon, puis encore de toutes ces faveurs aller remercier
le roi qui les accompagnait de tant de paroles agréables qu'il y avait
lieu d'en attendre encore de plus grandes grâces.
Il fallait aussi penser au second. Celui-là, qui devait prendre le titre
de marquis de la Fayette, avait choisi la carrière des armes. Mais il
n'en coûta pas pour cela moins de peine à sa mère. Fort jeune encore, il
avait fait campagne et s'était distingué par sa valeur. En récompense,
il obtint de bonne heure la faveur d'un régiment, le régiment de la
Fère. C'était à la bienveillance de Louvois que cette faveur était due,
mais la bienveillance de Louvois était due à la Rochefoucauld, dont le
petit-fils épousa une fille de Louvois, et, par conséquent, à Mme de la
Fayette. Aussi le _Mercure_ semblait-il reconnaître la part qu'elle
avait à cette nomination, lorsqu'après l'avoir annoncée, il parlait de
la mère du jeune colonel, et qu'il ajoutait: «Tout le monde convient de
la délicatesse de son esprit et qu'il n'y eut jamais rien de plus
général que l'estime qu'on a pour elle». Elle aidait son fils à trouver
des hommes pour son régiment; elle en parlait à plusieurs personnes,
pour les avoir à meilleur marché; et elle-même contait plaisamment un
jour à Gourville «que s'étant adressée pour cela à un maître des
comptes, il lui amena douze bons hommes dont il lui fit présent». Mais
ce fut une bien autre affaire encore lorsqu'il s'agit de marier ce fils,
seul rejeton de la branche qui pût faire souche à son tour. Mme de la
Fayette s'en occupa de bonne heure. Lassay raconte à ce propos, dans une
longue lettre à Mme de Maintenon, une histoire assez peu vraisemblable.
S'il fallait l'en croire, il aurait, avant de partir pour la Hongrie à
la suite du prince de Conti, laissé à Mme de la Fayette, dont il était
l'ami, tous ses papiers, la conduite de ses affaires, une procuration
générale, et le soin d'une fille qu'il avait, et qui était au couvent du
Cherche-Midi. Mme de la Fayette, s'apercevant, par la connaissance
qu'elle prit des affaires de Lassay, qu'il avait plus de bien qu'elle ne
pensait, se serait mis en tête de marier son fils avec la jeune fille
qui lui était confiée. Pour y déterminer Lassay, elle aurait en secret
sollicité de Louvois une lettre de cachet interdisant à l'abbesse du
Cherche-Midi de laisser sortir la fille de Lassay; elle aurait ensuite
écrit à celui-ci, dès son retour de Hongrie, pour lui offrir ses bons
offices afin de faire lever cette lettre; enfin, elle aurait invité
Segrais à lui écrire également une lettre où il mettait en avant l'idée
d'un mariage entre la fille de Lassay et le fils de Mme de la Fayette,
en faisant valoir, à l'appui de cette proposition, le crédit dont
jouissait Mme de la Fayette qui aiderait Lassay à sortir de ses embarras
de toute nature. Lassay refusa l'offre de mariage, et écrivit à Mme de
Maintenon pour lui demander de faire lever la lettre de cachet. Voilà
des menées bien tortueuses. Mais que faut-il penser de cet étrange
récit? Ce Lassay était un grand fou, un peu visionnaire, et fort capable
de se forger des chimères. Sa fille, qui devait plus tard épouser le
comte de Coligny, n'avait que onze ans. L'intrigue eût été conduite d'un
peu loin. C'est donc une affaire à laisser, pour le moins, dans le
doute, en se souvenant toutefois qu'il ne faut défier de rien une mère
désireuse de bien marier son fils.
Mme de la Fayette devait, au reste, et sans tant de peines, arriver à ce
résultat. Elle conclut en 1689 l'union du jeune marquis avec
l'arrière-petite-fille de Marillac, le garde des sceaux qui fut, avec
son frère le maréchal, une des victimes de Richelieu. La jeune Madeleine
de Marillac était jolie, éveillée; elle avait deux cent mille livres de
dot, «des nourritures à l'infini». Mme de la Fayette assurait tout son
bien aux jeunes époux; autant en faisait l'abbé. Le mariage avait
l'approbation générale, et Mme de la Fayette, enchantée d'avoir si bien
réussi, se faisait brave pour la noce. Ce fut sa dernière joie d'avoir
mis son fils dans une si grande et si honorable alliance. Hélas! ce fils
ne devait survivre que d'une année à sa mère. Il mourut en 1694 au siège
de Landau, ne laissant qu'une fille. «Sa pauvre mère, écrivait
Coulanges, n'avait pensé qu'à remettre ce nom et cette maison à la cour,
et la voilà sur la tête d'une petite fille.» Cette petite fille fit
elle-même un grand mariage: elle épousa le duc de la Trémoïlle[4]; mais
elle devait mourir à vingt-six ans!
En travaillant ainsi pour ses enfants, Mme de la Fayette n'obligea point
des ingrats. Elle vécut toujours en termes affectueux aussi bien avec le
colonel qu'avec l'abbé, et tous deux savaient ce qu'ils lui devaient.
Entre autres obligations, ils lui avaient celle d'avoir, après la mort
de leur père, défendu leur héritage, et tenu tête à des adversaires
processifs. On trouve dans la correspondance de Mme de la Fayette avec
Ménage le contre-coup des préoccupations que ces contestations
judiciaires lui causaient. Elle s'étonne des aptitudes qu'elle s'était
tout à coup découvertes: «C'est une chose admirable que ce que fait
l'intérêt que l'on porte aux affaires. Si celles-ci n'étaient pas les
miennes, je n'y comprendrais non plus que le haut allemand, et je les
sais dans ma tête comme mon _Pater_. Je dispute tous les jours contre
les gens d'affaires de choses dont je n'ai nulle connaissance, et où mon
intérêt seul me donne de la lumière.» Ménage s'emploie pour elle à
solliciter le juge, comme on disait autrefois, et il paraît avoir joué
le rôle d'un véritable ami. Mme de la Fayette l'en récompense en
témoignant non moins d'intérêt aux affaires de Ménage qu'aux siennes
propres. En femme qui a appris à connaître le prix de l'argent, elle le
tance vertement pour avoir prêté sans garantie quatre cents pistoles à
un gentilhomme suédois. «Il n'y a que vous au monde, lui écrit-elle, qui
aille chercher des gens du Nord pour leur prêter votre argent. Je pense
que c'est pour être plus assuré qu'on ne vous le rendra point, car je ne
crois pas que vous prétendiez le retirer de votre vie. Mais est-ce que
vous ne comprenez point ce que c'est que quatre cents pistoles, pour les
jeter ainsi à la tête d'un Ostrogoth que vous ne reverrez jamais. Je dis
qu'il vous faudrait mettre en tutèle.»
Cette entente des affaires qu'avait acquise Mme de la Fayette ne servait
pas à elle seule; elle en fit également profiter la Rochefoucauld. «Elle
l'empêcha, nous dit Segrais, de perdre le plus beau de ses biens, en lui
procurant le moyen de prouver qu'ils étaient substitués.» Mme de Sévigné
qui avait fait usage du crédit de Mme de la Fayette, tantôt pour son
fils, tantôt pour sa fille, ne pouvait trop admirer l'art avec lequel
elle savait se procurer des amis. «Voyez, écrivait-elle à Mme de
Grignan, comme Mme de la Fayette se trouve riche en amis de tous côtés
et de toutes conditions: elle a cent bras, elle atteint partout; ses
enfants savent bien qu'en dire, et la remercient tous les jours de
s'être formé un esprit si liant.» Gourville de son côté nous la
représente «passant ordinairement deux heures de sa matinée à entretenir
commerce avec tous ceux qui pouvaient lui être bons à quelque chose, et
à faire des reproches à ceux qui ne la voyaient pas aussi souvent
qu'elle le désirait, pour les tenir sous sa main, pour voir à quel usage
elle les pouvait mettre chaque jour». Assurément il y a de la malice et
même de la malveillance dans ce portrait. Mais il est certain cependant
que ce crédit de Mme de la Fayette étant un peu artificiel, et tenant
plus à son savoir-faire qu'à sa situation, elle ne le pouvait maintenir
qu'au prix d'une application constante. Il n'y a rien là qui dérange
l'idée qu'on aime à se faire de l'auteur de la _Princesse de Clèves_.
Mme de la Fayette n'a jamais visé à passer pour une sainte. Elle était
du monde; elle en avait les préoccupations et, si l'on veut, les
faiblesses; mais, comme nous la voyons toujours employer son activité au
profit soit de ses enfants, soit de ses amis, je ne vois pas qu'il y ait
à la défendre de ces faiblesses qui prenaient la forme assurément la
plus excusable: celle de l'amour maternel et de l'amitié.
Je ne puis non plus m'empêcher de trouver qu'il a été fait un peu trop
de bruit à propos de ses lettres au secrétaire de la duchesse de Savoie,
et je suis tenté sur ce point de chercher querelle à l'écrivain d'élite
qui a signé du nom d'Arvède Barine tant d'oeuvres, tantôt légères, tantôt
profondes, mais toujours attrayantes et exquises. J'oserai lui reprocher
d'avoir en signalant, il y a quelques années déjà, la publication de ces
lettres, trop cédé à l'amour du pittoresque, et de s'être complu à
mettre en regard d'une Mme de la Fayette, légendaire et un peu
idéalisée, une nouvelle Mme de la Fayette, habile, intéressée et presque
intrigante. C'est un peu sa faute en effet (rien n'étant contagieux
comme l'exemple du talent) si d'autres sont venus qui, avec moins
d'esprit et de mesure, ont, à propos de ces malheureuses lettres, traité
Mme de la Fayette de rouée, d'avide et d'hypocrite. De telle sorte
qu'une légende nouvelle, mais en sens inverse, est en train de
s'établir, et comme personne ou presque personne n'a lu les lettres
elles-mêmes, la réputation de Mme de la Fayette en a souffert. Voyons
donc un peu ce qu'il y a au fond de cette querelle et établissons
d'abord l'origine et la nature des relations de Mme de la Fayette avec
la duchesse de Savoie.
Jeanne-Baptiste de Nemours, femme de Charles-Emmanuel, duc de Savoie,
était fille de ce duc de Nemours qui avait été tué, dans un duel
tragique, par son beau-frère le duc de Beaufort. Sa jeunesse s'était
passée à la cour d'Anne d'Autriche, où elle avait eu des débuts
brillants. Elle était extrêmement belle, quoi qu'en dise dans ses
_Mémoires_ Mlle de Montpensier, qui, assez dénigrante de son naturel,
avait de plus quelques griefs contre elle. «Il y a peu de personnes dont
le mérite ait fait plus de bruit dans le monde que celui de Madame
Royale, écrivait un envoyé secret que la France entretenait à Turin, et
il semblerait qu'ayant à parler d'une personne qui n'est plus jeune,
puisqu'elle passe quarante-cinq ans, on devrait taire les avantages du
corps pour ne s'arrêter qu'à ceux de l'esprit. Cependant il est constant
qu'à l'heure présente, l'âge n'a rien diminué des grâces de cette
princesse, et qu'elle efface encore aujourd'hui les plus belles femmes
de sa cour par la noblesse de son air, et par je ne sais quels agréments
qui lui sont particuliers.» Plus jeune de dix années que Mme de la
Fayette, comme l'était Madame, Jeanne-Baptiste de Nemours paraît lui
avoir inspiré, et avoir conçu pour elle un attachement de la même
nature. Il faut toute notre morgue démocratique pour ne pas comprendre
la force de ces attachements, d'une nature si particulière, qui naissent
du dévouement et que resserrent encore l'éloignement ou l'exil. Quand
Jeanne-Baptiste épousa en 1665 le duc Charles-Emmanuel II de Savoie, et
qu'elle quitta, non sans regret sans doute, Paris pour Turin, elle fit
promettre à Mme de la Fayette de demeurer en correspondance avec elle,
et Mme de la Fayette, «extrêmement entestée à lui plaire», dit une
lettre du temps, s'engagea à lui adresser des relations très exactes de
tout ce qu'elle saurait de la cour et d'ailleurs. Lorsque Mme de la
Fayette prenait cet engagement, elle ne prévoyait guère la place que
cette relation tiendrait dans sa vie, ni les ennuis que sa royale amie
lui causerait. Convenons tout de suite que cette affection ne paraît pas
avoir été très bien placée, et que, malgré de très réelles qualités
d'intelligence et de courage, malgré des séductions de coeur et
d'intelligence auxquelles la relation inédite dont j'ai cité tout à
l'heure un fragment rend encore hommage, en parlant «d'une certaine
élévation simple et modeste et d'une liberté d'esprit qu'elle conservait
dans l'embarras des plus grandes affaires», la duchesse de Savoie ne
s'est pas montrée toujours digne d'une amie aussi sage et aussi éclairée
que l'était Mme de la Fayette. Mais il faut lui tenir compte des excuses
qu'elle pouvait invoquer. Durant les années où elle partagea le trône
avec son mari, sa vie fut une vie de dégoûts et d'humiliations. Tenue à
l'écart de toutes les affaires, humiliée en sa double qualité de femme
et de souveraine, son tort fut de prendre une double revanche, lorsque
la mort de Charles-Emmanuel et la minorité de son fils l'eurent mise en
possession de la régence. Madame Royale (c'était le titre que lui
assignait l'étiquette de la cour de Savoie) n'eut plus qu'une pensée:
exercer à son tour la réalité du pouvoir. Aussi tint-elle son fils dans
un état de dépendance et d'humiliation que celui-ci devait lui faire
payer chèrement un jour. Malheureusement, elle voulut connaître aussi
d'autres dédommagements. Elle eut des favoris, et, qui pis est, des
favoris indiscrets: entre autres un certain comte de Saint-Maurice,
vantard, intéressé, avide, avec lequel elle finit par se brouiller, puis
d'autres après lui. Mais quoi? s'il fallait renoncer à toutes les
relations de jeunesse qui ont manqué à l'idéal ou à la vertu, le nombre
de celles qu'on conserverait ne laisserait pas d'être assez restreint
vers la fin de la vie. Les rapports affectueux de Madame Royale avec Mme
de la Fayette étaient parfaitement connus des amies de cette dernière,
et Mme de Sévigné en parle à plusieurs reprises. On savait également que
lors des démêlés de Madame Royale avec son fils, où la cour de France
avait pris parti pour Madame Royale, Mme de la Fayette avait à plusieurs
reprises servi d'intermédiaire à Louvois auprès de la régente. Tout cela
était parfaitement connu, et personne n'y avait vu de mal, lorsque M.
Perrero a découvert dans les archives de Savoie et publié à Turin
vingt-huit lettres de Mme de la Fayette à Lescheraine, le secrétaire
particulier de la duchesse de Savoie. Ce sont ces lettres qui ont fait
scandale.
Il en résulte incontestablement la preuve que Mme de la Fayette était
habituellement mêlée à toutes les affaires qui concernaient Madame
Royale, et qu'elle avait également à coeur sa réputation, ses intérêts et
ses plaisirs. Où est le crime en soi et faut-il, comme on l'a fait,
accuser sa sensibilité, parce qu'une de ses lettres à Lescheraine est du
mois de mai 1680, tandis que la mort de la Rochefoucauld est du mois de
mars de cette même année? «Le coeur est brisé, a-t-on dit, mais la tête
reste vive et nette.» Sans doute. Fallait-il qu'elle devînt folle, ou
bien lui reproche-t-on, parce qu'elle avait eu la douleur de perdre la
Rochefoucauld, de n'avoir pas renoncé du même coup à une affection qui
remontait pour elle à tant d'années. Mais puisque je suis amené à parler
de cette lettre, j'en citerai un passage assez curieux parce qu'on y
retrouve la mesure et le bon goût de Mme de la Fayette, à propos d'un
panégyrique de Madame Royale, que Lescheraine avait fait insérer dans la
_Gazette de France_. «Votre relation est trop belle, lui écrit-elle. Il
ne faut point de fleurs ni d'air égayé dans ces natures de choses et il
faut que tout soit noble et simple. Au moins c'est le goût présent de ce
pays ici, mais je doute que ce soit celui du lieu où vous êtes; ainsi je
ne vous condamne pas. Les périodes longues ne sont pas non plus du style
que l'on aime. J'ai vu une lettre dans le _Mercure galant_ qui doit être
de vous. Je songeais bien en la lisant que je ne vous la laisserais pas
porter en l'autre monde, à cause de la longueur des périodes. Voilà tout
ce qu'une fluxion sur le visage me permet de vous dire.»
C'est bien la lettre de la femme qui disait qu'une période retranchée
d'un ouvrage vaut un louis, et un mot vingt sous. Elle ne s'exprime pas
avec moins de finesse, dans une autre lettre, à propos des
préoccupations que lui cause l'humeur amoureuse de Madame Royale. «Ce
pauvre chien» de Saint-Maurice vient d'être renvoyé, mais elle craint
qu'il ne soit tôt remplacé, et Lescheraine ne parvient pas à dissiper
ses appréhensions. «Je vous ai trouvé si rassuré, d'un ordinaire à
l'autre, sur un chapitre où il faut des années entières pour se
rassurer, que je ne sais si vous m'avez parlé sincèrement. Encore, quand
je dis des années entières, c'est des siècles qu'il faut dire, car à
quel âge et dans quel temps est-on à couvert de l'amour, surtout quand
on a senti le charme d'en être occupé? On oublie les maux qui le
suivent; on ne se souvient que des plaisirs, et les résolutions
s'évanouissent.» Et, dans une autre lettre: «Je vous assure que je ne
ferai part à personne, sans exception, de vos prophéties; mais il me
semble qu'elles ne vous sont point particulières et que le bruit général
promet le même bonheur à ce petit homme. Il faut faire tout ce qui sera
possible pour l'empêcher d'être heureux, parce que son bonheur sera le
malheur de la personne que nous honorons. Le bonheur même du cavalier ne
sera peut-être pas sans traverses; ces sortes de places ne sont ni
tranquilles ni éternelles.»
Les prophéties de Lescheraine, qui changeait si facilement d'avis d'un
ordinaire à l'autre, et les inquiétudes de Mme de Lafayette, ne devaient
pas tarder à se réaliser. Ce fut le comte Masin, un petit Niçard, comme
dit Mme de la Fayette, qui remplaça le comte de Saint-Maurice, et
quoiqu'il tînt la place plus modestement, le bruit de son bonheur ne
tarda pas à se répandre au delà des murs de Turin. Aussi voyons-nous Mme
de la Fayette fort troublée de l'apparition d'un libelle «aussi fol que
malin», imprimé en Hollande sous ce titre: _Les Amours de la cour de
Turin_, prendre ses précautions en conséquence, et s'occuper de concert
avec Lescheraine à en arrêter la distribution. Il ne me semble pas qu'il
y ait à blâmer sa sollicitude ni à railler son dévouement dans une
circonstance où l'honneur de Madame Royale était en jeu.
Les circonstances devaient se charger au reste de grandir le rôle de Mme
de la Fayette, en faisant d'elle un agent véritable de la politique
française. Il faut lire dans la belle _Histoire de Louvois_, de M.
Camille Rousset, complétée par la publication de M. Perrero, les détails
de la lutte, à la fois mesquine et dramatique, qui finit par s'engager
entre la mère et le fils, lutte où tout prenait les proportions d'un
événement, depuis un voyage que le duc de Savoie avait fait à la Vénerie
sans emmener sa mère, jusqu'aux changements apportés dans l'uniforme du
régiment qui portait le nom de Madame Royale. L'histoire n'aurait pas
cependant conservé le souvenir de ces discussions si, à chaque instant,
Madame Royale n'avait invoqué dans son intérêt l'intervention de la cour
de France, tandis que de son côté le duc de Savoie s'efforçait de se
rendre cette cour favorable, tout en préparant la défection qu'il devait
consommer en prenant part à la coalition de 1690. Louvois était alors le
ministre tout-puissant dont il fallait capter la faveur. Le duc de
Savoie avait comme intermédiaire auprès de lui son ambassadeur. Mais
Madame Royale avait Mme de la Fayette, et des deux celle-ci n'était pas
l'agent le moins actif ni le moins puissant. Aussi l'ambassadeur de
Savoie, désespéré de rencontrer souvent chez Louvois un esprit déjà
prévenu contre son maître, écrivait-il au duc de Savoie: «Mme de la
Fayette est un furet qui va guettant, et parlant à toute la France pour
soutenir Madame Royale en tout ce qu'elle fait». Ce qui venait en aide à
Mme de la Fayette, c'est que Madame Royale, emportée par son
ressentiment, n'hésitait pas à trahir en quelque sorte le gouvernement
de son fils en faisant parvenir à Louvois les renseignements qu'elle
jugeait pouvoir lui être utiles sur les manèges qui se pratiquaient à
Turin contre la France. Les lettres de Mme de la Fayette ne donnent
cependant point à penser qu'elle ait eu connaissance de la gravité des
intérêts qui se dissimulaient sous cette querelle de famille; ce qui la
préoccupe surtout, c'est de défendre la mère contre les représailles
assez légitimes de son fils. La tâche qu'elle avait entreprise ne lui
était guère rendue facile. Si elle réussissait à se faire écouter de
Louvois, elle n'avait pas toujours autant de succès auprès de Madame
Royale elle-même. Aussi, dans un accès de dépit, évidemment inspiré par
le peu de cas qu'on faisait de ses avis, écrivait-elle un jour à
Lescheraine: «L'on donne des conseils, mon cher monsieur, mais l'on
n'imprime point de conduite. C'est une maxime que j'ai prié M. de la
Rochefoucauld de mettre dans les siennes[5]. J'écris néanmoins, vous le
verrez.» Elle ne se décourageait pas en effet, et, bien que la dernière
des lettres publiées par M. Perrero date de 1681, il n'y a pas lieu de
douter qu'elle ne soit demeurée jusqu'au bout amie dévouée et de bon
conseil. Je ne vois pas quel crime on peut lui faire d'être restée
fidèle dans l'adversité à un attachement qui datait de sa jeunesse et
d'avoir servi en même temps, quoique d'une façon peut-être inconsciente,
les intérêts de la France.