d'abord, les indifférents ensuite, continuent à causer, à jaser même,
d'abord à demi-voix, puis ensuite tout haut. Le bruit en arrive jusqu'à
Bussy, au fond de sa province, dans son château où il se morfond.
Toujours à l'affût du scandale, il s'empresse d'en écrire à Mme de
Scudéry, et voici comme elle lui répond: «M. de la Rochefoucauld vit
fort honnêtement avec Mme de la Fayette. Il n'y paraît que de l'amitié.
Enfin, la crainte de Dieu de part et d'autre, et peut-être la politique,
ont coupé les ailes à l'amour. Elle est sa favorite et sa première
amie.» Nous sommes en 1671. Que s'est-il donc passé en ces cinq années
pour que Mme de Scudéry soit en droit de dire que Mme de la Fayette vit,
fort honnêtement, il est vrai, mais enfin qu'elle vit avec M. de la
Rochefoucauld? Ce qui s'est passé? Probablement un de ces drames obscurs
dont au XVIIe siècle, non moins souvent que de nos jours, les coeurs de
femmes étaient le théâtre, sans que des romanciers se tinssent à l'affût
pour en décrire les péripéties. Loin que ces années marquent dans la vie
de Mme de la Fayette une période de bonheur et d'enivrement, j'imagine,
au contraire, qu'elles furent un temps de lutte et de souffrance. Elle
avait sensiblement dépassé la trentaine, et si les femmes doivent à
Balzac de pouvoir consacrer à l'amour dix années de plus qu'il ne leur
était permis autrefois, c'est dans le roman et non dans la réalité, car
de tout temps ces années où la jeunesse commence à s'enfuir, où la
beauté reçoit parfois ses premières atteintes, ont été les plus
redoutables pour les femmes qui n'ont point encore aimé. Mme de la
Fayette était de celles-là: cette invasion de l'amour dans sa vie dut y
introduire un trouble d'autant plus grand qu'elle était inattendue.
Avant de faire à ce sentiment nouveau la place qu'il exigeait, et de lui
marquer en même temps sa limite, elle dut engager, peut-être avec
elle-même, un de ces combats où la victoire n'est pas moins douloureuse
que la défaite. La crainte de Dieu et la politique--entendez par là le
soin de sa réputation--ont pu venir à son aide; mais ces considérations
n'étaient pas, la première surtout, pour agir beaucoup sur la
Rochefoucauld. Le fier amant de Mme de Longueville n'a pas dû se
résigner facilement à ce que Mme de la Fayette demeurât seulement sa
favorite et sa première amie. Il avait bien pu écrire, quelques années
auparavant, que les belles passions s'accommodent avec la plus austère
vertu; mais, «lorsque la connaissance des grands sentiments de l'amour
eut passé, chez lui, de l'esprit au coeur,» et lorsqu'il s'agit de se
plier lui-même à cet accommodement, l'épreuve dut lui sembler nouvelle
autant que difficile. Il n'a pas dû accepter sans révolte que Mme de la
Fayette coupât les ailes (si ce sont des ailes) à l'amour. Pareil
retranchement ne s'opère pas, en tout cas, sans souffrance, et celle qui
l'impose en peut saigner autant que celui qui le subit. Nous en croirons
cependant Mme de Scudéry sur parole, et non pas une vilaine chanson sur
_le Berger Foucault et la Nymphe Sagiette_, qui circula sous main à
cette époque, et dont, je l'espère, Mme de la Fayette n'a jamais eu
connaissance, car sa délicatesse en aurait étrangement souffert. Une
seule chose pourrait étonner, c'est qu'après s'être défendue, comme nous
l'avons vue faire dans sa lettre à Mme de Sablé, Mme de la Fayette eût,
en quelques années, à ce point changé d'attitude que sa liaison avec la
Rochefoucauld fût devenue publique. J'y trouve cependant une explication
à laquelle les différents biographes de Mme de la Fayette n'ont pas
prêté, suivant moi, une attention suffisante. Ce fut seulement en 1668
(ou 1669) que mourut Catherine de Vivonne, cette épouse fidèle, mais
délaissée, qu'entre temps la Rochefoucauld avait cependant rendue mère
de huit enfants, et qui, au moment de la blessure reçue par son mari au
service de Mme de Longueville, écrivait à Lenet, avec une résignation si
touchante: «Sa santé est si mauvaise, qu'il a cru que je lui pourrai
aider en quelque petite chose à supporter son chagrin». Il y avait déjà
près de dix ans que Mme de la Fayette était en fait abandonnée de son
mari. Elle pouvait donc, avec moins de scrupule, occuper dans la vie
intime de la Rochefoucauld cette place qu'une femme d'honneur ne
disputera jamais à l'épouse. Et si cette sorte de mariage moral, dont la
Rochefoucauld dut se contenter, paraissait à quelques rigoristes un
accommodement encore blâmable, je leur répondrai par ce propos, que Mme
de la Fayette tenait un jour gaiement sur elle-même: «A-t-on gagé d'être
parfaite?»
Quoi qu'il en soit de cette question de date et de ces nuances de
sentiments, une chose est certaine. C'est aux environs de l'année 1670
que la Rochefoucauld commence à faire ouvertement partie de l'existence
de Mme de la Fayette. Elle-même va nous dire à quel degré en si peu de
temps, leur relation était devenue étroite. Il n'est guère de recueil
épistolaire où l'on ne trouve cette jolie lettre qui commence par ces
mots: «Eh bien! eh bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un
aigle...», lettre où Mme de la Fayette s'excuse auprès de Mme de Sévigné
de ne pas lui écrire aussi souvent que celle-ci lui écrit et qui
contient cette phrase souvent citée: «si j'avais un amant qui voulût de
mes lettres tous les matins, je romprais avec lui». Mais si la lettre
quotidienne paraissait à Mme de la Fayette une sujétion insupportable,
il n'en était pas de même de la visite quotidienne; car, au nombre des
excuses qu'elle fait valoir auprès de Mme de Sévigné se trouve celle-ci:
«Quand j'ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M. de la
Rochefoucauld que je n'ai point vu de tout le jour. Écrirai-je?» Il
fallait donc, et elle s'y prêtait dès 1672, dix ans après la lettre à
Mme de Sablé, que la Rochefoucauld la vît tous les jours. À quel degré
cette visite quotidienne était nécessaire à la Rochefoucauld, c'est
maintenant Mme de Sévigné qui va nous l'apprendre. Parfois Mme de la
Fayette, dont la santé était déjà très délicate, éprouvait un besoin de
repos, de retraite absolu. Elle se confinait alors dans une petite
maison qu'elle possédait à Fleury. Elle y demeurait quinze jours
«suspendue, disait Mme de Sévigné, entre le ciel et la terre, ne voulant
ni penser, ni parler, ni répondre, fatiguée de dire bonjour et bonsoir».
«M. de la Rochefoucauld, ajoutait-elle, est dans cette chaise que vous
connaissez, il est dans une tristesse incroyable et l'on devine bien
aisément ce qu'il a.» Ce qu'il avait, sans en vouloir convenir, c'était
d'être privé de sa visite quotidienne à Mme de la Fayette. Il n'y avait
pas plus de treize ans que, traçant son propre portrait, il écrivait:
«J'aime mes amis,... seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses,
et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence». Mais,
en 1659, il n'avait pas écrit non plus cette maxime: «L'absence diminue
les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les
bougies et allume le feu». L'absence l'avait brouillé avec Mme de
Longueville et lui faisait sentir plus fortement le besoin qu'il avait
de Mme de la Fayette.
Ces inquiétudes qu'il ne connaissait pas autrefois, Mme de la Fayette ne
les lui faisait pas souvent éprouver, car elle ne quittait guère Paris.
Si parfois elle s'éloignait, la Rochefoucauld allait bientôt la
rejoindre, et Gourville va nous raconter à ce propos une histoire assez
plaisante. Cet ancien valet de chambre de la Rochefoucauld, devenu son
homme de confiance, puis celui du prince de Condé, avait obtenu de ce
dernier la capitainerie de Saint-Maur. Mme de la Fayette, chez laquelle
Gourville vivait sur un pied de grande familiarité, lui demanda la
permission d'y passer quelques jours pour y prendre l'air. «Elle se
logea, dit Gourville, dans le seul appartement qu'il y avait alors, et
s'y trouva si à son aise qu'elle se proposait déjà d'y faire sa maison
de campagne. De l'autre côté de la maison, il y avait deux ou trois
chambres que je fis abattre dans la suite; elle trouva que j'en avais
assez d'une quand j'y voudrais aller et destina, comme de raison, la
plus propre à M. de la Rochefoucauld qu'elle souhaitait qui y allât
souvent. Finalement, pour pouvoir jouir de Saint-Maur je fus obligé de
faire un traité écrit avec M. le Prince par lequel il m'en donnait la
jouissance, ma vie durant, avec douze mille livres de rente, à condition
que j'y employerais jusqu'à deux cent quarante mille livres... Mme de la
Fayette vit bien qu'il n'y avait pas moyen de conserver plus longtemps
sa conquête; elle l'abandonna, mais elle ne me l'a jamais pardonné.»
Il y aurait, je crois, à rabattre de ce récit de Gourville dont les
droits sur Saint-Maur, au moment où Mme de la Fayette vint à s'y
établir, n'étaient peut-être pas aussi certains qu'il lui a plu de le
dire. Je n'ai rapporté l'anecdote que pour ce trait d'une chambre, et la
plus belle, réservée pour la Rochefoucauld. Gourville, qui lui devait
tout et qui, du reste, lui prêtait de l'argent, avait tort de le trouver
mauvais.
Ce n'était pas souvent que Mme de la Fayette se transportait ainsi à
Fleury ou à Saint-Maur. On peut dire que sa vie tout entière s'écoulait
à Paris. Mme de la Fayette demeurait, comme je l'ai dit, en face du
Petit-Luxembourg; l'hôtel de la Rochefoucauld ou plutôt l'hôtel de
Liancourt (car l'hôtel venait de sa mère, Gabrielle du
Plessis-Liancourt) était situé sur les terrains qu'occupe aujourd'hui la
rue des Beaux-Arts. Mais l'entrée en était rue de Seine. De la rue de
Seine à la rue de Vaugirard le chemin n'était pas long, et, quand la
goutte ne le retenait pas dans sa chaise, la Rochefoucauld faisait ce
chemin tous les jours. Je suppose qu'il y avait des heures réservées où
il était seul reçu. Mais la porte n'était pas souvent fermée pour Mme de
Sévigné. Par les lettres qu'elle écrit à sa fille, et aussi par celles,
en petit nombre malheureusement, que Mme de la Fayette lui adressait aux
Rochers ou en Provence, nous savons quels étaient le sujet et le ton de
ces conversations auxquelles la Rochefoucauld prenait part. On y
étudiait ensemble la carte du pays de Tendre, et dans la région des
_Terres inconnues_ on croyait faire certaines découvertes dont on se
promettait de faire part à Mme de Grignan. Ou bien on y dissertait sur
les personnes, et on les comparait entre elles. On décidait que Mme de
Sévigné avait le goût au-dessous de son esprit, et M. de la
Rochefoucauld aussi. Mme de la Fayette l'avait également, mais pas tant
que tous les deux, et à force de se jeter dans ces subtilités, on
finissait par n'y entendre plus rien. Mais les propos qu'on échangeait
n'étaient pas toujours aussi gais, et, certains soirs d'été, où l'on
restait dans le jardin fleuri et parfumé, on tenait des conversations
d'une telle tristesse, «qu'il semble, écrit Mme de Sévigné à Mme de
Grignan, qu'il n'y ait plus qu'à nous enterrer».
La Rochefoucauld était chez Mme de la Fayette quand on y vint apporter
la nouvelle du passage du Rhin. En même temps il apprenait que son fils
aîné, le prince de Marsillac, était blessé, que son dernier fils, le
chevalier de Marsillac, était tué. «Cette grêle, dit Mme de Sévigné, est
tombée sur lui en ma présence. Il a été très vivement affligé; des
larmes ont coulé du fond du coeur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater.»
Mais, pour lui, le coup le plus rude était celui de la mort de ce jeune
comte de Saint-Paul, au sujet duquel Mme de la Fayette écrivait quelques
années auparavant cette longue lettre à Mme de Sablé, et que la mort de
son père légal avait fait depuis peu duc de Longueville. C'était sur
celui-là surtout que les larmes coulaient au fond du coeur, tandis que la
fermeté les empêchait d'éclater. Tout le monde savait que la
Rochefoucauld était inconsolable de la mort de ce fils, tandis que celle
du pauvre chevalier le touchait infiniment moins. Mais la bienséance,
qui commandait de lui parler de l'un, ne permettait pas de l'entretenir
de l'autre. Aussi Mme de Sévigné recommandait-elle bien à Mme de Grignan
de ne pas se fourvoyer en lui écrivant. «J'ai dans la tête,
ajoute-t-elle après avoir dépeint, dans l'éloquente lettre que l'on
sait, la douleur de Mme de Longueville, que s'ils s'étaient rencontrés
tous deux dans ces premiers moments, et qu'il n'y eût eu que le chat
avec eux, je crois que tous les autres sentiments auraient fait place à
des cris et à des larmes qu'on aurait redoublés de bon coeur. C'est une
vision.» La rencontre n'eut point lieu. La Rochefoucauld ne pouvait
franchir la porte des Carmélites de la rue Saint-Jacques. Mais il y
avait une autre femme devant laquelle il pouvait s'épancher et laisser
éclater ses larmes sans être obligé de les retenir comme devant Mme de
Sévigné. La Rochefoucauld pleurant avec Mme de la Fayette le fils qu'il
avait eu de Mme de Longueville, cela aussi c'est une vision.
C'est une question qui souvent a piqué la curiosité de savoir si cette
étroite liaison de la Rochefoucauld avec Mme de la Fayette n'aurait pas
exercé sur lui quelque influence adoucissante. Souvent, en particulier,
on s'est demandé si l'opinion défavorable que l'auteur des _Maximes_
entretenait des femmes n'aurait pas été modifiée par l'amie
toute-puissante dont la modestie aimait à répéter: «M. de la
Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son coeur».
D'ingénieux commentateurs se sont exercés sur ce sujet, et, dans les
cinq éditions des _Maximes_ qui se sont succédé du vivant même de la
Rochefoucauld, ils ont cru reconnaître certaines variantes que Mme de la
Fayette aurait bien pu inspirer. D'autres se sont au contraire étonnés,
avec plus de raison, je le crois, que cette influence ne se soit pas
fait davantage sentir, et que les _Maximes_ n'en portent aucune trace
bien apparente. Mais ce qui serait plus intéressant encore à connaître,
ce serait le véritable jugement de Mme de la Fayette sur les _Maximes_,
j'entends non pas un jugement général comme celui qu'elle a pu porter, à
la suite d'une première lecture, dans ce billet à Mme de Sablé que j'ai
cité, mais un jugement explicite sur chacune des maximes en particulier.
Or j'ai eu la bonne fortune de tenir entre mes mains un exemplaire de
l'édition des _Maximes_ publiée en 1693 chez Barbin sur la garde duquel
est écrit: «Peu de temps avant sa mort, Mme de la Fayette, en relisant
les _Maximes_ de la Rochefoucauld avec lequel elle avait été liée de
l'amitié la plus étroite, écrivit en marge ses observations. Cet
exemplaire a été trouvé, à la mort de M. l'abbé de la Fayette, son fils,
parmi les livres de la bibliothèque.» J'ai longuement parlé ailleurs de
cet exemplaire inconnu, et j'ai donné les raisons qu'il y a, suivant
moi, d'attribuer en effet à Mme de la Fayette, sinon la totalité, du
moins le plus grand nombre de ces observations[2]. Mes lecteurs vont au
reste pouvoir juger si dans quelques-unes des réflexions que lui
inspiraient les _Maximes_, elle ne se peint pas elle-même en traits qui
ne sont pas méconnaissables.
Il faut reconnaître que Mme de la Fayette ne paraît pas choquée de
l'esprit général des _Maximes_. _Vrai! excellent! sublime!_ sont des
annotations qui reviennent souvent sous sa plume. Comment d'ailleurs
aurait-elle refusé le témoignage de son admiration à ces pensées d'un
tour si élégant, d'une vue si profonde, parfois d'une si désespérante
clairvoyance? Elle-même était personne d'un esprit sagace, peut-être
même un peu chagrin, en tout cas médiocrement porté vers l'illusion. Il
n'est donc pas étonnant qu'elle n'ait pas pris à tout propos le
contre-pied de la Rochefoucauld, mais souvent aussi elle ne ménage pas
ses critiques qui se traduisent également d'un seul mot, et d'un mot un
peu sévère. Ainsi, quand la Rochefoucauld dit: «Le moindre défaut des
femmes qui se sont abandonnées à faire l'amour, c'est de faire l'amour»,
Mme de la Fayette répond: _Galimatias_. Quand il dit encore: «On ne
devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner»: _Colifichet_, répond
Mme de la Fayette, et ces deux mots: _galimatias_, _colifichet_,
reviennent assez fréquemment. Ou bien, en marge d'un certain nombre de
maximes, elle mettra ces mots: _trivial, rebattu, commun_; et, il faut
en convenir, toujours assez à propos. Mais souvent aussi ses
observations portent sur le fond de la pensée. Parfois ce sont de
simples restrictions que suggère à son esprit tempéré le caractère trop
absolu de certaines maximes. «Cela est vrai, mais non pas toujours», est
une annotation qui se trouvé souvent répétée. En réponse à cette maxime:
«Ce que les hommes ont nommé amitié... n'est qu'un commerce où
l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner», elle dira:
«Bon pour l'amitié commune, mais non pas pour la vraie». L'amitié,
contre laquelle s'acharne la Rochefoucauld, lui suggère encore une
réflexion plus digne d'elle par le tour et la pensée. La maxime
CCCCLXXIII dit: «Quelque rare que soit l'amour, il l'est encore moins
que la véritable amitié», et Mme de la Fayette ajoute: «Je les crois
tous les deux égaux pour la rareté, parce que le véritable de l'amitié
tient un peu de l'amour, et le véritable de l'amour tient aussi de
l'amitié». Cette distinction ou plutôt ce rapprochement entre le
véritable de l'amitié qui tient un peu de l'amour, et le véritable de
l'amour qui tient un peu de l'amitié ne semblent-ils pas comme un
dernier écho de la conversation des précieuses? D'ailleurs,
l'amour-amitié, n'est-ce pas ce que Mme de la Fayette a pratiqué pendant
vingt ans de sa vie?
Parfois au contraire la contradiction prend une forme directe, et les
maximes contre lesquelles les observations s'inscrivent en faux sont
précisément celles qui devaient choquer davantage une âme comme celle de
Mme de la Fayette. J'en citerai quelques exemples: «Notre défiance
justifie la tromperie d'autrui», dit la maxime LXXXVI. «Faux, réplique
Mme de la Fayette, rien ne saurait justifier une méchante chose.» «La
constance en amour, dit la maxime CLXXV, est une inconstance perpétuelle
qui fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités
de la personne que nous aimons.» «Faux, rétorque Mme de la Fayette,
c'est vouloir chicaner que de ne pas vouloir reconnaître une constance
en forme.» «Plus on aime une maîtresse, dit la maxime CXI, et plus on
est près de la haïr.» Et Mme de la Fayette de répondre avec fierté (ne
croirait-on pas l'entendre?): «Faux en général, à moins qu'on n'entende
une maîtresse trop facile». Il est vrai qu'à la même pensée, mais
différemment exprimée: «Il est plus difficile d'être fidèle à sa
maîtresse quand on est heureux que quand on en est maltraité», elle
donne ailleurs son assentiment, et elle ajoute, en femme qui a connu
l'art de manier les hommes: «Vrai, parce qu'il n'y a plus de barrière
d'espérance qui puisse arrêter». Peut-être était-ce une barrière
d'espérance qui, pendant plusieurs années, lui avait servi à arrêter la
Rochefoucauld?
Ce ne sont pas seulement des éloges ou des contradictions que suggère à
Mme de la Fayette cette revision des _Maximes_. Elle propose aussi des
variantes ou elle ajoute des commentaires. Si ces variantes n'ont pas la
force des _Maximes_, elles ne leur cèdent en rien pour la finesse et
parfois la profondeur. Les unes sont de simple style. En place de la
maxime célèbre: «La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à
l'esprit», elle propose, non sans raison: «La bonne grâce est au corps
ce que la délicatesse est à l'esprit». D'autres ont parfois plus de
portée et sont d'un tour aussi heureux, suivant moi du moins, que les
maximes auxquelles elles répondent. Ainsi, les deux suivantes:
Maxime CXXXV: «On est quelquefois aussi différent de soi-même que des
autres». Remarque: «Vrai; on court souvent des hasards avec soi-même
comme avec les autres».
Maxime CLXXXVIII: «La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du
corps». Remarque: «Vrai; l'âme a ses crises comme le corps».
D'autres enfin sont intéressantes par le sentiment qui les a dictées, et
parce qu'elles sont d'accord avec la nature morale de Mme de la Fayette.
C'est ainsi qu'elle prendra la défense de la raison contre la maxime
CCCCLXIX: «On ne souhaite jamais si ardemment ce qu'on ne souhaite que
par raison».--«Faux en quelque façon, dira-t-elle, parce qu'il arrive
quelquefois que l'on s'abandonne entièrement à la raison.» Elle prendra
aussi, du même coup, la défense de la dévotion et celle de l'amitié. À
la maxime CCCCXXVII: «La plupart des amis dégoûtent de l'amitié, et la
plupart des dévots dégoûtent de dévotion», elle fera cette double
réponse: «Parce que la plupart prennent l'une et l'autre à gauche; c'est
peut-être aussi à cause que personne n'entend ni la dévotion, ni
l'amitié». Mais les annotations les plus piquantes sont celles où elle
dialogue, en quelque sorte, avec la Rochefoucauld à propos des femmes et
de l'amour. Point de pruderie. Dans ce monde de Mme de Sévigné, on ne
s'en piquait guère. Elle complétera la maxime CCCCXL: «Ce qui fait que
la plupart des femmes sont peu touchées de l'amitié, c'est qu'elle est
fade quand on a senti de l'amour», en ajoutant bravement: «C'est qu'il y
a de tout dans l'amour: de l'esprit, du coeur et du corps». Ailleurs,
elle donne à la même pensée une forme plus plaisante, et en marge de la
maxime CCCCLXXI: «Dans les premières passions, les femmes aiment
l'amant, et dans les autres elles aiment l'amour», elle ajoutera ces
mots: «Et autre chose itout.». Elle ne paraît cependant pas entendre
l'amour tout à fait de la même façon que la Rochefoucauld. Elle
applaudira quand il dit: «L'amour prête son nom à une infinité de
commerces qu'on lui attribue, et où il n'a non plus de part que le doge
à ce qui se fait à Venise», et elle complète par cette remarque, qui
vaut bien la maxime elle-même: «L'amour ne prête pas son nom, mais on le
lui prend». Mais quand il lancera cette maxime hardie, dont, à
l'entendre de certaine façon, on trouverait le développement chez
Schopenhauer et chez d'autres encore: «Si on juge de l'amour par la
plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié», elle
n'est plus d'accord: «Je ne comprends pas cela», dira-t-elle d'abord;
puis elle ajoutera, comme après réflexion: «Bon pour l'amour violent et
jaloux, qui, selon beaucoup de gens, est le véritable amour». Le
véritable amour! Cette âme pure et délicate ne montre-t-elle pas comment
elle l'entendait, et comment elle aurait aimé à le goûter lorsqu'à la
maxime CXIII: «Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de
délicieux», elle fait cette réponse: «Je ne sais s'il n'y en a point de
délicieux; mais je crois qu'il peut y en avoir».
Mêmes nuances lorsqu'il s'agit des femmes. On sait combien les _Maximes_
sont dures pour elles. L'abbesse de Malnoue n'avait pas tort de s'en
plaindre. Cependant, Mme de la Fayette ne s'en va pas sottement prendre
sur tous les points leur défense. Elle sait qu'il y en a quelques-unes
de dévergondées, et beaucoup de coquettes. La coquetterie lui inspire
même cette réflexion que ne désavoueraient pas nos psychologues:
«qu'elle est plus opposée à l'amour que l'insensibilité». Mais il y a
certaine façon par trop dédaigneuse de parler des femmes qu'elle ne
laisse jamais passer sans protestation. «Il y a peu de femmes, dit la
maxime CCCCLXXIV, dont le mérite dure plus que la beauté.» «C'est selon
l'usage que vous voulez faire de leur mérite», répond-elle
spirituellement. La même maxime, il est vrai, porte cette autre
annotation, écrite sans doute dans une heure de tristesse et qui semble
contredire un peu la précédente: _Experto crede Roberto_. Mais ne la
retrouve-t-on pas également dans cet enjouement et dans cette
mélancolie? N'est-ce pas bien elle encore qui, à l'impertinente maxime
CCCLXVII: «Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur
métier», répond fièrement: «Il n'y a pas de métier plus lassant,
lorsqu'on le fait par métier». Enfin, ne se peint-elle pas tout entière
lorsque, à la maxime CCCCLXVI: «De toutes les passions violentes, celle
qui sied le moins mal aux femmes, c'est l'amour», elle ajoute ce
commentaire: «Vrai, parce qu'il paraît le moins, et qu'il est aisé de le
cacher: le caractère d'une femme _est de n'avoir rien qui puisse
marquer_»?
«N'avoir rien qui puisse marquer.» N'est-ce pas, en effet, le caractère
qu'en dépit de la _Princesse de Clèves_ et de la Rochefoucauld, Mme de
la Fayette avait voulu conserver à sa vie? Ses amis l'appelaient: _le
brouillard_. Ce dernier trait achève à mes yeux de confirmer
l'attribution si formelle que porte le volume lui-même. C'est surtout,
je le reconnais, affaire d'impression morale, mais plus j'ai feuilleté
ce petit livre jauni par le temps, et plus j'ai eu le sentiment qu'il
était tout imprégné de Mme de la Fayette, et qu'il exhalait son parfum.
J'aime à me la représenter dans les premiers mois de cette année 1693,
déjà détachée de tout «par cette vue si longue et si prochaine de la
mort qui faisait paraître à Mme de Clèves les choses de cette vie de cet
oeil si différent dont on les voit dans la santé»; mais cependant,
attendant avec impatience ces épreuves[3] que chaque semaine lui
envoyait Barbin, les recevant peut-être dans ce petit cabinet couvert,
au fond du jardin, où elle avait autrefois, en compagnie de la
Rochefoucauld et de Mme de Sévigné, passé de si douces heures, les
revoyant sans embarras avec son fils, lui dictant tantôt ses objections,
tantôt ses éloges, et engageant ainsi avec celui qui avait tenu une si
grande place dans sa vie comme une conversation suprême. Quatorze années
auparavant, Mme de Longueville avait précédé de quelques mois dans la
tombe, mais sans l'avoir revu à sa dernière heure, celui dont la pensée
ne pouvait faire naître en elle que confusion et remords. Mme de la
Fayette pouvait, au contraire et sans scrupules, l'admettre en quelque
sorte en tiers entre elle et Dieu. Parfois le sacrifice recueille ainsi
sa récompense tardive, et Mme de la Fayette devait en avoir le sentiment
lorsqu'à cette amère maxime de la Rochefoucauld: «Dans la vieillesse de
l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore pour les maux, mais on
ne vit plus pour les plaisirs», elle opposait cette douce réponse: «Il y
a quelquefois des regains dans l'un et dans l'autre qui font revivre
pour les plaisirs». Ce regain qui la faisait revivre et ce dernier
plaisir qu'elle goûtait, c'est de tous le plus précieux, mais aussi le
plus rare: c'est la douceur des purs souvenirs.
IV
LES AFFAIRES