frère, l'aimable et séduisant marquis de Sévigné, avait trouvé en Mme de
la Fayette un protecteur contre la partialité de sa mère, toujours
disposée à sacrifier à cette fille préférée les intérêts de ce fils
méconnu. «Votre fils sort d'ici, écrivait un jour Mme de la Fayette à
Mme de Sévigné; il m'est venu dire adieu et me prier de vous dire ses
raisons sur l'argent. Elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de
vous les expliquer tout au long;... et de plus, la grande amitié que
vous avez pour Mme de Grignan fait qu'il en faut témoigner à son frère.»
Le conseil était bon. Pour peu qu'il ait été suivi, et que Mme de
Grignan en ait deviné l'auteur, la malveillance s'explique, sans même
qu'il soit besoin de supposer, comme l'a fait M. Walckenaer dans son
intéressant ouvrage sur Mme de Sévigné, qu'un peu ménagère de son crédit
à la cour, Mme de la Fayette ne l'ait pas mis toujours avec assez
d'empressement au service des Grignan. Le grief serait, en tout cas,
sans fondements; nous voyons, au contraire, par les lettres de Mme de
Sévigné que Mme de la Fayette ne cessait de porter intérêt aux affaires
de ces Grignan, toujours besogneux et en quête de faveurs. La vérité est
qu'il y avait entre les deux femmes incompatibilité d'humeur; la
sécheresse positive de l'une ne pouvait faire bon ménage avec la
sensibilité un peu maladive de l'autre, et ce n'est pas à Mme de la
Fayette que la malveillance de Mme de Grignan fait du tort.
Mme de la Fayette n'hésitait pas, on vient de le voir, à donner à son
amie des conseils excellents, lors même qu'ils ne lui étaient pas
demandés. Parlant d'elle et de son autre amie, Mme de Lavardin, Mme de
Sévigné les appelait en plaisantant: _mes docteurs_; et ce n'est point
docteurs en médecine qu'elle entend, mais docteurs ès sciences morales.
Parfois, en effet, Mme de la Fayette était un peu régente, mais parfois
aussi et toute disposée qu'elle fût à s'incliner devant la raison de son
amie, Mme de Sévigné lui tenait tête. Ce fut ainsi qu'elle sut résister
à une lettre «écrite sur le ton d'un arrêt du conseil d'en haut», que
Mme de la Fayette lui adressa un jour de Paris en apprenant qu'un peu
gênée d'argent, elle comptait passer l'hiver aux Rochers: «Il est
question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en
Bretagne, à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille; les Rochers
sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront;
vous vous ennuierez; votre esprit deviendra triste et baissera; tout
cela est sûr; il y a de la misère et de la pauvreté à votre conduite. Il
faut venir dès qu'il fera beau.»
Mme de Sévigné répond en badinant, et en donnant sa parole de ne point
être malade, de ne point vieillir, de ne point radoter. Mais elle n'en
est pas moins un peu émue du ton de cette lettre, et elle trouve que son
amie se presse bien de la traiter de vieille. À la réflexion, la
vivacité même de cette lettre lui fait cependant plaisir; car elle y
découvre la force de l'amitié que Mme de la Fayette a pour elle. Elle
n'en tint pas moins bon dans sa résistance, et le conseil d'en haut en
fut pour son arrêt.
Ce rôle de consolatrice ou de docteur n'est pas toujours celui qu'on
voit jouer à Mme de la Fayette dans la vie de son amie. Bien que le
temps de la jeunesse fût passé, et qu'il ne fût plus question des folies
de Fresnes, elles avaient conservé des distractions et des occupations
communes. Ensemble elles allaient à l'Opéra entendre _Alceste_, et la
musique de Lulli les ravissait jusqu'aux larmes. «L'âme de Mme de la
Fayette en est toute alarmée», écrivait le lendemain Mme de Sévigné. Ou
bien, dans la petite maison de Gourville à Saint-Maur, elles
entendaient, avec moins d'émotion sans doute, la lecture de la
_Poétique_ de Despréaux. Ou bien encore Mme de Sévigné entraînait Mme de
la Fayette aux sermons de Bourdaloue. Il leur disait de divines vérités
sur la mort, et Mme de la Fayette, qui l'entendait pour la première
fois, en revenait transportée d'admiration. Le jour même où elles
avaient été ainsi en Bourdaloue, elles allaient également en Lavardinage
ou Bavardinage, chez Mme de Lavardin, cette autre amie fidèle dont la
mort précéda de peu celle de Mme de la Fayette, et là s'engageaient des
conversations où le prochain n'était pas toujours ménagé. Mais peu à peu
Mme de la Fayette, empêchée par sa faible santé, restreignait le nombre
de ses sorties, et Mme de Sévigné prenait de plus en plus l'habitude
d'aller chez elle. Comme Mme de Sévigné venait de l'hôtel Carnavalet,
c'est-à-dire du Marais, et que Mme de la Fayette demeurait rue de
Vaugirard, Mme de Sévigné appelait cela: aller au faubourg, et il lui
semblait que c'était un grand voyage. Aussi lui faisait-elle de longues
visites; elle s'installait en quelque sorte chez son amie, et en l'y
accompagnant nous aurons l'occasion de pénétrer un peu plus avant dans
l'intimité de Mme de la Fayette.
En 1640, alors que Mme de la Fayette n'avait encore que six ans, son
père avait acheté des religieuses du Calvaire partie d'un grand jardin,
«faisant, dit l'acte de vente, le coin occidental de la rue Férou».
Cette petite rue, qui existe encore, donne dans la rue de Vaugirard en
face du Petit-Luxembourg. Sur ce terrain, M. de la Vergne avait fait
bâtir une maison, et c'est dans cette maison que sa fille demeurait, car
son acte de décès porte qu'elle est morte «en son hôtel, rue de
Vaugirard, proche la rue Férou». Le principal agrément de cet hôtel
était un jardin avec un jet d'eau et un petit cabinet couvert (ce que
nous appellerions aujourd'hui une véranda), «le plus joli lieu du monde
pour respirer à Paris», disait Mme de Sévigné. Quant à la maison
elle-même, il fallait qu'elle ne fût pas très spacieuse, car, à
plusieurs reprises, Mme de la Fayette fit agrandir son appartement en
gagnant sur le jardin. Dans cet appartement elle avait cependant une
assez vaste chambre à coucher, et dans cette chambre un grand lit
galonné d'or à propos duquel elle essuyait quelques railleries, s'il
faut en croire une lettre assez malveillante de Mme de Maintenon. C'est
dans ce jardin, et dans cette chambre à coucher, trop souvent dans ce
lit, que s'est écoulée la dernière moitié de la vie de Mme de la
Fayette. Mme de Sévigné venait passer de longues heures auprès de son
amie. Par une belle soirée de juillet, elle s'oublie si tard dans le
jardin à causer avec Mme de la Fayette et le fidèle d'Hacqueville,
qu'elle rentre accablée de sommeil, et qu'elle trouve à peine le temps
d'écrire un mot à sa fille avant de se coucher. Mais comme Mme de la
Fayette passait beaucoup de temps au lit, c'était le plus souvent dans
sa chambre à coucher que Mme de Sévigné lui faisait visite. Elle s'y
installait pour la journée, prenait place au bureau, et de là écrivait à
Mme de Grignan. Aussi, à travers plus d'une de ses lettres, on sent en
quelque sorte la présence de Mme de la Fayette, qui tantôt charge Mme de
Sévigné de quelque message, tantôt prend elle-même la plume, malgré son
horreur pour la correspondance, et ajoute quelques mots à une lettre de
Mme de Sévigné. Ou bien encore, elle écoute la lecture d'une lettre de
Pauline de Grignan, et cette lettre lui semble si jolie qu'elle en
oublie «une vapeur dont elle était suffoquée». Mais le meilleur de leur
temps à toutes deux se passait en causeries, et quand on songe à ce que
devaient être les propos, tantôt tristes et tantôt enjoués, qui
s'échangeaient entre ces deux femmes si rares, à toutes ces richesses
perdues, à tous ces parfums évanouis, on se prend à regretter la
découverte tardive de ces instruments modernes dont la merveilleuse
délicatesse capte et peut reproduire non seulement les paroles, mais
jusqu'au son des voix. Ce regret s'accroît encore par la pensée qu'à ces
conversations venait souvent en tiers se mêler la Rochefoucauld.
La Rochefoucauld! J'ai tardé jusqu'à présent à prononcer ce nom. Mais le
moment est venu d'aborder le point délicat de la vie de Mme de la
Fayette, et je dois, bien malgré moi, commencer par un peu de
chronologie. En effet les biographes n'ont pu, jusqu'à présent,
s'entendre sur la date à laquelle on doit faire remonter son entrée en
relation avec la Rochefoucauld. Les uns, prenant à la lettre cette
assertion de Segrais que leur amitié aurait duré vingt-cinq ans, la font
commencer (la Rochefoucauld étant mort en 1680) en 1655, c'est-à-dire
dès l'année même du mariage de Mme de la Fayette. Les autres fixent, au
contraire, ce commencement à dix ans plus tard, c'est-à-dire précisément
vers l'époque de la publication des _Maximes_; mais les uns et les
autres sont d'accord pour tirer de la fixation de cette date les
conséquences les plus graves. Si Mme de la Fayette n'a connu la
Rochefoucauld qu'en 1665, le sentiment qu'elle a éprouvé pour lui était
de l'amitié; mais si elle l'a connu dès 1655, alors c'était de l'amour.
Quel que soit mon respect pour l'art de vérifier les dates, j'avoue
qu'en cette matière il ne me paraît guère trouver son application.
Dût-on parvenir à démontrer que Mme de la Fayette n'a connu la
Rochefoucauld qu'en 1665, c'est-à-dire lorsqu'elle avait trente et un
ans et qu'il en avait cinquante, la question ne me paraîtrait pas
absolument tranchée pour cela. En effet, chronologie à part, une chose
est certaine: c'est que la Rochefoucauld s'est emparé peu à peu de l'âme
et de l'esprit de Mme de la Fayette, c'est que leurs deux existences,
moralement et presque matériellement confondues, en sont arrivées, aux
yeux de leurs contemporains, à n'en plus faire, en quelque sorte, qu'une
seule; c'est que, depuis la mort de la Rochefoucauld, Mme de la Fayette
n'a plus vécu que d'une vie incomplète et mutilée. Si c'est là de
l'amitié, je le veux bien, mais il faut convenir que cette amitié
ressemblait furieusement à l'amour. Est-ce à dire, cependant, que leur
relation fût de même nature que la célèbre liaison de la Rochefoucauld
avec Mme de Longueville? Je ne le crois pas non plus, et j'en vais dire
mes raisons, bien qu'il y ait, j'en tombe d'accord, quelque lourdeur à
s'appesantir sur des distinctions de cette nature. Mais, dans leurs
disputes, les biographes de Mme de la Fayette n'ont pas manqué de le
faire, et on ne saurait le leur reprocher, car, en dépit de tous les
sophismes, non seulement les consciences droites, mais encore les
imaginations délicates accorderont toujours la préférence aux femmes qui
n'ont jamais perdu le droit au respect sur celles qui n'ont de titres
qu'à l'indulgence. Je suis donc condamné à être un peu lourd à mon tour.
Tranchons d'abord, ou, du moins, éclaircissons s'il se peut cette
question de date. Sans prendre absolument au pied de la lettre les
vingt-cinq années de Segrais, je ne crois pas cependant qu'il soit
possible de retarder jusqu'aux environs de l'année 1665 l'époque où Mme
de la Fayette a connu la Rochefoucauld. Il ne me paraît guère probable
en effet que, durant ces années brillantes de monde et de cour qui
suivirent son mariage, elle ne l'ait jamais rencontré, soit à
Versailles, où l'ancien frondeur n'avait pas renoncé à recouvrer tout
crédit, soit chez Madame, au Palais-Royal ou à Saint-Cloud, soit encore
dans quelque salon qu'ils auraient fréquenté tous les deux. Je
m'imagine, sans beaucoup de fondement, je l'avoue, que cette rencontre
dut prendre place chez Amalthée, c'est-à-dire chez Mme du
Plessis-Guénégaud, cette amie commune de Mme de la Fayette et de Mme de
Sévigné dont nous avons parlé tout à l'heure. Racine y lisait pour la
première fois, en 1665, sa tragédie d'_Alexandre_, et on sait qu'à cette
lecture Mme de la Fayette et la Rochefoucauld, familiers de la maison,
assistaient tous les deux. La première fois que Mme de la Fayette vit la
Rochefoucauld, il est impossible qu'elle ne l'ait pas remarqué. Il
portait un des plus grands noms de France, il avait été mêlé à des
aventures célèbres, et la plus belle femme de son temps l'avait aimé. Il
est vrai qu'il marchait vers la cinquantaine, mais s'il faut en croire
son portrait peint par lui-même, qui date précisément de cette époque
(1659), il avait encore les yeux noirs, les sourcils épais, mais bien
tournés, la taille libre et bien proportionnée, les dents blanches et
passablement bien rangées, les cheveux noirs, naturellement frisés et
«avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle
tête». Il pouvait donc plaire encore, et la goutte, qui devait plus tard
le travailler si fortement, n'avait point encore fait des siennes. Quant
à son humeur, si nous en jugeons d'après son propre dire, bien qu'il eût
quelque chose de fier et de chagrin dans la mine, ce qui faisait croire
à la plupart des gens qu'il était méprisant, il assure qu'il ne l'était
point du tout. En tout cas, il était d'une civilité fort exacte parmi
les femmes et ne croyait pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur
eût pu faire de la peine. Lorsqu'elles avaient l'esprit bien fait, il
aimait mieux leur conversation que celle des hommes. Quant à l'état de
son coeur, il faut l'en laisser parler en propres termes: «Pour galant,
je l'ai été un peu autrefois; présentement, je ne le suis plus, quelque
jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes, et je m'étonne seulement
de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui s'occupent à en débiter.
J'approuve extrêmement les belles passions; elles marquent la grandeur
de l'âme, et, quoique dans les inquiétudes qu'elles donnent il y ait
quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si
bien d'ailleurs avec la plus austère vertu que je crois qu'on ne les
saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de
délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je
viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais de la façon dont
je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais
de l'esprit au coeur.»
À l'époque où la Rochefoucauld traçait ainsi son propre portrait, il
avait quarante-six ans. Mme de la Fayette en avait vingt-cinq. Elle
était femme d'un mari «qui l'adorait et qu'elle aimait fort», comme elle
l'écrivait à Ménage, c'est-à-dire qu'elle n'aimait pas du tout, encore
novice à l'amour, mais née pour le ressentir, sensible à tout ce qui
était spirituel, élégant, chevaleresque. La Rochefoucauld était, ou du
moins passait pour tel. Comment croire que du premier coup elle n'ait
pas été touchée, mais touchée cependant d'une façon discrète qui, au
début, ne fit pas sentir tous ses effets? Il y a dans _Zayde_ une bien
jolie conversation entre trois grands seigneurs espagnols sur les
différentes manières dont peut naître l'amour. L'un d'eux finit par
dire: «Je crois que les inclinations naturelles se font sentir dans les
premiers moments, et les passions qui ne viennent que par le temps ne se
peuvent appeler de véritables passions». Don Garcie n'aurait-il pas à la
fois tort et raison? Oui, les inclinations naturelles se font sentir dès
les premiers moments, mais bien souvent c'est le temps qui les
transforme en passions véritables. Quelques années s'écoulèrent, en
effet, entre Mme de la Fayette et la Rochefoucauld, d'une relation
indécise qu'elle-même qualifie d'une façon assez piquante dans une
lettre à Ménage, qui est de 1663. Ménage lui ayant transmis quelques
propos flatteurs de la Rochefoucauld, peut-être à l'occasion de la
_Princesse de Montpensier_ qui venait de paraître, elle lui répond: «Je
suis fort obligé à M. de la Rochefoucauld de son sentiment. C'est un
effet de la belle sympathie qui est entre nous.» Cette belle sympathie
qu'elle avouait déjà devait bientôt la conduire plus loin qu'elle ne
comptait. Mais l'emploi même de ce mot dont un usage trop fréquent a
fait oublier le sens si touchant, puisqu'il signifie «souffrance
ensemble», indique cependant qu'à cette date une intimité véritable ne
régnait pas encore entre eux. Aussi ne fut-elle pas au nombre des
personnes auxquelles, en cette même année 1663, la Rochefoucauld prêta
le manuscrit des _Maximes_, encore inédites, pour recueillir leur
sentiment. Si elle en eut connaissance, ce fut par une lecture publique
que Mme du Plessis-Guénégaud en donna au château de Fresnes. À peine
cette lecture terminée, elle écrit à Mme de Sablé, qui avait prêté le
manuscrit à Mme du Plessis: «Ah! madame! quelle corruption il faut avoir
dans l'esprit et dans le coeur pour être capable d'imaginer tout cela.
J'en suis si épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries
étaient des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses
affaires que tous les potages qu'il mangea chez vous l'autre jour.» Le
cri que cette lecture arrache à Mme de la Fayette n'est-il pas la preuve
du trouble intérieur auquel elle est déjà en proie? Elle est épouvantée
de la corruption qu'elle découvre chez l'homme pour lequel elle éprouve
cette belle sympathie. Quoi! est-ce véritablement sur ces _Maximes_
qu'il faut juger et de son esprit et de son coeur? Elle n'en veut rien
croire. Ce sont plaisanteries et non point choses sérieuses; s'il en
était autrement, cela gâterait plus les _affaires_ de la Rochefoucauld
que tous les potages qu'il mangea certain soir chez Mme de Sablé.
Cette phrase, un peu énigmatique, donne à penser que les assiduités de
la Rochefoucauld auprès de Mme de la Fayette n'avaient point échappé à
Mme de Sablé, et que celle-ci en plaisantait peut-être un peu. La
découverte de cette corruption ne paraît cependant pas avoir fait tort à
la Rochefoucauld dans l'esprit de Mme de la Fayette. Parfois il arrive,
en effet, qu'un je ne sais quoi nous intéresse et nous attache aux êtres
qui nous paraissent valoir mieux que leur conduite et leur vie. Notre
imagination les voit non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils auraient
pu être; nous passons leurs défauts au compte des circonstances, et nous
leur faisons crédit des qualités qu'ils auraient pu avoir. Quoi qu'il en
soit, ce nouveau sentiment de la Rochefoucauld commençait à n'être plus
un mystère. On en était informé jusque dans ces couvents mondains où
pénétraient les échos de la ville et de la cour. C'est ainsi que
l'abbesse de Malnoue, Éléonore de Rohan, y faisait allusion dans une
lettre qu'elle écrivait à la Rochefoucauld, toujours à propos de ces
_Maximes_ qui circulaient inédites. Elle se plaint qu'il y ait mal parlé
des femmes, et elle ajoute: «Il me semble que Mme de la Fayette et moi
méritions bien que vous ayez meilleure opinion du sexe en général».
L'abbesse au surplus n'y voyait point de mal, sans quoi, personne
d'esprit libre, mais de moeurs irréprochables, elle n'aurait point fait
elle-même le rapprochement. Mais le bruit qui commençait à se faire
autour de cette liaison ne laissait pas de préoccuper et d'agiter Mme de
la Fayette. Nous en avons la preuve dans une bien curieuse lettre
adressée par elle, en 1666, à Mme de Sablé, lettre que Sainte-Beuve a,
pour la première fois, non pas, comme il le croyait, publiée, car elle
l'avait été déjà par Delort dans ses _Voyages aux environs de Paris_,
mais mise en lumière. Il la faut, comme lui, citer tout entière, en se
rappelant, pour en bien comprendre tout l'intérêt, que le jeune comte de
Saint-Paul, dont il va être si longuement question, était ce fils de Mme
de Longueville dont, au su de tout le monde, la Rochefoucauld était le
père:
«M. le comte de Saint-Paul sort de céans, et nous avons parlé de vous,
une heure durant, comme vous savez que j'en sais parler. Nous avons
aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en
comparaison avec vous pour l'agrément de l'esprit. Je ne sais si la
comparaison vous offense; mais, quand elle vous offenserait dans la
bouche d'un autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout
ce qu'on dit est vrai. J'ai bien vu que M. le comte de Saint-Paul avait
ouï parler de ces détails, et j'y suis un peu entrée avec lui. Mais j'ai
peur qu'il n'ait pris tout sérieusement ce que je lui en ai dit. Je vous
conjure, la première fois que vous le verrez, de lui parler de vous-même
de ces bruits-là. Cela viendra aisément à propos, car je lui ai parlé
des _Maximes_, et il vous le dira sans doute. Mais je vous prie de lui
en parler comme il faut pour lui mettre dans la tête que ce n'est autre
chose qu'une plaisanterie, et je ne suis pas assez assurée de ce que
vous en pensez pour répondre que vous direz bien, et je pense qu'il
faudrait commencer par persuader l'ambassadeur. Néanmoins, il faut s'en
fier à votre habileté. Elle est au-dessus des maximes ordinaires; mais
enfin, persuadez-le. Je hais comme la mort que les gens de son âge
puissent croire que j'ai des galanteries. Il semble qu'on leur paraît
cent ans dès qu'on est plus vieille qu'eux, et ils sont tout propres à
s'étonner qu'il soit encore question des gens, et, de plus, il croirait
plus aisément ce qu'on lui dirait de M. de la Rochefoucauld que d'un
autre. Enfin, je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes
amis, et je vous prie de n'oublier non plus de lui ôter cela de la tête,
si tant est qu'il l'ait, que j'ai oublié votre message. Cela n'est pas
très généreux à moi de vous faire souvenir d'un service en vous en
demandant un autre.»
_En post-scriptum._ «Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ai trouvé
terriblement de l'esprit au comte de Saint-Paul.»
Je ne sais jusqu'à quel point, après lecture de cette lettre,
l'ambassadeur demeura persuadé; mais il faut convenir que jamais pièce
diplomatique ne fut moins convaincante. Comme cette lettre montre bien,
au contraire, l'état d'agitation où se trouvait alors l'âme de Mme de la
Fayette! Elle ne veut point qu'on se trompe sur la nature de ses
sentiments pour la Rochefoucauld. Elle a horreur de l'idée qu'on
pourrait croire à une galanterie, et, en même temps, elle ne peut
s'empêcher de regretter qu'aux yeux d'un jeune homme comme le comte de
Saint-Paul, une femme de son âge paraisse déjà cent ans. À trente-deux
ans, on n'est pas cependant si vieille qu'on ne puisse encore inspirer
l'amour. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit avec M. de la
Rochefoucauld. Elle ne veut pas que M. le comte de Saint-Paul ni Mme de
Sablé en pensent rien, sinon qu'il est de ses amis. Pour cela, elle ne
le nie pas; aussi bien, on ne l'en croirait plus.