conserva toujours à la cour. Au Palais-Royal, à Saint-Cloud, elle avait
eu souvent occasion de voir, dans l'intimité le grand dispensateur de
toutes les faveurs, auquel s'adressaient sans relâche les sollicitations
et les appétits. Le charme discret de Mme de la Fayette n'avait rien
pour attirer les regards d'un jeune souverain épris d'éclat et de
beauté, qui dérobait encore à la surveillance jalouse de sa mère les
premiers écarts de sa fougue amoureuse. Il ne put manquer cependant de
remarquer à la longue la présence assidue et l'attitude réservée de
cette femme qui, se tenant à l'écart de toutes les intrigues, ne savait
rien (en apparence du moins), ne se mêlait à rien, et ne semblait point
préoccupée de mettre à profit pour elle-même la faveur dont elle
jouissait. Peu accoutumé à cette discrétion, le roi en dut sentir et
apprécier le contraste. Mais cette froide estime ne suffirait pas pour
expliquer le traitement que Mme de la Fayette reçut toujours de lui. Un
lien plus intime devait s'établir entre eux: celui d'un souvenir commun
et d'une douleur commune. Ils s'étaient trouvés l'un et l'autre auprès
du lit de mort de Madame, partageant ses dernières paroles, échangeant
leurs angoisses, et mêlant leurs larmes, car la mort de Madame est une
des rares circonstances, peut-être la seule, où Louis XIV ait pleuré.
Ces heures où deux coeurs ont souffert ensemble sont de celles qu'on
n'oublie point, fût-on le roi, et le roi ne les oublia pas. Jamais Mme
de la Fayette ne l'implora en vain pour les autres ou pour elle-même,
c'est-à-dire pour les siens; et c'est là l'explication de ce crédit qui
faisait à la fois l'envie et l'étonnement de ses contemporains. Le
souvenir de Madame commençait déjà à s'effacer quand, un jour, Mme de la
Fayette vint à Versailles solliciter le roi. À la surprise de tous les
courtisans, il la fit monter dans sa propre calèche, et, durant tout le
cours de la promenade, il n'adressa la parole qu'à elle, «prenant
plaisir à lui montrer les beautés de Versailles, comme un particulier
que l'on va voir dans sa maison de campagne». Une lettre de Mme de
Sévigné nous a conservé le souvenir de cette promenade triomphale. Mais
était-ce bien à Mme de la Fayette elle-même que s'adressaient ces
hommages d'un souverain alors dans tout l'éclat de sa gloire? Non:
c'était aux souvenirs d'un passé dont ni ses amours ni ses victoires ne
lui avaient fait oublier les émotions secrètes, car c'était sa jeunesse
qui reparaissait inopinément ainsi sous ses yeux; c'était Madame
elle-même qui revivait pour un jour sous les traits de la personne
qu'après le roi elle avait le plus véritablement aimée. Peut-être,
durant le cours de cette promenade, son nom ne vint-il pas une seule
fois sur leurs lèvres; mais son image était présente entre eux, et la
faveur que Mme de la Fayette était venue demander au roi, ce fut à
Madame qu'il l'accorda.
Même du vivant de la princesse les visites à la cour, les voyages à
Versailles ou à Fontainebleau n'étaient qu'un rare épisode dans la vie
de Mme de la Fayette. Depuis la mort de Madame, elle s'enferma de plus
en plus dans son réduit; c'est là, si nous voulons la connaître, qu'il
nous faut la voir vivre, au milieu d'amis dont les uns répondaient aux
goûts de son esprit, et les autres aux exigences de son coeur. Commençons
par les premiers.
Les fonctions de Ménage, comme maître de latin et d'hébreu, ne devaient
pas cesser avec le mariage de son élève. La correspondance, dont j'ai
déjà cité quelques fragments montre qu'elle continuait de travailler
sous sa direction. Mais Ménage rencontra bientôt auprès d'elle un
concurrent redoutable. Je veux parler de Huet, le futur évêque
d'Avranches. Il ne faut pas mettre les deux hommes sur le même pied.
Ménage était un pédant qui n'a laissé que des poésies galantes. Huet au
contraire était un homme d'un vrai mérite, d'une érudition très solide
et très étendue pour son temps. La longue liste de ses ouvrages comprend
à la fois une traduction des amours de _Daphnis et Chloé_ (écrite à
dix-huit ans, ajoute son biographe pour l'excuser), une _Demonstratio
Evangelica_ en deux volumes, une _Histoire du commerce et de la
navigation chez les anciens_ et une _Dissertation sur l'emplacement du
paradis terrestre_. L'étude avait toujours été sa passion. «À peine
avais-je quitté la mamelle, dit-il dans les _Huétiana_, que je portais
envie à tous ceux que je voyais lire.» Cette passion ne fit que
s'accroître avec les années, et, comme aux paysans de son diocèse
d'Avranches qui venaient lui demander audience, son secrétaire répondait
souvent que Monseigneur ne pouvait les recevoir parce qu'il étudiait,
ceux-ci disaient dans leur naïveté: «Le roi devrait bien nous envoyer un
évêque qui ait fini ses études». Mais il n'entra que tard dans les
ordres, à l'âge de quarante-six ans, et comme il était né à peu près
vers la même époque que Mme de la Fayette, une relation assez étroite
avait eu le temps de s'établir entre eux avant qu'il quittât Paris pour
aller prendre possession de l'abbaye d'Aunay, son premier bénéfice.
Cette relation fut toute intellectuelle, et il ne semble pas que
l'amitié y ait tenu grande place. Dans les lettres que Mme de la Fayette
adresse à Huet elle ne fait guère que l'entretenir de ses lectures et de
ses études, en s'excusant le plus souvent _de la paresse où elle se
baigne_. «Je fais une vie fort inutile, lui écrit-elle un jour, elle
n'en est pas moins agréable. Hors de travailler pour le ciel, je
commence à trouver qu'il n'y a rien de meilleur à faire que de ne rien
faire.» Et dans une autre lettre: «Si vous saviez comme mon latin va
mal, vous ne seriez pas si osé que de me parler d'hébreu. Je n'étudie
point, et par conséquent je n'apprends rien. Les trois premiers mois que
j'appris me firent aussi savante que je le suis présentement. Je prends
néanmoins la liberté de lire Virgile, toute indigne que j'en suis; mais
si vous, monsieur son traducteur, le rendez aussi peureux et aussi dévot
qu'il l'est, je crois qu'il faut l'envoyer coucher, plutôt que de le
mener faire la guerre en Italie, et l'envoyer à vêpres, au lieu de le
conduire dans la grotte avec Didon.»
Il n'est cependant pas toujours question de latin dans les lettres de
Mme de la Fayette. Parfois elle plaisante l'activité de Huet et ses
fréquents voyages. «Seigneur Dieu, monsieur, lui dit-elle, vous allez et
venez comme pois en pot. Qui donc vous fait si bien trotter? Il
semblerait quasi que ce serait l'amour, à vous voir aller si vite, et il
me semble qu'il n'y a que pour son service qu'on fasse tant de chemin.»
Puis elle continue après lui avoir dit quelques paroles obligeantes sur
le regret qu'elle éprouve de son absence: «Pour n'être pas une amie si
tendre et si flatteuse que de certaines femmes, je suis cependant une
bonne amie. Adieu: vous pouvez encore compter cette lettre-ci au nombre
de celles qui sont à la glace; mais j'ai la migraine.»
Huet ne se plaignait pas seulement que les lettres de Mme de la Fayette
fussent à la glace. Il trouvait encore que ces lettres n'étaient pas
assez fréquentes, et Mme de la Fayette s'en excusait auprès de lui
alléguant toujours sa paresse.
«Le 29 août 1663.
«J'ai aujourd'hui la main à la bourse pour payer mes dettes,
c'est-à-dire à la plume, pour faire réponse à tous ceux à qui je la
dois. Je vous paie des derniers, et vous courez risque d'avoir de la
méchante monnaie. Voici la dixième lettre que j'écris depuis deux
heures; cela veut dire que je ne sais tantôt plus ce que j'écris. Vous
perdez beaucoup que je n'aie pas commencé par vous; car je vous assure
que mes premières lettres sont très éloquentes. Je m'en suis surprise
moi-même, et j'ai songé si je n'avais point lu Balzac depuis peu. De mon
ordinaire je ne donne pas dans l'éloquence, si bien que je ne sais à qui
ni à quoi me prendre de la mienne.
«Je suis tantôt au bout de mon latin; c'est du mien dont je suis à bout,
et non pas du latin en général. Je n'étudie plus du tout qu'une
demi-heure par jour; encore n'est-ce que trois fois la semaine. Avec
cette belle application-là, je fais un tel progrès que j'ai tantôt
oublié tout ce que j'avais appris. À proportion de cela, si je m'engage
à apprendre l'hébreu de Votre Grandeur devant que de mourir, il faut que
je m'engage à obtenir une manière d'immortalité pour vous et pour moi;
les années de la Sibylle y suffiraient à peine.»
Huet n'apprit point l'hébreu à Mme de la Fayette, mais, pour lui plaire,
il composa une «Lettre sur l'origine des romans» qui était destinée à
paraître en tête de _Zayde_. L'érudit et le futur homme d'Église avait
soin de mettre sa gravité à l'abri en traitant les romans «d'agréable
passe-temps des honnêtes paresseux» et en ajoutant que «la fin
principale des romans, ou du moins celle qui le doit être, est
l'instruction des lecteurs, à qui ils doivent toujours faire voir la
vertu couronnée et le vice châtié». Mais c'était déjà un grand triomphe
pour Mme de la Fayette que d'avoir arraché Huet à son _Commentaire sur
Origène_ pour lui servir d'introducteur auprès du public, lors même
qu'elle se cachait encore sous le nom de Segrais. Elle l'en récompensa
par un mot plaisant qui a été souvent cité. «Nous avons, lui
disait-elle, marié nos enfants ensemble.» Cette alliance a pu rendre
Ménage jaloux; mais à la longue, ce fut lui qui l'emporta sur Huet, car
il resta l'ami des dernières années. En 1676, Huet entra dans les
ordres; il quitta Paris, où il ne devait revenir qu'après la mort de Mme
de la Fayette, et comme un attachement véritable n'existait point entre
eux, ils devinrent, au bout de quelque temps, étrangers l'un à l'autre.
Segrais, dont le nom se rencontre souvent dans les biographies de Mme de
la Fayette, compte également au nombre de ses amis littéraires. Je
marquerai plus tard la place qu'il faut, suivant moi, lui faire comme
collaborateur; je n'entends pour l'instant parler que du commensal.
Segrais, gentilhomme ordinaire de Mademoiselle et membre de l'Académie
française, fut un de ceux qui fréquentèrent de bonne heure le réduit de
Féliciane. Plus tard, quand, disgracié par son altière maîtresse, il se
vit sans place et sans logis, Mme de la Fayette lui offrit un
appartement, et le recueillit dans son hôtel jusqu'au jour où Segrais se
maria et s'établit à Caen. Moins érudit que Huet, moins pédant que
Ménage, Segrais est le type de l'homme de lettres qui est en même temps
homme de bonne compagnie. Ses _Églogues_, son _Athys_, poème pastoral,
ses _Divertissements de la princesse Aurélie_ n'ont guère aujourd'hui de
lecteurs; mais il n'en est pas de même de ses _Mémoires et Anecdotes_,
où il a consigné nombre de ces petits faits de la vie sociale et
littéraire d'autrefois dont nous sommes devenus si friands. Le nom de
Mme de la Fayette revient en quelque sorte à chaque page des
_Segraisiana_. C'est à Segrais qu'ont été empruntés la plupart de ces
traits qu'on trouve reproduits dans toutes les biographies de Mme de la
Fayette, et qu'on hésite à rappeler tant ils sont connus. Par lui nous
savons qu'en fait de latin, elle n'avait pas tardé à en remontrer à son
maître, et qu'elle tira un jour d'embarras Ménage et le père Rapin qui
ne s'entendaient pas sur le sens d'un passage de Virgile. Par lui nous
savons encore que Huygens, se promenant en carrosse avec elle, «lui
demanda brusquement ce que c'était qu'un iambe et qu'elle répondit sans
hésitation: C'est le contraire d'un trochée», réponse dont l'exactitude
étonna fort le Hollandais. Mais, par lui, nous savons également avec
quel soin Mme de la Fayette cachait ce qu'elle savait pour ne point
offenser les autres femmes, et quelle crainte elle avait de paraître
pédante. Segrais marque aussi d'un trait juste la supériorité de Mme de
la Fayette sur la marquise de Rambouillet, lorsqu'après avoir consacré
deux pages entières à célébrer les louanges de la marquise, il ajoute
ces simples mots: «Mme de la Fayette avait beaucoup appris d'elle, mais
Mme de la Fayette avait l'esprit plus solide». «Mlle de Scudéry, dit-il
encore ailleurs, a beaucoup d'esprit, mais Mme de la Fayette a plus de
jugement. Mme de la Fayette me disait que, de toutes les louanges qu'on
lui avait données, rien ne lui avait plu davantage que deux choses que
je lui avais dites: qu'elle avait le jugement au-dessus de l'esprit, et
qu'elle aimait le vrai en toutes choses et sans dissimulation. C'est ce
qui a fait dire à M. de la Rochefoucauld qu'elle était vraie, façon de
parler dont il est auteur, et qui est assez en usage. Elle n'aurait pas
donné le moindre titre à qui que ce fût si elle n'eût été persuadée
qu'il le méritait, et c'est ce qui a fait dire à quelqu'un qu'elle était
sèche, quoiqu'elle fût délicate.» Solide, vraie, délicate avec un peu
sinon de sécheresse, du moins de froideur apparente, c'est bien ainsi
que Mme de la Fayette nous apparaît aujourd'hui, et de tous les hommes
de lettres qui l'ont environnée, Segrais est assurément celui chez
lequel elle a rencontré l'admirateur le plus judicieux.
À un bien moindre degré d'intimité, La Fontaine fut aussi et par
intervalles sinon des amis, du moins des familiers de Mme de la Fayette.
Mais son service auprès d'elle dut être bien intermittent. Entre la
duchesse de Bouillon, Mme de la Sablière, la Champmeslé et d'autres
encore, on ne voit pas trop quelle place il pouvait lui faire dans sa
vie. Dans l'oeuvre de La Fontaine, il reste cependant trace de leurs
relations. Par suite de je ne sais quelles circonstances, il avait été
amené à lui faire don d'un petit billard, et, comme le présent était
modeste, il crut devoir l'accompagner de ces vers:
Le faste et l'amitié sont deux divinités
Enclines, comme on sait, aux libéralités.
Discerner leurs présents n'est pas petite affaire.
L'amitié donne peu; le faste beaucoup plus;
Beaucoup plus aux yeux du vulgaire.
Vous jugez autrement de ces dons superflus.
Des grands écrivains du XVIIe siècle, La Fontaine est le seul (si nous
en exceptons la Rochefoucauld) avec lequel Mme de la Fayette entretenait
des relations familières. Cependant à la petite cour de Madame elle
avait rencontré Bossuet, et voici comment elle parle de lui dans une
lettre adressée à Huet, lorsque celui-ci fut nommé sous-précepteur du
Dauphin: «Vous devez avoir beaucoup de joie d'avoir M. de Condom. Il est
fort de mes amis, et je vous puis répondre par avance qu'il sera des
vôtres. Nous avons déjà parlé de vous. C'est le plus honnête homme, le
plus droit, le plus doux et le plus franc qui ait jamais été à la cour.»
Nous n'avons point sur Mme de la Fayette le jugement de Bossuet, mais
nous avons par contre celui de Boileau, cet appréciateur si fin et si
juste de tous les mérites de son siècle.
«Mme de la Fayette, disait-il, est la femme qui écrit le mieux, et qui a
le plus d'esprit.» Un fragment de lettre de Racine nous apprend qu'il
l'avait rencontrée à la petite cour de Madame. Déjà, au surplus, ses
contemporains rapprochaient son nom de ces noms illustres, comme s'ils
avaient eu la divination du rang élevé auquel l'admiration de la
postérité la porterait. Ménage raconte qu'en 1675 Mme de Thianges donna
en étrennes au duc du Maine une chambre toute dorée, grande comme une
salle. «Au-dessus de la porte il y avait en grosses lettres: _chambre du
sublime_. Au dedans un lit et un balustre, avec un grand fauteuil dans
lequel était assis le duc du Maine, fait en cire et fort ressemblant.
Auprès de lui, M. de la Rochefoucauld, auquel il donnait des vers pour
les examiner; autour du fauteuil, M. de Marsillac et M. Bossuet, alors
évêque de Condom. Au bout de l'alcôve, Mme de Thianges et Mme de la
Fayette lisaient des vers ensemble. Au dehors du balustre, Despréaux,
avec une fourche, empêchait sept ou huit méchants poètes d'approcher.
Racine était auprès de Despréaux, et un peu plus loin La Fontaine auquel
il faisait signe d'avancer.» Certes Mme de la Fayette était bien à sa
place dans cette chambre du sublime, entendez par là le génie joint au
bon goût. Mme de Thianges aurait eu meilleure grâce à ne point s'y faire
représenter elle-même, mais cette soeur avisée de Mme de Montespan
donnait une preuve nouvelle de l'esprit et du sens juste des Mortemart,
en rapprochant ainsi celle qui devait écrire l'histoire d'Henriette
d'Angleterre de celui qui avait prononcé son oraison funèbre, celle qui
allait faire paraître la _Princesse de Clèves_ de celui qui avait écrit
_Bérénice_.
III
LES AMIS
J'ai hâte cependant de faire sortir Mme de la Fayette de cette chambre
dorée. L'y laisser trop longtemps serait donner à croire qu'elle fut une
sorte de Mlle de Scudéry du grand monde, faisant concurrence aux romans
de Sapho et à ses Samedis. Or il n'y avait rien dont Mme de la Fayette
eût horreur autant que de passer pour une femme auteur. Comme elle
cachait son latin, elle s'amusait aussi à cacher ses oeuvres. Elle a
moins vécu par l'esprit que par le coeur, et c'est par le coeur qu'elle
est arrivée au génie. Deux sentiments se sont partagé ce coeur: son
amitié pour Mme de Sévigné, son attachement pour la Rochefoucauld.
Commençons par Mme de Sévigné. Aussi bien est-elle la première, en date
du moins.
Lorsque, dans la lettre célèbre où elle annonce à Mme de Guitaut la mort
de Mme de la Fayette, Mme de Sévigné faisait remonter à quarante années
en arrière l'origine de leurs relations, ce n'était point paroles en
l'air que lui arrachait la douleur. Mme de la Vergne s'était remariée en
effet en 1650 avec l'oncle du marquis de Sévigné, qui vivait encore à
cette époque. Marie de la Vergne, un peu isolée jusque-là par son
éducation et sa vie errante, avait été heureuse de trouver dans la
famille de son beau-père une amie de quelques années, il est vrai, plus
âgée qu'elle, mais cependant toute jeune encore. La mort du mari
indigne, que, suivant l'expression de Loret, Mme de Sévigné _lamenta_ de
si bon coeur, dut encore les rapprocher. Mme de Sévigné se trouvait veuve
à vingt-six ans. Ses enfants étaient en bas âge; son coeur était libre;
elle n'avait personne sur qui reporter ce fond sinon de passion, du
moins de tendresse exubérante qui était en elle. Elle s'éprit, le mot
n'est pas trop fort, de sa jeune amie, et, jusqu'à l'époque du mariage
de Marie de la Vergne, elle vécut avec celle-ci sur le pied de la plus
étroite intimité.
Il arrive parfois que ces liaisons de jeunesse, précisément en raison de
ce qu'elles ont d'un peu ardent et excessif, se relâchent avec les
années. Les coeurs qui aiment à aimer se prennent d'abord où ils peuvent,
et leurs amitiés sont de véritables passions; puis l'amour vrai survient
qui remet les choses en leur place, et le premier lien, sans se briser,
perd un peu de sa force. Il n'en fut point ainsi entre Mme de Sévigné et
Mme de la Fayette. Leur amitié fut sans nuages; c'est le mot dont Mme de
Sévigné se sert elle-même; et en effet leur liaison, surprise en quelque
sorte sur le vif par la publication de leurs lettres, ne paraît pas
avoir connu un jour d'éclipse. S'il y eut parfois contestation entre les
deux amies, ce fut sur cet unique point: laquelle des deux aimait mieux
l'autre? «Résolvez-vous, ma belle, écrivait Mme de la Fayette à Mme de
Sévigné, à me voir soutenir toute ma vie, à la pointe de mon éloquence,
que je vous aime encore plus que vous ne m'aimez.» Mme de Sévigné
semblait bien s'avouer vaincue, lorsqu'elle écrivait à Mme de Grignan:
«Mme de la Fayette vous cède sans difficulté la première place auprès de
moi. Cette justice la rend digne de la seconde. Elle l'a aussi.» À
l'époque où survint cette contestation, Mme de Sévigné, avec un peu de
malice, aurait pu répondre à Mme de la Fayette que, dans ses sentiments,
elle aussi n'occupait que la seconde place. Mais, durant leur première
jeunesse, elles avaient été véritablement tout l'une pour l'autre,
vivant, à Paris comme à la campagne, dans une étroite intimité, d'une
même vie de monde et de divertissements. C'était à cette vie commune que
pensait Mme de Sévigné, lorsque, bien des années après, elle écrivait à
Mme de Grignan: «Nous avons dit et fait bien des folies ensemble. Vous
en souvenez-vous?» Quelles étaient donc ces folies que les deux amies
avaient dites et faites ensemble, et dont Mme de Grignan pouvait se
souvenir? Sans doute, Mme de Sévigné fait allusion à leurs fréquents
séjours au château de Fresnes en Brie, chez Mme du Plessis-Guénégaud, la
soeur du maréchal de Praslin. Mme du Plessis-Guénégaud était une de ces
femmes qui s'étaient partagé l'héritage de Mme de Rambouillet, et qui
s'efforçaient de continuer les traditions d'Arthénice. Les principaux
personnages de sa société avaient gardé la coutume de se donner
mutuellement des noms tirés de la mythologie et du roman: Mme du
Plessis-Guénégaud était Amalthée, et M. du Plessis Alcandre; Pomponne,
grand ami de la maison, était Clidamant. Mme de Sévigné et Mme de la
Fayette y devaient être désignées sous leur nom de précieuses: Sophronie
et Féliciane. Cette société raffinée s'était donné à elle-même un
sobriquet assez vulgaire: les _Quiquoix_, et les _Quiquoix_ se livraient
à toutes sortes d'espiègleries. De ces espiègleries Mme de la Fayette
était généralement la victime; elle se plaint dans une lettre à Pomponne
d'être le souffre-douleurs à Fresnes, et qu'on se moquait d'elle
incessamment. Mlle de Sévigné prenait part à ces gaietés. On mandait à
Pomponne, alors ambassadeur en Suède, qu'on la _salait_, et il paraît
que ce _salement_, auquel Pomponne regrettait de n'avoir pas assisté,
fut fort drôle. On a quelque peine à se figurer Mme de la Fayette se
mêlant à ces drôleries. Mais elle ne fut pas toujours la personne
maladive et mélancolique que nous nous figurons, et elle eut, comme
presque toutes les femmes, une période de gaieté juvénile. De cette
période il reste un témoignage, un document, comme on dit aujourd'hui,
c'est le portrait qu'en 1659, sous un nom supposé et un nom d'homme, Mme
de la Fayette a tracé de Mme de Sévigné. C'est la première oeuvre de sa
plume. Je ne puis le citer en entier, mais j'en reproduirai ces quelques
traits si fins et si justes: «Votre âme est grande, noble, propre à
dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser aux soins d'en
amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition et vous ne
l'êtes pas moins aux plaisirs; vous paraissez née pour eux et il semble
qu'ils sont faits pour vous. Votre présence augmente les
divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté
lorsqu'ils vous environnent. Aussi la joie est l'état véritable de votre
âme et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit. Vous
êtes naturellement tendre et passionnée, mais à la honte de notre sexe,
cette tendresse vous a été inutile et vous l'avez renfermée dans le
vôtre en la donnant à Mme de la Fayette.»
«La joie est l'état véritable de votre âme.» Comme c'est bien ainsi que
Mme de Sévigné nous apparaît encore à travers deux siècles écoulés,
joyeuse non pas de cette joie frivole qui ne connaît ni les troubles de
la passion ni les tristesses de la condition humaine, mais de cette joie
sereine qui marque la force de l'esprit et la santé de l'âme. De tous
les portraits qui ont été tracés d'elle, celui de Mme de la Fayette
demeure le plus exact à la fois et le plus brillant.
Le moment approchait cependant où sans cesser «de la renfermer dans son
sexe», Mme de Sévigné ne devait plus donner à Mme de la Fayette une
aussi large part de tendresse. Ce fut l'amour maternel qui relégua
l'amie de jeunesse à cette seconde place dont elle déclarait se
contenter. Il semble qu'ainsi rassurée, Mme de Grignan aurait dû savoir
gré à cette amie fidèle de tenir sa place pendant ces longues
séparations si dures au coeur de Mme de Sévigné, et de l'environner des
soins qu'elle-même ne pouvait lui donner. Ce fut, elle aurait dû se le
rappeler, chez Mme de la Fayette que, quelques heures après son départ,
sa mère se rendit en sortant de ce couvent de la Visitation où elle
s'était d'abord enfermée pour sangloter sans témoins, et pendant
plusieurs jours elle ne voulut voir que cette seule amie «qui redoublait
ses douleurs par la part qu'elle y prenait». Mais telle que nous la
devinons, à travers la correspondance de Mme de Sévigné, Mme de Grignan
n'était point femme à sentir ces choses. Loin de lui savoir quelque gré
des soins dont elle environnait sa mère, elle nourrissait au contraire
contre Mme de la Fayette des sentiments de malveillance que Mme de
Sévigné ne parvenait pas à désarmer. «Vous êtes toujours bien méchante,
écrit-elle à sa fille, quand vous parlez de Mme de la Fayette.» D'où
provenaient cette malveillance et cette froideur? D'un peu de jalousie
filiale? Ce sentiment serait encore à l'honneur de Mme de Grignan. Mais
je crains qu'il ne faille chercher une autre interprétation.