Il ne faudrait pas croire qu'apprendre le latin et écrire à

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MADAME DE LA FAYETTE

PAR

LE COMTE D'HAUSSONVILLE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

SIXIÈME ÉDITION

LIBRAIRIE HACHETTE

... _Novitas tum florida_ regni _Pabula dia tulit_...

(Lucrèce, _de Naturâ rerum_.)

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos

I.--L'éducation et le mariage

II.--La cour et le réduit

III.--Les amis

IV.--Les affaires

V.--Dernières années

VI.--Les oeuvres historiques

VII.--Les romans: la _Princesse de Montpensier_ et _Zayde_

VIII.--La _Princesse de Clèves_

Appendice

Les portraits de Mme de la Fayette

Avant-propos

«Parmi les personnes considérables de l'un et de l'autre sexe mortes

depuis peu de temps, nous nommerons dame Marguerite de la Vergne. Elle

était veuve de M. le comte de la Fayette, et tellement distinguée par

son esprit et son mérite qu'elle s'était acquis l'estime et la

considération de tout ce qu'il y avait de plus grand en France. Lorsque

sa santé ne lui a plus permis d'aller à la Cour, on peut dire que toute

la Cour a été chez elle, de sorte que, sans sortir de sa chambre, elle

avait partout un grand crédit dont elle ne faisait usage que pour rendre

service à tout le monde. On tient qu'elle a eu part à quelques ouvrages

qui ont été lus du public avec plaisir et avec admiration.»

La personne considérable dont le _Mercure galant_ parlait en ces termes,

dans son _Article des morts_ de juin 1693, est aujourd'hui, dans cette

brillante galerie du XVIIe siècle, une des figures vers lesquelles les

regards et l'imagination se tournent avec le plus de complaisance. Elle

n'a pas seulement reçu chez elle toute la cour, ce qui peut nous sembler

aujourd'hui assez indifférent; elle a encore été la meilleure amie de

Mme de Sévigné, et la Rochefoucauld l'a aimée. Elle n'a pas seulement

«eu part à quelques ouvrages qui ont été lus du public avec plaisir et

avec admiration»: elle a écrit un des chefs-d'oeuvre de notre langue, et

enrichi d'une parcelle d'or le trésor de nos jouissances. N'est-ce pas

là plus qu'il n'en faut pour expliquer l'attrait qu'inspire le nom seul

de Mme de la Fayette, et pour que sa biographie trouve place dans une

collection consacrée à la gloire des grands écrivains français?

J'ai dit sa biographie: est-ce bien là le terme qui convient, et ce mot

n'est-il pas un peu lourd, appliqué à une femme qui aimait à répéter:

c'est assez que d'être? On trouve d'ailleurs cette biographie partout,

en tête de toutes les éditions de ses oeuvres, et si quelques menus faits

ont pu échapper aux auteurs de ces nombreuses notices, je n'ai cependant

pas la prétention d'apporter ici de l'inédit, sauf quelques lettres dont

j'indiquerai plus tard l'origine. Ce que je voudrais retracer, c'est

plutôt l'histoire de son âme, et aussi l'histoire de son talent, car ces

deux histoires sont inséparables à mes yeux, et l'auteur de _Zayde_

serait restée une aimable conteuse, si, dans un livre immortel qui

s'appelle la _Princesse de Clèves_, elle n'avait mis le roman de sa vie.

Pour retracer cette double histoire, un peu de divination, peut-être

même un peu d'imagination seraient nécessaires; mais n'en faut-il pas

toujours plus ou moins pour écrire une biographie, et surtout celle

d'une femme? Tenir le document ne suffit pas: encore faut-il le faire

revivre, et cette vie nouvelle, l'imagination seule peut la donner.

Seule, elle peut ressusciter une âme, rétablir le drame de sa destinée,

et pénétrer le mystère de ses épreuves, de ses faiblesses ou de ses

victoires. Il en est du biographe comme du peintre: s'il ne devine le

secret de son modèle, le portrait auquel il s'applique ne sera jamais

ressemblant. Ce portrait de Mme de la Fayette--je le sais et je voudrais

pouvoir l'oublier--a déjà été dessiné par le crayon brillant de

Sainte-Beuve et par le burin vigoureux de Taine; mais il me semble que,

même après ces deux grands maîtres, certains traits de l'aimable figure

peuvent être, je ne dirai pas retouchés, mais éclairés d'une autre

lumière.

I

L'ÉDUCATION ET LE MARIAGE

Ce fut le dix-huitième jour du mois de mars 1634, disent les registres

de la paroisse Saint-Sulpice, que fut baptisée en cette paroisse

«Marie-Magdeleine, fille de Marc Pioche, écuyer, sieur de la Vergne, et

de demoiselle Élisabeth Pena, sa femme. Parrain, Messire Urbain de

Maillé, marquis de Brézé; marraine, Marie-Magdeleine de Vignerot, dame

de Combalet». C'est une pièce peu intéressante que le texte d'un acte de

baptême; mais il n'y a si mince document dont on ne puisse tirer parfois

une indication instructive, et c'est le cas pour celui-ci. Le père de

Marie de la Vergne est qualifié d'écuyer: c'était, dans la hiérarchie

nobiliaire, le dernier des titres; sa mère, de _demoiselle_, sans

épithète. Ses parents étaient donc de très petite noblesse. Par contre,

le parrain et la marraine sont de haut lieu: le marquis de Brézé est

maréchal de France, chevalier des ordres du roi, conseiller en son

conseil, etc. Quant à la marraine, c'est la future duchesse d'Aiguillon,

la nièce préférée de Richelieu. Sont-ce des amis? Non, ce sont des

supérieurs. Pioche de la Vergne sera gouverneur de Pontoise pour le

compte du marquis de Brézé, et il commandera plus tard au Havre, au lieu

et place de la duchesse d'Aiguillon, gouvernante en titre. C'étaient

surtout des protecteurs qu'en parents avisés, Pioche de la Vergne et

Élisabeth Pena avaient cherchés dans le parrain et la marraine de leur

fille. Cela suffit à nous montrer que Marie de la Vergne est née au

second rang. Nous la verrons conquérir peu à peu le premier, mais pour y

réussir, il lui faudra déployer un certain savoir-faire, et nous

n'aurons qu'à nous rappeler son acte de baptême pour comprendre qu'un

peu de diplomatie se soit toujours mêlé à son charme et à son génie.

Quelques années après, nous retrouvons Marie de la Vergne à Pontoise. Un

obscur poète, du nom de Le Pailleur, nous apprend que son père y

commandait au nom du marquis de Brézé:

Un soldat m'apprit l'autre jour

Que Pontoise était ton séjour.

Il me dit que ta chère femme

Est une bonne et belle dame,

(Oiseau rare en cette saison),

Qu'elle garde bien la maison,

Entretient bien la compagnie,

Avec la petite Ménie,

Qui de son côté vaut beaucoup,

Surtout quand elle fait le loup,

Son devanteau dessus la tête.

La petite Ménie avait quatre ans quand elle faisait ainsi le loup, en

ramenant son tablier (son devanteau) sur sa tête. De Pontoise, elle

devait suivre son père au Havre, où il mourut, la laissant, très jeune

encore, aux soins d'une mère qui n'était pas de grande protection.

Élisabeth ou plutôt Isabelle Pena, car elle est ainsi désignée dans

l'acte de mariage de sa fille, descendait d'une famille originaire de la

Provence, et, plus anciennement peut-être, de l'Espagne, ainsi que le

prénom d'Isabelle semblerait l'indiquer. Ceux qui sont curieux des

phénomènes de l'hérédité, me sauront gré de rappeler qu'un sien ancêtre,

Hugues de Pena, secrétaire du roi Charles de Naples, reçut, en 1280, des

mains de la reine Béatrice le laurier de poète, et que la famille Pena

eut toujours en Provence renom de littérature et d'érudition. Mais de la

mère elle-même la fille, à son honneur, n'hérita rien.

Le cardinal de Retz, qui connaissait bien Mme de la Vergne, nous la

dépeint comme honnête femme au fond, mais intéressée au dernier point,

et plus susceptible de vanité pour toutes sortes d'intrigues sans

exception que femme qu'il eût jamais connue. Il raconte en effet qu'il

détermina la bonne dame à lui prêter ses bons offices dans une affaire

qui était de nature à effaroucher d'abord une prude, et cela en lui

persuadant qu'il ne lui demanderait jamais d'étendre ses services au

delà de ceux que l'on peut rendre en conscience, pour procurer une bonne

et chaste, pure et très sainte amitié. «Je m'engageai, ajoute Retz, à

tout ce qu'on voulut.» Une mère aussi facile à persuader était, comme

nous allons le voir tout à l'heure, un chaperon peu sûr. Incapable, au

surplus, de se conduire elle-même, elle chercha bientôt un nouvel époux.

Sa fille allait avoir seize ans quand elle lui-donna un beau-père. La

_Muse historique_ de Loret, après avoir relaté ce mariage, ajoute

malignement:

Mais cette charmante mignonne

Qu'elle a de son premier époux

En témoigne un peu de courroux,

Ayant cru, pour être fort belle,

Que la fête serait pour elle,

Que l'Amour ne trempe ses dards

Que dans ses aimables regards;

Que les filles fraîches et neuves

Se doivent préférer aux veuves,

Et qu'un de ces tendrons charmans

Vaut mieux que quarante mamans.

Quelque réalité se cache-t-elle derrière cette malice du gazetier? Marie

de la Vergne avait-elle cru effectivement que la fête serait pour elle,

et l'homme qui épousa sa mère avait-il en secret fait battre son coeur?

Ici tout est conjecture, et rien, il faut le reconnaître, ne vient au

premier abord appuyer cette supposition. Le chevalier Renauld de Sévigné

qui épousait Mme de la Vergne était âgé de trente-neuf ans. Quelle

apparence y a-t-il qu'il ait plu, sans y tâcher, à une jeune fille qui

n'en avait pas seize? Et cependant! Ce n'était pas un homme ordinaire

que le chevalier de Sévigné. Original, brave, chevaleresque, on

racontait de lui un trait qui était de nature à séduire une imagination

romanesque. Engagé, comme chevalier de Malte, dans les guerres

d'Allemagne et d'Italie, il trouva un jour, au sac d'une ville, une

petite fille de trois ou quatre ans, abandonnée sur un fumier. Il

ramassa l'enfant dans son manteau, et fit voeu d'avoir soin d'elle toute

sa vie. Elle fut, en effet, ramenée par lui en France et élevée à ses

frais dans un couvent jusqu'au jour où elle prit le voile. Entraîné par

son attachement au cardinal de Retz dans les guerres de la Fronde, il

s'y distingua par sa bravoure, et s'il eut la malchance de commander le

régiment de Corinthe, le jour de la _Première aux Corinthiens_, il

échappa du moins au ridicule, en demeurant pour mort dans un fossé. Il

devait compter plus tard au nombre des pénitents les plus sincères de

Port-Royal, sans parvenir cependant à vaincre tout à fait sa nature

altière et impétueuse. C'est ainsi qu'il demandait un jour à son

confesseur s'il y aurait péché à faire bâtonner par son laquais des

polissons qui s'étaient moqués de lui. Cette originalité de caractère,

cette générosité, cette bravoure avaient-elles un moment séduit la jeune

fille qui aurait ainsi débuté dans la vie par un premier mécompte? C'est

là un mystère impossible à éclaircir, car les méchants vers de Loret

peuvent, je le reconnais, s'expliquer beaucoup plus simplement par le

dépit naturel à une jeune fille qui songe à se marier, et qui voit sa

mère elle-même convoler à de secondes noces. Quoi qu'il en soit, ce

mariage eut pour résultat de fixer à Paris l'existence jusque-là un peu

errante de Marie de la Vergne. Ce fut au milieu des troubles de la

Fronde qu'elle commença d'apparaître dans le monde, tout en s'occupant

de compléter, par elle-même, l'éducation assez frivole que lui avait

jusque-là donnée sa mère.

Segrais, qui parle souvent de Mme de la Fayette, mais qui ne l'a connue

qu'après son mariage, indique comme ayant été les maîtres de sa jeunesse

le père Rapin et Ménage. Dans ses intéressants mémoires, le père Rapin

ne fait cependant aucune mention de la part qu'il aurait prise à

l'éducation de Marie de la Vergne, et il se borne à la dénoncer avec

assez d'aigreur comme fréquentant plus tard le salon de Mme du

Plessis-Guénégaud «où l'on enseignait l'évangile janséniste». Quant aux

relations de Marie de la Vergne avec Ménage, elles furent des plus

étroites, et se prolongèrent même, comme on le verra, bien au delà de

ses années de jeunesse.

Dans son introduction à la _Jeunesse de Mme de Longueville_, M. Cousin

avait signalé l'existence d'une correspondance entre Mme de la Fayette

et Ménage, qui faisait partie d'une collection d'autographes appartenant

à M. Tarbé. Cette correspondance se composait de cent soixante-seize

lettres, qui, à la mort de M. Tarbé, ont été acquises en vente publique

par M. Feuillet de Conches. Le savant collectionneur en préparait la

publication lorsque la mort vint mettre un terme à cette longue vie de

travail et d'érudition. J'ai dû la communication de cette correspondance

aux traditions de bonne grâce et de libéralité que M. Feuillet de

Conches a laissées autour de lui, et je pourrai, grâce à ces lettres

inédites, marquer d'un trait plus précis la nature des relations qui

s'établirent entre Ménage et son élève.

C'était un assez singulier personnage que ce Gilles Ménage, abbé juste

autant qu'il le fallait pour avoir droit à un bénéfice, mais pédant

autant qu'on peut l'être, avec cela dameret, rempli de prétentions,

honnête homme au demeurant et digne, à tout prendre, des amitiés qu'il

inspira. Il passait sa vie à être amoureux. Arrivé cependant à la

cinquantaine, il crut qu'il était temps de s'arrêter et fit chez ses

belles une tournée de visites pour leur annoncer qu'il renonçait à

l'amour; mais elles se moquèrent quelque peu de lui, en lui donnant

l'assurance que, pour ce qu'il en faisait, il pouvait, sans

inconvénients, continuer comme auparavant. C'était un peu son défaut de

s'en faire accroire, et d'affecter des airs d'intimité dans les maisons

où il n'était pas toujours le bienvenu. Écoutons sur ce point Tallemant

des Réaux: «Ménage, dit-il, entre autres dames, prétendait être

admirablement bien avec Mme de Sévigné la jeune, et avec Mlle de la

Vergne, aujourd'hui Mme de la Fayette. Cependant la dernière, un jour

qu'elle avait pris médecine, disait: Cet importun de Ménage viendra

tantôt. Mais la vanité fait qu'elles lui font caresse.» Personne à la

vérité ne prenait les prétentions de Ménage au sérieux, et, sur ses

relations avec ces deux dames on fit courir le quatrain suivant:

Laissez là comtesse et marquise,

Ménage, vous n'êtes pas fin,

Au lieu de gagner leur franchise,

Vous y perdrez votre latin.

Ménage n'y perdit rien cependant, et son latin lui servit, au contraire,

puisque ce fut sous couleur de l'enseigner qu'il entra dans la vie et de

la marquise et de la comtesse. On sait ses relations avec Mme de Sévigné

alors qu'elle était encore ou jeune fille ou jeune veuve, les tendres

sentiments dont il faisait profession pour elle, leurs brouilles, leurs

raccommodements, et les jolies lettres qu'à ce propos lui écrivait son

ancienne élève. Mais en dépit de cette exquise fin de lettre que lui

adressait la marquise: «Adieu, l'ami, de tous les amis le meilleur»,

Ménage disparaît de bonne heure de la correspondance et de la vie de Mme

de Sévigné. Il n'en fut pas de même pour Mme de la Fayette, et cette

nouvelle élève lui inspira un sentiment non moins passionné, et plus

durable. Mme de Sévigné s'aperçut bien de l'infidélité: «J'ai bien de

l'avantage sur vous, écrivait-elle à Ménage, car j'ai toujours continué

à vous aimer, quoi que vous en ayez voulu dire, et vous ne me faites

cette querelle d'Allemand que pour vous donner tout entier à Mlle de la

Vergne». À défaut de ce témoignage clairvoyant, les oeuvres de Ménage

seraient là pour attester la préférence qu'il accordait à la seconde

élève sur la première. Dans le recueil de ses _Poemata_, contre cinq

pièces dédiées à Mme de Sévigné, il n'y en a pas moins de quarante

adressées à _Laverna_, _Maria-Magdelena Piocha_, dit l'_Index_. Ce nom

de _Laverna_, sous lequel Ménage célébrait habituellement son écolière,

est aussi en latin celui de la déesse des voleurs. De là certains

distiques assez désobligeants pour Ménage, souvent accusé de pillage et

de contrefaçon littéraires:

Lesbia nulla tibi, nulla est tibi dicta Corinna,

Carmine laudatur Cinthia nulla tuo.

Sed cum doctorum compiles scrinia vatum,

Nil mirum si sit culta Laverna tibi.

Ménage ne célébrait cependant pas toujours sa belle sous ce nom

rébarbatif. Dans ses poésies françaises ou italiennes il trouve des

appellations plus gracieuses. Elle est tantôt Doris, tantôt Énone,

tantôt Amarante, tantôt Artémise, mais sous ces déguisements toujours la

même, toujours cruelle, inexorable, et n'opposant que froideur aux

transports de Ménalque:

Mais des belles, Daphnis, elle est la plus cruelle.

Ni des brûlants étés les extrêmes ardeurs,

Ni des âpres hivers les extrêmes froideurs,

N'ont rien qui soit égal aux ardeurs de ma flamme,

Ni rien de comparable aux froideurs de son âme;

Et pour me retenir dans ces aimables lieux,

Tu m'étales en vain ses charmes précieux.

Des plus rudes climats les glaces incroyables,

Bien plus que ses froideurs, me seront supportables.

Non moins que vos malheurs, non moins que vos discords,

Son orgueil, ses mépris, m'éloignent de ces bords.

Le latin, le français, le grec même, ne suffisent pas à Ménage pour

traduire ses sentiments. Il appelle encore à son aide l'italien. Ce fut

en effet sur la demande de Marie de la Vergne (une des lettres que j'ai

eues sous les yeux en fait foi) qu'il commença l'étude de cette langue.

Le maître se refaisait écolier, pour mieux plaire à son élève. Mais à

peine s'est-il rendu maître de ce nouvel idiome qu'il s'en sert pour

chanter en quatorze madrigaux les charmes et les rigueurs de la _Donna

troppo crudele_, désignée cette fois sous le nom de Fillis. S'est-elle

piquée la main avec une aiguille, il félicite l'aiguille d'avoir, avec

sa pointe subtile, blessé cette beauté superbe que les traits de l'amour

n'ont pu atteindre. L'italien l'inspire généralement mieux que le

français, et, le genre admis, on ne peut nier que la petite pièce

suivante ne soit d'un assez joli tour:

In van, Filli, tu chiedi

Se lungo tempore durerà l'ardore

Ché il tuo bel guardo mi destò nel cuore.

Chi lo potrebbe dire?

Incerta, o Filli, è l'ora del morire.

Comment Marie de la Vergne accueillait-elle ces hommages? Il ne faudrait

pas, sur la foi de Tallemant, croire que Ménage lui fût importun, et

qu'elle lui fît caresse seulement par vanité. Elle paraît au contraire

avoir eu pour lui un attachement sincère, et la durée de leurs relations

suffit pour en témoigner. Mais cet hommage publiquement rendu à ses

charmes par un homme qui avait rang parmi les beaux esprits ne pouvait

lui déplaire, et il faudrait qu'elle n'eût point été femme pour y

demeurer insensible. Aussi n'a-t-elle garde, malgré les rigueurs dont se

plaint Ménalque, de le laisser se détacher d'elle. Elle sait l'apaiser

quand il s'irrite, le ramener quand il s'éloigne. Tranchons le mot: elle

déploie vis-à-vis de lui un peu de coquetterie, mais coquetterie bien

innocente et dont, on va pouvoir en juger, le bon Ménage aurait eu

mauvaise grâce à se plaindre. Je ne saurais affirmer que toutes les

lettres que je vais citer soient antérieures au mariage de Marie de la

Vergne. Aucune n'étant datée, très peu étant signées, j'ai dû grouper,

par conjecture, celles qui m'ont paru se rapporter à cette première

période de ses relations avec Ménage. On verra plus tard, par la

comparaison, combien leur ton diffère de celles que Mme de la Fayette

lui adressait dans les dernières années de sa vie.

«Je vous prie de faire mille compliments de ma part à Mlle de Scudéry et

de l'assurer que j'ai pour elle toute la tendresse imaginable, moi qui

n'en ai guère ordinairement. Vous lui répondrez de cela bien volontiers

dans la pensée où vous êtes que je ne suis pas tendre, parce que je ne

saute pas au cou de tout le monde. Je vous prie, demandez à Sapho, qui

se connaît si bien en tendresse, si c'est une marque de tendresse que de

faire des caresses parce que l'on en fait naturellement à tout le monde,

et si un mol de douceur d'une _ritrosa beltà_ ne doit pas toucher

davantage, et persuader plus son amitié que mille discours obligeants

d'une personne qui en fait à tout le monde. Je vous soutiens que, quand

je vous ai dit que j'ai bien de l'amitié pour vous, et que je suis plus

aise de vous avoir comme ami que qui que ce soit au monde, vous devez

être satisfait de moi.»

Ménage, on le voit, se plaignait de ce que son écolière n'était pas

assez tendre. Parfois il en concevait du dépit, et il s'en allait fâché.

Il fallait alors lui écrire, le lendemain matin, pour s'assurer que

cette colère était tombée et pour lui demander de revenir:

«Je ne compte point sur la colère où vous étiez hier, car je ne doute

point qu'après avoir dormi dessus elle ne soit diminuée, et pour vous

montrer que je ne suis point du tout fâchée contre vous, c'est que je

vous prie de m'envoyer un Virgile de M. Villeloing et de me venir voir

vendredi.»

Quand Ménage n'était pas en colère, il tournait des billets galants, et

demandait des rendez-vous. Tout abbé qu'il était, peu lui importait

qu'on fût à la veille de Pâques, mais Marie de la Vergne le lui faisait

finement sentir:

«Il n'y a rien de plus galant que votre billet. Si la pensée de faire

votre examen de conscience vous inspire de telles choses, je doute que

la contrition soit forte. Je vous assure que je fais tout le cas de

votre amitié qu'elle mérite qu'on en fasse, et je crois tout dire en

disant cela. Adieu jusqu'à tantôt. Je ne vous promets qu'une heure de

conversation, car il faut retrancher de ses divertissements ces

jours-ci.»

Et quelques jours après:

«Vos lettres sont bien galantes. Savez-vous bien que vous y parlez de

victimes et de...? Ces mots-là font peur à nous autres qui sortons si

fraîchement de la semaine sainte.»

Parfois au contraire Ménage boudait, et se tenait à l'écart. Il fallait

alors l'aller chercher, et le ramener par de douces paroles:

«Je ne vous puis assez dire la joie que j'ai que vous ayez reçu avec

plaisir les assurances que je vous ai données de mon amitié. Je mourais

de peur que vous ne les reçussiez avec une certaine froideur que je vous

ai vue quelquefois pour des choses que je vous ai dites, et il n'y a

rien de plus rude que de voir prendre avec cette froideur-là des

témoignages d'amitié que l'on donne sincèrement, et du meilleur de son

coeur. Vous aurez pu voir, par ma seconde lettre, que, quoique j'eusse

lieu de me plaindre de ce que vous ne me faisiez pas réponse, ne sachant

pas que vous étiez à la campagne, je n'ai pas laissé de vous écrire une

seconde fois, et j'aurais continué à vous écrire quand même vous auriez

eu la dureté de ne pas me faire réponse. Ce que je vous dis là vous doit

persuader que je suis bien éloignée d'avoir pour vous l'indifférence

dont vous m'accusez. Je vous assure que je n'en aurai jamais pour vous,

et que vous trouverez toujours en moi l'amitié que vous en pouvez

attendre.»

Mais lorsque le maître s'obstinait dans sa bouderie, et cherchait à son

écolière des querelles injustes, celle-ci le morigénait à son tour, et

lui reprochait assez vertement son humeur maussade:

«J'aurais raison d'être en colère de ce que vous me mandez que vous ne

m'importunerez plus de votre amitié. Je ne crois pas vous avoir donné

sujet de croise qu'elle m'importune. Je l'ai cultivée avec assez de soin

pour que vous n'ayez pas cette pensée. Vous ne la pouvez avoir non plus

de vos visites que j'ai toujours souhaitées et reçues avec plaisir. Mais

vous voulez être en colère à quelque prix que ce soit. J'espère que le

bon sens vous reviendra, et que vous reviendrez à moi qui serai toujours

disposée à vous recevoir fort volontiers.

«Ce jeudi au soir.»

Rien de plus innocent, on le voit, que cette correspondance entre un

pédant galantin et une jeune fille de vingt ans. De l'humeur dont était

le maître, il fallut cependant à l'élève un certain mélange de douceur

et d'habileté pour contenir cette relation dans de justes limites, et

pour la transformer en une amitié qui devint (je le montrerai plus tard)

une des consolations d'une vie dépouillée.

Il ne faudrait pas croire qu'apprendre le latin et écrire à Ménage fût

l'unique passe-temps de Marie de la Vergne. La rentrée de la cour à

Paris en 1652 avait mis un terme aux troubles de la Fronde, et donné en

quelque sorte le signal de la résurrection à une société que la guerre

civile avait dispersée sans la détruire tout à fait, car, même en pleine

révolte et anarchie, les salons de Paris n'avaient jamais été

complètement fermés. Bien qu'elle fût, suivant une très juste remarque

jetée en passant par M. Cousin, d'un tout autre monde que Mme de

Longueville, Marie de la Vergne avait sa place marquée dans ces salons.

Par le second mariage de sa mère elle se trouvait alliée à la jeune

marquise de Sévigné, plus âgée qu'elle de quelques années. Dès cette

époque une étroite intimité se noua entre la jeune femme et la jeune

fille. Elle avait encore une autre amie, mais moins judicieusement

choisie. C'était Angélique de la Loupe, qui devait plus tard, sous le

nom de comtesse d'Olonne, se rendre si tristement célèbre par ses

débordements. Le hasard avait rapproché Marie de la Vergne et Angélique

de la Loupe; elles demeuraient dans deux maisons contiguës. Mais, comme

si ce n'eût été assez de rapprochement, Mme de la Vergne (Mme de Sévigné

plutôt) avait fait percer une porte dans le mur mitoyen, afin que les

deux jeunes filles pussent se voir plus aisément tous les jours. La

clairvoyance n'était pas le fait de la bonne dame, comme l'appelait

Retz. Une autre anecdote va nous en fournir la preuve.

On sait que ce méchant Bussy s'était amusé, de concert avec le prince de

Conti, à dresser avec commentaires une carte du pays de _Braquerie_, où

les noms des villes étaient remplacés par des noms de femmes. Sous le

couvert de métaphores transparentes, Bussy raconte les assauts que ces

villes ont subis, et la défense plus ou moins vigoureuse qu'elles ont

opposée. Marie de la Vergne figure dans cette nomenclature: «la Vergne,

dit la carte de Braquerie, est une grande ville fort jolie, et si dévote

que l'archevêque y a demeuré avec le duc de Brissac qui en est demeuré

principal gouverneur, le prélat ayant quitté». Voilà deux méchancetés

d'un coup. Quelle en est l'origine, et Marie de la Vergne y a-t-elle

quelque peu prêté? Non pas elle, mais encore sa mère, comme nous allons

l'apprendre de la bouche même de celui que Bussy appelle l'archevêque,

et que nous avons coutume d'appeler le cardinal de Retz. En 1654, Retz

était détenu à Nantes, sous la garde du maréchal de la Meilleraye. La

prison n'était pas bien rigoureuse; on lui cherchait tous les

divertissements possibles: il avait presque tous les soirs la comédie,

et les dames venaient librement lui rendre visite. Laissons-lui

maintenant conter son aventure. «Mme de la Vergne, qui avait épousé en

secondes noces le chevalier de Sévigné, et qui demeurait en Anjou avec

son mari, m'y vint voir et y amena Mlle de la Vergne, sa fille, qui est

présentement Mme de la Fayette. Elle était fort jolie et fort aimable,

et avait de plus beaucoup d'air de Mme de Lesdiguières. Elle me plut

beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus guère, soit qu'elle n'eût

pas d'inclination pour moi, soit que la défiance que sa mère et son

beau-père lui avaient donnée, dès Paris même, avec application de mes

inconstances et de mes différentes amours la missent en garde contre

moi. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m'était assez

naturelle.»

Retz a du moins la bonne foi d'avouer sa déconvenue. Mais, en raison

même des avertissements qu'elle avait donnés à sa fille, Mme de la

Vergne aurait peut-être agi avec plus de prudence en ne l'exposant pas

aux médisances d'un Bussy. Quant à ce Brissac «qui serait demeuré

principal gouverneur de la Vergne, le prélat ayant quitté», Bussy veut

probablement parler de Pierre de Cossé, duc de Brissac, qui avait épousé

en 1645 Mlle de Scepeaux, cousine germaine de Retz, et qui, de

complicité avec le chevalier de Sévigné, contribua fort à faire évader

l'archevêque de sa prison de Nantes. Il n'y a point d'apparence qu'après

avoir fermé l'oreille aux galants propos de Retz, Marie de la Vergne ait

écouté favorablement ceux d'un homme marié qui n'avait ni autant de

séduction ni autant d'esprit. Ce n'est donc là qu'une calomnie de plus à

porter au compte de Bussy, et ce serait même lui faire trop d'honneur

que de s'arrêter plus longtemps à la réfuter.

Cependant le temps s'écoulait et Marie de la Vergne continuait à traîner

sa jeunesse à Paris ou en Anjou sans trouver un mari: elle allait avoir

vingt-deux ans, c'est-à-dire qu'elle avait assez sensiblement dépassé

l'âge que la coutume assignait à l'établissement des jeunes filles.

Malgré son agrément, et sans doute à cause de son peu de fortune, elle

ne paraît guère avoir été recherchée. Il fallut l'entremise d'amis pour

lui ménager une entrevue avec un seigneur de haute naissance qui avait

du bien, et qui occupait un rang honorable dans les armées du roi. Il

avait nom Jean-François Motier, comte de la Fayette, et descendait d'une

très ancienne famille d'Auvergne. Cette première entrevue pensa mal

tourner. S'il faut en croire un chansonnier du temps, le futur

décontenancé n'aurait pas trouvé un mot à dire, et se serait retiré sans

avoir proféré une parole. Aussi, dit la chanson:

Après cette sortie,

On le tint sur les fonts;

Toute la compagnie

Cria d'un même ton:

La sotte contenance!

Ah! quelle heureuse chance

D'avoir un sot et benet de mari

Tel que l'est celui-ci.

Cependant Marie de la Vergne ne se laissa pas rebuter:

La belle, consultée

Sur son futur époux,

Dit dans cette assemblée

Qu'il paraissait si doux

Et d'un air fort honnête,

Quoique peut-être bête.

Mais qu'après tout pour elle un tel mari

Était un bon parti.

Le futur époux se trouva donc agréé, sans enthousiasme, à ce qu'il

semble, et le mariage fut célébré à Saint-Sulpice le 15 février 1655.

La duchesse d'Aiguillon, l'ancienne protectrice du père de Marie de la

Vergne; Mme de Sévigné, sa meilleure amie, signèrent au contrat, et la

_Muse historique_ de Loret annonçait la nouvelle à ses lecteurs en des

termes dont les gazetiers de nos jours ne se permettraient pas d'imiter

la crudité:

La Vergne, cette demoiselle

À qui la qualité de belle

Convient très légitimement,

Se joignant par le sacrement

À son cher amant la Fayette,

A fini l'austère diète

Que, dût-elle cent fois crever,

Toute fille doit observer.

Peu de temps après, M. de la Fayette emmenait sa femme en Auvergne, et

ce départ laissait un grand vide dans la petite société où elle avait

jusque-là vécu. Mme de Sévigné fut une des plus affectées de ce départ,

et sa douleur devint assez publique pour être mise en musique et en

vers, dans une romance italienne dont l'auteur inconnu la fait parler

ainsi:

Hor ch'il canto non godo

Dell'angel mio terreno,

Hor ch'altro suon non odo

Che dei mesti sospir ch'esala il seno,

Deh! per che mi si nega, o sorte ria,

Di spirar fra i sospiri l'anima mia.

C'est toujours une situation difficile que d'apparaître devant la

postérité comme le mari d'un ange terrestre (_angel terreno_), ou d'une

femme d'esprit. Que l'ange s'appelle Laure de Noves, ou la femme Mme du

Deffant (je pourrais peut-être citer d'autres noms), il est malaisé pour

un homme de se tirer de ce rôle avec élégance. M. de la Fayette ne s'en

est pas tiré du tout. Pour nous il n'est même pas arrivé à l'existence.

La Bruyère aurait-il pensé à lui lorsqu'il a écrit ce passage célèbre:

«Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il

n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il

plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple

d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni

douaire ni convention; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est

la femme, elle le mari.» On ne savait point, en effet, jusqu'à présent,

comment M. de la Fayette a vécu; et, si l'on était certain qu'il a

existé, c'est uniquement parce que Mme de la Fayette est accouchée deux

fois.

De ce mari honnête et doux (quoique peut-être bête), Mme de la Fayette

ne paraît jamais avoir eu à se plaindre. Une lettre à Ménage qui date

des premières années de son mariage et qu'elle lui écrivait d'Auvergne

va nous la montrer dans son intérieur de province, et en même temps nous

donner d'un mot la note juste de ses sentiments pour son mari:

«Depuis que je ne vous ai écrit, j'ai toujours été hors de chez moi à

faire des visites. M. de Bayard en a été une, et quand je vous dirais

les autres vous n'en seriez pas plus savant: ce sont gens que vous avez

le bonheur de ne pas connaître, et que j'ai le malheur d'avoir pour

voisins. Cependant je dois avouer, à la honte de ma délicatesse, que je

ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je ne m'y divertisse guère;

mais j'ai pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils savent

qui m'empêche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous avons des hommes

dans ce voisinage qui ont bien de l'esprit pour des gens de province.

Les femmes n'y sont pas, à beaucoup près, si raisonnables, mais aussi

elles ne font guère de visites; par conséquent on n'en est pas

incommodé. Pour moi j'aime bien mieux ne voir guère de gens que d'en

voir de fâcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable

qu'ennuyeuse. Le soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit

fort: et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon époux

m'adore, que je l'aime fort, que je suis maîtresse absolue, je vous

assure que la vie que je mène est fort heureuse, et que je ne demande à

Dieu que la continuation. Quand on croit être heureuse, vous savez que

cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que je le suis, je

vis plus contente que ne sont peut-être toutes les reines de l'Europe.»

C'est beaucoup d'être _adorée_ d'un époux, lors même qu'on ne ferait que

l'aimer fort; c'est beaucoup aussi d'être laissée par lui maîtresse

absolue, et s'il est vrai, comme l'assure Mme de la Fayette: «que quand

on croit être heureuse, cela suffit pour l'être», on peut dire qu'elle a

été heureuse en ménage, bien que ce bonheur un peu froid ne lui ait pas

toujours suffi. Il n'est donc pas surprenant que le nom de M. de la

Fayette se retrouve encore jusqu'à deux ou trois fois dans les lettres

adressées par sa femme à Ménage, toujours prononcé avec affection et

reconnaissance. Pour nous, nous pourrions prendre ici définitivement

congé de ce galant homme qui a disparu sans bruit, comme il avait vécu.

La date de sa mort avait en effet échappé jusqu'à présent à toutes les

recherches. Mais des papiers très curieux, et dont la provenance[1] rend

l'authenticité indiscutable, me permettent de donner quelques

renseignements sur ce mystérieux personnage. Il résulte d'abord de ces

papiers que M. de la Fayette passait presque toute sa vie en Auvergne, à

Naddes ou à Espinasse, qui étaient deux terres à lui appartenant. Il

réalisait ainsi pour son compte, comme Mme de la Fayette pour le sien,

cette double prophétie de la chanson que j'ai déjà citée: le mari

Ira vivre en sa terre

Comme monsieur son père;

et la femme

Fera des romans à Paris

Avec les beaux-esprits.

Mais les papiers dont je parle jettent sur la vie conjugale de Mme de la

Fayette un jour tout à fait inopiné. De cette disparition absolue du

mari, tous les biographes de Mme de la Fayette avaient tiré jusqu'à

présent une conclusion fort naturelle: c'est qu'il était mort, et il n'y

a pas une de ces biographies où on ne dise qu'elle resta veuve après

quelques années de mariage. Or il résulte de l'intitulé d'un inventaire

dressé par maître Levasseur, notaire au Chastelet de Paris, que «le

décès de haut et puissant seigneur François Motier, comte de la Fayette,

est arrivé le vingt-sixième de juin 1683». Mme de la Fayette a donc été

mariée vingt-huit ans! M. de la Fayette a enterré la Rochefoucauld, qui

est mort en 1680! Comment expliquer un évanouissement aussi complet du

mari dans la vie d'une femme? Comment M. de la Fayette fut-il à ce point

oublié de tout le monde, que Mme de Sévigné, par exemple, qui dans une

lettre de 1671 fait mention de la mort d'une soeur de Mme de la Fayette,

ne fasse pas dans ses lettres de 1683 mention de la mort de son mari?

Quelles causes ont amené de part et d'autre ce relâchement du lien

conjugal et, pour dire le mot, cet oubli complet du premier des devoirs:

«L'homme abandonnera son père et sa mère, s'attachera à sa femme et ils

formeront tous les deux une même chair»? Fut-ce simplement, de la part

de M. de la Fayette, sauvagerie croissante et humeur bizarre dont sa

femme n'aurait pu s'accommoder? Y eut-il, au contraire, entre le mari et

la femme, une de ces scènes violentes, un de ces drames intimes qui

rendent à tout jamais la vie commune impossible? Ce n'est point dans des

papiers d'affaires et dans des actes notariés qu'on trouve des

renseignements de cette nature, et ce sont uniquement des papiers de ce

genre que j'ai eus entre les mains. Mais une chose est certaine: c'est

qu'il faut renoncer désormais à considérer Mme de la Fayette comme une

jeune veuve. Pendant toute la durée de l'épisode la Rochefoucauld, dont

je parlerai plus tard, elle était bel et bien mariée, et je suis certain

que plus d'un parmi mes prédécesseurs en biographie _fayettiste_ enviera

cette trouvaille.

Il reste cependant que Mme de la Fayette demeura de bonne heure un peu

isolée dans la vie. Cinq ans après son mariage, elle avait perdu sa

mère. Son beau-père s'était retiré à Port-Royal, conservant, tout dévot

et solitaire qu'il fût devenu, la jouissance de tous les biens que lui

avait laissés sa femme. De bonne heure Mme de la Fayette se trouva donc

assez isolée dans le monde, mais elle avait trop d'agrément pour que sa

solitude tardât longtemps à se peupler. Après une jeunesse un peu

obscure et difficile, nous allons la voir entrer dans la phase brillante

de son existence.

II

LA COUR ET LE RÉDUIT

Entre le moment où les troubles de la Fronde prirent fin, et celui où le

jeune roi, affranchi de la tutelle économe de Mazarin, put se livrer à

son goût pour les plaisirs, c'est-à-dire entre 1653 et 1661, il y a une

sorte d'interrègne et de pénombre dans l'histoire de la société

française. Point de centre; point d'influence. De coquette, Anne

d'Autriche était devenue dévote, et il n'y avait pour ainsi dire plus de

cour. À Paris, le règne de la marquise de Rambouillet touchait à sa fin,

et son salon était presque fermé. Sa fille, la belle Julie, avait fini

par épouser le marquis de Montausier, après l'avoir fait attendre seize

ans, et l'avait suivi dans son gouvernement de Saintonge. Quelques-uns

des amis les plus intimes de la marquise avaient été tués pendant les

troubles de la Fronde; elle-même pleurait encore la mort d'un mari

qu'elle avait beaucoup aimé. Aussi le sceptre qu'elle avait tenu si

longtemps s'était-il échappé de ses mains défaillantes, mais personne ne

l'avait ramassé. Les amies de la marquise de Rambouillet s'étaient

dispersées; quelques-unes avaient reformé des petits groupes; d'autres,

qui n'avaient jamais fréquenté l'hôtel de Rambouillet, voulurent en

faire autant. Mais les imitateurs ne sont généralement que des sots. Les

femmes qui cherchèrent à imiter la marquise de Rambouillet n'échappèrent

pas à cette loi, et Molière allait venir qui vouerait sans distinction

au ridicule ce nom de _précieuses_ dont les femmes les plus distinguées

s'étaient fait gloire. Il ne faut pas oublier en effet que Mme de la

Fayette fut une précieuse à son heure, tout comme Mme de Sévigné. L'une

et l'autre figurent, à ce titre, dans le célèbre dictionnaire de

Somaize, Mme de Sévigné sous le nom de Sophronie, et Mme de la Fayette

sous celui de Féliciane. «Féliciane, dit Somaize, est une précieuse fort

aimable, jeune et spirituelle, d'un esprit enjoué, d'un abord agréable;

elle est civile, obligeante et un peu railleuse; mais elle raille de si

bonne grâce qu'elle se fait aimer de ceux qu'elle traite le plus mal, ou

du moins qu'elle ne s'en fait pas haïr.»

Les précieuses avaient alors leurs _réduits_. «Ce sont, dit le même

Somaize, des places fortes où l'on s'assemble, autrement dit des ruelles

illustres où elles tiennent conversation.» Aussi Féliciane avait-elle le

sien, qui rivalisait avec celui de l'illustre Celie (Mme de Choisy) ou

de l'aimable Sophronie, et le langage qu'on y tenait ne ressemblait en

rien à celui des Cathos et des Madelon. Nous allons voir tout à l'heure

comment ce réduit était peuplé, mais la vie de Mme de la Fayette ne s'y

écoulait pas tout entière, et l'honneur d'une amitié illustre devait

l'en faire sortir pour la produire sur un théâtre plus brillant.

Par son mariage Mme de la Fayette était devenue la propre belle-soeur de

cette Angélique de la Fayette qui, un instant courtisée par Louis XIII,

s'efforça d'arracher son royal amant au joug de Richelieu, et qui,

vaincue dans cette lutte inégale, quitta fièrement la cour pour enfouir

dans un couvent les regrets de son ambitieux amour. Soit devoir, soit

inclination naturelle, une relation assez étroite s'était nouée entre

les deux femmes. Souvent Mme de la Fayette allait voir sa belle-soeur

dans ce grand couvent de Sainte-Marie de Chaillot, un des plus

fréquentés qui fût alors, refuge demi-mondain, demi-sacré qui n'imposait

point à ses hôtes les austérités du Carmel, et qui ouvrait ses portes

non pas seulement au repentir, mais à l'infortune. Là, en effet, avait

fini par trouver un asile cette courageuse fille de Henri IV, qui avait

offert à son siècle étonné le premier exemple des vicissitudes royales.

Bien qu'elle y fût encore obligée de veiller avec soin sur sa maigre

dépense, et de tenir ses comptes elle-même «dans un esprit de pénitence

et d'humilité», cependant la reine d'Angleterre ne se voyait pas

réduite, comme aux premiers temps de son séjour en France, à vendre ses

bijoux pour vivre, et sa fille n'était plus obligée de demeurer au lit

toute la journée, faute de feu pour se lever. Depuis ces années

d'épreuve, la petite princesse avait grandi; l'enfant était devenue une

jeune fille, un peu gauche encore et pas précisément jolie, mais douée

déjà de cette puissance de séduction à laquelle un pamphlétaire inconnu

n'a pu s'empêcher de rendre hommage en ces termes expressifs: «elle a un

certain air languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est

toute aimable, on dirait qu'elle demande le coeur, quelque indifférente

chose qu'elle puisse dire du reste». Mais ce n'était pas assez pour

Madame (donnons-lui tout de suite le nom sous lequel ses contemporains

l'ont aimée) de demander les coeurs. Elle avait encore, suivant la jolie

expression d'un fin juge, l'évêque Daniel de Cosnac, «l'art de se les

approprier». Le secret de cet art, c'est qu'elle était prompte à donner

le sien. Légère, inconsidérée, coquette, Madame du moins savait aimer,

et reconnaître les attachements fidèles. Mme de la Fayette en devait

faire l'épreuve. Ses fréquentes visites au couvent de Chaillot lui

avaient donné souvent l'occasion de voir la jeune princesse, et, sous la

gaucherie de l'enfant, son oeil sagace avait su deviner le charme de la

femme. Sans doute elle avait su pénétrer aussi les agitations et les

anxiétés de cette jeune âme à l'âge incertain où l'enfant devient une

femme, et elle s'était intéressée à la destinée encore obscure de cette

fille et petite-fille de roi dont l'enfance s'était écoulée presque dans

la misère, dont la jeunesse et la beauté naissante s'épanouissaient

derrière les grilles d'un couvent, et qui devait se demander parfois

avec angoisse si, victime de sa naissance et de sa grandeur, elle ne

verrait pas ces grilles se fermer pour jamais sur elle. Les natures

aimantes n'oublient jamais la sympathie qu'on leur a témoignée durant

ces heures, souvent difficiles, qui séparent l'enfance de la jeunesse,

et c'est là, je crois, l'origine de cette liaison intime qui, née dans

le parloir d'un couvent, devait se continuer au Palais-Royal et à

Saint-Cloud, alors que, devenue la première princesse du sang et l'idole

de la cour, l'ancienne pensionnaire de Sainte-Marie de Chaillot voyait

jusqu'au roi lui-même regretter tout bas dans son coeur l'étrange

aveuglement qui la lui avait fait dédaigner. Comment expliquer autrement

l'affection persistante qu'elle ne cessa de témoigner à une femme, de

dix ans plus âgée qu'elle, et dont (c'est Mme de la Fayette elle-même

qui parle) le mérite sérieux ne semblait pas devoir plaire à une

princesse aussi jeune. Cependant, Mme de la Fayette nous en donne une

autre explication en disant «qu'elle fut agréable à Madame par son

bonheur». Quel sens attacher à cette explication un peu subtile?

Peut-être faut-il ainsi l'entendre que le contraste avec les intrigues

et les émotions de sa propre vie faisait goûter à Madame le charme d'une

personne dont la sage conduite savait écarter les agitations et prévenir

les orages. Le bonheur de Mme de la Fayette (bonheur un peu volontaire,

nous l'avons vu par sa lettre à Ménage) était avant tout l'ouvrage de sa

raison, et c'était sa raison que Madame aimait en elle, cette divine

raison qui excitait également l'enthousiasme de Mme de Sévigné. Et puis,

elle devait aimer aussi chez Mme de la Fayette cette discrétion qui ne

demandait rien, et qui cachait son crédit avec autant de soin que

d'autres mettaient à l'étaler. «Mme de la Fayette était la favorite de

Madame», dit Lefèvre d'Ormesson dans son journal. Singulière favorite

qui ne voulait rien être, et qui abandonnait aux autres les titres et

les honneurs. Dans l'entourage de Madame, un rôle plus noble revenait à

Mme de la Fayette; elle était l'amie: c'était auprès d'elle que Madame

se plaisait à revenir, quand elle était lasse des éclats d'un Guiche, où

des trahisons d'un Vardes. Amie, c'est dire confidente, mais confidente

comme il pouvait convenir à Mme de la Fayette de l'être, c'est-à-dire

qu'au moment même, Madame ne s'ouvrait pas avec elle sur certaines

affaires où son attitude était à tout le moins imprudente. Mais, quand

ces affaires étaient passées et presque rendues publiques, elle prenait

plaisir à les lui raconter, en les expliquant à sa manière. Enfin Mme de

la Fayette fut un des derniers témoins des dernières heures de cette vie

si brillante et si courte: ce fut à côté d'elle, la tête presque appuyée

sur ses genoux, que Madame s'endormit de ce sommeil, en apparence

paisible, dont le réveil devait être si terrible. Ce fut elle qui

pendant la durée d'une cruelle agonie recueillit ces paroles de plainte

et de résignation, si touchantes qu'après deux siècles écoulés nous ne

pouvons en entendre encore l'écho sans émotion. Ce fut à elle enfin que,

dans l'angoisse de la mort, Madame s'adressa pour demander avec instance

un confesseur, sachant bien que, dans ce monde d'étiquette et d'apparat

dont elle était environnée, seule Mme de la Fayette l'aimait assez

véritablement pour penser à chose plus importante encore que sa vie. À

cette heure suprême où les favorites s'éloignent, l'amie fidèle était

toujours là, et ce fut dans ses bras que Madame expira.

Mme de La Fayette (6e édition) · 第 1 / 12 段