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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
MADAME DE LA FAYETTE
PAR
LE COMTE D'HAUSSONVILLE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
SIXIÈME ÉDITION
LIBRAIRIE HACHETTE
... _Novitas tum florida_ regni _Pabula dia tulit_...
(Lucrèce, _de Naturâ rerum_.)
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos
I.--L'éducation et le mariage
II.--La cour et le réduit
III.--Les amis
IV.--Les affaires
V.--Dernières années
VI.--Les oeuvres historiques
VII.--Les romans: la _Princesse de Montpensier_ et _Zayde_
VIII.--La _Princesse de Clèves_
Appendice
Les portraits de Mme de la Fayette
Avant-propos
«Parmi les personnes considérables de l'un et de l'autre sexe mortes
depuis peu de temps, nous nommerons dame Marguerite de la Vergne. Elle
était veuve de M. le comte de la Fayette, et tellement distinguée par
son esprit et son mérite qu'elle s'était acquis l'estime et la
considération de tout ce qu'il y avait de plus grand en France. Lorsque
sa santé ne lui a plus permis d'aller à la Cour, on peut dire que toute
la Cour a été chez elle, de sorte que, sans sortir de sa chambre, elle
avait partout un grand crédit dont elle ne faisait usage que pour rendre
service à tout le monde. On tient qu'elle a eu part à quelques ouvrages
qui ont été lus du public avec plaisir et avec admiration.»
La personne considérable dont le _Mercure galant_ parlait en ces termes,
dans son _Article des morts_ de juin 1693, est aujourd'hui, dans cette
brillante galerie du XVIIe siècle, une des figures vers lesquelles les
regards et l'imagination se tournent avec le plus de complaisance. Elle
n'a pas seulement reçu chez elle toute la cour, ce qui peut nous sembler
aujourd'hui assez indifférent; elle a encore été la meilleure amie de
Mme de Sévigné, et la Rochefoucauld l'a aimée. Elle n'a pas seulement
«eu part à quelques ouvrages qui ont été lus du public avec plaisir et
avec admiration»: elle a écrit un des chefs-d'oeuvre de notre langue, et
enrichi d'une parcelle d'or le trésor de nos jouissances. N'est-ce pas
là plus qu'il n'en faut pour expliquer l'attrait qu'inspire le nom seul
de Mme de la Fayette, et pour que sa biographie trouve place dans une
collection consacrée à la gloire des grands écrivains français?
J'ai dit sa biographie: est-ce bien là le terme qui convient, et ce mot
n'est-il pas un peu lourd, appliqué à une femme qui aimait à répéter:
c'est assez que d'être? On trouve d'ailleurs cette biographie partout,
en tête de toutes les éditions de ses oeuvres, et si quelques menus faits
ont pu échapper aux auteurs de ces nombreuses notices, je n'ai cependant
pas la prétention d'apporter ici de l'inédit, sauf quelques lettres dont
j'indiquerai plus tard l'origine. Ce que je voudrais retracer, c'est
plutôt l'histoire de son âme, et aussi l'histoire de son talent, car ces
deux histoires sont inséparables à mes yeux, et l'auteur de _Zayde_
serait restée une aimable conteuse, si, dans un livre immortel qui
s'appelle la _Princesse de Clèves_, elle n'avait mis le roman de sa vie.
Pour retracer cette double histoire, un peu de divination, peut-être
même un peu d'imagination seraient nécessaires; mais n'en faut-il pas
toujours plus ou moins pour écrire une biographie, et surtout celle
d'une femme? Tenir le document ne suffit pas: encore faut-il le faire
revivre, et cette vie nouvelle, l'imagination seule peut la donner.
Seule, elle peut ressusciter une âme, rétablir le drame de sa destinée,
et pénétrer le mystère de ses épreuves, de ses faiblesses ou de ses
victoires. Il en est du biographe comme du peintre: s'il ne devine le
secret de son modèle, le portrait auquel il s'applique ne sera jamais
ressemblant. Ce portrait de Mme de la Fayette--je le sais et je voudrais
pouvoir l'oublier--a déjà été dessiné par le crayon brillant de
Sainte-Beuve et par le burin vigoureux de Taine; mais il me semble que,
même après ces deux grands maîtres, certains traits de l'aimable figure
peuvent être, je ne dirai pas retouchés, mais éclairés d'une autre
lumière.
I
L'ÉDUCATION ET LE MARIAGE
Ce fut le dix-huitième jour du mois de mars 1634, disent les registres
de la paroisse Saint-Sulpice, que fut baptisée en cette paroisse
«Marie-Magdeleine, fille de Marc Pioche, écuyer, sieur de la Vergne, et
de demoiselle Élisabeth Pena, sa femme. Parrain, Messire Urbain de
Maillé, marquis de Brézé; marraine, Marie-Magdeleine de Vignerot, dame
de Combalet». C'est une pièce peu intéressante que le texte d'un acte de
baptême; mais il n'y a si mince document dont on ne puisse tirer parfois
une indication instructive, et c'est le cas pour celui-ci. Le père de
Marie de la Vergne est qualifié d'écuyer: c'était, dans la hiérarchie
nobiliaire, le dernier des titres; sa mère, de _demoiselle_, sans
épithète. Ses parents étaient donc de très petite noblesse. Par contre,
le parrain et la marraine sont de haut lieu: le marquis de Brézé est
maréchal de France, chevalier des ordres du roi, conseiller en son
conseil, etc. Quant à la marraine, c'est la future duchesse d'Aiguillon,
la nièce préférée de Richelieu. Sont-ce des amis? Non, ce sont des
supérieurs. Pioche de la Vergne sera gouverneur de Pontoise pour le
compte du marquis de Brézé, et il commandera plus tard au Havre, au lieu
et place de la duchesse d'Aiguillon, gouvernante en titre. C'étaient
surtout des protecteurs qu'en parents avisés, Pioche de la Vergne et
Élisabeth Pena avaient cherchés dans le parrain et la marraine de leur
fille. Cela suffit à nous montrer que Marie de la Vergne est née au
second rang. Nous la verrons conquérir peu à peu le premier, mais pour y
réussir, il lui faudra déployer un certain savoir-faire, et nous
n'aurons qu'à nous rappeler son acte de baptême pour comprendre qu'un
peu de diplomatie se soit toujours mêlé à son charme et à son génie.
Quelques années après, nous retrouvons Marie de la Vergne à Pontoise. Un
obscur poète, du nom de Le Pailleur, nous apprend que son père y
commandait au nom du marquis de Brézé:
Un soldat m'apprit l'autre jour
Que Pontoise était ton séjour.
Il me dit que ta chère femme
Est une bonne et belle dame,
(Oiseau rare en cette saison),
Qu'elle garde bien la maison,
Entretient bien la compagnie,
Avec la petite Ménie,
Qui de son côté vaut beaucoup,
Surtout quand elle fait le loup,
Son devanteau dessus la tête.
La petite Ménie avait quatre ans quand elle faisait ainsi le loup, en
ramenant son tablier (son devanteau) sur sa tête. De Pontoise, elle
devait suivre son père au Havre, où il mourut, la laissant, très jeune
encore, aux soins d'une mère qui n'était pas de grande protection.
Élisabeth ou plutôt Isabelle Pena, car elle est ainsi désignée dans
l'acte de mariage de sa fille, descendait d'une famille originaire de la
Provence, et, plus anciennement peut-être, de l'Espagne, ainsi que le
prénom d'Isabelle semblerait l'indiquer. Ceux qui sont curieux des
phénomènes de l'hérédité, me sauront gré de rappeler qu'un sien ancêtre,
Hugues de Pena, secrétaire du roi Charles de Naples, reçut, en 1280, des
mains de la reine Béatrice le laurier de poète, et que la famille Pena
eut toujours en Provence renom de littérature et d'érudition. Mais de la
mère elle-même la fille, à son honneur, n'hérita rien.
Le cardinal de Retz, qui connaissait bien Mme de la Vergne, nous la
dépeint comme honnête femme au fond, mais intéressée au dernier point,
et plus susceptible de vanité pour toutes sortes d'intrigues sans
exception que femme qu'il eût jamais connue. Il raconte en effet qu'il
détermina la bonne dame à lui prêter ses bons offices dans une affaire
qui était de nature à effaroucher d'abord une prude, et cela en lui
persuadant qu'il ne lui demanderait jamais d'étendre ses services au
delà de ceux que l'on peut rendre en conscience, pour procurer une bonne
et chaste, pure et très sainte amitié. «Je m'engageai, ajoute Retz, à
tout ce qu'on voulut.» Une mère aussi facile à persuader était, comme
nous allons le voir tout à l'heure, un chaperon peu sûr. Incapable, au
surplus, de se conduire elle-même, elle chercha bientôt un nouvel époux.
Sa fille allait avoir seize ans quand elle lui-donna un beau-père. La
_Muse historique_ de Loret, après avoir relaté ce mariage, ajoute
malignement:
Mais cette charmante mignonne
Qu'elle a de son premier époux
En témoigne un peu de courroux,
Ayant cru, pour être fort belle,
Que la fête serait pour elle,
Que l'Amour ne trempe ses dards
Que dans ses aimables regards;
Que les filles fraîches et neuves
Se doivent préférer aux veuves,
Et qu'un de ces tendrons charmans
Vaut mieux que quarante mamans.
Quelque réalité se cache-t-elle derrière cette malice du gazetier? Marie
de la Vergne avait-elle cru effectivement que la fête serait pour elle,
et l'homme qui épousa sa mère avait-il en secret fait battre son coeur?
Ici tout est conjecture, et rien, il faut le reconnaître, ne vient au
premier abord appuyer cette supposition. Le chevalier Renauld de Sévigné
qui épousait Mme de la Vergne était âgé de trente-neuf ans. Quelle
apparence y a-t-il qu'il ait plu, sans y tâcher, à une jeune fille qui
n'en avait pas seize? Et cependant! Ce n'était pas un homme ordinaire
que le chevalier de Sévigné. Original, brave, chevaleresque, on
racontait de lui un trait qui était de nature à séduire une imagination
romanesque. Engagé, comme chevalier de Malte, dans les guerres
d'Allemagne et d'Italie, il trouva un jour, au sac d'une ville, une
petite fille de trois ou quatre ans, abandonnée sur un fumier. Il
ramassa l'enfant dans son manteau, et fit voeu d'avoir soin d'elle toute
sa vie. Elle fut, en effet, ramenée par lui en France et élevée à ses
frais dans un couvent jusqu'au jour où elle prit le voile. Entraîné par
son attachement au cardinal de Retz dans les guerres de la Fronde, il
s'y distingua par sa bravoure, et s'il eut la malchance de commander le
régiment de Corinthe, le jour de la _Première aux Corinthiens_, il
échappa du moins au ridicule, en demeurant pour mort dans un fossé. Il
devait compter plus tard au nombre des pénitents les plus sincères de
Port-Royal, sans parvenir cependant à vaincre tout à fait sa nature
altière et impétueuse. C'est ainsi qu'il demandait un jour à son
confesseur s'il y aurait péché à faire bâtonner par son laquais des
polissons qui s'étaient moqués de lui. Cette originalité de caractère,
cette générosité, cette bravoure avaient-elles un moment séduit la jeune
fille qui aurait ainsi débuté dans la vie par un premier mécompte? C'est
là un mystère impossible à éclaircir, car les méchants vers de Loret
peuvent, je le reconnais, s'expliquer beaucoup plus simplement par le
dépit naturel à une jeune fille qui songe à se marier, et qui voit sa
mère elle-même convoler à de secondes noces. Quoi qu'il en soit, ce
mariage eut pour résultat de fixer à Paris l'existence jusque-là un peu
errante de Marie de la Vergne. Ce fut au milieu des troubles de la
Fronde qu'elle commença d'apparaître dans le monde, tout en s'occupant
de compléter, par elle-même, l'éducation assez frivole que lui avait
jusque-là donnée sa mère.
Segrais, qui parle souvent de Mme de la Fayette, mais qui ne l'a connue
qu'après son mariage, indique comme ayant été les maîtres de sa jeunesse
le père Rapin et Ménage. Dans ses intéressants mémoires, le père Rapin
ne fait cependant aucune mention de la part qu'il aurait prise à
l'éducation de Marie de la Vergne, et il se borne à la dénoncer avec
assez d'aigreur comme fréquentant plus tard le salon de Mme du
Plessis-Guénégaud «où l'on enseignait l'évangile janséniste». Quant aux
relations de Marie de la Vergne avec Ménage, elles furent des plus
étroites, et se prolongèrent même, comme on le verra, bien au delà de
ses années de jeunesse.
Dans son introduction à la _Jeunesse de Mme de Longueville_, M. Cousin
avait signalé l'existence d'une correspondance entre Mme de la Fayette
et Ménage, qui faisait partie d'une collection d'autographes appartenant
à M. Tarbé. Cette correspondance se composait de cent soixante-seize
lettres, qui, à la mort de M. Tarbé, ont été acquises en vente publique
par M. Feuillet de Conches. Le savant collectionneur en préparait la
publication lorsque la mort vint mettre un terme à cette longue vie de
travail et d'érudition. J'ai dû la communication de cette correspondance
aux traditions de bonne grâce et de libéralité que M. Feuillet de
Conches a laissées autour de lui, et je pourrai, grâce à ces lettres
inédites, marquer d'un trait plus précis la nature des relations qui
s'établirent entre Ménage et son élève.
C'était un assez singulier personnage que ce Gilles Ménage, abbé juste
autant qu'il le fallait pour avoir droit à un bénéfice, mais pédant
autant qu'on peut l'être, avec cela dameret, rempli de prétentions,
honnête homme au demeurant et digne, à tout prendre, des amitiés qu'il
inspira. Il passait sa vie à être amoureux. Arrivé cependant à la
cinquantaine, il crut qu'il était temps de s'arrêter et fit chez ses
belles une tournée de visites pour leur annoncer qu'il renonçait à
l'amour; mais elles se moquèrent quelque peu de lui, en lui donnant
l'assurance que, pour ce qu'il en faisait, il pouvait, sans
inconvénients, continuer comme auparavant. C'était un peu son défaut de
s'en faire accroire, et d'affecter des airs d'intimité dans les maisons
où il n'était pas toujours le bienvenu. Écoutons sur ce point Tallemant
des Réaux: «Ménage, dit-il, entre autres dames, prétendait être
admirablement bien avec Mme de Sévigné la jeune, et avec Mlle de la
Vergne, aujourd'hui Mme de la Fayette. Cependant la dernière, un jour
qu'elle avait pris médecine, disait: Cet importun de Ménage viendra
tantôt. Mais la vanité fait qu'elles lui font caresse.» Personne à la
vérité ne prenait les prétentions de Ménage au sérieux, et, sur ses
relations avec ces deux dames on fit courir le quatrain suivant:
Laissez là comtesse et marquise,
Ménage, vous n'êtes pas fin,
Au lieu de gagner leur franchise,
Vous y perdrez votre latin.
Ménage n'y perdit rien cependant, et son latin lui servit, au contraire,
puisque ce fut sous couleur de l'enseigner qu'il entra dans la vie et de
la marquise et de la comtesse. On sait ses relations avec Mme de Sévigné
alors qu'elle était encore ou jeune fille ou jeune veuve, les tendres
sentiments dont il faisait profession pour elle, leurs brouilles, leurs
raccommodements, et les jolies lettres qu'à ce propos lui écrivait son
ancienne élève. Mais en dépit de cette exquise fin de lettre que lui
adressait la marquise: «Adieu, l'ami, de tous les amis le meilleur»,
Ménage disparaît de bonne heure de la correspondance et de la vie de Mme
de Sévigné. Il n'en fut pas de même pour Mme de la Fayette, et cette
nouvelle élève lui inspira un sentiment non moins passionné, et plus
durable. Mme de Sévigné s'aperçut bien de l'infidélité: «J'ai bien de
l'avantage sur vous, écrivait-elle à Ménage, car j'ai toujours continué
à vous aimer, quoi que vous en ayez voulu dire, et vous ne me faites
cette querelle d'Allemand que pour vous donner tout entier à Mlle de la
Vergne». À défaut de ce témoignage clairvoyant, les oeuvres de Ménage
seraient là pour attester la préférence qu'il accordait à la seconde
élève sur la première. Dans le recueil de ses _Poemata_, contre cinq
pièces dédiées à Mme de Sévigné, il n'y en a pas moins de quarante
adressées à _Laverna_, _Maria-Magdelena Piocha_, dit l'_Index_. Ce nom
de _Laverna_, sous lequel Ménage célébrait habituellement son écolière,
est aussi en latin celui de la déesse des voleurs. De là certains
distiques assez désobligeants pour Ménage, souvent accusé de pillage et
de contrefaçon littéraires:
Lesbia nulla tibi, nulla est tibi dicta Corinna,
Carmine laudatur Cinthia nulla tuo.
Sed cum doctorum compiles scrinia vatum,
Nil mirum si sit culta Laverna tibi.
Ménage ne célébrait cependant pas toujours sa belle sous ce nom
rébarbatif. Dans ses poésies françaises ou italiennes il trouve des
appellations plus gracieuses. Elle est tantôt Doris, tantôt Énone,
tantôt Amarante, tantôt Artémise, mais sous ces déguisements toujours la
même, toujours cruelle, inexorable, et n'opposant que froideur aux
transports de Ménalque:
Mais des belles, Daphnis, elle est la plus cruelle.
Ni des brûlants étés les extrêmes ardeurs,
Ni des âpres hivers les extrêmes froideurs,
N'ont rien qui soit égal aux ardeurs de ma flamme,
Ni rien de comparable aux froideurs de son âme;
Et pour me retenir dans ces aimables lieux,
Tu m'étales en vain ses charmes précieux.
Des plus rudes climats les glaces incroyables,
Bien plus que ses froideurs, me seront supportables.
Non moins que vos malheurs, non moins que vos discords,
Son orgueil, ses mépris, m'éloignent de ces bords.
Le latin, le français, le grec même, ne suffisent pas à Ménage pour
traduire ses sentiments. Il appelle encore à son aide l'italien. Ce fut
en effet sur la demande de Marie de la Vergne (une des lettres que j'ai
eues sous les yeux en fait foi) qu'il commença l'étude de cette langue.
Le maître se refaisait écolier, pour mieux plaire à son élève. Mais à
peine s'est-il rendu maître de ce nouvel idiome qu'il s'en sert pour
chanter en quatorze madrigaux les charmes et les rigueurs de la _Donna
troppo crudele_, désignée cette fois sous le nom de Fillis. S'est-elle
piquée la main avec une aiguille, il félicite l'aiguille d'avoir, avec
sa pointe subtile, blessé cette beauté superbe que les traits de l'amour
n'ont pu atteindre. L'italien l'inspire généralement mieux que le
français, et, le genre admis, on ne peut nier que la petite pièce
suivante ne soit d'un assez joli tour:
In van, Filli, tu chiedi
Se lungo tempore durerà l'ardore
Ché il tuo bel guardo mi destò nel cuore.
Chi lo potrebbe dire?
Incerta, o Filli, è l'ora del morire.
Comment Marie de la Vergne accueillait-elle ces hommages? Il ne faudrait
pas, sur la foi de Tallemant, croire que Ménage lui fût importun, et
qu'elle lui fît caresse seulement par vanité. Elle paraît au contraire
avoir eu pour lui un attachement sincère, et la durée de leurs relations
suffit pour en témoigner. Mais cet hommage publiquement rendu à ses
charmes par un homme qui avait rang parmi les beaux esprits ne pouvait
lui déplaire, et il faudrait qu'elle n'eût point été femme pour y
demeurer insensible. Aussi n'a-t-elle garde, malgré les rigueurs dont se
plaint Ménalque, de le laisser se détacher d'elle. Elle sait l'apaiser
quand il s'irrite, le ramener quand il s'éloigne. Tranchons le mot: elle
déploie vis-à-vis de lui un peu de coquetterie, mais coquetterie bien
innocente et dont, on va pouvoir en juger, le bon Ménage aurait eu
mauvaise grâce à se plaindre. Je ne saurais affirmer que toutes les
lettres que je vais citer soient antérieures au mariage de Marie de la
Vergne. Aucune n'étant datée, très peu étant signées, j'ai dû grouper,
par conjecture, celles qui m'ont paru se rapporter à cette première
période de ses relations avec Ménage. On verra plus tard, par la
comparaison, combien leur ton diffère de celles que Mme de la Fayette
lui adressait dans les dernières années de sa vie.
«Je vous prie de faire mille compliments de ma part à Mlle de Scudéry et
de l'assurer que j'ai pour elle toute la tendresse imaginable, moi qui
n'en ai guère ordinairement. Vous lui répondrez de cela bien volontiers
dans la pensée où vous êtes que je ne suis pas tendre, parce que je ne
saute pas au cou de tout le monde. Je vous prie, demandez à Sapho, qui
se connaît si bien en tendresse, si c'est une marque de tendresse que de
faire des caresses parce que l'on en fait naturellement à tout le monde,
et si un mol de douceur d'une _ritrosa beltà_ ne doit pas toucher
davantage, et persuader plus son amitié que mille discours obligeants
d'une personne qui en fait à tout le monde. Je vous soutiens que, quand
je vous ai dit que j'ai bien de l'amitié pour vous, et que je suis plus
aise de vous avoir comme ami que qui que ce soit au monde, vous devez
être satisfait de moi.»
Ménage, on le voit, se plaignait de ce que son écolière n'était pas
assez tendre. Parfois il en concevait du dépit, et il s'en allait fâché.
Il fallait alors lui écrire, le lendemain matin, pour s'assurer que
cette colère était tombée et pour lui demander de revenir:
«Je ne compte point sur la colère où vous étiez hier, car je ne doute
point qu'après avoir dormi dessus elle ne soit diminuée, et pour vous
montrer que je ne suis point du tout fâchée contre vous, c'est que je
vous prie de m'envoyer un Virgile de M. Villeloing et de me venir voir
vendredi.»
Quand Ménage n'était pas en colère, il tournait des billets galants, et
demandait des rendez-vous. Tout abbé qu'il était, peu lui importait
qu'on fût à la veille de Pâques, mais Marie de la Vergne le lui faisait
finement sentir:
«Il n'y a rien de plus galant que votre billet. Si la pensée de faire
votre examen de conscience vous inspire de telles choses, je doute que
la contrition soit forte. Je vous assure que je fais tout le cas de
votre amitié qu'elle mérite qu'on en fasse, et je crois tout dire en
disant cela. Adieu jusqu'à tantôt. Je ne vous promets qu'une heure de
conversation, car il faut retrancher de ses divertissements ces
jours-ci.»
Et quelques jours après:
«Vos lettres sont bien galantes. Savez-vous bien que vous y parlez de
victimes et de...? Ces mots-là font peur à nous autres qui sortons si
fraîchement de la semaine sainte.»
Parfois au contraire Ménage boudait, et se tenait à l'écart. Il fallait
alors l'aller chercher, et le ramener par de douces paroles:
«Je ne vous puis assez dire la joie que j'ai que vous ayez reçu avec
plaisir les assurances que je vous ai données de mon amitié. Je mourais
de peur que vous ne les reçussiez avec une certaine froideur que je vous
ai vue quelquefois pour des choses que je vous ai dites, et il n'y a
rien de plus rude que de voir prendre avec cette froideur-là des
témoignages d'amitié que l'on donne sincèrement, et du meilleur de son
coeur. Vous aurez pu voir, par ma seconde lettre, que, quoique j'eusse
lieu de me plaindre de ce que vous ne me faisiez pas réponse, ne sachant
pas que vous étiez à la campagne, je n'ai pas laissé de vous écrire une
seconde fois, et j'aurais continué à vous écrire quand même vous auriez
eu la dureté de ne pas me faire réponse. Ce que je vous dis là vous doit
persuader que je suis bien éloignée d'avoir pour vous l'indifférence
dont vous m'accusez. Je vous assure que je n'en aurai jamais pour vous,
et que vous trouverez toujours en moi l'amitié que vous en pouvez
attendre.»
Mais lorsque le maître s'obstinait dans sa bouderie, et cherchait à son
écolière des querelles injustes, celle-ci le morigénait à son tour, et
lui reprochait assez vertement son humeur maussade:
«J'aurais raison d'être en colère de ce que vous me mandez que vous ne
m'importunerez plus de votre amitié. Je ne crois pas vous avoir donné
sujet de croise qu'elle m'importune. Je l'ai cultivée avec assez de soin
pour que vous n'ayez pas cette pensée. Vous ne la pouvez avoir non plus
de vos visites que j'ai toujours souhaitées et reçues avec plaisir. Mais
vous voulez être en colère à quelque prix que ce soit. J'espère que le
bon sens vous reviendra, et que vous reviendrez à moi qui serai toujours
disposée à vous recevoir fort volontiers.
«Ce jeudi au soir.»
Rien de plus innocent, on le voit, que cette correspondance entre un
pédant galantin et une jeune fille de vingt ans. De l'humeur dont était
le maître, il fallut cependant à l'élève un certain mélange de douceur
et d'habileté pour contenir cette relation dans de justes limites, et
pour la transformer en une amitié qui devint (je le montrerai plus tard)
une des consolations d'une vie dépouillée.
Il ne faudrait pas croire qu'apprendre le latin et écrire à Ménage fût
l'unique passe-temps de Marie de la Vergne. La rentrée de la cour à
Paris en 1652 avait mis un terme aux troubles de la Fronde, et donné en
quelque sorte le signal de la résurrection à une société que la guerre
civile avait dispersée sans la détruire tout à fait, car, même en pleine
révolte et anarchie, les salons de Paris n'avaient jamais été
complètement fermés. Bien qu'elle fût, suivant une très juste remarque
jetée en passant par M. Cousin, d'un tout autre monde que Mme de
Longueville, Marie de la Vergne avait sa place marquée dans ces salons.
Par le second mariage de sa mère elle se trouvait alliée à la jeune
marquise de Sévigné, plus âgée qu'elle de quelques années. Dès cette
époque une étroite intimité se noua entre la jeune femme et la jeune
fille. Elle avait encore une autre amie, mais moins judicieusement
choisie. C'était Angélique de la Loupe, qui devait plus tard, sous le
nom de comtesse d'Olonne, se rendre si tristement célèbre par ses
débordements. Le hasard avait rapproché Marie de la Vergne et Angélique
de la Loupe; elles demeuraient dans deux maisons contiguës. Mais, comme
si ce n'eût été assez de rapprochement, Mme de la Vergne (Mme de Sévigné
plutôt) avait fait percer une porte dans le mur mitoyen, afin que les
deux jeunes filles pussent se voir plus aisément tous les jours. La
clairvoyance n'était pas le fait de la bonne dame, comme l'appelait
Retz. Une autre anecdote va nous en fournir la preuve.
On sait que ce méchant Bussy s'était amusé, de concert avec le prince de
Conti, à dresser avec commentaires une carte du pays de _Braquerie_, où
les noms des villes étaient remplacés par des noms de femmes. Sous le
couvert de métaphores transparentes, Bussy raconte les assauts que ces
villes ont subis, et la défense plus ou moins vigoureuse qu'elles ont
opposée. Marie de la Vergne figure dans cette nomenclature: «la Vergne,
dit la carte de Braquerie, est une grande ville fort jolie, et si dévote
que l'archevêque y a demeuré avec le duc de Brissac qui en est demeuré
principal gouverneur, le prélat ayant quitté». Voilà deux méchancetés
d'un coup. Quelle en est l'origine, et Marie de la Vergne y a-t-elle
quelque peu prêté? Non pas elle, mais encore sa mère, comme nous allons
l'apprendre de la bouche même de celui que Bussy appelle l'archevêque,
et que nous avons coutume d'appeler le cardinal de Retz. En 1654, Retz
était détenu à Nantes, sous la garde du maréchal de la Meilleraye. La
prison n'était pas bien rigoureuse; on lui cherchait tous les
divertissements possibles: il avait presque tous les soirs la comédie,
et les dames venaient librement lui rendre visite. Laissons-lui
maintenant conter son aventure. «Mme de la Vergne, qui avait épousé en
secondes noces le chevalier de Sévigné, et qui demeurait en Anjou avec
son mari, m'y vint voir et y amena Mlle de la Vergne, sa fille, qui est
présentement Mme de la Fayette. Elle était fort jolie et fort aimable,
et avait de plus beaucoup d'air de Mme de Lesdiguières. Elle me plut
beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus guère, soit qu'elle n'eût
pas d'inclination pour moi, soit que la défiance que sa mère et son
beau-père lui avaient donnée, dès Paris même, avec application de mes
inconstances et de mes différentes amours la missent en garde contre
moi. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m'était assez
naturelle.»
Retz a du moins la bonne foi d'avouer sa déconvenue. Mais, en raison
même des avertissements qu'elle avait donnés à sa fille, Mme de la
Vergne aurait peut-être agi avec plus de prudence en ne l'exposant pas
aux médisances d'un Bussy. Quant à ce Brissac «qui serait demeuré
principal gouverneur de la Vergne, le prélat ayant quitté», Bussy veut
probablement parler de Pierre de Cossé, duc de Brissac, qui avait épousé
en 1645 Mlle de Scepeaux, cousine germaine de Retz, et qui, de
complicité avec le chevalier de Sévigné, contribua fort à faire évader
l'archevêque de sa prison de Nantes. Il n'y a point d'apparence qu'après
avoir fermé l'oreille aux galants propos de Retz, Marie de la Vergne ait
écouté favorablement ceux d'un homme marié qui n'avait ni autant de
séduction ni autant d'esprit. Ce n'est donc là qu'une calomnie de plus à
porter au compte de Bussy, et ce serait même lui faire trop d'honneur
que de s'arrêter plus longtemps à la réfuter.
Cependant le temps s'écoulait et Marie de la Vergne continuait à traîner
sa jeunesse à Paris ou en Anjou sans trouver un mari: elle allait avoir
vingt-deux ans, c'est-à-dire qu'elle avait assez sensiblement dépassé
l'âge que la coutume assignait à l'établissement des jeunes filles.
Malgré son agrément, et sans doute à cause de son peu de fortune, elle
ne paraît guère avoir été recherchée. Il fallut l'entremise d'amis pour
lui ménager une entrevue avec un seigneur de haute naissance qui avait
du bien, et qui occupait un rang honorable dans les armées du roi. Il
avait nom Jean-François Motier, comte de la Fayette, et descendait d'une
très ancienne famille d'Auvergne. Cette première entrevue pensa mal
tourner. S'il faut en croire un chansonnier du temps, le futur
décontenancé n'aurait pas trouvé un mot à dire, et se serait retiré sans
avoir proféré une parole. Aussi, dit la chanson:
Après cette sortie,
On le tint sur les fonts;
Toute la compagnie
Cria d'un même ton:
La sotte contenance!
Ah! quelle heureuse chance
D'avoir un sot et benet de mari
Tel que l'est celui-ci.
Cependant Marie de la Vergne ne se laissa pas rebuter:
La belle, consultée
Sur son futur époux,
Dit dans cette assemblée
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-être bête.
Mais qu'après tout pour elle un tel mari
Était un bon parti.
Le futur époux se trouva donc agréé, sans enthousiasme, à ce qu'il
semble, et le mariage fut célébré à Saint-Sulpice le 15 février 1655.
La duchesse d'Aiguillon, l'ancienne protectrice du père de Marie de la
Vergne; Mme de Sévigné, sa meilleure amie, signèrent au contrat, et la
_Muse historique_ de Loret annonçait la nouvelle à ses lecteurs en des
termes dont les gazetiers de nos jours ne se permettraient pas d'imiter
la crudité:
La Vergne, cette demoiselle
À qui la qualité de belle
Convient très légitimement,
Se joignant par le sacrement
À son cher amant la Fayette,
A fini l'austère diète
Que, dût-elle cent fois crever,
Toute fille doit observer.
Peu de temps après, M. de la Fayette emmenait sa femme en Auvergne, et
ce départ laissait un grand vide dans la petite société où elle avait
jusque-là vécu. Mme de Sévigné fut une des plus affectées de ce départ,
et sa douleur devint assez publique pour être mise en musique et en
vers, dans une romance italienne dont l'auteur inconnu la fait parler
ainsi:
Hor ch'il canto non godo
Dell'angel mio terreno,
Hor ch'altro suon non odo
Che dei mesti sospir ch'esala il seno,
Deh! per che mi si nega, o sorte ria,
Di spirar fra i sospiri l'anima mia.
C'est toujours une situation difficile que d'apparaître devant la
postérité comme le mari d'un ange terrestre (_angel terreno_), ou d'une
femme d'esprit. Que l'ange s'appelle Laure de Noves, ou la femme Mme du
Deffant (je pourrais peut-être citer d'autres noms), il est malaisé pour
un homme de se tirer de ce rôle avec élégance. M. de la Fayette ne s'en
est pas tiré du tout. Pour nous il n'est même pas arrivé à l'existence.
La Bruyère aurait-il pensé à lui lorsqu'il a écrit ce passage célèbre:
«Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il
n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il
plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple
d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni
douaire ni convention; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est
la femme, elle le mari.» On ne savait point, en effet, jusqu'à présent,
comment M. de la Fayette a vécu; et, si l'on était certain qu'il a
existé, c'est uniquement parce que Mme de la Fayette est accouchée deux
fois.
De ce mari honnête et doux (quoique peut-être bête), Mme de la Fayette
ne paraît jamais avoir eu à se plaindre. Une lettre à Ménage qui date
des premières années de son mariage et qu'elle lui écrivait d'Auvergne
va nous la montrer dans son intérieur de province, et en même temps nous
donner d'un mot la note juste de ses sentiments pour son mari:
«Depuis que je ne vous ai écrit, j'ai toujours été hors de chez moi à
faire des visites. M. de Bayard en a été une, et quand je vous dirais
les autres vous n'en seriez pas plus savant: ce sont gens que vous avez
le bonheur de ne pas connaître, et que j'ai le malheur d'avoir pour
voisins. Cependant je dois avouer, à la honte de ma délicatesse, que je
ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je ne m'y divertisse guère;
mais j'ai pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils savent
qui m'empêche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous avons des hommes
dans ce voisinage qui ont bien de l'esprit pour des gens de province.
Les femmes n'y sont pas, à beaucoup près, si raisonnables, mais aussi
elles ne font guère de visites; par conséquent on n'en est pas
incommodé. Pour moi j'aime bien mieux ne voir guère de gens que d'en
voir de fâcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable
qu'ennuyeuse. Le soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit
fort: et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon époux
m'adore, que je l'aime fort, que je suis maîtresse absolue, je vous
assure que la vie que je mène est fort heureuse, et que je ne demande à
Dieu que la continuation. Quand on croit être heureuse, vous savez que
cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que je le suis, je
vis plus contente que ne sont peut-être toutes les reines de l'Europe.»
C'est beaucoup d'être _adorée_ d'un époux, lors même qu'on ne ferait que
l'aimer fort; c'est beaucoup aussi d'être laissée par lui maîtresse
absolue, et s'il est vrai, comme l'assure Mme de la Fayette: «que quand
on croit être heureuse, cela suffit pour l'être», on peut dire qu'elle a
été heureuse en ménage, bien que ce bonheur un peu froid ne lui ait pas
toujours suffi. Il n'est donc pas surprenant que le nom de M. de la
Fayette se retrouve encore jusqu'à deux ou trois fois dans les lettres
adressées par sa femme à Ménage, toujours prononcé avec affection et
reconnaissance. Pour nous, nous pourrions prendre ici définitivement
congé de ce galant homme qui a disparu sans bruit, comme il avait vécu.
La date de sa mort avait en effet échappé jusqu'à présent à toutes les
recherches. Mais des papiers très curieux, et dont la provenance[1] rend
l'authenticité indiscutable, me permettent de donner quelques
renseignements sur ce mystérieux personnage. Il résulte d'abord de ces
papiers que M. de la Fayette passait presque toute sa vie en Auvergne, à
Naddes ou à Espinasse, qui étaient deux terres à lui appartenant. Il
réalisait ainsi pour son compte, comme Mme de la Fayette pour le sien,
cette double prophétie de la chanson que j'ai déjà citée: le mari
Ira vivre en sa terre
Comme monsieur son père;
et la femme
Fera des romans à Paris
Avec les beaux-esprits.
Mais les papiers dont je parle jettent sur la vie conjugale de Mme de la
Fayette un jour tout à fait inopiné. De cette disparition absolue du
mari, tous les biographes de Mme de la Fayette avaient tiré jusqu'à
présent une conclusion fort naturelle: c'est qu'il était mort, et il n'y
a pas une de ces biographies où on ne dise qu'elle resta veuve après
quelques années de mariage. Or il résulte de l'intitulé d'un inventaire
dressé par maître Levasseur, notaire au Chastelet de Paris, que «le
décès de haut et puissant seigneur François Motier, comte de la Fayette,
est arrivé le vingt-sixième de juin 1683». Mme de la Fayette a donc été
mariée vingt-huit ans! M. de la Fayette a enterré la Rochefoucauld, qui
est mort en 1680! Comment expliquer un évanouissement aussi complet du
mari dans la vie d'une femme? Comment M. de la Fayette fut-il à ce point
oublié de tout le monde, que Mme de Sévigné, par exemple, qui dans une
lettre de 1671 fait mention de la mort d'une soeur de Mme de la Fayette,
ne fasse pas dans ses lettres de 1683 mention de la mort de son mari?
Quelles causes ont amené de part et d'autre ce relâchement du lien
conjugal et, pour dire le mot, cet oubli complet du premier des devoirs:
«L'homme abandonnera son père et sa mère, s'attachera à sa femme et ils
formeront tous les deux une même chair»? Fut-ce simplement, de la part
de M. de la Fayette, sauvagerie croissante et humeur bizarre dont sa
femme n'aurait pu s'accommoder? Y eut-il, au contraire, entre le mari et
la femme, une de ces scènes violentes, un de ces drames intimes qui
rendent à tout jamais la vie commune impossible? Ce n'est point dans des
papiers d'affaires et dans des actes notariés qu'on trouve des
renseignements de cette nature, et ce sont uniquement des papiers de ce
genre que j'ai eus entre les mains. Mais une chose est certaine: c'est
qu'il faut renoncer désormais à considérer Mme de la Fayette comme une
jeune veuve. Pendant toute la durée de l'épisode la Rochefoucauld, dont
je parlerai plus tard, elle était bel et bien mariée, et je suis certain
que plus d'un parmi mes prédécesseurs en biographie _fayettiste_ enviera
cette trouvaille.
Il reste cependant que Mme de la Fayette demeura de bonne heure un peu
isolée dans la vie. Cinq ans après son mariage, elle avait perdu sa
mère. Son beau-père s'était retiré à Port-Royal, conservant, tout dévot
et solitaire qu'il fût devenu, la jouissance de tous les biens que lui
avait laissés sa femme. De bonne heure Mme de la Fayette se trouva donc
assez isolée dans le monde, mais elle avait trop d'agrément pour que sa
solitude tardât longtemps à se peupler. Après une jeunesse un peu
obscure et difficile, nous allons la voir entrer dans la phase brillante
de son existence.
II
LA COUR ET LE RÉDUIT
Entre le moment où les troubles de la Fronde prirent fin, et celui où le
jeune roi, affranchi de la tutelle économe de Mazarin, put se livrer à
son goût pour les plaisirs, c'est-à-dire entre 1653 et 1661, il y a une
sorte d'interrègne et de pénombre dans l'histoire de la société
française. Point de centre; point d'influence. De coquette, Anne
d'Autriche était devenue dévote, et il n'y avait pour ainsi dire plus de
cour. À Paris, le règne de la marquise de Rambouillet touchait à sa fin,
et son salon était presque fermé. Sa fille, la belle Julie, avait fini
par épouser le marquis de Montausier, après l'avoir fait attendre seize
ans, et l'avait suivi dans son gouvernement de Saintonge. Quelques-uns
des amis les plus intimes de la marquise avaient été tués pendant les
troubles de la Fronde; elle-même pleurait encore la mort d'un mari
qu'elle avait beaucoup aimé. Aussi le sceptre qu'elle avait tenu si
longtemps s'était-il échappé de ses mains défaillantes, mais personne ne
l'avait ramassé. Les amies de la marquise de Rambouillet s'étaient
dispersées; quelques-unes avaient reformé des petits groupes; d'autres,
qui n'avaient jamais fréquenté l'hôtel de Rambouillet, voulurent en
faire autant. Mais les imitateurs ne sont généralement que des sots. Les
femmes qui cherchèrent à imiter la marquise de Rambouillet n'échappèrent
pas à cette loi, et Molière allait venir qui vouerait sans distinction
au ridicule ce nom de _précieuses_ dont les femmes les plus distinguées
s'étaient fait gloire. Il ne faut pas oublier en effet que Mme de la
Fayette fut une précieuse à son heure, tout comme Mme de Sévigné. L'une
et l'autre figurent, à ce titre, dans le célèbre dictionnaire de
Somaize, Mme de Sévigné sous le nom de Sophronie, et Mme de la Fayette
sous celui de Féliciane. «Féliciane, dit Somaize, est une précieuse fort
aimable, jeune et spirituelle, d'un esprit enjoué, d'un abord agréable;
elle est civile, obligeante et un peu railleuse; mais elle raille de si
bonne grâce qu'elle se fait aimer de ceux qu'elle traite le plus mal, ou
du moins qu'elle ne s'en fait pas haïr.»
Les précieuses avaient alors leurs _réduits_. «Ce sont, dit le même
Somaize, des places fortes où l'on s'assemble, autrement dit des ruelles
illustres où elles tiennent conversation.» Aussi Féliciane avait-elle le
sien, qui rivalisait avec celui de l'illustre Celie (Mme de Choisy) ou
de l'aimable Sophronie, et le langage qu'on y tenait ne ressemblait en
rien à celui des Cathos et des Madelon. Nous allons voir tout à l'heure
comment ce réduit était peuplé, mais la vie de Mme de la Fayette ne s'y
écoulait pas tout entière, et l'honneur d'une amitié illustre devait
l'en faire sortir pour la produire sur un théâtre plus brillant.
Par son mariage Mme de la Fayette était devenue la propre belle-soeur de
cette Angélique de la Fayette qui, un instant courtisée par Louis XIII,
s'efforça d'arracher son royal amant au joug de Richelieu, et qui,
vaincue dans cette lutte inégale, quitta fièrement la cour pour enfouir
dans un couvent les regrets de son ambitieux amour. Soit devoir, soit
inclination naturelle, une relation assez étroite s'était nouée entre
les deux femmes. Souvent Mme de la Fayette allait voir sa belle-soeur
dans ce grand couvent de Sainte-Marie de Chaillot, un des plus
fréquentés qui fût alors, refuge demi-mondain, demi-sacré qui n'imposait
point à ses hôtes les austérités du Carmel, et qui ouvrait ses portes
non pas seulement au repentir, mais à l'infortune. Là, en effet, avait
fini par trouver un asile cette courageuse fille de Henri IV, qui avait
offert à son siècle étonné le premier exemple des vicissitudes royales.
Bien qu'elle y fût encore obligée de veiller avec soin sur sa maigre
dépense, et de tenir ses comptes elle-même «dans un esprit de pénitence
et d'humilité», cependant la reine d'Angleterre ne se voyait pas
réduite, comme aux premiers temps de son séjour en France, à vendre ses
bijoux pour vivre, et sa fille n'était plus obligée de demeurer au lit
toute la journée, faute de feu pour se lever. Depuis ces années
d'épreuve, la petite princesse avait grandi; l'enfant était devenue une
jeune fille, un peu gauche encore et pas précisément jolie, mais douée
déjà de cette puissance de séduction à laquelle un pamphlétaire inconnu
n'a pu s'empêcher de rendre hommage en ces termes expressifs: «elle a un
certain air languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est
toute aimable, on dirait qu'elle demande le coeur, quelque indifférente
chose qu'elle puisse dire du reste». Mais ce n'était pas assez pour
Madame (donnons-lui tout de suite le nom sous lequel ses contemporains
l'ont aimée) de demander les coeurs. Elle avait encore, suivant la jolie
expression d'un fin juge, l'évêque Daniel de Cosnac, «l'art de se les
approprier». Le secret de cet art, c'est qu'elle était prompte à donner
le sien. Légère, inconsidérée, coquette, Madame du moins savait aimer,
et reconnaître les attachements fidèles. Mme de la Fayette en devait
faire l'épreuve. Ses fréquentes visites au couvent de Chaillot lui
avaient donné souvent l'occasion de voir la jeune princesse, et, sous la
gaucherie de l'enfant, son oeil sagace avait su deviner le charme de la
femme. Sans doute elle avait su pénétrer aussi les agitations et les
anxiétés de cette jeune âme à l'âge incertain où l'enfant devient une
femme, et elle s'était intéressée à la destinée encore obscure de cette
fille et petite-fille de roi dont l'enfance s'était écoulée presque dans
la misère, dont la jeunesse et la beauté naissante s'épanouissaient
derrière les grilles d'un couvent, et qui devait se demander parfois
avec angoisse si, victime de sa naissance et de sa grandeur, elle ne
verrait pas ces grilles se fermer pour jamais sur elle. Les natures
aimantes n'oublient jamais la sympathie qu'on leur a témoignée durant
ces heures, souvent difficiles, qui séparent l'enfance de la jeunesse,
et c'est là, je crois, l'origine de cette liaison intime qui, née dans
le parloir d'un couvent, devait se continuer au Palais-Royal et à
Saint-Cloud, alors que, devenue la première princesse du sang et l'idole
de la cour, l'ancienne pensionnaire de Sainte-Marie de Chaillot voyait
jusqu'au roi lui-même regretter tout bas dans son coeur l'étrange
aveuglement qui la lui avait fait dédaigner. Comment expliquer autrement
l'affection persistante qu'elle ne cessa de témoigner à une femme, de
dix ans plus âgée qu'elle, et dont (c'est Mme de la Fayette elle-même
qui parle) le mérite sérieux ne semblait pas devoir plaire à une
princesse aussi jeune. Cependant, Mme de la Fayette nous en donne une
autre explication en disant «qu'elle fut agréable à Madame par son
bonheur». Quel sens attacher à cette explication un peu subtile?
Peut-être faut-il ainsi l'entendre que le contraste avec les intrigues
et les émotions de sa propre vie faisait goûter à Madame le charme d'une
personne dont la sage conduite savait écarter les agitations et prévenir
les orages. Le bonheur de Mme de la Fayette (bonheur un peu volontaire,
nous l'avons vu par sa lettre à Ménage) était avant tout l'ouvrage de sa
raison, et c'était sa raison que Madame aimait en elle, cette divine
raison qui excitait également l'enthousiasme de Mme de Sévigné. Et puis,
elle devait aimer aussi chez Mme de la Fayette cette discrétion qui ne
demandait rien, et qui cachait son crédit avec autant de soin que
d'autres mettaient à l'étaler. «Mme de la Fayette était la favorite de
Madame», dit Lefèvre d'Ormesson dans son journal. Singulière favorite
qui ne voulait rien être, et qui abandonnait aux autres les titres et
les honneurs. Dans l'entourage de Madame, un rôle plus noble revenait à
Mme de la Fayette; elle était l'amie: c'était auprès d'elle que Madame
se plaisait à revenir, quand elle était lasse des éclats d'un Guiche, où
des trahisons d'un Vardes. Amie, c'est dire confidente, mais confidente
comme il pouvait convenir à Mme de la Fayette de l'être, c'est-à-dire
qu'au moment même, Madame ne s'ouvrait pas avec elle sur certaines
affaires où son attitude était à tout le moins imprudente. Mais, quand
ces affaires étaient passées et presque rendues publiques, elle prenait
plaisir à les lui raconter, en les expliquant à sa manière. Enfin Mme de
la Fayette fut un des derniers témoins des dernières heures de cette vie
si brillante et si courte: ce fut à côté d'elle, la tête presque appuyée
sur ses genoux, que Madame s'endormit de ce sommeil, en apparence
paisible, dont le réveil devait être si terrible. Ce fut elle qui
pendant la durée d'une cruelle agonie recueillit ces paroles de plainte
et de résignation, si touchantes qu'après deux siècles écoulés nous ne
pouvons en entendre encore l'écho sans émotion. Ce fut à elle enfin que,
dans l'angoisse de la mort, Madame s'adressa pour demander avec instance
un confesseur, sachant bien que, dans ce monde d'étiquette et d'apparat
dont elle était environnée, seule Mme de la Fayette l'aimait assez
véritablement pour penser à chose plus importante encore que sa vie. À
cette heure suprême où les favorites s'éloignent, l'amie fidèle était
toujours là, et ce fut dans ses bras que Madame expira.