CHAPITRE XLIX.

_Procès._

Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien

plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce

temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un

philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus

affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après

avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour

tromper son coeur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille,

toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli,

s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la

foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences

concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit

l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce

qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue

demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes

avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement

ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit.

Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe,

malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la soeur de l'homme

qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop

notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un

personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en

sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban.

Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut

fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a

subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il

l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui

contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de

la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit

par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa

crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti

à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur

lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout

ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle

de Miralbe éclairât son coeur en le déchirant. Mais habilement guidée par

son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu

sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter

l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous

certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au

comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils

s'étoient imposée, et leur en payer le prix.

M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec

laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les

perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus

mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur

affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le

soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se

donner le mérite de la pénétration.

M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de

Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des

crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les

personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui

avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de

l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les

personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis;

les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution

assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.

Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé,

et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son

auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant

aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui

avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous

n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le

silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de

vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on

croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que

je vous soupçonne.»

Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir

désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser

les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout

son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer

ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort

triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe,

lorsque tous ses voeux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et

plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la

célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur

que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle

ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se

rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le

couvent, et s'exposer aux regards avides du public.

M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe

n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du

père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il

avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine

que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle,

titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le

monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens

avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès.

C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de

meilleur.

Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa soeur, il étoit trop

intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et

trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la

laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse

vraiment plaisante, sous le titre de _Critique du Roman de mon père_.

Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu

les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de

M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il

en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les

rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût.

Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent

qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi

impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que

d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre

qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce

titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui

trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand

l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût

été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix

de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui

l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu

me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant

nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle

de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de

manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux

classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien

le parti qu'elles appuient.

Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de

tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les

réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les

sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il

citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de

son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant

citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne

fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à

l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points:

1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa soeur avoient vu les

prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention

bien prononcée d'unir leur cause à la sienne.

2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi,

et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit

impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit

encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit

rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de

Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen

pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé

les voeux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui

n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore?

3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.

Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on

ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais

que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir

compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à

son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à

sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur;

elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je

détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à

moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut

haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque

prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis,

bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit

voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de

sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de

triomphe.

Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la

certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par

des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les

nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi;

mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les

accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société.

Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on

se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa

place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par

lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva

moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son

intérêt au nôtre.

Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa soeur, il alla

trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit

imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont

resta anéantie.

«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant

huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux,

dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les

services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans

vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse

cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation

soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne

dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma soeur: vous avouerez

seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et

qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de

M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le

piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des

choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter

de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y

a point à balancer.»

Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son

époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit

prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut

témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit

croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas

soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les

femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus

on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont

que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du

jugement: remise, si sa soeur étoit conservée dans ses droits; imprimée,

si elle étoit condamnée à y renoncer.

Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il

avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne

s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de

Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.

Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans

son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses

derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle

dictée par un homme capable de corrompre l'innocence?

Frédéric · 第 74 / 76 题