_Le 17 octobre._
Rien ne dure aussi long-temps qu'un procès; bien des gens le savent par
expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si
extraordinaires, qu'il étoit impossible d'en prévoir l'issue. Sa
position d'ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour
sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner,
n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; obligée
à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possédoit
rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même
coup les biens de sa mère et l'héritage de M. de Saint-Alban;
contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui
redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à
jamais l'impossibilité de s'acquitter si elle étoit condamnée à renoncer
au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces
inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens
le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il
en pourroit arriver.
La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son
épouse, nos avocats, Henri même, s'écrièrent que cela étoit impossible,
que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son
père, qu'il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et
que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui
disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adèle seulement, elle
paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n'ignorions point
la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient à nos
desirs, plus nous étions décidés à n'en tenir aucun compte. M. de Nangis
alors annonça qu'il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans
s'épouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on
voulût bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir.
«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s'il eût été en mon
pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu'il a de me méconnoître
pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a placée dans la
nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le
seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner.
«Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma résolution; ce qui est
tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je
perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont
l'obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu'une
intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et
le même homme qui m'a déjà si cruellement traitée lorsque son premier
devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se
venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L'arrêt
qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas à me punir
de l'avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis
m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice
pour les plaindre moi-même de m'abandonner; je connois le monde, et je
sais qu'il est souvent dangereux à la vertu de protéger l'innocence,
quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamnée. Quiconque
uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà
peut-être l'avenir qui m'attend: un seul être peut m'y soustraire. Quand
les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m'ôtant le
titre de Miralbe, elles respecteront l'épouse de M. de Montluc: quelque
injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux
d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en séparer. En
acceptant ma main dans l'état incertain où je flotte, Frédéric fait plus
que lorsqu'il m'épousoit n'étant que l'élève de M. Durmer: alors je ne
lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus à lui
offrir, et je l'expose à tous les dangers inséparables de ma position, à
la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à
tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul
avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi
dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort.
«Je n'ai parlé que de l'avenir effrayant qui m'est réservé si je perds
mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis
sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette idée
fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adèle
condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus
malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir
l'occasion de cesser d'être l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh
bien! puisque jusqu'à présent il est le premier juge auquel nous nous
sommes adressés, rien ne m'empêchera de justifier cette démarche devant
lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les règles
ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l'amour se
tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en état de me soustraire à M.
de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son âge et son
caractère, deviendroit mon époux, si celui que j'aime n'étoit pas assez
généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la
force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles
l'emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et
à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la
reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel
repentir.»
Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui
s'étoient récriés le plus vivement contre l'idée d'un mariage dans les
circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les
considérations devoient céder devant les craintes d'Adèle, craintes trop
naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des
consultations, on s'arrêta au parti de tout conduire dans le silence
jusqu'après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de
grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de
Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il
nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom
d'Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui
firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au
maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M.
de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M.
et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe,
Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins.
Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit
alors la fortune, l'instabilité des lois, les complots des méchans, les
événemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement
qu'on appelle opinion publique? Mes voeux, mes pensées, tout mon être
enfin n'existoit que dans mon amour. Nous étions l'un à l'autre, et je
sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens
si chers à nos coeurs. Combien de fois, depuis cette époque, les années,
en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de
reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fête
de l'amour, du bonheur et de l'amitié; c'est le moment de la confiance.
Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra
que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des
plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis.
C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous
me permettrez d'être bref; cette journée ne m'appartient pas.
Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et
augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de
répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de
mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans
l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de
la fortune; il lui résista.
M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et
là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille,
il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon
épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans
les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui;
qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le
mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de
signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin
d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande
partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il
portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de
la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient.
Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à
Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient
à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre.
Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la
ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence
nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que
nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir
des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif
de s'aimer davantage.
Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices
qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans
le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût
qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il
jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de
se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de
trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent
le besoin de les cacher.»