_Les difficultés s'applanissent._
Heureusement je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit à l'entière
confidence qu'Adèle avoit promise à M. de Saint-Alban; mais comme je
craignois que la liberté de recevoir des lettres ne cachât quelques
piéges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser à
laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je
lui répondis que les raisons qui jusqu'à ce jour s'étoient opposées à ce
que j'avouasse ma famille, venoient de disparoître. Je lui fis une
histoire détaillée de la persécution que M. de Montluc avoit éprouvée
pour s'être marié sans le consentement de son père, et j'attribuai à la
crainte qu'il eut de me voir enveloppé dans la même proscription, le
silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le
monde.
N'ayant vécu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui
s'étoit chargée de me faire élever, il avoit craint pour moi la fierté
d'un grand nom unie à la pauvreté, et il avoit sacrifié son amour
paternel à mon bonheur, ou peut-être à quelques idées fausses, bien
excusables après les chagrins auxquels il s'étoit vu en proie. Un des
plus grands inconvéniens de l'injustice sur les coeurs sensibles, est de
les exalter. Madame de Sponasi, prête à mourir, m'avoit révélé le secret
de ma naissance; et je me disposois à réclamer mon nom, soit par le
secours des lois, soit en réveillant la tendresse de mon père, quand M.
de Montluc lui-même, dont la position se trouvoit changée par le décès
de son frère aîné, m'écrivit en m'engageant à venir le voir.
Voilà le véritable motif de mon voyage à Téligny. J'y avois retrouvé les
parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de
l'enlèvement de mademoiselle de Miralbe avoit précipité mon retour.
Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifiée
aux calculs du père le plus injuste et le plus intéressé? Maintenant que
la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser à
assurer le mien, et céder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et
de son épouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de
Saint-Alban à nous servir de son crédit pour faire constater mon état,
sans ébruiter dans les tribunaux les malheurs passés de mon père; mais
j'espérois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui
m'avoient chéri, lorsque les qualités que leur indulgence me prêtoit
étoient mes seuls titres à leur bienveillance.
On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni
l'éloge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je
négligeai encore moins de relever l'éclat de la maison de Montluc: je le
répète, c'étoit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adèle
dans la possibilité d'apprécier la vérité de mon récit, je lui marquai
que Philippe s'étoit empressé de me seconder dans les affaires que cette
découverte m'avoit occasionnées, et qu'à toutes les obligations qui
m'attachoient déjà à lui, je devois ajouter celle d'avoir bientôt un nom
qui me permît d'aspirer à elle.
Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de
mettre à profit la bonne volonté de M. de Montluc. Son amitié alloit
toujours plus vîte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'être utile:
il avoit déjà vu le notaire du frère aîné de mon père à venir; et des
renseignemens pris il résultoit que ses biens seroient faciles à
dégager, que nous possédions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec
avantage; car parmi les créanciers du mort, la plupart consentiroient à
des arrangemens équitables, pour être payés de suite, plutôt que de
s'exposer aux lenteurs, à l'incertitude et à la rapacité de la justice
et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un
plaisir si vif, qu'il m'ôtoit la possibilité de l'en remercier. «Je ne
l'ai amassée qu'à votre intention, me répétoit-il sans cesse; je vous
connois, et je suis persuadé qu'il n'est pas de plus fort lien pour
vous enchaîner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour
madame de Sponasi, votre respect pour sa mémoire, me garantissent votre
conduite envers moi. Mon cher Frédéric, j'attache mon souvenir à toutes
les époques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer;
c'est le seul voeu que j'ai formé en vous serrant dans mes bras le jour
de votre naissance». Vingt fois je fus tenté de lui proposer des sûretés
pour l'argent qu'il me prêtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je
sentois comme lui que sa plus forte assurance étoit dans sa générosité
et dans mes sentimens.
Il me fit signer les procurations qu'il crut nécessaires, et partit pour
Téligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à
la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de
rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui
de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir
aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai à
Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit
qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus
bon gré.
Trois jours s'étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d'Adèle,
et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier à M. de
Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M.
de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu'il eût de bonne foi
renoncé au projet d'épouser sa nièce, j'appréhendois que l'amour ne lui
suggérât l'idée d'intercepter notre correspondance. Privés de tous
moyens de nous voir, s'il parvenoit à nous empêcher de nous écrire,
combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès
d'Adèle! Et quand bien même il n'y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas
qu'il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L'amour ne va
guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu'il n'a que des
réflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquiétudes à
madame de Florvel, et son époux ne s'étoit pas trouvé chez lui lorsque
je m'y étois présenté. En vain je formois le projet d'aller à
Versailles, de pénétrer jusqu'à Adèle; la crainte de la perdre auprès de
son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur
dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un
ennemi bien plus redoutable encore.
Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant:
«Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m'assure que
c'est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre
et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes espérances. Je
lui ai fait sur notre liaison le récit qu'il attendoit de moi, et mes
discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je
l'ai répété, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le
monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle.
«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre
question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il
alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me
prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu
promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours;
je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a
cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé
de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et
plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été
mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses
expressions.
«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.--«Vous savez bien,
monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur
qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie
d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous
le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie
l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne,
vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai
chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi.
Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne
serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées,
ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres,
et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.»
Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant
cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme
époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas
répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit
beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la
supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en
apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois,
comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme
si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il
m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est
que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand
bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit
d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant
j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser
me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui
adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les
malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à
ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois
et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la
protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et
l'épouse adorée qui m'étoit destinée.
Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide;
M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les
remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la
conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite
qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi
passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des
sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi
intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à
table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné
quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la
première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la
réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente.
Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et
m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de
lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai
grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en
séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point
un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine
que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur
de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de
Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est
ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs
fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre
secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans
plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de
sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation
dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire
connoissance avec son coeur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec
gaieté; mais ce n'est pas sa faute.»
«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils
sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux
de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M.
de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont
sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte
lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon
héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt
doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La
crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais
pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne
venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession
du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux
prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit
aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera
bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre
à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me
présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé
selon leurs vues et les vôtres.
Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole,
excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le
trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions;
mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout
s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient
devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la
mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans
céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand
nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit
avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable,
sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli
en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets;
et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que
ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous
privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de
soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre
jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge,
l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes.
Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit
jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour
en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour
l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une
complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre
d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du
monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de
rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi
la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec
lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban.
Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se
rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le
mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur
obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour
apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable
portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous
étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions
dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les
droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous
entouroient, c'est que nos coeurs nous trompoient nous-mêmes. M. de
Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit
jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de
Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me
fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que
m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre:
mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre
mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne
laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût
toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre
que Frédéric.