_La réussite._
J'étois chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la
sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce
vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement
sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif
qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle.
Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus
irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il
soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de
probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle
de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son
ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir.
Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le
lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa
nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire
de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par
une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il
vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il
pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas
assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et
commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les
hypocrites.
Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par
M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec
madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la
promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit
libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la
place qu'il lui avoit destinée.
Ici je laisse parler Adèle.
«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je
m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à
qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de
M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour
que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne
puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me
parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son
entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir
s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors
même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et
l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de
sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son
épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un
mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se
déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent
coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que
m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de
mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours
caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en
espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux
suggestions perfides de mon père.
«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre
ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous
accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât,
c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que
par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on
vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me
séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit
ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce
couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il
me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre
volonté.--Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur
vous a aigrie.--Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable,
et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les
réflexions que ma position me force de faire.--Ces réflexions
doivent-elles être un mystère pour moi?--Elles n'en sont point un pour
madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si
vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun
titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à
vous prendre pour juge.--Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi;
vous aimez, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur.--Ainsi, si ce n'étoit pas
de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis
de Farfalette...--Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que
de dédain; oh! non.
«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude
que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en
apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se
passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande
confiance.
«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu
se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et
vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame
de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des
hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne
l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la
reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps
où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve
encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma
nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne
franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il
connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais
si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse
exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me
sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en
éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois
refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui...
Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans
ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient
moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.--Adèle,
me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point
trompée.--Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le
monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma
destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma
confiance.--Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme
votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même;
comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle,
je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne
sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos
peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de
Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle
ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront
rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez
aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion
dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir
joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je
voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que
l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à-fait oublié que ce
qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous.
Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous
promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.
«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en
emparai et la portai sur mon coeur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes
bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal
son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez
tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de
moins...--Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je
n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne
souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en
serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle
de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer
réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa
complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude
possible.
«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de
Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit
une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame
de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je
lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait
signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails.
«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là
le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de
Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que
vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne
de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon coeur. Combien vous
augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que
vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à
chaque instant le souvenir?
«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me
prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai
remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit
toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en
former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre
nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son
existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le
bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore
raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons
directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai
jamais moins douté qu'à présent; j'ai le coeur gros d'espérance.
«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la
maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a
déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux
qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent
d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus
sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je
pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit
que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de
fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la
famille que mon coeur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et
lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans
le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à
m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des
préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques
étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai
réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les
remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai
pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi
dire, les accoutumer à se revoir...
«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal.
M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation
de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché
mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous
sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je
tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant
les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon
père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être
démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur.
Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou
de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu
par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa
figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit
sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé
un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal,
soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation
pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de
me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon
innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand
détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma
femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de
Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que
madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie,
mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un
père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre
avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert
derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il
s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer,
et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude,
qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins
pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la
nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle
lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service.
Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit
difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois
éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans
doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi
le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes
nouvelles.
«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me
desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me
plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance
étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne
d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui
existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand
effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant
la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de
Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il
affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à
réparer l'injustice dont j'avois été la victime.
«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux
discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse
pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne
veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la
conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions
qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de
tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit
ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous
n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher
Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer
votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir
garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le
crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car
il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me
semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est
renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos
espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne
répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre
caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais
desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle
regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la
certitude de vous appartenir.»